Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4326-X
242 pages

p. 135 à 141
doi: en cours

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Thèmes - Guerre aux pauvres, guerre aux salariés !

no33-34 2004/3-4

Avec la remise en cause, depuis la fin des « Trente glorieuses », de l’ensemble des dimensions de la relation d’emploi, la « nouvelle pauvreté » touche des populations qui avaient été épargnées au cours des années précédentes : des personnes relativement qualifiées, des jeunes diplômés, des ouvriers, des employés et des cadres. Pour les nouveaux pauvres, la pauvreté acquise (propre à une génération) domine la pauvreté transmise (de « père en fils »). En France, se sont par exemple imposées les figures du chômeur « en fin de droits », de « l’intello précaire » ou du jeune « galérant » en banlieue. Les politiques d’insertion et d’assistance mises en œuvre ont tout d’abord prétendu indemniser les employeurs potentiels (le « plan jeunes » de 1977 consistait ainsi essentiellement en des exonérations de charges sociales patronales) avant d’afficher (à partir des années 1980) une volonté de restaurer « l’employabilité » par des programmes de formation et d’encadrement destinés à des populations censées s’éloigner du marché du travail à mesure que s’allonge leur « ancienneté » au chômage. Ce qui relevait de la sécurité sociale et des droits sociaux associés au travail a été transféré, dans un contexte de chômage massif, vers la sphère de l’assistance, remettant ainsi au premier plan, à destination d’une partie des individus privés d’emploi, de véritables programmes d’assistance sociale devenus résiduels pendant les Trente glorieuses.
Les moyens investis dans l’insertion devaient permettre, face à « la crise du modèle de la société salariale », de prendre le temps de redéfinir le pacte social et la citoyenneté. Accompagnant la casse du modèle social d’après guerre, les politiques d’insertion avaient dès lors pour principal objectif de mettre en œuvre des solutions d’attente. Mais il devient de plus en plus difficile de considérer la lutte contre l’exclusion comme appartenant à une sphère, relativement étanche, de l’assistance (entre politiques d’emploi et politiques sociales) sur laquelle pourrait se focaliser, à juste titre, la critique. Un retour sur les politiques mises en œuvre depuis les années 1970 peut conduire, en effet, à un constat opposé : la sphère de l’insertion et de la lutte contre l’exclusion apparaît comme un lieu où s’expérimentent et s’expriment des volontés de réforme plus globale de la relation salariale elle-même, laissant ainsi entrevoir ce que pourrait être le « nouveau contrat social ». Les politiques aujourd’hui mises en œuvre dans le domaine social en donnent un exemple éclatant : il n’y a qu’un pas entre les mesures sociales déjà adoptées, telle celle portant sur le Revenu minimum d’activité, et les mesures projetées en matière de réforme du code du travail.
 
• De la pauvreté à l’exclusion : un déficit de compréhension ?
 
 
La transformation des phénomènes de pauvreté depuis les années soixante-dix a conduit à une relative substitution à la thématique des inégalités de thématiques directement centrées sur l’exclusion. Inscrite dans la French intellectual tradition, la notion d’exclusion a considérablement évolué au cours des trente dernières années. Son sens contemporain s’est éloigné de la définition qu’en donnait R. Lenoir en 1974 [1]. Dans les années 1970, en effet, la population « exclue » désigne ces « oubliés de la croissance » des Trente glorieuses qui, même nombreux (un français sur dix), constituent des catégories marginales, considérées comme la frange la plus fragile de la population (handicapés physiques et mentaux, invalides âgés, drogués, délinquants, etc.) [2]. Le concept, d’emblée multiforme, couvre déjà de nombreux problèmes économiques et sociaux. Il s’élargit lorsqu’il sert à désigner également, au cours des années 1980, ces « nouveaux pauvres [3] » que sont les jeunes en difficulté d’insertion, les chômeurs de longue durée, les personnes occupant un emploi à temps partiel contraint, celles en rupture de liens familiaux, les ménages fortement endettés, etc. Ces victimes des restructurations économiques et du chômage, des nouveaux modes de gestion de la main-d’œuvre, de la précarité qui en découle et du désengagement de l’État en matière sociale seront de plus en plus nombreuses. Un travail de redéfinition des concepts associés à la pauvreté s’engage alors, tant en Europe (autour de l’exclusion) qu’en Amérique du Nord (autour des concepts d’underclass puis d’outerclass). L’exclusion a ainsi pu apparaître comme offrant le cadre d’analyse qui faisait défaut à la pauvreté contemporaine. Dans les années 1990, malgré les réticences qu’expriment les chercheurs à son égard, le concept est plus fréquemment utilisé et son contenu s’élargit davantage encore pour désigner « l’exclusion massive » à travers, à la fois, l’augmentation croissante du nombre d’allocataires du dispositif RMI et, parallèlement, l’accroissement des situations de précarité et de fragilité sociale : l’exclusion est envisagée comme une menace, un risque, pesant sur de larges populations. C’est précisément les réflexions sur le fonctionnement du Revenu minimum d’insertion qui conduiront à la prise de conscience de la nécessaire révision de la conception traditionnelle de la pauvreté [4]. Même rejeté par certains spécialistes (l’entrée n’apparaît pas, par exemple, dans l’index de l’importante étude La misère du monde conduite par P. Bourdieu [5]), le terme s’est imposé dans le débat public et politique. Malgré son hostilité au concept d’exclusion lui-même, mais en travaillant sur divers concepts apparentés (désaffiliation, disqualification, relégation, etc.), la sociologie française a largement contribué à – si ce n’est dominé – ces travaux [6], et de nombreux économistes se sont également penchés sur ces questions tant sont concernés ici les domaines du travail et de l’emploi, des politiques publiques et sociales, de l’insertion professionnelle, de la formation, des conditions et des niveaux de vie, etc.
Si la recherche s’est beaucoup intéressée aux aspects qualitatifs, interrogeant les théories de la pauvreté, mais aussi aux outils de mesure qui leur sont associés, la question du nombre de pauvres – celle de l’ordre de grandeur – n’a pas donné lieu à une production statistique suffisante (voir encadré). Il apparaît, en particulier, que la mesure des phénomènes à l’œuvre ne peut plus se contenter de la seule approche strictement monétaire [7].
COMBIEN DE PAUVRES EN FRANCE ?
Alors qu’augmente le nombre de chômeurs et que l’on durcit les conditions d’accès à diverses mesures d’assistance, le système statistique français ne peut répondre à cette simple question : combien y a-t-il de pauvres en France aujourd’hui ? L’Insee peut fournir une somme de données avec à peine quelques semaines de délai (sur le moral des ménages ou des chefs d’entreprise, le niveau du PIB trimestriel ou annuel, le niveau des prix, etc.), mais l’Institut a publié récemment les données concernant la pauvreté pour l’année… 2000 ! Et quelles données : le taux de pauvreté en France serait en baisse. Le fait a été contesté (involontairement) par J. Chirac dans l’intervention télévisée suivant les élections régionales lorsqu’il a déclaré que le nouveau gouvernement devra « lutter contre l’augmentation de la pauvreté ». Car chacun sent, chacun voit, cette hausse de la pauvreté, surtout quand des Restos du cœur annoncent leur fermeture avant la fin de l’hiver, faute de moyens, devant la forte augmentation (plus de 10 %) du nombre de repas servis cette année. Le Réseau alerte inégalités (RAI), collectif de chercheurs et de militants associatifs, a pris l’initiative de diffuser sur un site Internet les chiffres de son Baromètre des inégalités et de la pauvreté [*].
Malgré un certain déficit de compréhension théorique et l’impossible synthèse des théories existantes, les travaux ont permis d’observer la multiplicité des formes et des processus d’exclusion, la complexité des mécanismes qui la provoquent et leur dynamique, ou encore l’extrême difficulté des solutions. L’approche basée sur une logique individuelle (ou « individualisante ») qui envisage la pauvreté sous l’angle des individus, de leurs différences et de leur responsabilisation, est confrontée à l’accroissement du nombre de chômeurs et à la massification du phénomène. Malgré cela, ce point de vue, que la plupart des travaux conduisent pourtant à rejeter, a dominé les politiques mises en œuvre dans ce domaine. La lutte contre l’exclusion a pour l’essentiel été fondée sur la prise en compte de situations individuelles et largement inscrite sur les identités propres à des individus considérés comme devant faire face à une situation particulière plus ou moins durable. Parallèlement, une volonté de cibler les publics s’est exprimée dans la création de nouveaux minima sociaux.
 
• Des politiques sociales aux effets réels mais limités
 
 
S’il reste difficile d’évaluer l’effet des politiques anti-pauvreté [8], le rôle des transferts sociaux et des assurances sociales obligatoires mises en œuvre en Europe est bien connu en matière de lutte contre la pauvreté : en France, à titre d’exemple, l’assurance vieillesse, puis le développement de la bi-activité (couples d’actifs), permettent une diminution du taux de pauvreté monétaire chez les personnes de plus de soixante-cinq ans, de 30 % en 1970 à 4,8 % en 1996 [9]. L’impact des transferts sur la pauvreté peut être évalué en calculant des indicateurs de pauvreté avant et après transferts sociaux. Même si cet impact est variable selon les pays il contribue, partout en Europe, à diminuer le taux de pauvreté. En moyenne, les transferts sociaux permettent de réduire le taux de pauvreté d’un peu plus de 25 % (moins dans les pays du Sud, au-delà de 50 % dans les pays du Nord). Si les transferts sociaux ne sont pas d’un montant trop faible, ils peuvent avoir, selon leur ampleur et leur ciblage, deux effets principaux : la réduction du nombre de pauvres ou l’augmentation de leur revenu moyen. On a pu vérifier que, non ciblés sur les plus pauvres, les transferts sociaux universels ont pour premier effet de réduire l’étendue de la pauvreté en faisant passer au dessus du seuil ceux qui en sont le moins éloignés (allocations familiales en France, par exemple). Alors que ciblés sur les plus pauvres, les transferts sociaux ont pour effet de réduire l’intensité de la pauvreté comme y contribuent, par exemple, l’Income support au Royaume-Uni ou le RMI en France (pour ce dernier les prestations perçues représentent, en moyenne, 80 % des ressources d’un allocataire).
Trois des huit minima sociaux que compte aujourd’hui la politique sociale française sont institués avec l’apparition des nouveaux pauvres pour répondre très directement à des difficultés liées à l’insertion sur le marché du travail. L’Allocation de solidarité spécifique (ASS) créée en 1984 est destinée aux chômeurs de longue durée ne bénéficiant plus de l’assurance chômage mais pouvant justifier d’une période d’emploi relativement longue. L’Allocation d’insertion, également créée en 1984 est destinée à des populations ne pouvant pas prétendre à l’assurance chômage (en particulier les femmes veuves ou divorcées et les détenus libérés). Enfin, le Revenu minimum d’insertion est voté en 1988 [10]. Aujourd’hui, à lui seul, le RMI représente environ un tiers des bénéficiaires de minima sociaux.
Conforme à la philosophie libérale telle qu’elle est défendue, par exemple, par F. Hayek, originellement défendu d’ailleurs par les libéraux [11], le RMI répond aussi aux revendications du mouvement associatif français (il est vigoureusement défendu par ATD quart monde) et sa mise en place, consensuelle, est marquée, comme l’indiquaient les enquêtes d’opinion, par un relatif « altruisme » populaire. L’augmentation du nombre de bénéficiaires tout au long des années 1990 – avec une progression moyenne annuelle de 3 % sur la période – introduit un contraste paradoxal avec la relative stabilité du taux de pauvreté monétaire et contribue à un accroissement de la visibilité de la pauvreté qui s’impose dès lors dans le débat public. De plus, le dispositif à contribué à une évolution des représentations de la pauvreté et à une meilleure connaissance des enjeux politiques et sociaux de la lutte contre la pauvreté. Il a également permis une meilleure compréhension des logiques institutionnelles, les comportements et les logiques des acteurs pouvant constituer, à l’intérieur d’une configuration territoriale donnée, de véritables « régimes locaux d’insertion [12] ». Parmi les débats suscités sur le fonctionnement du RMI, on peut encore s’interroger sur le sort réservé dans ce cadre à la conception républicaine de l’égalité.
 
• La conception républicaine de l’égalité mise à mal
 
 
Accusé de contribuer à une autonomisation de la « sphère de l’insertion », le RMI peut apparaître aujourd’hui comme le premier élément d’un certain « renforcement du local » en matière de politiques sociales, ne laissant qu’un rôle subsidiaire à l’État et constituant un retour à la logique territoriale qui existait avant la naissance de l’État moderne [13]. Car les années 1980 marquent une rupture et la création du RMI constitue une étape essentielle de la redéfinition du modèle universaliste de la protection sociale. Là où le modèle d’après guerre ouvre des droits sociaux fondés sur la qualité de « travailleur », le RMI s’associe à la qualité de « pauvre » et introduit de multiples références aux droits de la personne, témoignant ainsi de la recherche d’une « nouvelle combinaison entre les trois principes généraux qui fondent les mécanismes de la solidarité collective : l’assistance (en référence aux besoins de la personne humaine), la sécurité sociale (en référence aux droits du travailleur), et la prévoyance (en référence au libre choix de l’individu) [14] ». Mais l’ultime filet d’assistance que constitue le RMI contribue à maintenir une référence étroite au marché du travail, bien plus prononcée que pour les multiples dispositifs auxquels il vient s’ajouter (personnes âgées, handicapés, etc.). Les droits de la personne restent, sauf validation par la collectivité (concrètement par la Commission locale d’insertion), fortement liés à une (re)mise au travail, révélant ainsi une conception de l’exclusion très étroitement liée à un manque de travail rémunéré. La solidarité n’est ainsi justifiée que si l’individu ne peut pas disposer, par son travail et la sécurité sociale qui lui est associée, des ressources nécessaires.
L’emploi reste le motif principal de sortie du dispositif qui a ainsi pu être considéré comme un mode particulier d’indemnisation du chômage, intervenant comme un complément pour des individus percevant une faible indemnisation, ou comme un dispositif d’attente avant l’ouverture de droits, ou encore comme un relais ou un substitut à l’inscription au chômage (par exemple en cas de rejet), ou enfin après une période plus ou moins longue de chômage conduisant à l’épuisement des droits [15]. Dans tous les cas, le dispositif est conçu pour être temporaire et comme devant favoriser le retour à l’emploi. Les mécanismes de « trappe à chômage » (ou « trappe à pauvreté »), censés emprisonner les pauvres dans l’aide sociale, fonctionnent peu dans le cas des allocataires du RMI malgré le fait que pour un tiers environ de ses allocataires la (re)prise d’emploi n’apporte pas un gain financier significatif : D. Guillemot, P. Pétour et H. Zajdela notent ainsi que les reprises d’emplois (pour l’essentiel à temps partiel et rémunérés au SMIC horaire) peuvent être associées à « un mieux être, lié à un sentiment d’autonomisation et d’utilité sociale » ou à l’espoir d’accéder à de meilleurs emplois [16]. Cette prégnance du travail au sein même du dispositif RMI interroge le rapport à l’emploi qu’entretiennent les politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion.
 
• Le développement de politiques de lutte contre l’exclusion axées sur l’emploi
 
 
La question du lien entre l’emploi et la pauvreté apparaît particulièrement complexe. Si l’emploi peut être considéré comme la meilleure protection contre la pauvreté et l’exclusion, il reste que peuvent cohabiter un taux de pauvreté relativement élevé et un taux d’emploi lui aussi élevé (comme c’est le cas, par exemple, au Portugal ou au Royaume-Uni). Les politiques de lutte contre l’exclusion axées sur l’emploi, mises en œuvre dès le début des années 1990, cherchent par divers moyens à favoriser la création d’emplois productifs. Bon nombre de projets se construisent autour des services de proximité dans le double objectif de créer des emplois et de favoriser l’insertion des exclus du monde du travail.
Mais, pour être moralement légitime, l’assistance mise en œuvre conduit à un glissement d’une logique fondée sur les besoins à une logique fondée sur le « welfare-to-work » (ou workfare) cher à l’aide sociale américaine, en inscrivant simultanément l’exigence de contreparties dans le cadre d’une « activation des dépenses passives » conforme à la « société active » que cherche à promouvoir l’OCDE dès les années 1980. Alors que dans sa version forte, le workfare impose une obligation de travail gratuit (certaines provinces du Canada, certains États américains et pour certaines populations en Grande-Bretagne), une version douce se contente d’imposer des mesures de formation destinées à favoriser l’employabilité. On peut cependant noter qu’« à la différence des programmes de workfare, dont l’objectif explicite est la « sortie » rapide des prestataires, les programmes « d’insertion » correspondent davantage à des solutions politiques permettant un meilleur ajustement entre flexibilité du marché du travail et protection sociale [17] ». P. Dufour, A. Noël et G. Boismenu distinguent sur ce plan deux groupes de pays (malgré les différences qui peuvent exister au sein même de chacun des groupes). Le premier ensemble (Canada, États-Unis, Grande-Bretagne) « regroupe les pays où la contrepartie est appliquée de manière relativement autoritaire pour l’ensemble des prestataires et où l’objectif premier des politiques consiste à diminuer les dépenses de l’État reliées à la protection des chômeurs ». Le second ensemble (France, Allemagne, Danemark) « regroupe les pays où la contrepartie est appliquée de manière relativement souple ». La situation relative des bénéficiaires est prise en compte « même si l’encadrement dont ils font l’objet s’avère parfois contraignant ». L’objectif politique réside ici, selon les auteurs, « à trouver une ou des formes alternatives de protection sociale pour les chômeurs ». Cependant, la période récente est aussi celle d’un relatif rapprochement de ces modèles pour ce qui concerne l’intervention sur l’offre de travail, comme le montrent C. Erhel et H. Zajdela dans le cadre d’une comparaison France-Angleterre [18]. Une « nouvelle forme de protection sociale pour les chômeurs » se met ainsi en place en Europe. La couverture du risque chômage évolue : à la couverture essentiellement ponctuelle et monétaire des Trente glorieuses se substitue, par un développement important des politiques d’emploi et notamment des emplois aidés, une couverture différenciée selon le type de chômage, une multiplication des formes de soutien et un accompagnement – ou encadrement – accru. L’importance accordée au suivi des trajectoires dans le temps conduit à privilégier l’activité (quelle que soit sa forme : emploi, formation, etc.) plutôt que la sortie des dispositifs [19]. Ainsi, les nouvelles politiques sociales mises en œuvre, en donnant la priorité à l’activité, n’ont pas permis de garantir une sortie des situations de pauvreté ; l’activité, quelle que soit sa nature et son cadre, constituant en elle-même l’objectif à atteindre. Selon A. Sen, cette philosophie de la responsabilité individuelle rencontre « de sérieuses limites » si, compte tenu du fait que les conditions sociales nécessaires à son application ne sont pas réunies, elle conduit, par « une sorte de schizophrénie politique à vouloir que les gens se prennent davantage en charge […] quand il est presque impossible pour certaines catégories de travailleurs de trouver des emplois [20] ». Si elle était cohérente, cette volonté de responsabiliser les individus serait précédée d’une forte réduction du chômage.
 
• De la constitution d’une sphère autonome de l’insertion à la généralisation de la précarité
 
 
Alors que l’on a pu observer au cours des années récentes une moindre « créativité » dans la mise en œuvre de dispositifs d’insertion échappant tout autant aux règles communes du code du travail qu’à celles de la protection sociale, la période récente est marquée, selon les termes du Plan national d’action pour l’inclusion présenté par la France à la Commission européenne en 2003, par un retour vers une politique extrêmement ciblée de « restauration de l’autonomie », d’« équilibre entre protection et responsabilité » et par une volonté de « relance de l’insertion » dans le cadre d’une « valorisation de l’activité, de l’initiative et de la solidarité de proximité ». Les termes eux-mêmes suffisent à évoquer les pires politiques conduites depuis les années 1980. Plus encore, après les nombreuses exonérations de cotisations sociales, le gouvernement Raffarin a inventé, avec l’instauration du Revenu minimum d’activité (RMA), les exonérations de salaire : quatre-vingt heures de travail d’un RMIste (minimum de vingt heures hebdomadaires) ne coûtant que 183 euros à l’entreprise (soit environ deux euros de l’heure). Après avoir dénoncé l’inefficacité des Contrats emploi solidarité (CES), dont le nombre est fortement réduit en 2004, la droite met en place un contrat proche mais accessible aux entreprises, offrant une moindre protection sociale aux individus et ne permettant plus, à son terme, une inscription comme demandeur d’emploi. Le RMA contribue ainsi au maintien dans l’assistance et l’on voit mal pourquoi un employeur accepterait de verser le SMIC là où il peut verser huit fois moins.
Les réformes de l’assurance chômage et du revenu minimum ainsi que l’esprit dans lequel est mise en œuvre aujourd’hui la politique de lutte contre l’exclusion, témoignent d’un coup d’accélérateur dans le sens d’une délégitimation de la pauvreté. Le recul post-électoral du gouvernement sur le durcissement des conditions d’obtention de l’ASS ne peut pas tromper. Destiné à résorber les tensions les plus médiatisées, ce recul doit sans doute permettre de mieux préparer le terrain des attaques à venir. Car cet emprisonnement parallèle des pauvres dans les politiques d’insertion témoigne d’une vision globale de la société. Les projets annoncés en matière de réforme du code du travail et l’institution d’un contrat de mission à durée longue mais déterminée, pour ne prendre que cet exemple, montrent que les pauvres ne constituent que la première étape d’une politique destinée à être généralisée. Que l’on songe aussi à la récente réforme de l’Aide médicale d’État et aux dangers sanitaires d’une politique qui refuse les soins aux plus démunis. S’opposer à cette « guerre aux pauvres » ne relève pas de l’altruisme mais de l’intérêt bien compris de chacun. •
 
NOTES
 
[1]C’est, en effet, à partir de 1974 que la notion devient largement utilisée. Elle apparaît cependant en 1964 dans un essai publié par P. Massé, secrétaire général au Plan : Les dividendes du progrès. Elle est également utilisée par J. Kanfler dès 1965, L’exclusion sociale, Bureau de Recherches sociales, pour désigner les phénomènes de pauvreté non résolus par la seule croissance économique.
[2]R. Lenoir est à l’époque secrétaire d’État à l’Action sociale. Les exclus. Un français sur dix, 1ère édition 1974, 4ème édition augmentée et mise à jour, Seuil, 1989.
[3]S. Paugam, La société française et ses pauvres, Presses Universitaires de France, 1993, 2ème édition, 1995.
[4]S. Paugam, « La constitution d’un paradigme » in S. Paugam (dir), L’exclusion. L’état des savoirs, La Découverte, 1996, p. 14.
[5]P. Bourdieu (dir), La misère du monde, Seuil, 1993.
[6]Voir, par exemple, S. Paugam (dir), L’exclusion. L’état des savoirs, op. cit.
[7]En matière de mesure de la pauvreté on pourra se reporter à l’article de P. Concialdi, « Les seuils de pauvreté monétaire : usages et mesures », La Revue de l’Ires n° 38, 1er trimestre 2002, ainsi qu’à l’excellent ouvrage de B. Destremau et P. Salama, Mesures et démesures de la pauvreté, Presses Universitaires de France, 2002.
[*]Voir : http://www.­bip40.­org.
[8]Voir par exemple P. Concialdi, « Les politiques anti-pauvreté ont-elles réussi ? », Sociétal n° 39, 1er trimestre 2003.
[9]Au cours de la même période, le taux de pauvreté des moins de trente ans passe de 4,5 % à 11,8 %. (Données Eurostat).
[10]Les cinq autres sont l’Allocation d’invalidité (1930), le Minimum vieillesse (1956), l’Allocation adulte handicapé (1975), l’Allocation de parent isolé (1976) et l’Allocation veuvage (1980).
[11]L. Stoléru, Vaincre la pauvreté dans les pays riches, Flammarion, 1977.
[12]J. –L. Outin et alii, « Les régimes locaux d’insertion », rapport au Commissariat général du plan, MATISSE, UMR 8595 CNRS et université Paris 1, mars 2004. Disponible à l’adresse : http://matisse.­univ-paris1.­fr/­RMI.
[13]G. Alvestegui et J. –M. Charbonnel, « Mise en œuvre du RMI et reformulation de la question sociale », Lien social et politiques – Revue internationale d’action communautaire n° 42, 1999.
[14]Y. Houzel et J. –L. Outin, « La protection sociale entre “catégoriel” et “universel” », in P. Méhaut et P. Mossé (Éds), Les politiques sociales catégorielles. Fondements, portée et limites, L’Harmattan, 1998.
[15]F. Audier, A. –T. Dang et J. -L. Outin, « Le RMI comme mode particulier d’indemnisation du chômage » in P. Méhaut et P. Mossé (Éds), Les politiques sociales catégorielles. Fondements, portée et limites, op. cit.
[16]D. Guillemot, P. Pétour et H. Zajdela, « Trappe à chômage ou trappe à pauvreté : quel est le sort des allocataires du RMI ? », Revue économique n° 6, nov-déc. 2002.
[17]P. Dufour, A. Noël et G. Boismenu, « La pratique de la contrepartie pour les personnes exclues du marché du travail. Ici et ailleurs », Communication au colloque Les facteurs de l’inclusion sociale ont-ils changé ? CRITÈRES, Secrétariat de recherche sur les politiques, université de Montréal, 22 février 2001.
[18]C. Erhel et H. Zajdela, « Systèmes de politique de l’emploi et de protection sociale en France et en Angleterre : un consensus sur l’offre de travail ? », Université Paris 1, Cahiers de la Maison des sciences économiques, série MATISSE, n° 2002.52. Disponible sur http://matisse.­univ-paris1.­fr/­cahiers.
[19]P. Dufour, A. Noël et G. Boismenu, « La pratique de la contrepartie… », op. cit., p. 9.
[20]A. Sen, « L’inégalité, le chômage et l’Europe d’aujourd’hui », Revue internationale du Travail, vol.136, n° 2, 1997, p. 181.
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Voir par exemple P. Concialdi, « Les politiques anti-pauvre...
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