Dossier
Vous consultezImages érotiques dans les ateliers masculins hospitaliers : virilité et/ou corporatisme en crise
AuteurAnne Monjaret[*] [*] Ethnologue. ...
suitedu même auteur
Les femmes objets, femmes fantasmées, affichées sur les murs des ateliers, les vestiaires, se doivent d’être anonymes, c’est ainsi que leur attrait devient possible. Femmes de papier, elles oscillent entre la sainte et la putain.
2 Qui ne connaît l’imagerie populaire de la chambrée, de l’atelier et du vestiaire, de ces locaux occupés par des hommes, souvent décorés de posters dont la nudité et la pose suggestive du modèle signent le genre (de charme, érotiques ou pornographiques) ! Sans épouser ce stéréotype qui a trait à l’univers masculin, il est néanmoins nécessaire de s’y intéresser. Nous ne rentrerons pas ici, quitte à en décevoir certains, dans les débats de société sur le machisme auquel pourrait renvoyer cet usage. C’est plus précisément son sens familier qui nous préoccupe, refusant d’enfermer cet objet d’étude du côté du « banal », du « trivial » sinon du « tabou » et affirmant ainsi sa légitimité. Il s’agit de dépasser la critique sexiste pour mieux saisir les expressions de la masculinité dans la quotidienneté des établissements professionnels. Dès lors, comment expliquer la nécessité de la présence féminine dans des espaces de confinement masculin, de surcroît de travail ? Quel rôle social et symbolique ces images érotiques ont-elles sur ces lieux réglementés ?
3 L’hôpital est une institution particulièrement pertinente pour cerner le sujet. En effet, comme de nombreux établissements[1] [1] B. Marry, La Pin-up ou la fragile indifférence :...
suite, il n’échappe pas, en son sein, à des phénomènes d’érotisation qui prennent différentes formes, du contenu des décors (peintures des salles de garde, dessins humoristiques, calendriers et affiches de nus dans les ateliers) aux modes relationnels (plaisanteries entre collègues, jeux érotiques comme composante rituelle lors d’un départ à la retraire, rencontres entre infirmières et malades de sexe opposé). La mixité du milieu et plus sûrement encore, son cloisonnement par corps de métier, schématiquement sexué (infirmières, ouvriers…) configurent les rapports de sexes, sinon de genres. Les ateliers des services techniques, en situation de restructuration, sont de bons exemples de cette mise en scène sociale et de ses changements. Leur étude permet de revenir sur le sens de l’espace décoratif ouvrier et d’interroger ainsi, plus spécifiquement à travers les pratiques autour des images de nus, l’état des valeurs de la virilité et du corporatisme associées à des métiers traditionnels masculins.
•L’érotisation des ateliers hospitaliers
4 Regardons donc ce qui se passe dans ces services techniques avant leur déménagement. Divisés en deux secteurs distincts, dits le « bâtiment » et l’« usine », ils regroupent d’un côté les peintres, les menuisiers, les serruriers, les maçons, les plombiers… et de l’autre, les chauffagistes (haute pression, basse pression), les électriciens, les lampistes, les mécaniciens, les ajusteurs, les techniciens du réseau téléphonique… Cette division du travail, héritage historique, qui sous-tend des divergences corporatistes, n’empiète pas sur l’idée d’appartenance à un service commun. D’ailleurs, d’autres caractéristiques les unissent : ils sont généralement implantés en sous-sol ou en périphérie. Bien que le travail de ces techniciens conduise à une déambulation dans tout l’hôpital, cette position géographique des ateliers doit être prise en compte pour comprendre le repli ouvrier et le développement de leur part d’un sentiment d’invisibilité, d’abandon et de dévalorisation spatiale, miroir d’une dévalorisation plus profonde, matérielle et symbolique, et plus encore sociale.
5 Espaces définis par métier ou espaces que partagent plusieurs spécialités, ces locaux sont rarement offerts aux regards extérieurs, et tous ont, sur leurs murs, des images : pour aller vite, celles de nus côtoyant celles de sport (foot, automobile…). Posters jaunis, pages de magazines déchirées, calendriers, cartes postales sont de formats multiples. Dessins et le plus souvent photographies, les représentations sont tout aussi variées, allant de la pin-up au décolleté suggestif, pulpeuse et charmeuse, au mannequin dénudé à la pose sans équivoque. « Ce sont mes secrétaires », explique un menuisier. Les femmes-objets, femmes fantasmées ne sont pas, semble-t-il, ici, les infirmières, trop proches sans doute. Elles ne doivent pas appartenir au cercle des connaissances, cela serait indécent. Elles se doivent d’être anonymes. C’est ainsi que leur attrait devient possible. Loin d’une vision mécaniste qui réduit leur corps à sa seule consommation sexuelle[2] [2] M. Duval, Ni morts, ni vivants : marins !...
suite, ces femmes de papier oscillent entre la sainte et la putain ; elles sont parfois baptisées comme pour créer une familiarité, se les approprier et mieux les intégrer ainsi à son univers quotidien jusqu’à finir par ne plus les remarquer, car elles font désormais partie des murs et seul un coup de peinture, une fermeture obligeront à les décrocher ou à les abandonner. Au-delà de l’objet décoratif publicitaire au motif sexuel, comment expliquer une telle permanence de ces signes érotiques et ce, même si aujourd’hui on constate un moindre engouement ? Quelles fonctions sociales ont-ils ?
•Expression « traditionnelle » de la virilité
6 On l’aura compris, ces images de nus se rapportent au registre sexuel qui appartient au langage commun des hommes, et en particulier des hommes au travail, privés momentanément de l’autre sexe. Verbal, corporel ou imagé, ce registre n’est pas à nier ; il faut en creuser les interprétations possibles. Il rentre dans l’éveil juvénile du désir, dans l’initiation à la sexualité et devient, de fait, l’expression de la virilité[3] [3] A. Rauch, « Culte et déclin de la virilité »...
suite.
7 Outil de l’apprentissage, ces figures servent à apprécier la séparation des sexes de même que le statut des femmes. Dans les ateliers, ni sœurs, ni épouses, ni filles, ne sont admises, certaines exercent pourtant dans le même hôpital que leur parent comme administrative ou infirmière. La dichotomie des corps se fait au travail mais pas à la maison. Seules les femmes des affiches provocantes, voire interdites, y ont leur place et font l’objet du jeu masculin. La venue du sexe opposé dérange et peut conduire à changer le décor. Un électricien raconte qu’un jour, il a demandé à ses collègues d’enlever temporairement les posters de nu, devant recevoir la visite de sa fille. Aujourd’hui, les femmes qui ont accès à cet univers, le sont par leur fonction d’ingénieur ou de secrétaire. Les autres n’y pénètrent que si elles y sont invitées. Les ouvriers entretiennent avec elles des relations utilitaires ou amicales. Dans l’un des établissements qui ferment leurs portes, ils font appel à des cuisinières pour préparer leur dernier repas collectif qui réunit actifs et retraités et s’opposent aux festivités officielles auxquelles ils ont décidé de ne pas se joindre[4] [4] A. Monjaret, « Fermeture et transfert de trois hôpitaux...
suite. Ailleurs, ils fréquentent des lingères (couturières) au franc parler et à la réputation, historiquement, légère[5] [5] A. Monjaret, La Sainte-Catherine. Culture festive dans l’entreprise,...
suite ou des agents de l’hôtellerie. Le départ à la retraite d’un collègue de l’entretien, ancien boucher, sera l’occasion pour l’une d’elles d’offrir un feuillet réunissant des images humoristiques tirées de sites web sur les thèmes de l’hôpital, des femmes et de la pêche. L’univers du « propre » rencontre l’univers du « sale ». Tous deux, ouvriers, semblent s’accorder dans l’usage consensuel de propos grivois. Si le registre sexuel dans son acception large apparaît déterminant dans la construction du modèle « traditionnel » de la virilité – ce dernier recouvrant évidemment d’autres valeurs[6] [6] P. Molinier, « Travail et compassion dans le monde...
suite –, il n’est pas pour autant un fait exclusivement masculin, en dehors peut-être des affiches de nus. La séparation est donc moins de sexe que de genre et de milieux professionnels, l’hôpital regroupant des corps administratifs, médicaux et techniques. Elle dépend donc bien d’un construit social à travers lequel s’exprime le degré des relations entre les femmes (du public, du travail et du privé) et le groupe de travail cherchant à préserver son unité et à afficher ses valeurs.
•Affichage d’un corporatisme
8 Les ateliers sont des espaces réservés dans lesquels, par exemple, le public et le personnel médical ne s’aventurent pas. Les repères identitaires, en l’occurrence machines, établis, décorations, délimitent ce territoire professionnel. Les affiches intimes servent de remparts vis-à-vis de l’extérieur. Répulsives, elles créent des frontières imagées. Leur vulgarité n’est présente qu’au regard étranger. C’est leur publicisation qui les rend obscènes mais pour la communauté, elles désignent bien autres choses.
9 Ces images animent la vie du groupe, celle de chaque individu qui y prend part. Elles ne sont pas seulement là pour combler l’absence féminine mais également le manque de certains, célibataires peut-être ; elles ont une fonction cohésive et sont des marques collectives qui concrétisent les appartenances. Si leur affichage relève d’une initiative individuelle, cet acte prend son sens dans l’adhésion collective. Les ouvriers s’y retrouvent, s’y reconnaissent au-delà de leurs spécialités de métier. La loi du corps impose ses normes, qui ne sont pas forcément celles de l’institution hospitalière. Ainsi, les posters de nus ont leur place ; souvent depuis de longues années, ils finissent par faire partie des murs. Les exigences du « chef » obligent parfois à les rendre plus discrets, à restreindre leur nombre et à éliminer les plus salaces. Sortir des limites du convenable risque de marginaliser l’agent. Sortir du jeu en refusant la pratique a, pour ainsi dire, les mêmes effets. Chacun est libre de ses choix et d’en subir les conséquences, si minimes soient-elles, comme être l’objet de risée. L’ajustement entre autonomie et contrôle apparaît comme un des fondements de la vie en organisation. C’est donc autour des traditions et des valeurs professionnelles et de leur respect que s’établit, au sein des ateliers, la connivence masculine où la maturité sexuelle va de pair avec la maturité au travail, que s’effectue la socialisation des hommes. L’identité ouvrière masculine est inséparable du travail, du travail en collectivité. C’est ainsi que le corporatisme prend forme à travers l’entremêlement des territoires traditionnels de la virilité et de la production ou de la maintenance.
10 Au-delà des particularismes et des appartenances de métiers et face aux autres corps administratifs ou médicaux, il s’agit d’affirmer, dans l’institution, un corporatisme. Dans ce sens, l’appropriation des espaces doit répondre à une logique de singularisation, c’est-à-dire, par exemple, que le choix décoratif comme l’affichage de posters de nu, même s’il émane d’une envie et d’une histoire personnelles, doit toujours renvoyer à des valeurs communes, un langage partagé. Le corps ouvrier se pense d’abord dans son entité collective et se valorise ainsi.
•Homme ou ouvrier en crise : les deux à la fois ?
11 À l’heure de la restructuration des établissements hospitaliers, qu’en est-il de ces pratiques ? Ont-elles toujours le même sens au moment où ce milieu professionnel est en décomposition sinon en recomposition ? Que nous apprennent-elles de l’identité masculine ouvrière à l’hôpital ?
12 Les ouvriers ne sont pas seulement ces hommes ou ces femmes qui travaillent en usine. On est d’ailleurs loin de leur déclin, même si le milieu est en crise[7] [7] O. Schwartz, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes...
suite. Cette catégorie professionnelle a surtout perdu son homogénéité[8] [8] É. Maurin, L’Égalité des possibles. La nouvelle société...
suite. On la retrouve dans la fonction publique où les agents, souvent fiers de cette appartenance, peut-être parce que celle au monde ouvrier s’est diluée, ont en charge la maintenance des locaux institutionnels. Dans ce contexte, l’atelier devient l’un des derniers bastions d’une identité ouvrière, cependant déstabilisée par les nombreux facteurs de changement qui conduisent à considérer ces agents hospitaliers comme des « salariés de la précarité ». On peut même se demander si ces ouvriers fonctionnaires n’appartiennent pas déjà à l’histoire, à un passé révolu. Est-il toutefois suffisant d’imputer le démantèlement des services techniques qui rassemblent des métiers divers, au fort corporatisme de ces derniers, comme le prétendent certains cadres techniques[9] [9] P. Molinier, « Travail et compassion dans le monde...
suite ? Ne doit-on pas chercher ailleurs les raisons de cette redéfinition du cadre professionnel ?
13 Ces dernières années, les besoins de l’hôpital ont changé, et avec eux les conditions de travail. Le développement de la sous-traitance, la valorisation de la polyvalence, la mobilité des personnels – bien que tous agents d’état – l’arrivée des femmes, certes restreinte, la délocalisation et la fusion des trois établissements ont eu pour conséquence une nouvelle organisation interne. La prise en compte des mutations technologiques a contribué à la suppression du modèle d’organisation binaire et de certains métiers non rentables. Après le déménagement des trois hôpitaux dans la nouvelle structure, les équipes qui ont suivi le mouvement ont dû fusionner, les « anciens » ont dû se confronter à la venue de « jeunes » formés autrement qu’eux. Les ateliers ne ressemblent plus à des ateliers, les établis sont devenus des bureaux. La construction d’un espace viril et plus encore corporatiste n’a, semble-t-il, pour le moment, plus lieu d’être. Quand le corporatisme n’a plus de sens, les signes référents sont abandonnés, les images de nus en faisaient partie. Elles se retrouvent parfois discrètement sur l’écran de veille de l’ordinateur. Certains « anciens » se retranchent dans cette pratique d’affichage, mais ils se savent isolés. Des « jeunes » se sont, eux, amusés brièvement avec ces images. Mais les modes d’appropriation, les logiques de privatisation des locaux techniques ne sont plus ce qu’ils étaient, ils rejoignent ceux qui caractérisent les bureaux des employés, plus individuels, plus confidentiels aussi. Les intérêts personnels prévalent-ils désormais ? Le groupe de travail se redessine-t-il et se pense-t-il autrement ? La phase de mutation dans laquelle s’inscrivent les services techniques l’oblige à sortir du modèle corporatiste traditionnel, élaboré également sur un ancrage territorial. Dans cette situation, les moments de cohésion de l’équipe, d’après les témoignages, se font plus rares. Il aura fallu, à l’ouverture de l’hôpital, une crise déterminante – la contamination des tuyauteries par la légionellose – pour retrouver un élan collectif. Il fallait alors « sauver le navire ». Le danger des opérations renvoie les ouvriers à leurs compétences techniques artisanales et aux valeurs de la virilité (force, courage, défi) à travers lesquelles ils se reconnaissent encore. C’est donc l’identité de l’homme au travail qui est mise à mal.
14 Tous ces facteurs ont provoqué un profond trouble chez le personnel technique. Et ce dernier a le sentiment de vivre la dissolution de son groupe professionnel. Le monde serait-il privé des ouvriers, et avec eux des traditions et des valeurs, d’une culture de métier qui les définissaient ? Dès lors, nous serions moins en présence d’une crise de la masculinité que d’une crise ouvrière qui voit le groupe entendu comme corps de métiers éclaté ou du moins en recomposition.
15 Conjointement, l’expression de la virilité comme esprit de corps n’aurait-elle plus sa place au travail ? A-t-elle glissé vers d’autres sphères ? En effet, on remarque également la fin des salles de garde, lieu par excellence du langage sexuel excessif. Ce déclin commun (atelier/salle de garde) conduit à s’interroger sur la signification d’un tel recul. Dans cet espace professionnel qu’est l’hôpital, la masculinité est en crise. Déjà, dans les années 1980, le mouvement des infirmières avait repoussé la figure emblématique, déjà fragile, de l’ouvrier militant ; les femmes entraient sur le devant de la scène publique. Masculin, féminin, sommes-nous face à un retournement de situation ? Les hommes ont, d’ailleurs, commencé à prendre place sur les calendriers. Pour quel public ? Dérision ou manifestation de nouveaux rapports sociaux, quel sens ont ces pratiques ? La symétrie des genres n’est-elle pas en train de se substituer à la séparation des sexes ? •
Notes
[ *] Ethnologue.
[ 1] B. Marry, La Pin-up ou la fragile indifférence : essai sur la genèse d’une imagerie délaissée, Fayard, 1983.
[ 2] M. Duval, Ni morts, ni vivants : marins ! Presse Universitaire de France, 1998.
[ 3] A. Rauch, « Culte et déclin de la virilité » Sciences humaines, n° 112, 2001, pp. 28-30.
[ 4] A. Monjaret, « Fermeture et transfert de trois hôpitaux parisiens. L’ethnologue, accompagnateur social » Ethnologie française,
n° 1, 2001, pp. 103-115 ; « La fête, une pratique extraprofessionnelle sur les lieux du travail » Cités, n° 8, 2001, pp. 87-100.
[ 5] A. Monjaret, La Sainte-Catherine. Culture festive dans l’entreprise, Éditions du CTHS, 1997.
[ 6] P. Molinier, « Travail et compassion dans le monde hospitalier » Cahier du genre, 28, 2000, pp. 49-70.
[ 7] O. Schwartz, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Presse Universitaire de France, 1990 ; S. Beaud et M. Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, 1999.
[ 8] É. Maurin, L’Égalité des possibles. La nouvelle société française, Seuil, 2002.
[ 9] P. Molinier, « Travail et compassion dans le monde hospitalier » op. cit., p. 67.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Anne Monjaret « Images érotiques dans les ateliers masculins hospitaliers : virilité et/ou corporatisme en crise », Mouvements 1/2004 (n° 31), p. 30-35.
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2004-1-page-30.htm.
DOI : 10.3917/mouv.031.0030.