2004
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À plusieurs voix sur Penser la justice entre les générations
En s’implantant dans les débats intellectuels et sociaux, les problématiques de l’écologie politique ont tenté de mettre au centre de l’action publique la question des temporalités : la prise en compte des conséquences pour les générations futures, des actions décidées dans le moment présent, est ainsi devenue incontournable. Nous pouvons mettre en péril l’ensemble de l’éco-système par des choix économiques et industriels qui menacent l’avenir des prochaines générations. Notre structure sociale induit des inégalités entre les générations qui vont, dans le cas de la société française, en s’aggravant. Quant aux questions éthiques posées par l’arrêt Perruche, par exemple, on nous les présente souvent comme des problèmes de philosophie morale inédits. On le voit, la question de la justice entre les générations soulève des enjeux sociétaux fondamentaux. Les débats autour de la réforme des retraites en sont une illustration supplémentaire. Pour autant, les contributions majeures destinées à l’éclairer de façon originale demeurent peu nombreuses. L’essai de philosophie morale que propose Axel Gosseries méritait à ce titre que l’on s’y attarde. Carole Viaud-Gayet d’une part, Arnaud Lechevalier et Georges Levesque d’autre part, en présentent les arguments et en discutent certaines propositions.
Penser ce qui est juste exige de penser ce qui est bien
Savoir si nous avons des obligations envers les générations futures, et de quelle nature elles sont, est une question qui renvoie aussi bien à des problèmes d’actualité qu’à de lourdes interrogations philosophiques. L’ambition d’Axel Gosseries de se saisir de cette question et de ses enjeux dans le présent ouvrage est donc largement bienvenue. Par « justice entre générations », l’auteur renvoie ici à la notion de génération comprise comme « cohorte de naissance » par opposition aux classes d’âge, si bien que la question des « jeunes », des personnes âgées ou de leurs relations n’est pas l’objet de sa réflexion. C’est sur les rapports des générations actuelles aux générations futures, et sur les obligations qu’ils impliquent que porte l’analyse de l’auteur.
Le point de départ de la réflexion est le concept de « vie préjudiciable », forgé à l’occasion de l’affaire Perruche et d’une autre affaire similaire, posant que le fait d’être né avait été constitutif d’un préjudice, pour deux enfants nés handicapés après un diagnostic médical erroné sur leur état de santé. Dans les deux affaires, l’erreur de diagnostic avait empêché les parents de pratiquer une IMG (interruption médicale de grossesse) et avait ainsi entraîné la naissance d’un enfant lourdement handicapé. Dans les deux cas, la Cour de cassation admit que la faute du médecin avait engendré non seulement un préjudice pour les parents, mais aussi un préjudice pour les enfants eux-mêmes. Or, le handicap n’avait dans aucun des deux cas été causé directement par une erreur médicale. Mais son apparition avait été rendue possible par la mauvaise information, entraînant elle-même la venue au monde de l’enfant, malgré son handicap. Mais les deux handicaps (le syndrome de Gregg dans le cas de Nicolas, la trisomie 21 dans le cas de Lionel) étant inéluctables, aucun traitement ni aucun moyen n’aurait pu empêcher leur apparition sans empêcher la naissance des enfants. Un diagnostic exact n’aurait pu que leur permettre de ne pas naître. Et c’est ce dernier point qui rend l’idée de préjudice subi par les enfants eux-mêmes éminemment problématique.
Le concept de « vie préjudiciable » consiste donc à concevoir un préjudice causé à des enfants qui, sans ce dommage, ne seraient pas nés… Il y a là un paradoxe et même une contradiction que l’auteur ne manque pas de relever : dans les deux cas, le handicap est consubstantiel à l’existence même des garçons, et dès lors il ne peut être considéré comme un dommage et encore moins un préjudice (c’est-à-dire un dommage moralement inacceptable). Pour que la victime ait subi un dommage, il faut en effet que sa situation après l’accident, ou la faute, soit pire que celle qui aurait été la sienne en l’absence d’un tel évènement. L’état antérieur n’est significatif que s’il permet de prédire quel aurait été l’état contrefactuel de la personne, qui constitue le véritable élément de comparaison. Puisque dans ce cas, l’erreur médicale est la condition nécessaire à l’existence même de l’enfant, il devient impossible de comparer deux états de la même personne, sachant que le fait de ne pas exister ne saurait être un état pour une personne. Ainsi, à moins que son existence actuelle ne soit mauvaise en termes absolus, c’est-à-dire que le niveau de souffrance accompagnant la vie soit tel qu’il vaille mieux ne pas vivre, une personne ne peut prétendre avoir subi de dommage si son état actuel est lié de façon nécessaire à son existence et ce depuis sa conception même.
Le raisonnement d’Axel Gosseries emporte jusqu’ici l’adhésion. D’autant plus qu’à aucun moment l’auteur n’entend contester l’existence d’un préjudice subi par les parents, qui eux ont bel et bien été empêchés de jouir de leur droit de recourir à l’avortement, ou l’innocence des enfants dans le fait d’être ainsi nés handicapés, et la nécessité de les secourir face à cette situation tragique. Au contraire, tout en affirmant la nécessité pour la société de compenser l’injustice dont les enfants sont victimes, l’auteur met en garde contre la tentation de subordonner l’effort de solidarité à la désignation d’un coupable. Il propose de s’inspirer du modèle fourni par le dédommagement des catastrophes naturelles, qui reconnaît l’innocence des victimes et leur besoin d’être secourues par la société, sans pour autant désigner de bouc émissaire.
Le raisonnement d’Axel Gosseries devient plus problématique lorsque la démonstration qui précède se voit érigée en modèle de réflexion pour aborder la question centrale de l’ouvrage, la définition de ce que nous devons aux générations futures (et passées). En effet, l’extrapolation de l’argument dit « de la non-identité » à l’ensemble des relations intergénérationnelles devient la clé de voûte d’un raisonnement contestable, bâti autour d’une définition extrêmement restrictive et réductrice de nos obligations morales envers les générations à venir. Celles-ci ne seraient que fonction des droits des bénéficiaires à venir, ceux-ci étant rendus caducs par leur vulnérabilité à l’argument de la non-identité, c’est-à-dire au risque de leur non-existence si nos actions avaient été autres…
Les actions de nos prédécesseurs se voient sanctifiées et élevées au rang d’intouchables conditions de notre venue au monde. Nous serions de fait muselés par une sorte de gratitude aveugle envers tout ce qui a eu le mérite de… ne pas nous empêcher de naître. L’exemple choisi par l’auteur d’un garçon qui reproche à son père d’avoir dégradé l’environnement en utilisant sa voiture pour aller travailler est à cet égard très symptomatique. Selon l’auteur, la portée de ce jugement, sa valeur et son sens mêmes, seraient vidés de toute substance et de toute légitimité, par l’argument probabiliste de la non-identité : si le père avait pris un vélo pour aller travailler, et était rentré plus tard du travail, le spermatozoïde qui a fécondé sa mère aurait probablement été différent, et le-dit garçon ne serait pas venu au monde… Sa faculté de juger des actes antérieurs à sa conception se trouverait donc automatiquement annulée. Un autre enfant serait probablement venu. Mais pas lui. Or le raisonnement, qui s’apparente à un sophisme, joue sur l’idée que seul un être précis peut être porteur de droits et donc destinataire d’obligations… Une telle logique rend impossible tout discours sur quelque action que ce soit antérieure à notre conception… On ne pourrait avoir ainsi de revendication légitime envers ses aînés qui ne soit aussitôt hypothéquée par l’épée de Damoclès rétrospective de la non-identité…
Le cœur de ce raisonnement repose sur la façon de concevoir les concepts d’obligation d’une part, et de droit d’autre part. L’obligation ne serait que la contre-partie d’un droit, conçu sur le modèle étroit, voire étriqué, du titre de propriété. Il n’y aurait ainsi d’obligations qu’autant que leur non-respect serait susceptible d’entraîner des dommages chez des bénéficiaires floués, des victimes. Du fait que le dommage ou préjudice est rendu irrecevable par le caractère hypothétique de l’existence de la personne concernée (ici l’enfant qui se plaindrait de son père), l’auteur conclut qu’il n’y a pas d’obligation du père envers son enfant jusqu’à sa conception… C’est assez peu convaincant, et somme toute, largement contre-intuitif.
Cette lacune provient de prémices spécieuses, qui apparaissent d’ailleurs dès les premières lignes de l’ouvrage, lorsque l’auteur traduit la question cruciale de savoir s’il est, par exemple, « moralement acceptable de transmettre aux générations futures des déchets nucléaires » – et pourquoi – en une interrogation qui ne lui est équivalente qu’en apparence, à savoir : « les personnes futures sauraient-elles être titulaires de droits alors qu’elles n’existent pas ? » Or, cette question est traitée par la suite de manière totalement littérale, laissant de côté un pan important, pour ne pas dire essentiel, de la question abordée.
Mais l’auteur entend néanmoins « sauver » l’idée d’obligations envers les générations futures grâce à ce qu’il désigne comme la « stratégie du rattrapage ». L’enfant peut contester les choix faits après sa conception, une fois que son existence n’est plus en jeu, ce qui donne alors des obligations à son père envers lui. Et de cette manière, de proche en proche, par l’enchevêtrement des générations et les obligations que chacune d’elle a envers la suivante (après l’avoir conçue seulement), l’existence d’obligations pour les générations à venir serait encore, et seulement, pensable.
Quant à la question du contenu de ces obligations, « sauvées » par la théorie du rattrapage, Axel Gosseries ne la pense qu’en termes purement matériels et quantitatifs. Il égare les raisonnements dans des mises en équation qui rendent difficile toute mise à l’épreuve sérieuse de la portée des arguments censés servir la démonstration.
Ainsi, pour juger des obligations entre générations, est-il question de quantité de capital, de quantité d’effort et de rendement de la production. La métaphore du train choisie par l’auteur illustre d’ailleurs on ne peut mieux cette lacune, en mettant en relation les variables hautement éthiques que sont la vitesse ou la consommation de carburant. La transmission intergénérationnelle n’est donc pensée que sous son registre purement quantitatif et économique : la vie est un train, et les questions de justice intergénérationnelles deviennent des rapports entre capital de départ, production, consommation de carburant et capital d’arrivée. Le « carburant » nécessaire à la vie renvoie aux réserves naturelles, le contenu du capital, quant à lui, étant « un panier », entendu « au sens large » du terme… Les conclusions auxquelles l’auteur parvient après ces prouesses mathématiques qui obscurcissent le débat plus qu’elles ne l’éclairent, sont aussi décevantes qu’inutilement complexes.
Ainsi, en omettant de lier la question du contenu des obligations à celle de leur raison d’être morale, l’auteur oublie peut-être qu’en matière éthique, le quoi faire et le pourquoi faire ne sont pas dissociables. Il se contente de les réduire systématiquement à des rapports de capitaux, subordonnant alors la réflexion au traitement comptable de variables aussi caricaturales qu’arbitraires… Hors de cette vision pour le moins incomplète de la justice et de ses exigences, pas de conception de la nature de la relation entre les générations, ni de ses enjeux. Jamais la question du sens de la filiation, de la chaîne générationnelle dans la vie, du progrès dans l’Histoire, n’est posée. La justice n’est pas définie dans le champ moral en liaison avec la recherche des fins justes, c’est-à-dire bonnes et dignes d’être poursuivies. En dehors du syllogisme qui fait dériver l’obligation de l’existence de dommages potentiels, la justice entre générations n’est donc pas véritablement pensée.
Par conséquent, à l’issue de cette réflexion qui se veut pourtant systématique, rigoureuse et détaillée, les questions relatives à ce qui fait qu’une vie authentiquement humaine est possible, aux façons de penser et de définir ce qu’il est souhaitable de conserver pour que les conditions de la vie humaine soient remplies et améliorées d’une génération à l’autre, à ce qu’il serait bon de transmettre, aux conflits de devoir qui peuvent opposer le souci du présent et le respect de l’à-venir, au sens même de la volonté de maintenir l’espèce, à la quête du progrès comme œuvre politique et morale faite au fil des générations, au sens de l’Histoire en somme, sont autant de questions qui ne sont pas éclairées, faute d’avoir été ne serait-ce qu’abordées. •
Carole Viaud-Gayet
La justice à l’épreuve de l’histoire humaine
L’ouvrage d’Axel Gosseries est un travail important pour au moins deux sortes de raisons. En premier lieu parce qu’il vient combler un vide dans un champ qui revêt une importance croissante : celui de la justice entre les générations, sur laquelle on dispose de peu de travaux – et encore moins dans l’espace francophone. Or le stade actuel des sciences et des techniques est, comme on le sait, porteur d’une rupture qualitative dans l’histoire de « l’agir humain » : l’homme a désormais la possibilité de bouleverser les grands équilibres de l’écosystème dont dépend l’avenir de la vie sur terre. Parallèlement, des travaux ont mis en évidence l’importance de la dimension générationnelle pour comprendre la dynamique des structures sociales et souligner les inégaux destins sociaux que rencontrent les générations à travers l’histoire. La « fracture générationnelle » paraît tout particulièrement marquée dans la société française
[1].
En deuxième lieu, la méthode et les positions tranchées de l’auteur fournissent des repères importants pour les discussions ultérieures, et cela dans un style que les lecteurs avertis d’une certaine tradition de philosophie anglo-saxonne reconnaîtront et que l’on retrouve sous la plume d’un P. Van Parijs que l’auteur côtoie à la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale à Louvain-La-Neuve : un mélange d’imagination et de rigueur conceptuelles, d’érudition et de verve dans l’exemplification.
Nous ne pourrons pas rendre compte ici de la richesse de ses analyses. Nous nous proposons de cerner trois questions essentielles : premièrement, le droit des générations futures ; deuxièmement, la formulation de principes de justice à l’échelle intergénérationnelle ; troisièmement, une réflexion sur les conditions mêmes d’une approche en termes de génération.
Le droit des générations futures
Une obligation morale n’a de sens, estime l’auteur, que si sa violation est susceptible d’engendrer un dommage. Est-il possible dans ces conditions de fonder l’idée d’obligations envers les membres des générations futures ? Et sur quoi ? L’idée d’un droit des générations futures se heurte en effet à une double difficulté qu’A. Gosseries explore à partir d’un commentaire original de la jurisprudence de la Cour de cassation – notamment sur l’affaire Perruche – consacrée aux cas de dommages subis par des nouveaux-nés handicapés en raison d’une erreur médicale sans laquelle les parents auraient pu choisir d’avorter. La première difficulté mise en évidence est que l’on ne peut subir un dommage que si l’on existe : comment quelqu’un qui n’existe pas peut-il être titulaire de droits et justifier l’existence d’obligations ? À supposer que les personnes futures puissent avoir des droits, une seconde difficulté apparaît, plus sérieuse encore : celle qui a trait au problème dit de la « non-identité ». Leibniz remarquait déjà que si Dieu nous avait donné plus de force pour résister à la tentation, nous ne serions pas ce que nous sommes : nous aurions donc une autre identité. Dans le même sens, on peut observer que certains de nos actes affectent tant la qualité de l’existence des personnes futures que leur identité même – le fait qu’elles soient comme ceci plutôt que comme cela – de sorte que ces personnes ne devraient rien pouvoir objecter à nos actes puisque si nous avions agi autrement elles ne seraient tout simplement pas nées. Autrement dit, les personnes qui existent comme telle ou telle ne peuvent s’en plaindre, car le fait qu’elles soient ainsi est consubstantiel à leur existence. Le principal enseignement à en tirer dans le présent contexte est le suivant : « lorsqu’un prétendu dommage est aussi la condition de possibilité de l’existence de sa victime, le concept de dommage devient inopérant puisqu’il est impossible de comparer deux états de la même personne : un état actuel et un autre contrefactuel » (p. 68). Comment sortir de cette double difficulté qui particularise nos obligations à l’égard des générations futures ? À la première difficulté – celle de la non existence – l’auteur répond par l’idée de droits conditionnels ou futurs : il suffit de postuler qu’il existera au moins un certain nombre de personnes dans le futur pour justifier nos obligations présentes par ces droits futurs, puisque la violation actuelle de nos obligations engendrera nécessairement une violation future de ces droits futurs. L’exercice mais aussi l’existence de ces droits sont cependant conditionnés à l’existence de leur titulaire. Au problème de la non-identité, il est répondu par un principe de transitivité couplé à une stratégie de rattrapage. Dans cette logique, si nous n’avons pas d’obligation directe vis-à-vis de nos lointains successeurs virtuels, nous en avons bien envers nos successeurs contemporains, nos enfants, dont la turbulence atteste à la fois de l’existence et de l’identité… Or le chevauchement des générations permet de fonder nos obligations à la fois envers nos contemporains et à propos de générations qui leur succèderont et avec lesquelles nous ne coexisterons jamais. La stratégie de rattrapage prend en compte le fait que nous pouvons rattraper au cours de notre cycle de vie des actes dommageables que nous aurions initialement commis.
L’idée de transitivité est intéressante, mais elle paraît cependant conçue ici de manière assez étroite. Ne faudrait-il pas la resituer, au nom de nos intuitions morales, dans un impératif plus large d’humanité qui déborde le simple interdit de violer une obligation ? L’impératif de justice suppose une exigence d’humanité : plus précisément, une exigence de faire exister et de construire au jour le jour une humanité qui n’est jamais donnée, jamais acquise. Une personne humaine n’existe comme telle que si elle est reconnue potentiellement par tous les êtres humains. Nous sommes en ce sens comptables des personnes présentes et futures.
Les impasses d’une approche en termes de réciprocité indirecte
Quoiqu’il en soit, la possibilité d’une obligation envers les générations futures ne suffit pas à en établir l’existence ou le contenu. À cet égard, il est nécessaire, pour penser le problème, de sélectionner une métrique : celle adoptée ici est l’épargne et la désépargne générationnelle. « Il y aura épargne lorsque les richesses que transfère une génération à la suivante sont plus importantes que celles dont elle a elle-même hérité initialement » (p. 147). Il ne faut pas comprendre l’épargne au sens étroit car ce qui est visé c’est « le stock agrégé de capital physique, environnemental, technologique, humain et institutionnel dont chaque cohorte a hérité de la précédente ». Sur cette base, l’auteur passe en revue les diverses déclinaisons d’une première grande tradition de la justice entre les générations : celle de la réciprocité indirecte, selon laquelle nous devons rendre à nos successeurs parce que nous avons reçu de nos prédécesseurs (maxime justificative de la réciprocité indirecte) et au moins autant que ce que nous avons reçu (maxime substantielle). Cette approche se heurte à trois types d’objections, qui font l’objet d’une discussion serrée. La première vise le passage de la maxime justificatrice à la maxime substantielle : pourquoi ne devrait-on pas plutôt rendre à la génération précédente ou, en cas d’absence de chevauchement entre générations, pourquoi ne devrait-on pas privilégier les plus défavorisés de notre propre génération ? La deuxième objection est celle du don : pourquoi le fait de recevoir impliquerait-il l’obligation de donner en retour ? Plutôt qu’un détour par la tradition sociologique, l’auteur en reste au point de vue logique : l’argument du don ne serait pleinement recevable que si l’on pouvait raisonnablement supposer que l’ensemble des générations passées avaient conçu le transfert comme un don. Plus fondamentalement encore, s’il y avait une obligation à rendre, cela serait in fine une obligation vis-à-vis des morts (il faudrait rendre aux suivants ce que les anciens nous ont légué), qui, parce que morts, ne sont pas porteurs de droits proprement dits. Une troisième objection est celle dite de la première génération destructrice : qu’aurions-nous à rendre si la première génération avait adopté un comportement dispendieux ? Une manière de dépasser ces objections est de mettre en avant une autre logique, celle selon laquelle la terre est une propriété collective ; dont l’une des déclinaisons les plus subtiles est que « nous empruntons la terre à nos enfants » (proverbe indien).
Ces diverses approches (réciprocité indirecte, proverbe indien, ou encore clauses lockéennes), bien qu’elles procèdent de logiques distinctes, ont pour point commun de déboucher sur un principe d’interdiction de la désépargne. Parce qu’elles en restent, sous diverses variantes, à une conception commutative des relations entre les générations, elles se heurtent cependant toutes à d’épineux problèmes. Mentionnons-en deux. L’approche commutative revient à énoncer que chaque génération doit se comporter de manière telle qu’elle laisse en héritage autant de ressources que la génération suivante en aurait eu en son absence. La génération courante doit donc se comporter comme si elle n’avait pas existé. C’est précisément à ce type de conclusions qu’aboutit la « comptabilité générationnelle » lorsqu’elle est sollicitée d’un point de vue normatif. Cela suppose de cerner a contrario l’apport propre de chaque génération, alors même que la chaîne des générations noue entre elles de multiples interdépendances (c’est le problème de l’existence des « effets externes » à l’échelle intergénérationnelle). Cela revient au fond à nier l’existence du lien intergénérationnel et à ignorer les possibilités d’une coopération mutuellement profitable à travers le temps.
À supposer que « l’équivalent » puisse être défini de manière non problématique, l’approche commutative se heurte à une seconde aporie : si n
os prédécesseurs se sont avérés imprévoyants, devons-nous l’être tout autant auprès de n
os successeurs ? On voit ici que dans la logique même de la réciprocité indirecte (au sens large) il y a nécessité de recourir à un principe plus fondamental que l’on peut énoncer ainsi : « nous sommes tenus de transférer à la génération suivante au moins autant que nous aurions
dû recevoir de la génération précédente
[2] ». Ce faisant, on perd cependant toute référence à une notion de justice commutative. Seule une approche distributive permet en effet d’affirmer qu’une génération ayant transmis autant qu’elle a reçu a transmis trop ou trop peu, en même temps qu’elle nous permet de comprendre pourquoi un transfert net d’une génération à l’autre n’est pas nécessairement injuste.
Principe du maximin et règle fermée sur le plan intergénérationnel
C’est pourquoi en s’appuyant sur la théorie « libérale égalitariste » de Rawls, Axel Gosseries défend une approche distributive. Cette dernière, à son tour, a deux défis à relever. Le premier défi se comprend lorsqu’on s’avise que toute épargne représente un sacrifice pour la génération qui la met en œuvre, ce qui pose le problème du poids à accorder aux générations futures – un problème posé dans la tradition utilitariste depuis les travaux de Ramsey (1928) sur la théorie de la croissance optimale. Comment dans ces conditions justifier d’un point de vue non utilitariste une phase initiale d’accumulation sans laquelle « nous aurions été contraints au niveau de vie des hommes préhistoriques » ? Dans le cadre rawlsien, cette phase initiale peut être légitimée par l’idée de priorité lexicographique des libertés de base sur l’objectif d’amélioration du sort des plus défavorisés. Il y a une obligation d’épargne pour les premières générations nécessaire à la mise en place d’institutions aptes à garantir la justice en général. Cela acquis, quel principe adopter au cours de la « phase de croisière » ? Contrairement à Rawls, A. Gosseries affirme que le principe selon lequel la priorité doit être donnée aux plus défavorisés (principe du maximin) est applicable dans le contexte intergénérationnel. Or il apparaît que le principe du maximin, pour autant qu’il soit mis en œuvre par chaque génération en son sein, n’est compatible qu’avec une règle fermée du point de vue intergénérationnel : celle selon laquelle il ne doit y avoir ni épargne ni désépargne. En d’autres termes, si une génération dégage un surplus elle doit l’affecter aux plus défavorisés de ses membres plutôt que de le transférer à la génération suivante, car ainsi « les membres les plus défavorisés de la génération suivante seront malgré tout dans une meilleure situation que ne l’auraient été les membres les plus défavorisés de la génération actuelle si la génération suivante avait reçu le surplus précité » (p. 223). À supposer que seule l’épargne est à l’origine de la croissance – un postulat que l’auteur admet sans discussion – on en déduit une conclusion qui ne manque pas d’être originale et vient en écho de certains débats contemporains : la croissance est injuste d’un point de vue intergénérationnel.
L’approche défendue par l’auteur nous paraît souffrir d’une première faiblesse : celle de ne pas avoir de conception de la temporalité ou, plus exactement, de privilégier implicitement un temps linéaire, un temps qui n’a pas d’épaisseur historique. Appliqué aux systèmes de transferts intergénérationnels, cette approche du temps débouche logiquement sur l’énoncé de règles qui doivent prévaloir « en tous temps ». C’est alors in fine en réintroduisant une rupture temporelle que des solutions sont cherchées aux problèmes auxquels conduit initialement l’appréhension du temps comme linéaire : pour éviter que ce principe égalitariste ne conduise à la perpétuation de l’état de pauvreté, il est indispensable d’introduire de manière quelque peu ad hoc une phase initiale de croissance nécessaire à la mise en place des institutions permettant de garantir les libertés de base. De la même manière, l’auteur admet que la règle fermée (ni épargne, ni désépargne) sur le plan intergénérationnel souffre des exceptions dès lors qu’est introduite l’incertitude (épargne de précaution) ou encore l’hypothèse de chocs exogènes que l’on peut anticiper au détriment de futures générations (épargne de compensation). À cette appréhension du temps conçu comme linéaire, homogène et non causal, il faudrait opposer le temps de l’histoire, que les êtres humains font ensemble, conçu comme un temps construit socialement, séquentiel et comme création continue (où prévaut l’incertitude). Ces réflexions rappellent comment Aristote distinguait la justice qui pose des règles universelles et l’équité qui tient compte des conditions toujours particulières – y compris d’un point de vue temporel – de leur application.
Une autre difficulté est liée à l’idée même selon laquelle la justice entre les générations devrait se traduire par des transferts intergénérationnels nets nuls. Cette difficulté apparaît en particulier lorsque l’auteur aborde la question des retraites. Une telle position devrait le conduire a priori à privilégier un système par capitalisation, où chaque cohorte cotise pour elle-même. En élargissant la perspective au-delà des retraites et des programmes sociaux et en prenant en compte cette fois le contexte historique, il défend au contraire non seulement le système par répartition mais en outre la règle d’un taux de remplacement fixe entre retraites et salaires. Réduire les retraites des jeunes pensionnés d’aujourd’hui serait injuste, car ces derniers auraient transmis un panier de capital plus volumineux que celui dont ils héritèrent. Quoique l’on puisse partager la conclusion, les prémices qui la fondent n’en apparaissent pas moins à plusieurs égards fragiles. Il est difficile, dans la France contemporaine, d’agréger l’ensemble des actifs en parlant « d’un contexte général présumé favorable à la cohorte d’actifs d’aujourd’hui », sans distinguer entre les premières cohortes du baby-boom, qui ont connu une trajectoire ascendante, et celles entrées sur le marché du travail à partir de 1975 (ces dernières devraient-elles être en plus pénalisées demain en termes de retraite ?…). On voit là que puisque les générations successives connaissent des trajectoires sociales différentes au long de leur cycle de vie, il apparaît problématique de s’en tenir à une règle fermée. Le projet ne devrait-il pas plutôt être celui de la formulation de justes principes de distribution devant présider à des transferts intergénérationnels nets non nuls, afin de faire jouer la solidarité à travers l’histoire ? La difficulté est d’autant plus grande que l’évaluation de ce qu’est l’apport net d’une génération est nécessairement conflictuelle ; elle donne lieu à des affrontements entre des conceptions concurrentes du bien commun, dont la prise en compte nécessiterait d’introduire des considérations non plus seulement en termes de justice mais aussi d’équité (dès lors qu’est introduite la pluralité).
Réflexions sur les présupposés du concept de génération
Axel Gosseries est très doué pour l’analyse : il éclaire les questions en les décomposant en de multiples parties et sous-parties. Mais il a parfois du mal a tenir les choses ensemble, à les penser en globalité, c’est-à-dire à les penser non pas simplement dans leurs différences mais aussi dans leurs relations. Cela affaiblit par exemple sa position sur la biodiversité (chap. 5), comparée artificiellement à la diversité culturelle et à la diversité des langues. L’auteur ne paraît pas avoir la fibre écologique, il n’a guère de souci de situer l’avenir des hommes et des vivants dans son lien avec l’avenir de la Terre et de ses écosystèmes.
Dans le même ordre d’idée, on insistera sur l’individualisme dominant chez l’auteur (sans doute sous l’influence de Rawls). Les rapports entre générations sont définis comme des rapports entre des individus. La génération n’est pas appréhendée dans son contexte général, sur le fond d’une humanité en devenir. Plus précisément, on est frappé par la définition de la génération : ce n’est qu’un ensemble d’individus (p. 15 et 32), une cohorte de naissance, comme pour les démographes. Nous sommes en plein nominalisme : seuls existent des individus, que l’on peut rassembler en de simples collections, selon le critère conventionnel et purement extérieur d’une même année de naissance. Comment un individu peut-il se sentir responsable de sa propre génération et des autres générations, s’il n’a pas la conscience de faire partie d’une génération, conscience qui se définit toujours dans un contexte historique et culturel ? Quant à la responsabilité collective, qui est nécessairement en jeu dans une recherche sur la justice entre les générations, l’auteur reconnaît qu’il n’est pas en mesure d’en développer une approche plausible (p. 303).
Responsabilité, mais aussi solidarité, mentionnée par l’auteur comme la meilleure réponse possible aux handicaps (p. 67). Cette notion, telle qu’elle est formulée par le sociologue Léon Bourgeois (1851-1925) – discuté par ailleurs – suppose un dépassement du strict individualisme ; une relation et un sentiment d’appartenance à un même groupe social, dont la génération est l’une des formes possibles. La solidarité suppose une connivence et des liens qui font d’une génération plus qu’une somme d’individus. Enfin, le souci, maintes fois évoqué, des plus défavorisés que chaque génération doit prendre en charge, renvoie bien à un principe de justice, mais d’une justice qui s’appuie sur une fraternité, un décentrement, une ouverture aux autres.
Bref, pour penser la justice entre les générations, il faut penser la génération elle-même. Si l’on reste attaché à la notion d’individu, il faut le poser non dans un superbe isolement, mais dans sa relation constitutive aux autres individus. Il faut a minima reconnaître l’intersubjectivité humaine, le fait que chaque être humain tient son existence et son identité des autres êtres humains. Le « je » suppose un « tu » et s’ouvre sur un « nous ».
Ces remarques critiques n’enlèvent rien à la valeur de ce livre. Il a d’abord le grand mérite d’exister et de traiter un sujet particulièrement difficile. Il s’applique ensuite et réussit à débroussailler des questions enchevêtrées. Sa lecture ne peut être que profitable. •
Arnaud Lechevalier et Georges Levesque
[1]
Voir L.
Chauvel,
Le destin des générations. Structure sociale et cohorte en France au xxe siècle, Presses Universitaires de France, 2
ème édition, 2002.
[2]
Pour des approfondissements sur ces points voir A.
Gosseries, « What do we owe the next generation(s) ? »,
Loyala of Los Angels Law Review vol. 35, 2001, p. 293-354.