2004
Mouvements
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Les nouveaux syndicats au Japon : minoritaires et fiers de l’être
Paul Jobin
[*]
Depuis le milieu des années 1980, les syndicalistes japonais réfractaires au « coopérationnisme » ont réussi à développer une nouvelle forme d’organisation syndicale intitulée community union. Par la diversité de leurs engagements, de la lutte pour la reconnaissance syndicale à la lutte contre les accidents du travail et maladies professionnelles, en passant par le soutien à d’autres « minorités sociales discriminées » (victimes de la pollution industrielle, « travailleurs étrangers », etc.), ces syndicats sont restés fidèles à « l’esprit de 68 » qui les avait fait naître, dans la foulée de l’agitation étudiante et du mouvement contre la guerre du Vietnam. Ayant su éviter la diabolisation de l’adversaire sans renoncer à une position contestataire, ils présentent un visage original et stimulant.
En dépit de ses sept millions et demi d’adhérents, la confédération Rengô ne présente pas une image dynamique du syndicalisme japonais. Prête à tous les compromis possibles avec le patronat, elle ne défend même plus les revendications salariales de ses adhérents, les employés des grandes entreprises, et malgré des déclarations d’intention, se désintéresse pratiquement du reste de la population active, soit la grande majorité : employées des PME, précaires, intérimaires… Certes, cette situation n’est pas spécifique au Japon, et il n’y aurait pas de quoi s’en inquiéter si ce contexte syndical ne se doublait d’une quasi asphyxie des partis d’opposition (Parti social démocrate, et Parti communiste). N’ayant plus qu’une opposition « libérale démocrate » sur sa droite (le Parti démocrate, qui a fusionné en septembre 2003 avec le Parti libéral), le gouvernement a pu sans encombres injecter de l’argent public pour sauver des banques privées au bord de la faillite tout en préparant la privatisation des Postes pourtant rentables. En dépit d’une « opinion publique » défavorable, il a pu décider de contourner la Constitution en envoyant des troupes en Irak. Enfin, depuis le 1er avril, les universités nationales sont devenues des établissements semi-privés sans susciter une opposition significative de la part de la Rengô.
Quoiqu’il advienne au niveau international, le moins que l’on puisse dire sur le plan intérieur, c’est que la ligne stratégique de la Rengô, le « coopérationnisme » (
rôshi kyôchô shugi) a largement contribué à l’avènement d’une telle situation politique. Mais si l’on songe qu’elle est née en 1989 d’une fusion contre-nature entre la Sôhyô, confédération qui avait longtemps soutenu une ligne revendicatrice, et la confédération Dômei, grande rivale de la Sôhyô et chantre du coopérationnisme depuis les années cinquante
[1], comment aurait-il pu en advenir autrement ? Pour bien comprendre cette situation, il faut en effet remonter à la purge anticommuniste de 1949-1950 puis la défaite des luttes menées par la confédération Sôhyô, proche du Parti socialiste, entre 1952 et 1960, et enfin la répression systématique contre les syndicats des services publics depuis « la grève pour le droit de grève » en 1975. Les syndicats qui continuent de s’opposer à cette ligne coopérationniste sont réduits à une portion si congrue que leur étude, que l’on voudrait être une sociologie de la critique, se rapproche beaucoup plus de l’ethnologie des peuples en voie de disparition, ou d’une sociologie des minorités discriminées. Bien que nous parlions de « mouvement ouvrier », et de syndicats, des mots qui dans beaucoup d’autres contextes (Chine, Corée, Philippines, etc., sans parler de l’Europe et de l’Amérique) renvoient à des phénomènes d’ampleur, au Japon, ils se retrouvent cantonnés à la limite de l’anecdote.
Dans ce contexte, il existe néanmoins des syndicats japonais qui, en résistant contre le rouleau compresseur du coopérationnisme depuis le début des années soixante-dix jusqu’à aujourd’hui, ont su renouveler en profondeur le syndicalisme en général, et ouvrier en particulier. À défaut d’annoncer un nouveau printemps de la démocratie japonaise, ces quelques hirondelles syndicales ont le mérite d’offrir des perspectives timides mais cohérentes au consensus régnant. Paradoxalement, la cohérence de leur propos s’est construite non pas en dépit de leur marginalité numérique, mais en s’appuyant sur celle-ci, puis en oscillant entre le messianisme d’un petit reste élu qui saurait rire de lui-même, l’apologie de la résistance et une patience fataliste.
• France/Japon, déplacement de la contestation « ouvrière »
Dans les cosmos ouvriers français et japonais, la baisse du syndicalisme militant s’est accompagnée d’une transformation du lexique : les ouvriers et travailleurs (rodôsha) sont devenus « techniciens », « opérateurs » ou « team members ». Or le mot d’ouvrier renvoyait à l’histoire du syndicalisme, et les militants avaient à cœur d’acquérir les rudiments de cette histoire qui remonte à la fin du xixe siècle pour le Japon, encore plus loin dans le cas de la France. Au cours des trente dernières années, une rupture de mémoire s’est ainsi produite dans le monde ouvrier en France, au Japon, et d’autres pays industrialisés marqués par les transformations des structures de relations industrielles (recours de plus en plus important à la sous-traitance, aux temps partiels et intérimaires ; flexibilisation des horaires et des contrats de travail, etc.). L’influence du « modèle japonais » ne fut d’ailleurs pas pour rien dans les transformations opérées par le nouvel esprit du capitalisme.
Plus se multiplient les restructurations de l’appareil de production industrielle, plus les populations ouvrières sont tiraillées par le chantage à l’emploi et leur précarisation socioprofessionnelle et géographique, et plus se renforce l’invisibilisation de la classe ouvrière ; processus dont les conséquences sociales et politiques peuvent s’avérer funestes
[2]. Des mineurs aux usines de montage automobiles, électroniques, en passant par la sidérurgie et la chimie, le cosmos ouvrier était déjà soumis à une sous-évaluation dans les représentations collectives marquées par les prophéties de la société post-industrielle annonçant une disparition du monde ouvrier après celle du monde paysan (A. Touraine, D. Bell). De fait, les usines ferment, mais cela ne signifie pas pour autant la fin des industries ; plutôt leur déplacement d’un univers productif qualifié d’industriel, reconnu comme tel, à d’autres univers dits de service, mais fonctionnant selon les mêmes « valeurs » productivistes : les centres d’appel téléphonique, la restauration rapide, les hypermarchés et
convenience stores, les motels, etc. En ce sens, le Japon, la France et les autres pays de l’OCDE ne sont pas des sociétés post-industrielles, mais au contraire des sociétés où se combinent logique industrielle et logique marchande
[3].
Une question importante qui se pose alors pour une sociologie du syndicalisme ouvrier, et plus généralement, pour une sociologie de la critique dans le monde du travail, est la suivante : dans ce transfert des modes de gestion et d’organisation de l’appareil productif industriel aux secteurs des services, quel est le degré de perte de la culture contestataire que portait jusqu’à présent le monde ouvrier ? Quelles sont inversement ses possibilités de reconversion ? Par exemple, est-ce que Djamilah, fille d’un OS de Peugeot, bien que titulaire d’une maîtrise de gestion, ne trouvant toujours pas d’autre emploi qu’équipière chez Mac Donald après quatre ans de recherche et des centaines de CV envoyés, a des chances de s’investir dans une trajectoire syndicale à l’exemple de celle qu’a accomplie son père
[4] ? Même questionnement au Japon : quelles sont les chances que Mitsuko et son frère Tarô, enfants d’un ouvrier de la construction navale et d’une infirmière, tous deux militants syndicaux contestataires, ont de s’intéresser à l’engagement passé de leurs parents, et de chercher à leur tour des alternatives à une situation de saute-mouton de
pâto en
baito qui les contraint à « parasiter » chez leurs parents
[5] ?
• Des syndicats ouvriers comme minorités discriminées
Après l’échec de la grève des mineurs de Miike en 1960, il n’y aura pratiquement plus de grève dans les grandes entreprises privées, hormis quelques mouvements sporadiques durant l’effervescence sociale des années 1968-1973. À partir du milieu des années cinquante, les directions des grandes firmes mettent en place une stratégie destinée à renverser l’hégémonie idéologique exercée par la Sôhyô, la confédération syndicale proche du Parti socialiste, en suscitant la création de deuxièmes syndicats qui soient soumis aux directions. Les ouvriers qui refusent de rejoindre ce « syndicat à votre service » (goyô kumiai), et restent attachés à la ligne contestataire du premier syndicat sont taxés d’archaïsme.
Parallèlement, une rupture épistémologique s’est produite pour le syndicalisme ouvrier japonais. De la fin des années quarante jusqu’au début des années soixante-dix, les ouvriers, comme la majorité de la population japonaise, adhèrent au mythe du progrès industriel. Tout en prônant une ligne contestataire, la Sôhyô avait elle-même renforcé cette adhésion au mythe du progrès en prônant une répartition des fruits de la croissance, notamment à travers l’instauration des « luttes de printemps » (shuntô) pour les revendications salariales. Mais à partir de 1967, la violence inouïe qu’a atteint au Japon la pollution industrielle, et sa médiatisation par quatre grands procès contre des firmes polluantes, en particulier celui qu’avait lancé les malades de Minamata, a mis à mal ce mythe de la croissance pour une large partie de la population. Le syndicalisme aux allures parfois militaires des années cinquante s’est mué dans la « société post-industrielle » en un nouvel esprit contestataire à la fois plus subtil et plus radical.
À partir de 1970, certains jeunes, en « quête de sens », vont rejoindre les malades de Minamata ou les paysans de Sanrizuka tandis que d’autres, également en quête de sens mais déçus par l’engagement politique, adhèrent aux « nouvelles religions » comme la secte Aum. D’autres enfin optent pour un syndicalisme ouvrier contestataire, bien que celui-ci soit en position minoritaire depuis la fin des années cinquante. Après l’effervescence du mouvement étudiant et des luttes pour les victimes de la pollution, et dans la foulée des grandes manifestations qui se sont déroulées au Japon contre la guerre au Vietnam, la chute de Saigon en 1975 a entraîné un renversement idéologique majeur : la résistance et la victoire du « petit peuple vietnamien contre le géant américain » a consacré le mouvement initié par la décolonisation. Les petits pouvaient désormais venir à bout des gros ; c’était aussi l’époque de « small is beautiful » (Ernst F. Schumacher).
Les nouveaux syndicats qui se sont constitués en marge et en réaction contre la formation de la confédération Rengô en 1988 peuvent être répartis comme suit :
La fédération Zenrôkyô, issue de l’aile gauche de la Sôhyô, rassemble aujourd’hui 300 000 adhérents.
La fédération Zenrôren, proche du Parti communiste : environ un million d’adhérents.
Les community unions : environ 20 000 adhérents. En se formant sur une base géographique comme Tokyo, Osaka, telle ou telle préfecture, ils ont rompu complètement avec le modèle du syndicat d’entreprise. Ils accueillent tous les corps de métier, ce qui ouvre l’accès des syndicats à tous les précaires, intérimaires et employés des PME de la sous-traitance. Toute personne, même à titre individuel, même les étrangers sans titre de séjour régulier, peut ainsi se syndiquer.
Ces nouveaux syndicats peuvent être perçus comme le fruit du renversement symbolique perceptible depuis la fin des années soixante : la « minorité » qui était avant 1968 synonyme de quantité négligeable est devenue digne d’attention car chargée de « résistance » et réservoir de « valeurs ». Contrairement aux étudiants des factions d’extrême gauche des années soixante-dix qui ont radicalisé leur combat jusqu’à s’enfermer dans des sectes de purs, les militants de ces syndicats minoritaires ont élargi de façon croissante leur champ de vision et d’engagement. Au cours des années quatre-vingt, plus ils devinrent isolés au sein de leur entreprise, plus ils s’ouvrirent à d’autres « minorités discriminées » dans le monde du travail, jusqu’alors ignorées par les grandes confédérations syndicales : les handicapés, les migrants de l’intérieur (
dekasegi), les travailleurs étrangers (
gaikokujin rôdôsha), et plus généralement, les ouvriers de la sous-traitance. Ces derniers constituent une étrange « minorité » puisqu’ils représentent la majeure partie de la main d’œuvre dans la plupart des secteurs industriels. Enfin, de la même manière, ces syndicats se sont tournés vers cette autre « minorité » que constituent les femmes dans le monde du travail
[6]. Ils trouvent même le temps de soutenir les bourgeons de syndicalisme des autres pays asiatiques (soutien aux ouvriers de Toyota à Manille, lutte contre l’exportation de la pollution du chantier naval Tsuneishi sur l’île de Cebu aux Philippines, etc.). Ils ont ainsi transformé leur faiblesse numérique en atout symbolique, retrouvant la sympathie de ces intellectuels bien intentionnés à l’égard des minorités sociales, mais qui s’étaient fâchés avec le mouvement ouvrier pour ne plus jurer que par les mouvements sociaux.
La résistance des syndicats ouvriers minoritaires s’est également inspirée des mouvements des malades de la pollution, notamment Minamata, ou encore du mouvement des Burakumin
[7]. En alignant la défense des militants syndicalistes persécutés sur la défense des malades de la pollution, des étrangers, des femmes, etc., ils puisent habilement dans le registre de l’exclusion et de la discrimination tout en renouvelant le registre marxiste de l’exploitation
[8]. On arrive à une sorte de paradoxe comme si les syndicalistes contestataires revendiquaient un « droit à la différence » au même titre que les aborigènes Aïnous. Par provocation ou glissement intellectuel, il serait tentant de les présenter comme une sorte de minorité discriminée, si cela pouvait permettre d’attirer l’attention des journalistes et des chercheurs en sciences sociales qui se désintéressent pour la plupart de l’ampleur et du caractère systématique de la répression syndicale. Mais les bonnes intentions à l’égard des minorités persécutées enferment souvent celles-ci dans des catégories qu’il importe au contraire d’interroger.
Face à la puissance du coopérationnisme, ces résistants avaient absolument besoin de renouveler leur idéologie et tisser des liens au-delà du syndicalisme ouvrier. Leur optimisme pragmatique et résolu contraste avec les atermoiements de la Rengô qui ne cesse de se demander comment retrouver un nouveau souffle et élargir ses bases sans rompre avec la logique du coopérationnisme. Néanmoins le registre de la discrimination des minorités ne peut suffire à rétablir la légitimité d’un syndicalisme contestataire au sein de l’entreprise. À force de cumuler les handicaps (le summum étant atteint avec les femmes étrangères accidentées du travail), ces militants risquent de sombrer dans l’axiomatique misérabiliste de l’exclusion des « plus faibles parmi les plus faibles ». Or au palmarès de la commisération médiatique, les militants syndicaux ont toutes les chances de perdre.
• La démocratie s’arrête aux portes de l’entreprise
[9]
Durant les années cinquante, les syndicats s’efforçaient de conserver le contrôle du lieu de travail en organisant de vastes mouvements de grève ; le dernier exemple se déroula à Minamata en 1962-1963. À la fin des années soixante, les opposants au coopérationnisme sont devenus à tel point minoritaires que la grève ne constitue plus un moyen de pression significatif sur les directions. Lorsque le syndicat d’origine refuse de passer sous le contrôle de la direction, celle-ci crée un deuxième syndicat qui dans la très grande majorité des entreprises attire à lui la quasi-totalité des ouvriers. Contraints d’inventer d’autres moyens de pression sur la direction, et inspirés par le mouvement anti-pollution, les syndicats ouvriers vont recourir de plus en plus fréquemment au Tribunal du travail. Ce transfert de la lutte de l’usine au tribunal impose des restrictions majeures au syndicalisme.
Tout d’abord, si le tribunal permet une relative médiatisation des conflits, celle-ci reste pour le moment très limitée. Sur ce plan, la différence est grande avec leurs homologues français comme la Confédération paysanne et le syndicat SUD
[10] qui ont su médiatiser leur contestation en n’hésitant pas à recourir au besoin à des actions « hors la loi ». De sorte que pour chercher une influence plus significative sur les partis politiques et des secteurs moins marginaux du secteur associatif, certains de ces syndicats, notamment dans la région d’Osaka, sont même en train de se rapprocher de la Rengô. Dans la région de Tôkyô, la plupart d’entre eux se refusent à une telle compromission et estime qu’il vaut mieux poursuivre un chemin indépendant jusqu’à ce que se présente un climat socio-politique plus favorable. Cet attentisme ne signifie pas un sentiment d’autosatisfaction de faire partie de la petite tribu des « résistants », de ces élus destinés à poursuivre contre vents et marée le doux fardeau du militantisme syndical, mais seulement une impuissance totale pour l’instant à transformer leur essai syndical en force d’opposition politique.
Deuxièmement, si ces militants se refusent à des actions « hors la loi », le transfert de l’usine au tribunal limite d’autant plus leurs revendications syndicales aux entraves à la loi-cadre sur le travail de 1947 et ses amendements. Même s’ils savent travailler les institutions publiques pour faire évoluer la législation, notamment vers une meilleure prévention et réparation des maladies industrielles, il n’est pas question de porter plainte pou r obtenir des augmentations de salaires. Sans parler de conflits ouverts en cas de procès, le simple affichage d’une opinion différente avec la direction ou les syndicats coopérationnistes se déroule désormais presque exclusivement en dehors du lieu de travail. Et encore, le simple fait de distribuer des tracts syndicaux à l’entrée de l’usine, est considéré comme un affront. Ce qui pose un problème majeur, car même en cas de victoire judiciaire, cette atmosphère de répression syndicale sytématique ne change absolument pas sur le lieu de travail.
• La période glaciaire du syndicalisme : le salut par la critique artiste ?
En 1987, Kokutetsu, Société nationale du chemin de fer du Japon, fut divisée et privatisée sous l’administration du Premier ministre Nakasone. L’un des objectifs avoué de cette privatisation visait à détruire Kokurô, l’Union des cheminots, qui constituait alors l’un des derniers bastions de résistance de la Sôhyô. Les membres du Kokurô opposés à la « restructuration » de leur société subirent une discrimination quotidienne qui faisait fi de la législation sur le travail et accula un bon nombre au suicide, tandis que de nombreux autres furent licenciés. Les plus résolus s’organisèrent néanmoins pour obtenir l’application de la loi sur le travail et la prise en compte de leurs revendications. Ils intentèrent divers procès à la société nationale des chemins de fers, Kokutetsu, rebaptisée JR (Japanese Raylways), notamment pour licenciements abusifs. Bien que déboutés par les tribunaux et finalement trahis par les représentants nationaux du syndicat, un millier d’entre eux, 1 047 pour être précis, ont décidé de continuer de se battre pour leur réintégration au sein de leur société et la reconnaissance de la responsabilité de JR dans les drames individuels et familiaux provoqués par la répression syndicale.
Un film documentaire intitulé
Vivre comme des humains ; récits de l’hiver de Kokurô retrace cette histoire
[11]. Pendant quatorze ans, les réalisateurs ont suivi caméra au poing la lutte de ces 1 047 cheminots licenciés et de leurs familles. Diffusé une première fois, en novembre 2001, dans une salle d’art et essai de la proche banlieue de Tokyo, ce film réussit, contre toute attente, à attirer 1 800 spectateurs en deux semaines. Ce premier succès a suscité la création spontanée d’un réseau de personnes motivées pour le faire connaître, suscitant ainsi ce qu’on appelle au Japon un « mouvement de projection » (
jôei undô). Il est encore régulièrement montré à travers tout le Japon. Dans le contexte de crise économique que connaît le Japon depuis dix ans, il semble apporter un souffle d’espoir en incitant à résister à la solution trop systématique et facile des licenciements massifs qui brisent les solidarités nouées dans les collectifs de travail. Il suscite ainsi un regain d’intérêt pour un syndicalisme indépendant et rencontre même un succès inattendu auprès des jeunes ; ceux-ci réalisent que c’est peut-être cette répression syndicale qui les condamne depuis dix ans à des emplois précaires, et qui plus largement réduit leur vie au non-sens du chacun pour soi.
Comme Navigators de Ken Loach, le film de Matsubara et Sasaki renvoie à la privatisation des chemins de fer achevée parallèlement en Angleterre et au Japon durant les années 1980. Mais les deux films débouchent sur des perspectives différentes ; notamment parce que la privatisation des chemins de fer japonais ne s’est pas soldée par une aggravation des « dysfonctionnements » de circulation aussi catastrophique qu’en Angleterre mais « seulement » par des drames individuels et familiaux tels que des centaines de suicides de syndicalistes mutés ou licenciés parce qu’ils refusaient de se soumettre. Aussi le film de Matsubara et Sasaki insiste plutôt sur la dignité de ces « derniers des Mohicans » qui, depuis 1986, résistent au management de la terreur en perpétuant et renouvelant la solidarité syndicale. Leur film montre par exemple comment les syndicalistes licenciés d’Hokkaido, dans le nord du Japon, partagent les salaires de leurs petits boulots respectifs tout en créant parallèlement une coopérative de distribution de coquilles Saint-Jacques pour garder des liens de secours mutuels et rester soudés dans leur lutte contre la direction de JR. Ils se révèlent avec une conviction pudique, sereine et paradoxalement joyeuse par moments, comme si le syndicat était le dernier lieu de socialité sans tricherie, dans une société soumise au contrôle idéologique des entreprises (kigyô tôgô).
Nonobstant la force d’expression et le succès de ce film sur la lutte des cheminots de Kokurô, une question s’impose : le syndicalisme contestataire n’a-t-il plus pour seule issue que la critique artiste
[12] en dehors des lieux de travail, dans l’obscurité intimiste des salles de cinéma (même si les séances de projection s’ensuivent de débats) ? Le rapport de force étant devenu impossible sur les lieux de travail, les syndicats sont contraints de se rabattre sur le recours aux tribunaux et solliciter les milieux intellectuels et artistes pour donner de l’écho à leur plainte. Mais même dans le cas de Kokurô, le film qui le soutient, malgré son succès populaire, n’a pas réussi à renverser le rapport de force et influer positivement sur la décision de la Cour de cassation : le 22 décembre 2003, elle annulait la plainte du syndicat et réduisait à néant ses quinze ans de lutte en déclarant que JR n’était pas responsable des exactions commises par Kokutetsu puisque ce n’était pas la même société. Cette aberration juridique indique à quel point les syndicats contestataires, même lorsqu’ils obtiennent une relative médiatisation, ne réussissent plus à peser contre le
management néocapitaliste.
• Épilogue : le salut par l’internationale
Après la privatisation des Télécoms et des chemins de fer, achevée dès 1989, le gouvernement japonais a réalisé sans entrave, en avril 2003, la première étape de la privatisation des Postes en créant une agence gouvernementale semi-publique appelée Japan Post. Et dans la foulée, en mai, il a annoncé pour les deux ans à venir le licenciement et le reclassement de 17 400 employés statutaires. Le salaire des contractuels (CDI, intérimaires, employés à temps partiels, etc.) ne représente qu’un cinquième de celui des statutaires et il est calculé sur une base journalière. Outre le non-renouvellement brutal de leurs contrats (équivalent pour les contractuels des licenciements abusifs pour les statutaires), ils sont les premières victimes des entraves au code du travail comme les impayés des heures supplémentaires, les accidents du travail non déclarés ou non-reconnus, etc. Pour parer à ces abus, une dizaine de plaintes au tribunal ont déjà été engagées avec le soutien de la branche poste de la fédération Zenrôkyô.
En juin 2003, une délégation de ce syndicat s’est rendue en France pour rencontrer leurs homologues de Sud-Rail et S.U.D.-P.T.T., à l’occasion de leurs congrès. Dans son intervention, Minoru Ikeda, apporta un témoignage particulièrement édifiant, racontant la lutte judiciaire qu’il mène depuis son licenciement de la Poste pour avoir refusé d’adhérer au syndicat coopérationnsite Zenyu, il y a vingt-quatre ans, d’abord contre la direction des Postes, puis contre son propre syndicat, le Zentei, qui avait fini à son tour par se plier au coopérationnisme ambiant et par lâcher les ouvriers en lutte, donnant naissance au début des années quatre-vingt-dix à un nouveau syndicat, le Zenrokyo, encore très minoritaire bien qu’en pleine progression. « Mais comme vous en faites l’expérience à Sud, concluait-il, ce n’est pas parce qu’on est minoritaire qu’on ne peut pas obtenir certaines victoires. Il faut seulement y croire un peu plus, n’est-ce pas
[13] ? »
À la fin de cette intervention, l’assemblée donna une ovation debout aux délégués japonais. La veille, dans une allocution semblable qui faisait aussi mention de la lutte des 1 047 cheminots japonais, les syndicalistes de Sud-Rail se sont levés comme un seul homme/une seule femme et ont applaudi chaleureusement un long moment les Japonais, visiblement très émus d’une telle reconnaissance. Alors que l’ambiance du congrès national de Sud-rail était particulièrement tendue après l’échec des grèves du printemps contre la réforme des retraites, ce témoignage venu de loin semblait rappeler les cheminots français au principe même de la création de Sud-Rail en 1995.
Dans les secteurs où ils sont implantés, les syndicats autonomes Sud et Solidaires (groupe des 10) atteignent des tailles respectables comparées à celles des confédérations (Poste, rail, santé, impôts, Michelin, SNECMA, etc.) ; ils aspirent à devenir des syndicats de masse et conserver une taille critique suffisante pour recourir à la grève. Lorsque cette perspective est bouchée ou que les candidats militants ne sont pas assez nombreux, le projet de création d’une nouvelle section est reporté pour éviter d’exposer inutilement les militants à des mesures de rétorsion de la part du management. Malgré cette différence, Sud et Solidaires semblent s’être reconnus une affinité très forte avec leurs homologues japonais qui affichent sans ambages leur caractère minoritaire. Est-ce à dire qu’à l’instar des mouvements de minorités discriminées s’esquisserait maintenant une internationale des syndicats minoritaires acceptant de se présenter comme telle au lieu de prétendre coûte que coûte représenter une organisation de masse ? Une telle internationale, minoritaire et fière de l’être, pourrait gagner en cohérence de propos ce qu’elle perdrait momentanément en influence politique. Mais pour quel coût social ? •
[*]
Auteur de
Corps en lutte ; maladies industrielles et syndicats au Japon. À paraître aux Éditions de l’EHESS. (Une première version de cet article a été présenté lors du premier colloque du Réseau Asie : http://www.reseau-asie.com).
[1]
Dômei est la contraction de Zen Nihon rôdô sôdômei (Confédération nationale générale du travail), née en 1964 de la fusion de deux syndicats avec la Sôdomei dont l’origine remonte aux années 1920. Sôhyô est la contraction de Nihon rôdô kumiai sôhyô kaigi (Confédération – ou Congrès – national général des syndicats du travail), créée en 1950.
[2]
S.
Beaud et M.
Pialoux,
Retour sur la condition ouvrière ; enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, 1999 ;
Violences urbaines, violence sociale. Sur la genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, 2003.
[3]
T.
Périlleux,
Les tensions de la flexibilité, Desclée de Brouwer, 2001.
[4]
D.
Cartron, « Le sociologue pris en sandwich ! Retour sur une observation participante au Mc Donald’s »,
Travail et Emploi n° 94.
[5]
pâto : pour
part-time job, (temps partiels) ;
baito, pour
arubaito, jobs d’appoint à l’origine plutôt réservés aux étudiants et dont la population tend à vieillir. Sur les « parasites »,
cf. K.
Yatabé in E.
Dourille-Feer (dir.),
Le Japon, le renouveau ?, La documentation française, 2002, p. 119.
[6]
Par exemple, le syndicat Mizura qui milite pour l’application de la loi de 1985 sur la parité homme/femme au travail, tout en accueillant les femmes victimes de violence conjugale. De sorte que vu de l’extérieur, ses activités ressemblent plus à celles d’une « ONG du travail » qu’à celles d’un syndicat proprement dit.
[7]
Cf. J. –F.
Sabouret,
L’autre Japon ; les burakumin, La Découverte, 1983 ; J. H.
Davis, « Blurring the boundaries of the Buraku(min) »
in Globalization and social change in contemporary Japan, Harumi Befu (éd.), 2000.
[8]
En japonais :
sabetsu (discrimination),
murahazure (mise à l’écart)
, iyagarase (harcèlement)
, haijô (exclusion, rejet).
[9]
D’après le titre d’un ouvrage du sociologue Kumazawa Makoto.
[10]
I.
Sainsaulieu,
La contestation pragmatique dans le syndicalisme autonome ; la question du modèle S.U.D.-P.T.T., L’Harmattan, 1999.
[11]
Une projection est prévue le vendredi 4 juin 2004 à Paris (Théâtre de la traversière, Métro Gare de Lyon) en présence des réalisateurs et trois membres du syndicat intervenant dans le film. Pour les horaires : http://www.sudrail.org/ ou federation-sudrail@wanadoo.fr.
[12]
Cf. L.
Boltanski et È.
Chiapello,
Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
[13]
Comité fédéral de S.U.D.-P.T.T., 26 juin 2003. Retranscrit dans le journal des adhérents de S.U.D.-P.T.T. n°130, juin-juillet 2003.