2004
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À propos du Front national
Parmi les livres portant sur le Front national parus après la victoire de Jean-Marie Le Pen, le 21 avril 2002, au premier tour des élections présidentielles, deux ouvrages de sociologie n’ont pas été écrits ni même conçus en réaction à ce score électoral. Avec ceux du FN de Daniel Bizeul est le compte-rendu d’une longue enquête de terrain par implication directe, qui s’est déroulée de 1996 à 1999 auprès d’un groupe de militants du FN de la région parisienne. Un néo-populisme à la française d’Erwan Lecœur est un texte rédigé initialement dans le cadre d’une thèse de doctorat de sociologie soutenue en mai 2002 et propose une relecture attentive des principaux travaux réalisés sur le Front national pour en proposer une interprétation. Mais parce qu’ils s’inscrivent dans un tel contexte, ils invitent à reprendre la réflexion sur les rapports entre sociologie et politique : le Front national peut-il faire l’objet d’une analyse sociologique qui s’affranchisse des références morales et politiques ? Sous quelles conditions ? Et qu’apporte alors une telle démarche au sociologue comme au citoyen ?
On discutera ici de l’ouvrage de D. Bizeul, celui d’E. Lecœur servant de contrepoint utile pour en mesurer la portée.
E. Lecœur propose une analyse très macrosociale du Front national pour en expliquer la réussite. L’étude des scissions, congrès, préparations et résultats des échéances électorales des trente dernières années permet de décrire l’histoire de l’organisation. Les seuls matériaux utilisés sont ainsi les discours des « grands hommes » (programmes et interviews des leaders du FN dans la presse générale et/ou militante).
Il dégage deux arguments majeurs pour expliquer la progression du FN dans le paysage politique et social français. Cette réussite est tout d’abord celle d’un parti, caractérisé par sa longévité historique et sa capacité à sortir les droites nationales et nationalistes de la logique groupusculaire. Le FN a réussi là où d’autres groupes d’extrême droite avaient échoué précédemment, en réalisant un « compromis entre les différentes tendances, idéologies, traditions, manières de vivre son nationalisme » (p. 164). J.-M. Le Pen, « chef charismatique » et « prophète », joue un rôle central dans l’organisation : seul à porter la parole en externe pendant ces trente dernières années, il est le « dispensateur d’une parole éclairante » d’une invariable opposition au reste de la classe politique et évite la cacophonie qu’un parti tiraillé entre des tendances si contradictoires pourrait faire entendre. En interne, il garantit les équilibres par son arbitrage, jouant des différents courants les uns contre les autres.
Au-delà des caractéristiques internes du parti et de la réussite de l’organisation, pour E. Lecœur, le FN s’est implanté parce qu’il a rencontré la société française dans ses aspirations et ses besoins profonds : il a ainsi proposé une réponse crédible et satisfaisante à « la crise de sens » que traverse notre société. Le FN, en mobilisant une rhétorique ethnique et religieuse, est ainsi passé expert dans la manipulation des symboles. Il apparaît comme une puissante machine à produire du symbolique, à proposer une identité de substitution face à l’harmonie perdue pour tous ceux que la crise malmène (crise définie par l’auteur dans un sens beaucoup plus large que les seules dimensions économiques et sociales). C’est fondamentalement parce que le FN propose une idéologie capable de réenchanter le monde qu’il rencontre de larges fractions de l’électorat. La société apparaît ainsi comme une entité unifiée, adressant au « politique » une demande d’idéologie, d’identité et de réenchantement.
Le livre de D. Bizeul prend en tous points le contre-pied d’une telle démarche : à l’analyse des discours, l’auteur préfère l’analyse des comportements et des actes ; à l’histoire par les grands hommes, il oppose une histoire par les militants et sympathisants du parti. Enfin, face aux grandes explications macrosociales qui ne s’appuient que très faiblement sur des données empiriques, D. Bizeul avance la modestie et la rigueur de l’enquête de terrain, décrivant avec minutie et précision une parcelle de la réalité sociale pour rendre compte du parti de J.-M. Le Pen. Dès lors, le Front national apparaît comme une réalité extraordinairement diverse et contradictoire. D. Bizeul montre que l’organisation est hiérarchisée voire scindée entre dirigeants et cadres d’un côté, sympathisants et militants de l’autre (p. 280), les uns n’étant pas réductibles aux autres. Le deuxième résultat majeur de ce travail est l’explication de la diversité militante réunie dans ce parti.
Dans la continuité d’autres travaux (parfois insuffisamment relayés dans l’ouvrage), l’enquête de D. Bizeul montre comment fonctionne le travail de propagande émanant de l’organisation et comment le conditionnement s’opère chez les sympathisants (p. 18). Les hiatus, divergences et décalages entre ces deux niveaux (celui du discours de l’organisation et celui de l’appropriation de ce discours et de sa traduction ou non en actes par les militants) sont tels, qu’ils décrédibilisent par contrecoup les études ne portant que sur une analyse de discours des partis. Les militants ont ainsi un rapport complexe, fait d’adhésion partielle et de distance relative selon les circonstances et les moments, à la propagande officielle du parti (antisémitisme, racisme, affrontement avec le système, préférence nationale…).
Déduire par exemple de la propagande raciste du parti que les militants du parti sont racistes est, selon D. Bizeul, erroné. Toutes sortes de personnes fréquentent le FN, des adeptes de la « France blanche » à des personnes moins obnubilées par les dimensions raciales ; chacune d’entre elles a de plus et surtout, selon les circonstances et les moments, des comportements et des paroles qu’on peut ou non qualifier de racistes (sans que l’auteur nous aide du coup à définir avec plus de rigueur ce qu’est le racisme). « Mis à part les adeptes aux visées sectaires et les moments d’agressivité verbale, la plupart des militants n’expriment pas de haine envers les personnes de couleur ou les juifs » (p. 161). L’hostilité de principe envers les immigrés, d’ailleurs plus souvent liée à un conflit social (lutte contre des outsiders et pour la légitimation des valeurs d’un groupe contre un autre) qu’à du racisme proprement dit, peut parfaitement se conjuguer chez les mêmes individus avec des comportements courtois et corrects avec les individus de couleur concrets qu’ils côtoient dans leurs vies quotidiennes, y compris au sein du parti. Les croyances ou idéologies ne sont que très faiblement explicatives des comportements réels.
D. Bizeul montre d’autre part que l’adhésion à une même organisation ne signifie ni « le partage d’un même fonds de croyance et d’espoirs accessibles dans les seuls textes émanant du parti » ; ni « le partage d’un même type de personnalité ou disposition d’esprit » ; ni « le partage d’une même base socio-économique » (chap. 5). Les militants du FN forment des groupes de milieux sociaux opposés et d’expériences disparates. Et pourtant, un esprit partisan anime ces personnes et minimise leurs divergences.
Loin d’être des « hommes du ressentiment », loin de chercher une idéologie et une identité de substitution comme l’avance E. Lecœur, les militants sont d’abord des personnes qui ont connu une « forme de chute, à la fois collective et individuelle : perte d’une patrie (les Pieds-noirs), perte de droits (les épurés ; les catholiques de tradition), perte d’un statut (les ex-grandes familles, les ex-paras et ex-légionnaires, les chômeurs, les déchus et recalés de toute sorte) » (p. 277). Ils sont ainsi « unis par une même aspiration à être réhabilités ». Or, du fait de l’ostracisme auquel ils sont exposés, du fait d’une perception d’une malveillance généralisée à leur égard, les militants développent un comportement de type sectaire. Cette perception du mépris d’autrui est pour partie fondée, et surtout abondamment relayée, par la propagande de l’appareil. Un enfermement partisan a alors lieu qui conduit les militants à percevoir le parti comme une grande famille de substitution et à les doter d’une identité nouvelle. Ce besoin de reconnaissance et d’identité existe moins en amont, que comme conséquence de l’ostracisme et de la perte de confiance dans le monde extérieur. Le point commun principal entre tous les militants du FN semble dès lors être le sentiment, savamment orchestré par la propagande des dirigeants, qu’ils « sont l’objet d’un même déni de justice de la part des autorités, comme “vaincus de l’histoire récente” et comme parias de la vie politique et sociale ». S’impose alors aux militants un devoir de solidarité envers les autres membres du groupe, comme c’est le cas pour tout groupe en butte à la vindicte d’autrui.
Que nous apprennent ces études du FN sur la difficulté et la nécessité de préserver la neutralité axiologique, c’est-à-dire la mise en suspens des préoccupations morales et politiques du chercheur ?
E. Lecœur prend en charge explicitement la dimension politique de son objet, sans s’interroger sur ce que cela suppose. Il présente clairement son propos comme une tentative de mieux comprendre les raisons du succès du Front national pour mieux le contrer. Mais on ne trouve pas une ligne de réflexion sur le rapport de l’auteur à son objet. On ne trouve rien de plus pour justifier que le FN doive nécessairement être combattu. L’argumentation sur les raisons pour lesquelles l’influence sociale du FN ne cesse de progresser depuis trente ans, qui constitue le cœur de l’ouvrage, est ainsi encadrée de deux interpellations politiques : « on ne s’oppose bien qu’à ce qu’on comprend mieux » annonce-t-il dès l’avant-propos. La conclusion revient par ailleurs longuement sur les solutions possibles pour lutter contre le FN, tirées des résultats précédemment mis en avant. Le savant est alors clairement au service du politique, le sociologue du citoyen. Et celui-ci ne peut être qu’hostile au parti dirigé par J.-M. Le Pen.
Toute autre est la position de D. Bizeul. Sa démarche cherche de bout en bout à faire véritablement œuvre de « savant », à s’affranchir des jugements moraux, éthiques ou politiques sur le Front national. Cet objet de recherche est à décrire, expliquer, analyser, et non à rejeter ou à accepter. Être « savant » permet toutefois de mieux être « citoyen ».
Le compte-rendu d’une enquête de terrain affranchie des préoccupations morales et politiques permet un apport de connaissances remarquable. Traiter le FN comme un objet « banal », sur lequel on peut enquêter pour des raisons fortuites
[1], permet d’en comprendre certains ressorts : les comparaisons avec d’autres partis, certains phénomènes religieux ou sectaires, d’autres mouvements militants situés totalement à l’opposé sur l’échiquier politique, sont particulièrement éclairantes. Cet objet n’est pas « incommensurable » et n’a pas à être analysé en soi pour en comprendre le sens profond, selon le désir et la démarche qu’incarne E. Lecœur et qui prime généralement dans les travaux sur le FN.
À l’inverse, l’analyse précise d’un groupe de militants du FN permet de comprendre des phénomènes bien plus généraux et conduit à développer des approches transposables ailleurs ; elle permet aussi de tester un type de méthode et d’enquête et des propositions d’ordre plus théorique. Par cette enquête, D. Bizeul conduit en effet le lecteur à réfléchir aux relations causales souvent trop simplistes et mécanistes de la sociologie des dispositions. Il interroge les liens dialectiques et complexes entre dispositions et actions, entre travail de propagande et comportement des gens dans la vie réelle, entre discours, idéologies et pratiques. Il critique ainsi fortement la croyance dans l’idée que le monde des idées et des fantasmes serait le reflet du monde des actions. L’utilisation des données verbales ne peut suffire. Il n’est toutefois pas toujours parfaitement convaincant sur les liens entre ces dimensions, et ne parvient pas à expliquer les mécanismes par lesquels le « discours » a des effets ou pas – et lesquels – sur les « actes ». Un parti politique ne peut certes jamais être réduit à une doctrine ou à un programme. Mais la propagande relaie, alimente, justifie toutefois certains actes. Ce processus sur lequel D. Bizeul insiste à juste titre, pour dénoncer l’explication mécanique, reste encore un point aveugle.
Au-delà de ces apports théoriques et méthodologiques, et alors même qu’il ne conclut pas « politiquement », D. Bizeul propose de fait des réflexions nouvelles au citoyen.
La démarche de mise en suspens du rapport aux valeurs et le refus de « l’emprise des attitudes normatives ou militantes » (p. 24) dans les discours tenus sur le FN ne sont pas sans poser question. Prendre le FN comme un objet anodin, banal, tenter d’en rendre compte sociologiquement, de manière impartiale et sans jugement
a priori, c’est en effet adopter un point de vue fondamentalement relativiste. Les personnes enquêtées reçoivent par le compte-rendu d’enquête une image souvent moins flatteuse d’elles-mêmes, mais les lecteurs doivent aussi renoncer à leurs préjugés. La démarche compréhensive qui consiste « à rendre raison des ressorts de l’action et des croyances d’un groupe » (p. 14) et à comprendre les militants du FN de l’intérieur, conduit inévitablement à les « humaniser ». En refermant le livre, on ne peut plus traiter les militants du FN comme des « racistes », des « monstres », des « idiots », des « dangereux », ni même comme des « hommes du ressentiment », « à la personnalité autoritaire » mais comme des gens normaux, ordinaires, adeptes d’une foi dissidente, déviants car traités comme tels par les autres, marginaux car ostracisés. Comprendre ce n’est pas approuver, ce n’est pas abdiquer ses propres valeurs, affirme clairement D. Bizeul. Cette démarche qui va de soi pour une large partie des sociologues dès qu’il s’agit des pauvres, marginaux, hors-la-loi, se révèle souvent dérangeante, voire « choquante
[2] » dans le cas du FN.
Les questions politiques et morales (comment doit-on traiter le Front national et se comporter à l’égard de ses militants) ne cessent d’interférer avec ce qu’on lit, du fait même de ce positionnement à distance des valeurs, mais au côté des personnes
[3], du fait même que D. Bizeul remet en cause une des croyances les plus fortement ancrées chez les intellectuels, à savoir que le FN est une organisation dangereuse et immorale qui incarne la figure du Mal. Traiter le FN comme un objet d’étude banal, n’est-ce pas banaliser son idéologie et les prises de position de ses membres ? Et notre malaise est d’autant plus fort que les « troubles de la perception », auquel le lecteur est soumis, comme l’a été l’auteur, entrent totalement dans l’analyse de l’objet. Le FN suscite en effet selon l’analyse qu’en fait D. Bizeul, une réaction dans laquelle chacun est sommé de choisir son camp. « L’idée d’étudier le FN comme s’il s’agissait d’une organisation quelconque, au point de prétendre en faire un simple objet d’exercice méthodologique s’est rapidement heurtée à la radicalité de l’antagonisme existant entre le FN et ses opposants » (p. 39).
D. Bizeul refuse ainsi de conclure politiquement, mais son livre invite de fait à sortir les militants du FN de leur position ostracisée : c’est en effet à cause de l’ostracisme qu’ils subissent qu’ils sont tenus à la solidarité inconditionnelle avec les autres membres du groupe. Cette proposition remet en cause d’autres dogmes : la nécessité d’un « cordon sanitaire » autour du FN est-elle légitime, utile ? Si les militants sont moins racistes dans leurs actes que l’idéologie propagée par le parti le laisse craindre, est-ce à dire qu’il ne faut pas prendre tellement au sérieux les mots du FN ? Si les « mots du FN » ne reflètent pas la réalité des militants, si dire « le mal » ne conduit pas nécessairement à « faire le mal », et que ces deux dimensions semblent pour ainsi dire quasi décorrélées, c’est tout un pan de la lutte contre le Front national qui tombe : doit-on dès lors se désintéresser de leur capacité de nuisance ? Est-il légitime de maintenir un délit « d’incitations à la haine raciale » ? Ces questions que D. Bizeul ne pose jamais hantent le lecteur, une fois le livre refermé.
De plus, et ce n’est pas le moindre de ses apports, ce livre nous invite à abandonner les visions misérabilistes des classes populaires votant pour le Front national. L’après 21 avril a en effet donné lieu à des discours stigmatisant le racisme des classes populaires, leur inculture et leur dangerosité. Or, comme le montre D. Bizeul, elles sont moins « instrumentalisées » par le parti, moins contaminées par l’idéologie que ce qu’une vision rapide pourrait laisser croire : elles retraduisent et interprètent pratiquement en fonction des situations quotidiennement vécues les mots d’ordre idéologiques. À l’accusation d’être raciste ou antiraciste, elles répondent par des prises de position pratiques, liées aux situations qu’elles rencontrent, aux interactions dans lesquelles elles sont engagées.
La position convenue sur la nécessité de comprendre le FN pour s’y opposer, telle que la défend E. Lecœur, flatte bien sûr tout lecteur dont les convictions personnelles sont en adéquation avec ce présupposé. Mais la position difficile et dérangeante de la neutralité axiologique, parce qu’elle sépare bien les deux niveaux du savant et du politique, s’avère au final beaucoup plus éclairante pour agir politiquement. C’est en remplissant totalement son rôle de « savant », en proposant une enquête de terrain rigoureuse, constituée de matériaux précis et inédits, que le sociologue peut être utile à la cité. Il semble en effet que les propositions de E. Lecœur invitant les intellectuels à réenchanter le monde, c’est-à-dire à réinvestir le champ de l’idéologie et de la critique sociale pour ne pas le laisser au FN sont pour le moins discutables : doit-on proposer un « nouvel opium », alternatif à celui proposé par le FN ? Ce à quoi nous invite D. Bizeul est au contraire de promouvoir une société dans laquelle « l’honneur des perdants serait respecté » et dans laquelle les individus seraient jugés davantage sur leurs actes et leurs comportements que sur leurs opinions et leurs valeurs les disculpant ou les disqualifiant a priori. •
Bénédicte Havard-Duclos
[1]
celles indiquées par l’auteur sont des enjeux méthodologiques : le désir de faire une enquête par observation directe dans un petit groupe d’interconnaissance a primé dans le choix d’étudier des militants du FN.
[2]
Car comme le dit Becker : « nous sommes pour les Noirs et contre les fascistes ». Ces propos sont rapportés par D. Bizeul, p. 33.
[3]
Jusqu’au titre qui laisse perplexe : être « avec ceux du Front », n’est-ce pas aussi être « du côté » et pas qu’« au coté » ? N’est-ce pas être en quelque sorte « compagnon de route » ?