Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4326-X
242 pages

p. 13 à 22
doi: en cours

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Dossier : Peut-on parler normalement d'Israël ?

no33-34 2004/3-4

Il n’est pas aisé de s’écarter des polémiques dès lors que l’on parle du sionisme. Il s’agit certes d’un objet d’histoire, mais les débats entre historiens sont aussi et souvent même plus passionnés que les débats politiques. Le détour historique n’en est pas moins indispensable : il permet par exemple de rappeler que ceux qui se désignaient comme sionistes, n’envisageaient pas de récupérer toute la « Terre promise » et souhaitaient instituer un ordre politique démocratique fondé sur la souveraineté du peuple, non sur l’autorité de Dieu.
Mort ou vivant, à l’agonie ou bien portant, le sionisme, plus d’un siècle après son apparition, demeure toujours objet de polémique et de contestation.
Discours de légitimité qui fonde l’aspiration et le droit des Juifs à s’être dotés d’une patrie et d’un État en terre d’Israël, le sionisme a joui dans la communauté mondiale d’une fortune inégale : longtemps ignoré du grand nombre, il fut, deux ou trois décennies durant, apprécié et même admiré pour les réalisations accomplies en son nom, notamment le kibboutz, experience presque unique de collectivisme à visage humain. Mais l’antisionisme n’en fut pas pour autant desarmé, allant bien au-delà d’un examen raisonné des présupposés théoriques du sionisme et de ses apories ou d’une relativisation de ses acquis et de ses pratiques : l’idéologie fondatrice d’Israël fut mise au pilori dans l’arène internationale comme dans la sphère des idées. En témoigne la résolution assimilant le sionisme « à une forme de racisme » adoptée en 1975 par l’Assemblée générale des Nations unies à l’instigation des États arabes, des pays communistes et des gouvernements non-alignés ; mais aussi sa condamnation par les mouvements tiers-mondistes et gauchistes dénonçant le sionisme comme une idéologie petite-bourgeoise, sociale-chauvine et réactionnaire, expansionniste et impérialiste, entravant le sens de l’histoire et la marche de la révolution mondiale. Pour d’autres motifs, mais avec la même outrance, l’extrême droite ne fut pas en reste et désignait, à son tour, Israël comme le foyer à partir duquel le judéo-bolchevisme ou la ploutocratie juive fomentait plus que jamais son projet de domination mondiale.
Certes, au début des années 1980, en mettant aux prises l’État d’Israël avec des Palestiniens sans État, la guerre du Liban suivie de la première Intifada eut pour effet d’entamer durablement la notoriété dont jouissait encore Israël dans l’opinion, et contribua à inverser la tendance à son détriment. On aurait pu croire que la paix avec l’Égypte, par laquelle l’État juif rétrocédait l’intégralité du Sinaï, d’une part, et le négationnisme démonisant le sionisme au point d’en faire la force occulte et omnipotente à l’origine de l’« invention » de la Shoah, d’autre part, rendraient suspecte toute condamnation définitive et globale du sionisme, et favoriseraient l’expression d’un jugement plus nuancé. En septembre 2001, la Conférence internationale sur le racisme, qui eut lieu a Durban, illustrait la persistance et la vitalité manifeste d’un antisionisme radical et militant, puisant dans le repertoire antisémite ses modes de représentation d’Israël et du sionisme. Dans la bataille médiatique que se livrent depuis la seconde Intifada Israéliens et Palestiniens pour rallier l’opinion publique internationale de leur côté, il n’est, en effet, pas rare que le sionisme soit régulièrement convoqué dans l’argumentation des deux parties. Les premiers mettent en valeur son inclination dominante au pragmatisme, sa propension à préférer la paix prenant la forme d’un compromis territorial à la guerre, du plan de partage de la Palestine accepté par David Ben Gourion en 1947 aux propositions présentées par Ehud Barak à Yasser Arafat lors du sommet de Camp David en juillet 2000 ; les seconds prônent que les errements actuels d’Israël ne sont pas un accident, une déviation, une ligne imputable à un Premier ministre en exercice, voire une conséquence prévisible de la conquête des territoires occupés, mais l’essence même du sionisme tout entière contenue dans le projet initial d’un État juif. Inversement, on se réfère à peine, de part et d’autre, au nationalisme arabe et palestinien.
 
• Enjeu polémique, objet d’histoire
 
 
Tenter de s’écarter de la polémique immédiate en considérant le sionisme comme un objet d’histoire ne garantit pas le retour à la sérénité. Les débats autour de la « nouvelle histoire d’Israël [1] » ont été des plus vifs, sinon les seuls à réveiller l’intérêt, et même les passions de l’opinion publique bien au-delà du cénacle restreint des spécialistes. Toutefois, le détour par l’histoire n’est pas tout à fait inutile dans la mesure où il restitue une profondeur, une épaisseur que la tyrannie de l’actualité penchée sur l’immédiat tend à estomper.
Pour rendre compte de la naissance du sionisme en Europe à la fin du xixe siècle, deux approches tenues pour mutuellement exclusives ont été conçues : l’une privilégie la diachronie, voire la longue durée, et relie l’émergence du sionisme à un développement interne de l’histoire juive. L’autre synchronique rattache son irruption aux évolutions de l’histoire européenne.
À en juger à ses orientations nationales (le postulat d’une nation juive), territoriales (Eretz Israël) et linguistiques (l’adoption de l’hébreu), le sionisme, en vertu de cette première théorie, résulte principalement de la réactivation et de la réactualisation de l’aspiration millénaire à mettre fin à la dispersion du peuple juif et à retrouver le chemin de sa terre antique d’où ses ancêtres avaient été chassés par les Romains [2]. Le projet sioniste consiste alors – citons les propos du Général de Gaulle – à rétablir les Juifs « dans le site de leur ancienne grandeur » et a concrétiser « les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : l’an prochain à Jérusalem [3] ». Cette lecture endogène met en valeur la correspondance du sionisme avec la tradition juive, laquelle avait veillé à transmettre de génération en génération, malgré la dispersion, la conscience de l’exil et le souvenir de la « Terre promise ». Vu sous cet angle, le sionisme apparaît, en effet, comme la sécularisation de la promesse divine projetant pour l’ère messianique le rétablissement des Juifs – « le rassemblement des exilés » – sur la terre d’Israël. Toutefois, cette reprise de la tradition religieuse ne peut être tenue pour une reproduction parfaite et intégrale, en esprit et à la lettre, du plan divin dans la mesure où l’initiative humaine a remplacé l’impulsion de la Providence. Qui plus est, cette intervention dans l’Histoire, rompant avec des siècles de quiétisme, fut conduite par des Juifs en rupture avec la foi et la pratique religieuses, et non par des croyants de stricte observance. Enfin, les sionistes – puisque c’est par cette référence territoriale et spirituelle qu’ils se désignèrent – n’envisageaient guère de récupérer toute la « Terre promise » pour y instaurer, de surcroît, la loi divine dans toute sa plénitude et en confier les destinées à un clergé rabbinique. Ils souhaitaient, au contraire, instituer un ordre politique démocratique fondé sur le principe de la souveraineté du peuple, non sur l’autorité de Dieu.
Parce qu’elle fut decrétée par un volontarisme niant la soumission à la Parole de Dieu, cette réalisation partielle de la promesse divine explique que nombre de Juifs orthodoxes perçurent et perçoivent encore le sionisme comme une hérésie, un sacrilège, une usurpation du sacré à des fins terrestres. Inversement, d’autres Juifs tout aussi orthodoxes s’estiment fondés à lire dans cette renaissance d’Israël sur la terre d’Israël opérée par le sionisme les premiers signes de l’accomplissement de la Providence, « le prélude de l’ultime Rédemption », l’expression même de la fidélité de Dieu à l’Alliance qu’il a contractée avec le peuple élu pour mener à bien sa mission auprès de l’humanité. Quoi qu’il en soit, dans cette perspective qui perçoit dans le mouvement national juif une « dialectique de la rupture et de la continuité » (Gershom Scholem [4]), le sionisme est un retour plus qu’un départ, une restauration plus qu’une révolution.
 
• Sionisme et histoire européenne
 
 
Relativisant cette dimension culturelle du sionisme dans ses rapports, pour le moins ambivalents, avec le passé juif, une autre approche entend privilégier le contexte immédiat, la conjoncture idéologique, sociale et politique qui a présidé à la naissance du sionisme. S’il s’agit de comprendre pourquoi le sionisme est apparu à cette époque – et non à une autre – il convient alors de voir le sionisme comme le produit d’une histoire européenne. Toutefois, les historiens qui se réfèrent à cette théorie explicative divergent sur la nature de la cause profonde qui, dans cette histoire européenne, a catalysé, stimulé, impulsé la revendication sioniste. Est-ce l’antisémitisme ? Il n’est pas, en effet, inconcevable que la haine des Juifs, précisément parce qu’elle n’était pas à la fin du xixe siecle réductible à un antijudaïsme traditionnel, mais devenait une construction polyvalente aux effets sociaux et politiques pernicieux, ait favorisé l’élaboration d’un projet national et politique de protection. Le sionisme vise alors essentiellement à transformer la condition juive minoritaire et dépendante en vue d’échapper à la fatalité de l’exclusion et de la persécution. L’identité du territoire et le choix de la langue hebraïque apparaissent alors comme des adjuvants subordonnés au primat de la survie collective. Mais, quand bien même l’antisémitisme serait un facteur important, il n’en est pas moins insuffisant pour expliquer le sionisme. Il y eut d’autres périodes dans l’histoire durant lesquelles les Juifs furent menacés, expulsés, sans que cela aboutisse à l’élaboration de la réponse sioniste. Il est tout aussi pertinent d’avancer que le sionisme n’aurait pu advenir si l’Europe n’avait pas fait sien le principe de l’État-nation. Dans ce nouveau processus politique, il apparaît comme une manifestation mimétique que les Juifs adoptent et adaptent, à l’instar des autres peuples et au même titre qu’eux, pour en faire la pierre de touche de leur identité, se mettant ainsi au diapason de l’ère nouvelle. Parti de France et des États-Unis, pour atteindre ensuite l’Europe centrale et orientale, puis l’Amérique latine, et au xxe siecle, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique, le modèle national ne pouvait pas ne pas avoir son impact sur les Juifs qui l’ont, à leur tour, intériorisé. On peut en effet se demander au nom de quelle prétention à l’exceptionnalité, à la singularité, voire à la supériorité, les Juifs auraient-ils pu ou dû échapper à ce lot de l’humanité tout entière.
Cette approche n’abandonne pas aux tenants de la première théorie la référence culturelle. Mais au lieu d’associer le sionisme à la tradition religieuse, l’époque prédisposant plutôt au positivisme athée, elle souligne le poids de deux forces culturelles qui ont favorisé l’eclosion du sionisme : les Lumières et le Romantisme. Ce double ancrage n’est pas, on s’en doute, sans produire des contradictions : les Lumières inspirent le sionisme en tant qu’il se réclame de la modernité, proposant aux Juifs un changement de leur condition qui passe par la médiation impérative du politique ; elles fournissent une légitimité de principe à s’inscrire dans une perspective d’émancipation politique, à revendiquer l’autonomie, la liberté, le droit d’agir dans l’Histoire, au lieu de n’en être plus que l’objet, rompant et se rebellant ainsi avec la conception juive traditionnelle qui recommande de vivre en dehors de l’Histoire au nom du primat d’une mission spirituelle transcendante. De son côté, le Romantisme a légué au sionisme naissant la conscience d’un particularisme culturel, une définition de la nation fondée sur un patrimoine commun, un héritage de mémoire et d’histoire, un sentiment d’appartenance associé à un ancêtre commun fondateur. C’est ce romantisme-là qui expliquerait l’inclination vers la Palestine antique et l’hébreu.
Enfin, last but not least, le sionisme est aussi contemporain du colonialisme. Ce dernier a donc, à son tour, inspiré au sionisme les stratégies et méthodes d’insertion en Palestine, et dicte notamment la recherche d’une puissance occidentale dont les sionistes favoriseraient les intérêts impériaux en échange d’une protection diplomatique qu’elle offrirait à la colonisation juive. Cette puissance aurait pu être la France ; ce fut la Grande-Bretagne qui releva le défi. De plus, l’esprit et l’imaginaire colonial auraient également déterminé les représentations dépréciatives de l’autochtone palestinien qui se dégagent du ou des discours sionistes [5].
On voit bien comment l’explication historique, aussi neutre que soit son objectif, peut être facilement assujettie à chacune des idéologies concurrentes – sionisme et antisionisme. Elle est suceptible de fournir – à son corps défendant – tout un arsenal d’arguments que chacune des deux parties se garde bien d’appréhender dans sa totalité et sa diversité, préférant pour étayer sa cause, opérer une étroite sélection, retenant ce qui la sert tout en gommant ce qui lui nuit.
Si le détachement est difficile, voire impossible, ce n’est pas tant que le conflit perdure, mais que la question de la légitimité réciproque reste encore précaire, conditionnelle, en dépit de la reconnaissance historique mutuelle entre les deux mouvements nationaux dont la rivalite tient – ne l’oublions pas ! – à ce qu’ils se disputent le même territoire. L’opposition fondamentale entre sionistes et antisionistes réside bien en cela que les premiers s’attachent à voir dans le sionisme un projet de libération visant à mettre fin à l’oppression et l’aliénation des Juifs comme minorité toujours exposée à la disparition, alors que les seconds ne veulent y voir qu’un ultime avatar du colonialisme européen, et réclament donc que l’État d’Israël, qui en est l’aboutissement politique, disparaisse ou se transforme en État binational. Il est à noter que ce colonialisme imputé au sionisme du fait que des Européens (d’origine juive) sont venus s’établir dans une région non-occidentale ne tient pas compte du fait que l’européanité de ces Juifs était largement contestée, que ce n’est pas de l’Europe occidentale et industrialisée qu’ils venaient, et qu’une grande partie de la population israélienne est issue du monde arabe.
Cette pluralité de facteurs relevés – histoire juive, antisémitisme, nationalisme, Lumières, Romantisme, colonialisme – exige d’être perçue dans leur complémentarité. On peut établir une hiérarchie pour déterminer l’importance respective et relative de ces facteurs concurrents, mais il est erroné et politiquement suspect de n’en retenir qu’un seul, sinon laisser l’idéologie l’emporter sur l’historiographie. Tous ont concouru à l’éclosion du sionisme et ont nourri les motivations des Juifs à y adhérer. Outre ce qu’elles doivent à des choix personnels et idiosyncrétiques, ces motivations sionistes plurielles découlent aussi des trajectoires sociales et idéologiques, des ancrages culturels, religieux et géographiques propres à chacun. C’est ce qui explique, en dépit de l’unité de but et de rang proclamée par le sionisme à l’instar de tout mouvement national, ce trait quasi-congénital du sionisme : son pluralisme intrinsèque, son éclatement en tendances et courants reflétant des inflexions, des aspirations, des sensibilités diverses, et qu’il serait trop réducteur de sous-estimer en les tenant pour des variations d’un thème unique, en les qualifiant péjorativement de « blanc bonnet, bonnet blanc » sans relever leurs substrats normatifs spécifiques et parfois antinomiques. Certes, à lui seul, le sionisme est facteur d’homogénéisation : il définit bien des orientations communes. Mais précisement parce qu’il se voulait rassembleur, il s’est réduit finalement à quelques principes fondamentaux, lesquels étaient à même de favoriser cette adhésion éclectique.
On ne peut comprendre autrement comment des gens qui n’avaient souvent en commun que de se désigner comme Juifs ont pris part à cette aventure historique qui a considérablement transformé la condition juive en ce siècle, et en ce monde même où eut lieu la Shoah. Au-delà du minimum commun, toute latitude fut laissée à des constructions idéologiques plurielles et contradictoires, lesquelles allèrent précisément se déployer dans l’espace public discursif et politique constitué par le sionisme, avant même la création de l’État d’Israël et jusqu’à aujourd’hui. C’est ce qui explique que le consensus sioniste a fourni le socle du nation-building nécessaire à la cohésion nationale, surtout dans les conditions d’adversité qui ont présidé à l’existence d’Israël depuis sa création. Il a cependant difficilement masqué l’hétérogénéité des conditions, des conceptions du monde et des imaginaires religieux et politiques de ceux qu’il prétendait réunir sous son aile.
 
•Une structuration autour d’objectifs stratégiques
 
 
Bien sûr, les sionistes toutes tendances confondues admettent l’existence d’une nation juive, et ont approuvé, a priori ou a posteriori, le projet de créer en Palestine un foyer national juif dont la langue serait l’hébreu et se concrétisant à terme par un État souverain. Mais il faut bien voir que ce consensus-là laisse encore toutes les questions économiques, politiques, confessionelles et culturelles, notamment celles qui découlent du conflit israélo-arabe, ouvertes à la controverse. C’est sur ces questions que les tendances sionistes se sont constituées, peu de temps après le premier Congrès sioniste. Si celui-ci fut réuni en 1897 sur la base de fédérations nationales (sionistes de Russie, d’Allemagne, de France, etc.), il s’est structuré, par la suite, autour de clivages stratégiques et idéologiques.
La première grande divergence de vues concernait la stratégie adéquate au regard des objectifs du mouvement. T. Herzl, père fondateur à bien des égards, était le chef de file du sionisme dit politique, en quête d’un foyer national juif aboutissant à la création d’un État souverain. Or, il estimait que pour y parvenir, il incombait de consacrer tous les efforts du mouvement sioniste à une intense activité diplomatique afin de trouver la puissance politique bienveillante capable d’appuyer sur la scène internationale l’immigration des masses juives de Russie en détresse vers la Palestine. Inversement, les tenants du sionisme pratique jugeaient que cet objectif diplomatique ne pouvait se substituer à la nécessité d’établir de jeunes Juifs en Palestine pour initier le processus de régénération individuelle, sociale et nationale que seuls le retour à la terre et le travail agricole pouvaient assurer. L’objectif de l’État, comme celui de la colonisation agricole, apparaissaient tous deux prématurés ou restreints par rapport à l’enjeu principal qui, pour les partisans du sionisme spirituel, résidait dans l’objectif de la renaissance du judaïsme et la reconstruction de l’identité nationale du peuple juif. Le sionisme n’avait pour vocation ni de fournir un havre pour les Juifs persécutés, ni de procurer les moyens d’assurer leur relèvement social et matériel mais de créer une élite sociale et culturelle en Palestine, capable d’offrir par sa capacité de rayonnement la force morale et culturelle nécessaire aux Juifs de la diaspora pour rénover leur identité juive dans un contexte diasporique d’acculturation et d’assimilation.
L’établissement du Mandat britannique en 1920 allait donner raison à l’orientation diplomatique qu’Herzl avait poursuivie jusqu’à sa mort en 1904. Toutefois, le travail accompli sur le terrain ne fut pas sans impact ni valeur : la Palestine fut un lieu d’expérimentation sociale et culturelle remarquable de vitalité prodigieuse.
Entre temps, un autre clivage s’était manifesté concernant la place de l’observance religieuse dans le mouvement sioniste, d’une part, et dans le noyau juif en Palestine, d’autre part : pour la plupart des adhérents, le sionisme avait remplacé en eux la fidélité transcendentale par une solidarité horizontale. Ils s’estimaient donc, au nom de la liberté de conscience, dispensés d’appliquer les commandements traditionnels. Une minorité de Juifs de stricte observance souhaitait, de leur côté, subordonner ce retour à Sion au respect intégral de la tradition. Certes, à cette époque, les sionistes religieux se refusaient à attribuer une signification messianique à cette renaissance nationale, et se contentaient d’espérer lui imprimer une orientation religieuse ou, du moins, dans la mesure du possible, conforme aux commandements. Ce n’est qu’avec le rabbin Kook, grande autorité spirituelle charismatique, que le sionisme obtint en quelque sorte sa bénédiction religieuse : le sionisme n’avait-il pas conféré une centralité effective à la terre d’Israël ?
Durant le Mandat britannique de 1920 à 1948, la communauté juive en Palestine, jouissant d’une relative autonomie de décision, connut des débats plus directement liés à la gestion des intérêts immédiats et des aspirations à long terme. En dépit de divergences secondaires, les formations ouvrières se retrouvaient autour de l’idée d’un sionisme socialiste établi par étapes, d’un réformisme constructiviste confiant au prolétariat le soin de prendre la tête du combat national, parallèlement à la défense de ses revendications sociales. La fondation des kibboutz, pratiquant l’abolition de la propriété privée et du salariat, en préfiguration de la société égalitaire à venir, servait, en quelque sorte, de caution, et justifiait que l’on diffère l’instauration d’un régime socialiste sur l’ensemble de la Palestine juive [6].
 
• Face au nationalisme arabe de palestine
 
 
Toutefois, le clivage le plus significatif découle directement de l’affrontement judéo-arabe en Palestine à partir des années 1920 : comment répondre, comment réagir à l’hostilité arabe au projet national juif en Palestine ? Trois attitudes virent le jour. Premièrement le refus pur et simple de prendre en consideration cette hostilité, jugeant qu’elle demeurerait, quoi que fassent les sionistes, irréductible : ce fut l’attitude des sionistes dits révisionnistes dirigés par Zeev Jabotinsky. Leur révision portait essentiellement sur les limites territoriales futures de l’État juif : alors que l’ensemble des sionistes avait consenti, compte tenu du rapport de forces, à ce que la frontière orientale du foyer national juif soit le Jourdain, les révisionnistes contestaient le partage qui, en 1922, avait officialisé la distinction entre la Palestine orientale et la Palestine occidentale, créant artificiellement la Transjordanie confiée à l’émir Abdallah pour les bons et loyaux services qu’il avait rendu à la Couronne britannique en fomentant contre les autorités ottomanes la révolte arabe sous la houlette de Lawrence d’Arabie. Le révisionisme avait aussi une portée sociale : s’appuyant sur les petits commercants et artisans, Jabotinsky estimait qu’en période de lutte nationale, il y avait place pour la collaboration de classes, et non pour une suprématie de la classe ouvrière pronée par les sionistes socialistes [7].
À l’opposé, les partisans du sionisme spirituel ainsi qu’une partie de la gauche socialiste rangés sous les rangs de l’Hachomer Hatsair, étaient convaincus que l’hostilité des Arabes de Palestine imposait une prise en considération sérieuse et profonde de leurs aspirations nationales et la quête de solutions conciliantes, notamment l’établisement d’un État binational [8].
Enfin, le courant dominant, traversé lui-même par des ailes gauche et droite internes, souhaitait que la création de l’État soit le fruit d’un accord judéo-arabe, mais refusait de renoncer au principe même d’une souveraineté juive en Palestine. Entre l’État binational, d’une part, qui lui semblait en deçà des objectifs sionistes poursuivis et, de surcroît, périlleux et instable, et, d’autre part, un État établi sur toute la Palestine et la Transjordanie, totalement irréaliste, Ben Gourion plaidait pour l’État-nation, consentant à ce qu’il ne recouvre pas la totalité de la Palestine mandataire, de la Méditerranée au Jourdain, mais une partie seulement (60 % environ), selon les frontières du plan de partage de 1948, prevoyant sur l’autre partie la création d’un État arabe de Palestine. La guerre de 1948 allait tout changer. La question territoriale avait été tranchée par les armes.
 
• Des controverses d’hier à celles d’aujourd’hui
 
 
Il fallut la guerre de 1967 pour polariser, de nouveau, le débat politique israélien sur la question des territoires et, par ce biais, sur la reconnaissance du fait national palestinien. Un clivage analogue s’est reconstitué : restitution totale ou quasi-totale, restitution partielle ou opposition à toute restitution. Entre temps, les positions avaient changé. D’une part, aucune tendance sioniste ne prône plus aujourd’hui la solution d’un État binational ; d’autre part, les fers de lance du maximalisme territorial sont les Juifs religieux pour lesquels toute rétrocession est intolérable et sacrilège. Ils réclament en conséquence l’annexion de la Cisjordanie (la Transjordanie – la Jordanie actuelle – n’est plus revendiquée) et de la bande de Gaza. On pourra se rendre compte de leur capacité de mobilisation et d’obstruction face au dessein d’Ariel Sharon de retirer Israël de la bande de Gaza et de démanteler les implantations qui s’y trouvent ; enfin, l’hégémonie qui fut longtemps socialiste et pragmatique est, depuis la fin des années 1970, disputée et souvent vaincue par une coalition nationaliste et religieuse.
Il a pu y avoir unité de conviction sur le fait que l’État d’Israël devait s’établir en Palestine, que ce soit au nom du droit historique ou du fait qu’elle était la seule terre disponible pour des exilés que nul pays ne voulait accueillir, pas plus dans le monde arabe qu’en Europe ou aux États-Unis. Néanmoins, une déchirure profonde, susceptible de tourner à la guerre civile, a opposé et oppose ceux pour qui le territoire est la priorité suprême et ceux qui estiment par morale comme par réalisme politique que la Cisjordanie et la bande de Gaza doivent être rendues aux Palestiniens pour qu’ils jouissent de leur liberté nationale. Une déchirure, tout aussi grave, oppose également ceux pour qui la religion juive doit inspirer la législation et commander la nature de l’État à ceux qui, réclamant la séparation de la Synagogue et de l’État ou un autre régime plus souple, estiment que nulle loi d’origine religieuse ne doit empiéter sur les libertés fondamentales de l’individu. Enfin, sur la construction démocratique d’Israël, des tensions surgissent autour de la signification opérationnelle de la notion d’État juif. Pour les uns, celle-ci justifie l’exercice d’une préférence nationale, pour les autres, l’État de droit ne peut tolérer des inégalités structurelles en fonction des appartenances communautaires [9]. On ne peut tenir les premiers pour des sionistes authentiques, les preux chevaliers du territoire, de la religion et de la nation, et subséquemment, tous les seconds pour des antisionistes, des non-sionistes, des post-sionistes, en somme des défroqués. Le débat interne est aussi fort aujourd’hui qu’hier, même si les positions ont bougé au gré des rapports de force, des dynamiques, des évolutions qui favorisent telle ou telle modalité. Le sionisme a pu être de gauche et laïc. Il est, sans doute, aujourd’hui plus à droite et plus traditionnaliste. Le dosage entre particularisme et universalisme qui travaille tous les sionismes reste toujours changeant et instable. Car, parallèlement à ces débats fondamentaux, les dogmatismes d’antan ont fait place depuis l’année 2000 a beaucoup d’incertitude. Le « Grand Israël » que réclame la droite nationaliste apparaît de plus en plus impraticable aux électeurs de ce camp, et même les plus exaltés reconnaissent aujourd’hui l’inanité de leur revendication passée. On est également moins sûr, à gauche, que la création d’un État palestinien à côté d’Israël tempèrera l’ardeur nationaliste palestinienne.
Le sionisme est centenaire. Est-il mort ? Paradoxalement, ce sont ceux qui le contestent qui postulent sa toute-puissance, la persistance (dangereuse) de son hégémonie, tandis que ceux qui s’y reconnaissent admettent volontiers que les certitudes d’hier, de gauche ou de droite, laïques ou religieuses, n’ont plus cours et que la capacité à fédérer d’un sionisme perçu comme tronc commun n’a plus la même efficacité. L’histoire est toujours ouverte… •
 
NOTES
 
[*]Historien isrélien. Auteur de Sionismes – Textes fondamentaux, Albin Michel, 1998.
[1]I. Greilsammer, La nouvelle histoire d’Israël, Gallimard, 1998.
[2]C’est la thèse de l’historien Ben Zion Dinur. cf. A. Rein, The historian as a nation-builder : Ben Zion Dinur’s evolution and enterprise, Hebrew university of Jerusalem, Jerusalem, 2000.
[3]Cité par J.-P. Guichard, De Gaulle face aux crises, Le Cherche Midi Éditeur, 2000, p. 345.
[4]Sur le sionisme de G. Scholem cf. G. Scholem, Le prix d’Israël (Écrits politiques 1916-1974)), Éditions de l’éclat, Paris-Tel-Aviv, 2003.
[5]G. Shafir, Land labor and the origins of the israel palestinian conflict 1892-1914, Cambridge University Press, Cambridge, 1989.
[6]Z Sternhell, Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme, Fayard, 1996.
[7]M. Schattner, Histoire de la droite israélienne : de Jabotinsky à Shamir, Éditions Complexe, Bruxelles, 1991.
[8]M. Buger, Une terre et deux peuples : la question judéo-arabe, Lieu Commun, 1985.
[9]C. Klein, La démocratie d’Israël, Seuil, 1998.
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Historien isrélien. Auteur de Sionismes – Textes fondamenta...
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I. Greilsammer, La nouvelle histoire d’Israël, Gallimard, 1...
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C’est la thèse de l’historien Ben Zion Dinur. cf. A. Rein, ...
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Cité par J.-P. Guichard, De Gaulle face aux crises, Le Cher...
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Sur le sionisme de G. Scholem cf. G. Scholem, Le prix d’Isr...
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[5]
G. Shafir, Land labor and the origins of the israel palesti...
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Z Sternhell, Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et s...
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M. Schattner, Histoire de la droite israélienne : de Jaboti...
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M. Buger, Une terre et deux peuples : la question judéo-ara...
[suite] Suite de la note...
[9]
C. Klein, La démocratie d’Israël, Seuil, 1998. Suite de la note...