Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4326-X
242 pages

p. 215 à 230
doi: en cours

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no33-34 2004/3-4

Nathalie Bajos, Michèle Ferrand et l’équipe GINE, De la contraception à l’avortement : sociologie des grossesses non prévues, INSERM, 2002, 345 pages, 38 €.

L’intérêt de cet ouvrage est d’aborder la contraception et l’avortement par le biais des grossesses non prévues. Neuf auteures, la plupart sociologues mais aussi socio-démographe, psycho-sociologue et gynécologue clinicienne, se sont penchées sur cet évènement qui peut « faire désordre » au regard de la planification généralisée des naissances. Comprendre les circonstances de survenue de la grossesse non prévue, comprendre ce qui conduit à interrompre ou poursuivre une grossesse non prévue en référence au cadre social qui organise la procréation dans notre société, analyser l’accès au système de soins pour l’IVG sont les trois objectifs de la recherche.
Neufs chapitres successifs se déploient sur la base d’une enquête par entretiens semi-directifs auprès de soixante-treize femmes ayant connu, dans les cinq années précédentes, une grossesse non prévue qui a abouti à une naissance ou à une IVG. Les femmes répondant à l’appel ont donné sens et consistance à une catégorie dont le contenu n’était pas défini a priori par les chercheures préférant cependant le terme de « grossesse non prévue » à celui de « grossesse (non) souhaitée » considéré comme plus réducteur ou de « grossesse accidentelle, qui apparaît connoté trop négativement ».
L’hétérogénéité des situations obtenue en retour est un point très marquant et essentiel du travail qui consiste à déconstruire bon nombre de présupposés. Quiconque cherchant à partir de cette étude à cerner une population précise dans une perspective de prévention serait bien en peine : la grossesse non prévue n’est pas l’apanage d’un groupe « à risque ». Les femmes en question ne se caractérisent pas par l’appartenance à un groupe social ou une origine ethnique particulière, les situations sont diversifiées tant au point de vue de l’âge qu’en ce qui concerne la situation matrimoniale, le fait d’avoir ou non des enfants, le niveau d’études. Plus des deux tiers des enquêtées ont eu recours à une IVG alors que vingt ont poursuivi leur grossesse. Autrement dit, d’une part toutes les femmes sont potentiellement concernées, d’autre part les grossesses non prévues ne sont pas forcément des grossesses non acceptées ; cela ne surprendra pas les démographes [1], ni les sociologues (en principe) bons observateurs des petits arrangements que tout un chacun opère avec les normes, la vie et ses imprévus.
La grossesse non prévue recouvre donc une grande diversité de situations : grossesse sous stérilet ou à la suite d’une erreur de diagnostic médical, échec de contraception (rupture du préservatif, oubli de pilule), arrêt délibéré de la contraception pour être enceinte, etc. C’est là tout l’intérêt mais aussi la complexité de la situation. Les auteures ont pris le parti de replacer l’évènement dans le contexte de la vie des femmes concernées et par le biais d’analyses fines et détaillées, de montrer ses articulations complexes avec les normes sociales qui encadrent directement ou indirectement la reproduction.
À cet égard, la norme contraceptive est fortement mise en question. Ce n’est pas anodin dans une société où la légalisation de la contraception et l’avortement répondent à la revendication très forte de la maîtrise du corps et du temps [2] et où la couverture contraceptive (une des plus élevées au monde) est assurée avec les méthodes médicales couramment désignées comme les plus efficaces : la pilule et le stérilet. Dans un tel contexte, l’analyse proposée des échecs contraceptifs est parlante. Elle montre les limites de l’interprétation qui ne voit l’oubli de pilule ou le choix d’une méthode jugée non fiable que comme le retour en force du refoulé et l’ambivalence des femmes face au désir d’enfant. Si ambivalence il y a (parfois signifiée par les femmes elles-mêmes), la lecture psychosociologique proposée ne tombe pas dans ce piège réductionniste. Les échecs soulignent parallèlement l’écart qui sépare l’efficacité théorique de la contraception de son efficacité pratique, remise en cause par une inadaptation aux conditions de vie des femmes ou à leur sexualité et par le credo médical pour la pilule, excluant d’autres moyens qui s’avèreraient plus adéquats. L’échec recèle aussi une forte dimension relationnelle : la grossesse non prévue révèle la domination masculine lorsque la suprématie donnée au plaisir sexuel masculin occasionne le refus du retrait ou du préservatif en dépit du risque couru par la femme. Mais elle souligne également l’exigence féminine d’une sexualité satisfaisante (à laquelle ne répondent pas forcément les méthodes existantes) et elle permet aussi de tester la relation entre les partenaires.
C’est encore l’influence des modèles sociaux que montre l’analyse détaillée du processus de décision. Le contexte relationnel de la grossesse en est une dimension très structurante. Il faut se rendre à l’évidence, la référence bi-parentale du cadre familial conditionne fortement la poursuite de la grossesse et la maternité célibataire, marginale comme choix, ne résiste guère « à la logique affective et relationnelle qui est au fondement des couples actuels et à la conception bisexuée de la parentalité ». Mais l’existence d’un couple stable ne suffit pas pour autant à éviter une IVG. Les arbitrages effectués rendent alors compte des « limites de l’investissement maternel, et en particulier l’absence de soutien des hommes aux tâches ménagères, qui peuvent peser lourd dans le bilan des points négatifs menant à l’IVG ». Et lorsque la situation professionnelle de la femme intervient dans la décision, ce n’est pas leur promotion, leur carrière qui est l’enjeu mais bien plus l’indisponibilité envers l’enfant ou le risque d’une rupture totale avec le monde du travail qui s’avèrent déterminants.
L’ouvrage reprend un constat déjà établi : trente ans après la légalisation, l’accès à l’avortement demeure problématique et marqué par les inégalités. Une fois le diagnostic de grossesse établi, les premiers interlocuteurs, leur connaissance des filières, d’un réseau, leur soutien et leur collaboration sont d’autant plus décisifs dans le déroulement de la procédure et dans le vécu des femmes, que l’avortement continue de cristalliser des valeurs fortes et potentiellement stigmatisantes tenant à l’acte lui-même et aux circonstances dans lesquelles arrive la grossesse. À l’évidence, il y a des demandes d’IVG plus légitimes et recevables que d’autres : quand la grossesse non prévue engage une responsabilité médicale ou technique (diagnostic de stérilité qui s’avère erroné, grossesse sur stérilet…) ou quand elle sort de la période socialement consacrée à la maternité (lorsque les femmes se considèrent et/ou sont considérées comme trop jeunes… ou trop âgées).
Au regard des prescriptions temporelles qui régulent et régissent les trajectoires individuelles et le contrôle de la fécondité, la grossesse non prévue est une déviance, à laquelle d’autres peuvent s’ajouter. Le cas des femmes « hors délais », obligées d’avorter dans des pays voisins est frappant. C’est à leur corps défendant qu’elles sont projetées dans une illégalité stigmatisante, d’autant plus douloureuse et inacceptable que bien souvent le dépassement du délai met en cause un diagnostic tardif et non pas, comme on pourrait facilement le penser, d’interminables tergiversations avant la prise de décision. Si certaines – les plus jeunes – ont totalement ignoré la possibilité d’une grossesse, d’autres ont été trahies par leur corps (saignements faussement interprétés comme des règles, pré-ménaupose…) ou non prises au sérieux par les médecins auxquels elles ont fait part de leurs doutes.
Remettant en cause nombre de présupposés, cet ouvrage s’inscrit dans une analyse critique des formes de contrôle social qui caractérisent et encadrent la sexualité et la reproduction, et qui ont été explorées auparavant sous d’autres aspects. Considéré par les auteurs comme un indicateur de moments de vulnérabilité dans les trajectoires des femmes qui en font l’expérience, la grossesse non prévue engage une série de réflexions sur ce qui pourrait améliorer la situation. À cet égard, la révision de la loi intervenue en juillet 2001 qui allonge le délai légal d’avortement de douze à quatorze semaines d’aménorrhée et supprime l’obligation faite aux mineures de demander une autorisation parentale pour recourir à l’IVG, est une contribution très importante. Elle ne saurait suffire, les auteurs le soulignent. La grossesse non prévue pose à nouveau la question fondamentale des moyens dont disposent les femmes pour faire et assumer des choix de vie et ce, dans un contexte social où certaines se heurtent encore à la non reconnaissance de leur sexualité ou à son enfermement dans des rapports sociaux de sexes marqués par la domination.
Riche, dense, le livre donne une large place à la parole des femmes et aux récits de leur situation. D’un chapitre à l’autre, l’articulation entre analyses transversales et portraits de femmes, la déclinaison des typologies et des exemples, la mise en évidence minutieuse des nuances et des contradictions observées, la succession des angles d’attaques sur le même corpus et quelques répétitions inévitables, peuvent néanmoins produire à la lecture, un effet de saturation. Si l’ouvrage apparaît parfois un peu pris au piège de la complexité dont il rend compte, il est cependant tout à fait indispensable pour (re)prendre la mesure des enjeux de société fondamentaux que cristallise cet aspect de la santé reproductive et sexuelle. •
Hélène Bretin

Rémi Lenoir, Généalogie de la morale familiale, Seuil, 2003, 587 pages, 28 €.

Le titre de l’ouvrage inscrit d’emblée l’analyse de Rémi Lenoir dans une veine critique, notamment celle initiée par Nietzsche dans sa Généalogie de la morale, d’ailleurs citée en exergue. Il s’agit en effet de mettre en œuvre la méthode généalogique pour interroger « l’évidence familiale » véhiculée pas les discours savants et ordinaires nés autour de ce qui serait « la cellule de base » de toute société. La famille, telle qu’elle est aujourd’hui présentée et représentée, doit être appréhendée comme une prénotion : loin d’être naturelle et universelle, cette structure à la fois cognitive et sociale est le produit d’une histoire sociale, politique et juridique. C’est cette histoire que R. Lenoir entend retracer : en s’appuyant sur des travaux d’historiens et sur ses propres études – dont certaines déjà présentées dans les Actes de la recherche en sciences sociales – l’auteur entreprend un minutieux travail de dénaturalisation de la catégorie « famille » et nous livre une impressionnante « sociogenèse de l’inconscient familialiste », analysée à travers les siècles, du Moyen-Âge à nos jours.
Plus précisément, R. Lenoir s’intéresse aux rapports entre structures familiales et structures étatiques, ce qui le conduit à souligner la dimension profondément politique de la famille. L’« évidence de toutes les évidences » est en fait un instrument de domination et de reproduction ; elle est au fondement de l’ordre politique et social. La morale familiale (notamment le familialisme d’État) est un moyen, pour les classes dominantes, de légitimer et de naturaliser l’ordre social afin d’assurer les conditions de leur domination. L’usage de la métaphore familiale pour désigner le politique participe de ce travail d’essentialisation. Dans cette perspective, la généalogie de la morale s’inscrit dans une histoire des représentations dominantes. Elle suppose une analyse des « rapports de force et de domination matérielle et symbolique entre groupes sociaux qui font de la famille, et de l’histoire de la famille, un enjeu et un instrument des luttes sociales » (p. 24), luttes que se sont livrées tour à tour la noblesse, la bourgeoisie, l’Église et l’État. Ces luttes de nature politique, ainsi que les entreprises, sans cesse renouvelées, d’essentialisation de la famille, se lisent, remarque R. Lenoir, à travers les mots, le droit, les institutions, mais aussi à travers les « savoirs d’État », instruments de légitimation de l’ordre établi.
La notion de « famille », telle qu’on l’entend aujourd’hui, ne prend tout son sens que rapportée au passage (très progressif) de l’État dynastique à l’État bureaucratique, note R. Lenoir. Le premier temps du processus décrit par l’auteur, du xie au xixe siècle, marque le passage d’un savoir d’État à un autre : de la généalogie à la démographie [1]. Au principe de l’État dynastique, on trouve le développement d’une « conscience lignagère » dans l’aristocratie médiévale, conscience d’autant plus forte que l’Église, alors renforcée politiquement et économiquement, se construit via une morale « en adéquation avec les formes dynastiques de succession ». Le lignage, « principe exclusif de défense du patrimoine », structure le monde social et repose sur la filiation héréditaire masculine et les jeux d’alliance matrimoniale. Ce mode de reproduction de la structure sociale, légitimé par la généalogie, perdure jusqu’au xvie siècle, moment où les lignages se trouvent affaiblis et où la haute bourgeoisie pénètre les instances administratives du pouvoir royal, de plus en plus centralisé. Avec la naissance de l’État moderne bureaucratique, la haute bourgeoisie impose un nouveau modèle familial, celui de la Sainte famille, fondé sur les principes de son ethos de classe, l’ascétisme. La reproduction n’est plus affaire de lignage mais « entreprise d’accumulation de biens fonciers, commerciaux et financiers, mais aussi de capital culturel à dimension juridique et de charge publique » (p. 115). La gestion des affaires familiales passe progressivement de l’Église à l’État (au point qu’il est question de « complexe famille-État »), en témoigne l’essor du droit civil. Dans le même mouvement, la démographie se généralise, supplantant la généalogie : les dénombrements se multiplient, le concept de population émerge, les principes philanthropiques se mettent en place – autant d’éléments qui viennent assurer la légitimité de la bourgeoisie administrative. Le xixe siècle marque l’intérêt de plus en plus vif des pouvoirs publics à l’égard de la famille qui fait l’objet d’un système dualiste de traitement : d’un côté, le code civil institue la famille bourgeoise, de l’autre, la famille ouvrière fait l’objet d’une législation spécifique, la « législation ouvrière », à l’origine du droit social. La gestion et la moralisation des classes populaires deviennent alors un enjeu de rivalité entre fractions des classes dominantes, bourgeoisie et aristocratie cherchant à gagner la légitimité de la lutte contre le paupérisme.
Mais la famille n’est véritablement instituée comme catégorie autonome de l’action de politique qu’au tournant du xxe siècle, lorsque le thème de la dépopulation devient récurrent et que la France connaît une grave crise sociale, accompagnée de luttes au sein de l’Église et entre l’Église et l’État républicain. C’est dans cette période de troubles que se développent les discours qui font de la natalité un problème national et que l’idéologie familialiste prend tout son essor [2]. Élites républicaines laïques et partisans de la monarchie catholique s’affrontent pour contrôler le pouvoir politique en imposant leur morale familiale respective. « En France la morale a été, en effet, un des enjeux de luttes symboliques les plus important pendant la seconde moitié du xixe siècle et le premier quart du xxe » (p. 226). On voit alors se développer deux types de familialisme, note R. Lenoir : le familialisme d’Église et le familialisme d’État [3]. Le premier, largement diffusé par le mouvement familialiste est porté par les associations familiales catholiques. D’inspiration leplaysienne, il prône la famille nombreuse et insiste sur l’héritage comme mode de succession. Le second, d’inspiration scientiste et rationaliste, est fondé, quant à lui, sur une morale laïque et préconise le mérite et la compétence scolairement reconnue comme principe de reproduction sociale. Il se développe grâce à la mise en place de dispositifs étatiques visant la protection de la famille (notamment des mères [4]) et s’appuie sur l’hygiénisme et la démographie, deux disciplines ayant pour objet commun la gestion des populations. Ce familialisme d’État s’impose et se diffuse entre les deux guerres, mais surtout à la Libération : les formes de gestion de la famille se multiplient et se diversifient et l’on assiste, selon R. Lenoir, à une bureaucratisation du familialisme qui correspond aussi à sa dépolitisation.
Pour autant, avec la modification des catégories de perception et d’appréciation des conduites en matière familiale, on assiste à une remise en cause du familialisme, notamment sous l’impulsion du féminisme. R. Lenoir termine ainsi sa généalogie par le constat d’un « effondrement des bases sociales du familialisme » qui s’accompagne d’une « crise du mode de reproduction de la structure sociale ». Depuis les années 1960, on assiste en effet à un accroissement de la scolarité et du travail salarié des femmes et à un déclin des petites entreprises familiales. Ces processus sociaux concourent à mettre en cause les fondements de la morale familiale et à bouleverser les conditions de la reproduction de l’ordre social. Ces transformations se sont accompagnées de l’émergence d’une nouvelle morale des relations familiales, fondée sur les différentes espèces de capital culturel, qui prône l’individualité et un mode « démocratique » de gestion des relations domestiques. Ce modèle dominant se lit dans les transformations du droit (notamment du « droit des femmes ») qui consacrent les évolutions des pratiques familiales dans les classes moyennes et supérieures, affaiblissant et stigmatisant les familles des classes populaires, désignées comme non-conformes au modèle [5].
« La généalogie est grise ; elle est méticuleuse et patiemment documentaire », elle exige « la minutie du savoir, un grand nombre de matériaux entassés, de la patience […]. Bref, un certain acharnement dans l’érudition », rappelait Foucault [6]. L’ouvrage de R. Lenoir présente tous ces aspects, au point que la lecture en est parfois difficile ; mais de la méthode généalogique, il garde aussi, et surtout, le caractère critique et émancipateur. Outre une analyse historique extrêmement fournie, il faut en effet retenir de ce livre le renversement opéré par son auteur quand il entreprend de déconstruire et de dénaturaliser la catégorie de famille. Car R. Lenoir interroge les mots et les valeurs qu’il véhicule, notamment le caractère naturel de la famille. La philosophie de Nietzsche postule qu’à l’origine du langage et des valeurs, on trouve la pluralité et les rapports de forces. Dans cette perspective, langage ne va pas sans domination, il est le résultat même d’une domination où les puissants imposent leurs notions à tous. Tout mot, toute valeur a une origine sociale qu’il s’agit de dévoiler, là est le but de la méthode généalogique. Ainsi, le mot « famille » cache des réalités différentes c’est « un mot qui a une histoire dans laquelle s’engendrent les multiples significations qui lui sont consciemment ou inconsciemment attachées et qui sont autant de catégories selon lesquelles est perçu le monde social. Et comme toute histoire, elle est souvent en partie refoulée, dans sa présence même, dans ce qu’on appelle le présent et ses évidences sans passé, dans l’intemporel » (p. 483). Cette interrogation sur les origines sociales et politiques de la famille et de la morale familiale est d’autant plus pertinente qu’elle s’inscrit dans une « sociologie réflexive ». R. Lenoir nous livre ainsi une réflexion épistémologique importante en questionnant les sciences sociales dans leur rapport avec la morale et les représentations dominantes. •
Coline Cardi

Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Lettre ouverte à tous ceux qui n’aiment pas l’école, Little Big Man, 2003, 144 pages, 13 €.

Il faudrait commencer par la conclusion : une sorte d’inventaire des pseudo-débats à propos de l’école, tranchés dans le vif avec un bon sens (…au bon sens du mot !) ravageur. Sur l’autorité, le voile, la mixité, la lecture, etc. Un regret : salutaire dénonciation dans le paragraphe « salaire (au mérite) » des diverses manières d’arrondir les fins de mois, mais oubli de l’argument éthique majeur, à savoir que vouloir soumettre les enseignants à l’obligation de résultats (ce qui se passe déjà au Royaume-Uni et aux États-Unis) transforme les sujets (humains…) que sont nos élèves en objets. C’est la même limite éthique majeure qui est franchie dans d’autres secteurs avec les primes au mérite pour les magistrats et les policiers…
Ce livre est un morceau d’histoire, bien au-delà d’une réponse de circonstance à la navrante « lettre » de l’ex-ministre [1]. De 68 (et avant) au GREF, en passant par St-Nazaire, les aventures pédagogiques et politiques de Jean-Gabriel Cohn-Bendit peuvent légitimement entrer dans le panthéon des grands (Pestalozzi, Freinet, Makarenko, Korczark, Oury…). Pour deux raisons essentielles, semble-t-il :
Premièrement, les démonstrations avaient déjà été faites (et le travail s’y poursuit inlassablement, voyez le travail du GRPI en Seine-Saint-Denis [2]) au niveau maternel et primaire, et aussi en partie au collège avec le travail de Marie-Danielle Pierrelée, restait à montrer qu’au niveau des grands ados et jeunes adultes des lycées, la formation, l’instruction, l’éducation peuvent retrouver sens. La force des expériences comme celle du lycée expérimental de St-Nazaire (ou dans un autre registre celle du lycée dit « du temps choisi » à Paris) est de montrer que c’est, tout simplement, possible.
Deuxièmement, la cohérence est constante entre les deux dimensions pédagogique et politique de l’action ; la critique impitoyable du « système » ne conduit jamais au fatalisme résigné ni à la fuite en avant dans un ailleurs extra-institutionnel. Or ce dont nous avons souffert pendant la « gauche au pouvoir », ce fut précisément la disjonction entre ces engagements pédagogiques et la critique politique ; nous sommes moins sévères que « Gaby » sur ceux qui critiquent les tentations de privatisation ou de marchandisation de l’école : les menaces paraissent réelles d’une destruction des services publics, et pas seulement aux niveaux universitaires et de la recherche. En tout cas, l’équilibre qui semble se rétablir aujourd’hui entre les « politiques » et les « pédagogues » paraît encourageant. Et c’est d’ailleurs dans le troisième volet des aventures de Jean-Gabriel Cohn-Bendit que se manifeste le plus clairement cette cohérence entre choix politiques et pédagogiques : les aventures du GREF (Groupement des retraités éducateurs sans frontières) en Afrique principalement.
Cependant, trois questions demeurent : historiquement, et en schématisant beaucoup, on constate que tous les mouvements porteurs de changements décisifs en matière pédagogique sont issus de graves crises ou de sauts politiques majeurs, Freinet après la Première Guerre mondiale, le mouvement des écoles nouvelles après la Seconde et… les lycées autogérés après 1981 ! À chaque fois, ces innovations décisives ont laissé derrière elles des écoles, des établissements qui parfois se sont maintenus et se maintiennent encore (Steiner, Decroly, Freinet, Pédagogie Institutionnelle, etc.) ; mais très souvent, ces changements sont le fait de certaines personnalités exceptionnelles dans le paysage éducatif et ces mouvements ont eu quelques difficultés à se « débarrasser » de leurs « pères fondateurs ». Comment, sans ces énergies personnelles, entrer dans un véritable travail d’invention pédagogique ? Sommes-nous tous capables de l’énergie, dont l’ami Jean-Gabriel Cohn-Bendit, après quelques autres, fait inlassablement preuve ?
Conséquence de cette première question : la nécessité de passer à l’acte, d’apporter en effet la preuve qu’un autre enseignement, une autre éducation sont possibles, pousse à céder à la tentation d’éliminer les logiques institutionnelles au profit des logiques associatives. Or, l’école n’est pas une association où les individus se choisissent mutuellement librement, c’est une institution dans laquelle on ne choisit pas ceux avec lesquels on va devoir (apprendre à) travailler. On retrouve d’ailleurs cette tentation dans les établissements « normaux » où l’on cherche souvent à contourner les rigueurs des apprentissages par l’organisation de multiples « journées » variées, d’activités extra-scolaires (clubs, journaux, etc.) : il semble qu’une des limites de toutes les expériences (notamment celles que le CNIRS [3] avait essayé d’harmoniser et d’impulser) est qu’elles ne reposent que sur le volontariat, voire le bénévolat de « militants ». Nous avons nous- mêmes failli céder à cette tentation lorsqu’on nous a proposé un poste dans l’un de ces établissements « autogérés »…
D’où une troisième question : comment faire que des expériences innovantes, probantes puissent représenter autre chose qu’une goutte d’eau dans la masse des établissements « normaux » ? Comment passer à la généralisation dans l’ensemble de l’institution ? Où l’on n’a évidemment pas affaire à des « militants » aussi énergiques que « Gaby » et tous ceux qui l’ont accompagné dans ses aventures [4].
Nous avons déjà tenté d’esquisser, au moins partiellement, une réponse, une proposition, en entrant dans la question des apprentissages par le biais du droit [5]. En effet, la caractéristique principale des actions menées en lycée en vue de l’apprentissage de la citoyenneté est qu’elles concernent généralement ce qu’on pourrait appeler des fonctions « périphériques » par rapport à la fonction centrale du lycée : très peu de lycéens se saisissent de leurs droits à constituer des associations, publier des journaux, animer des clubs… Sans doute savent-ils que cela reste tout à fait secondaire par rapport aux enjeux de ce que l’on vient faire au lycée : essayer, par le « sésame » du bac, de s’ouvrir plus de chances, d’échapper aux fatalités du chômage. Et le livret scolaire d’un élève ne mentionnera pas qu’il s’est occupé, par exemple, d’animer un club de poésie pendant deux ans…
Il est significatif de constater que, dans les règlements intérieurs, l’énumération des droits des lycéens porte précisément sur les activités associatives, non obligatoires par définition, tandis que l’énumération des devoirs porte sur les exigences institutionnelles liées aux apprentissages. D’un côté les activités autonomes, non obligatoires, et de l’autre, les activités contraintes, hétéronomes. Or, ce rejet hors de la sphère des apprentissages de l’éducation au vivre ensemble, pervertit ces mêmes apprentissages. La conception du savoir qui se développe alors est celle d’un savoir fermé, qui s’impose au lieu de se construire et, dans les sciences notamment, c’est le plus souvent le dogmatisme et le conformisme qui caractérise cette prétendue transmission des savoirs. Comment articuler la construction des savoirs et de la loi ? Il ne s’agit pas de se contenter de juxtaposer une instruction civique à côté des autres savoirs mais d’une mise en pratique des principes du droit dans la conduite de la classe et de l’établissement. L’expertise du professeur est, dans sa définition même, inachevée, inachevable, ouverte et discutable. Il importe donc que, dans le cursus scolaire, soient progressivement introduites les exigences de séparation des fonctions d’évaluation interne, propre au travail pédagogique et de validation externe des compétences acquises : nul ne peut être juge et partie. La confusion actuelle qui veut que ce soit le même qui enseigne et qui juge ensuite des résultats de cet enseignement aboutit à rendre impossible chez l’élève l’expression de ses ignorances : or il n’y a de motivation, de désir d’apprendre, que sur la conscience de l’ignorance et son expression possible sans risques. Articuler la construction des savoirs et de la loi, c’est faire apparaître la discutabilité et l’inachèvement des savoirs, l’homologie des concepts d’opération logique et de coopération sociale (réciprocité, réversibilité, égalité… en mathématique et dans la relation de sujet à sujet), l’articulation du singulier et de l’universel.
Et donc, si nous ne sommes pas tous des pilotes hors pair, nous sommes cependant dotés d’un « permis de conduire », dont il faudrait sans doute modifier les modalités (qui a jamais prétendu qu’une « agrégation » permettait d’enseigner ?), conducteurs ordinaires qui savent qu’il faut s’arrêter au feu rouge… Nous avons constaté, dans nos propres classes, de lycées ordinaires, combien la seule tentative d’y instaurer les principes du droit nous libérait de quelques entraves dans les relations avec nos élèves, et peut-être eux aussi… Qui, parmi nos hérauts de l’école « républicaine » notamment, oserait contester que les principes du droit doivent s’appliquer à l’ensemble des activités sociales et donc en premier lieu à l’école puisque c’est là que s’y vivent d’abord, pour chaque petit d’homme, les exigences du vivre ensemble entre égaux ? •
Bernard Defrance

Lester R. Brown, Éco-Économie, Seuil, 2003, 444 pages, 23 €.

«Nous sommes en train de perdre la guerre en cours pour sauver la planète », s’alarme l’auteur en avant-propos de cet excellent livre. Partisan d’une éco-économie (c’est-à-dire une économie écologiste, où l’économie est un sous-ensemble de l’environnement), il conserve cependant un brin d’optimisme.
La première partie de l’ouvrage fait le bilan des catastrophes en cours. Et tout d’abord le climat : les quatorze années les plus chaudes depuis 1866 sont postérieures à 1980. Cet effet de serre, par croissance du CO2, provient de deux facteurs : les combustibles fossiles et le déboisement. Résultat : la fonte des glaciers qui contiennent 70 % de l’eau douce. Lester R. Brown propose une réduction d’impôts en échange d’une taxe sur les produits carbonés.
La hausse de la chaleur et la fonte des glaces a comme conséquence celle de la mer : « si la mer montait d’un mètre, la ligne de côte reculerait de 1 500 mètres ». Cette montée des eaux menacerait par submersion les côtes du Bangladesh, de la Chine, de l’Inde, de l’Indonésie, des Philippines et du Vietnam. Manhattan serait lui aussi noyé. Autres phénomènes liés à l’augmentation de la température : les tempêtes dévastatrices et l’assèchement des fleuves. Ceux-ci font l’objet de disputes politiques entre plusieurs États. C’est le cas du Nil, du Jourdain. Cet assèchement a son corollaire : le surpompage, très répandu en Chine, en Inde et aux États-Unis, les gros pays céréaliers. Et puis, « l’urbanisation, l’industrialisation et la maintenance de l’écosystème contribuent également à étendre la demande d’eau ». Celle-ci est surtout alarmante en Chine.
Le conflit entre l’économie et l’écosystème sylvestre est lui aussi patent. Chaque année, plus de neuf millions d’hectares de forêt disparaissent. Un déboisement intensif (pour les produits de la forêt, pour l’agriculture) détériore le cycle de l’eau. Cela provoque une synergie avec la fonte des glaciers qui renforce le réchauffement de la planète. Les pâturages se détériorent aussi, sous l’effet du doublement des troupeaux, et les sols cultivables diminuent. Pour ces derniers, « la nature ayant besoin de plusieurs siècles pour former 2,5 centimètres de couche arable, les pertes actuelles sont irréversibles à l’échelle du temps humain ». En matière de pêche, certains États l’ont interdite. C’est le cas au Canada, mais non au Japon par exemple. Lester R. Brown a trouvé une réponse : le développement de la pisciculture. Mais, à aucun moment dans ce livre, il n’explique que celle-ci doit être non productiviste. C’est une des rares lacunes de cet ouvrage.
Dans une deuxième partie, Lester R. Brown nous explique en quoi consiste la nouvelle économie. Et, tout d’abord, il s’en prend à l’économie actuelle : « ne reflétant pas les véritables coûts des biens et des services, le marché fournit des informations erronées aux décideurs économiques à tous les niveaux ». Une autre économie demande « un changement systémique rapide », précise Lester R. Brown. Il voit plusieurs signes du changement : régulation des naissances en Europe et en Chine, plan d’énergies renouvelables au Costa Rica, reboisement en Corée du Sud, préparation de l’Islande aux moteurs à hydrogène, etc. De quoi être optimiste. Mais il ne s’agit là que de pièces d’un puzzle. Dans celui-ci, la pièce majeure concerne l’énergie. Il s’agit de passer des matériaux fossiles (pétrole, charbon et gaz) aux énergies éolienne, solaire, géothermique et hydrogène. Parmi les nouveautés, il y aura un autre dosage des moyens de transports en ville, favorisant le rail, l’autobus et la bicyclette ; un recyclage systématique du papier ; une stabilisation des nappes phréatiques ; une augmentation de la productivité de l’eau ; une nourriture du bétail à base de résidus des cultures ; des familles limitées à deux enfants grâce au planning familial.
L’originalité de cet ouvrage est alors de montrer les emplois qui seront créés pour satisfaire ces nouveaux besoins – de l’entretien des bicyclettes aux vidéoconférences – et les industries qui déclineront dans l’éco-économie, comme le nucléaire dont le coût élevé sera un obstacle. « Même les compagnies pétrolières » (comme BP, qui est devenu, rappelons-le, le troisième fabricant mondial de cellules solaires par rachat d’entreprise) « commencent à reconnaître que le temps d’une transition énergétique est venu », souligne Lester R. Brown. D’ailleurs, le vent fournit aussi bien de l’électricité que de l’hydrogène pour les moteurs automobiles. Toutes ces énergies renouvelables et propres grimpent de façon exponentielle. En attendant, le gaz naturel, énergie propre mais épuisable, pourra servir à la transition.
Autre secteur pour le recyclage : les matériaux, et notamment l’acier. « Aux États-Unis, la sidérurgie à elle seule a besoin d’autant d’électricité que les quatre-vingt-dix millions de foyers du pays », remarque Lester R. Brown. 45 % du papier journal est encore jeté à la décharge, et seulement 11 % des ordinateurs sont recyclés. Or, ils contiennent du mercure, du cadmium et du plomb, tous toxiques. De nombreux produits chimiques logent dans l’extraction minière et les pesticides ont envahi l’agriculture. Pour les industries minières, Lester Brown préconise leur remplacement par des industries du recyclage. Et, pour la sidérurgie, le développement de mini-aciéries, utilisant de la ferraille. Bouteilles en verre consignées (comme au Danemark), téléphones cellulaires (ce qui évite les fils en cuivre), augmentation de la longévité des bâtiments (forts consommateurs d’acier et de ciment) : la politique écologique est efficiente.
Le chapitre sur l’alimentation est tout autant percutant : « la pauvreté et la faim vont de pair », constate l’auteur. Mais il ne fait pas la corrélation entre la sous-alimentation en Inde et les inégalités sociales qui y sévissent. Autrement dit : on peut être autosuffisant sans nourrir suffisamment une partie de la population. Mais attention : augmenter sans fin les engrais peut, par ruissellement, affecter les mers. Lester R. Brown, qui n’est pas partisan des OGM, propose des techniques douces d’irrigation comme le goutte-à-goutte, et des choix pour augmenter les protéines animales sans consommer plus de grains.
La forêt n’est pas négligée par l’auteur. Elle régule le climat, prévient les inondations, conserve les sols, maintient le cycle de l’eau, épure l’eau potable, recycle des substances nutritives. L’évaluation de ces services par la revue Nature en mai 1997 s’élève à un chiffre phénoménal : 33 000 milliards de dollars. La Banque mondiale s’est engagée à faire gérer durablement 200 millions d’hectares de forêt en 2005. Des mesures simples, comme la non-distribution automatique des annuaires téléphoniques, pourraient économiser des millions de tonnes de papier par an. Pour cuisiner dans le tiers-monde, on peut substituer des plaques électriques fonctionnant à l’énergie éolienne à la cuisson par le bois. De nombreux pays, comme la Corée du Sud ou la Chine, ont entamé un reboisement de longue durée.
La ville est écologiquement insoutenable. Elle exige « une concentration d’alimentation, d’eau, d’énergie et de matériaux que la nature ne peut pas fournir ». De 750 millions d’habitants en 1950, elle est passée à 2,9 milliards en 2000. Selon un sondage réalisé cette année-là, « la congestion du trafic et l’extension urbaine sont citées comme soucis prioritaires par davantage d’Américains que la criminalité, l’emploi ou l’éducation – traditionnellement leurs premières préoccupations ». Certains pays (le Bangladesh, la Chine, l’Egypte, l’Inde, l’Indonésie, l’Iran et le Pakistan) devront choisir entre l’automobile et la sécurité alimentaire.
L’absence d’activité physique entraîne la mort prématurée de 300 000 Américains par obésité chaque année. Lester R. Brown préconise la bicyclette, comme aux Pays-Bas où 30 % des déplacements urbains se font à vélo. L’association du rail et des deux-roues permet de réduire le bruit et la pollution. Sans compter la congestion des déplacements. L’expérience de Paris-plage est mentionnée parmi les réussites – la seule française de cet ouvrage, hélas !
Pour assurer une transition vers l’éco-économie, l’auteur préconise d’abord la stabilisation de la population par la réduction de la fécondité. « Des études ont montré que l’opposition du mari à la contraception contrariait les efforts pour limiter la taille des familles dans de nombreux pays, dont l’Égypte, le Guatemala, l’Inde, le Népal et le Pakistan », remarque Lester R. Brown. Mais la Thaïlande, par exemple, a un taux de natalité analogue à celui des États-Unis, grâce au planning familial. Au Bangladesh, la politique des microcrédits permet de socialiser les femmes.
Dans cette transition, « si nous restructurions le système fiscal en augmentant les impôts sur le bois, pour que son prix reflète ce que coûtent à la société les inondations qui suivent, ce type d’exploitation du bois serait probablement éliminé ». Des subventions seraient, en revanche, souhaitables pour la plantation d’arbres ou l’énergie éolienne. Le gouvernement danois taxe le charbon, l’électricité, les carburants, la mise en décharge et la possession d’autos. A contrario, d’autres États subventionnent la production alimentaire, les automobiles et les combustibles fossiles, toutes mesures qui vont à l’encontre d’une éco-économie. Le débat aux États-Unis se résume par l’alternative : augmenter ou réduire les impôts ? Et ne porte pas sur le changement du système. L’un des moyens de contrer ces subventions réside dans l’élaboration d’écolabels, dont plusieurs ont déjà été mis en place. « Une économie durable n’émergera pas par accident, mais uniquement par un effort concerté et intelligent de populations informées soutenant des dirigeants politiques forts », insiste Lester R. Brown.
Pour cela, la réunion des États est nécessaire, afin qu’ils publient des chiffres communs sur les facteurs environnementaux ; les médias devront jouer leur rôle. L’adversaire est la Coalition du climat mondial, qui s’oppose au protocole de Kyoto sur le changement climatique. De nombreuses entreprises (BP, Royal Dutch-Shell, DuPont, Ford Motor, DaimlerChrysler, Texaco, General Motors) s’en sont retirées, sous l’impact des médias. STMicroelectronics, fabricant italien de semi-conducteurs, s’est orienté vers un projet écologique. Les associations (comme le WWF ou Greenpeace) ne sont pas négligées comme acteurs pour une éco-économie. Autrement dit : une alliance est possible pour une économie durable. Aux écologistes de tirer dans le bon sens. •
Jean-Louis Peyroux

Jacques Bidet et Eustache Kouvélakis (dir.), Dictionnaire Marx contemporain, Presses Universitaires de France, 2001, 589 pages, 26,50 €.

Marx n’est plus mort, ni ressuscité, ni de retour, ni redécouvert, il est simplement contemporain. Il ne s’agit pas de réinventer les caravanes du passé, car les chiens de garde aboieront toujours. Il s’agit en tout cas de prendre Marx au sérieux. Faut-il pour cela parler de devoir d’inventaire ? Le Dictionnaire critique du marxisme de Labica et Bensussan se voulait « le témoignage d’une vie, la vie du marxisme dans les conditions déterminées d’un espace et d’une époque [1] ». Le titre de l’ouvrage dirigé par Jacques Bidet et Eustache Kouvélakis pourrait déconcerter : parlant d’un dictionnaire, on pourrait s’attendre à un ensemble de notions dûment établies – le Robert définit le dictionnaire comme un « recueil d’unités signifiantes […] rangées dans un ordre convenu, qui donne des définitions, des informations sur les signes » – en fonction de l’idiome marxiste à l’image du Labica et Bensussan. C’est donc la contemporanéité de Marx, sa présence dans la culture contemporaine, qui détermine l’ensemble de l’ouvrage. On trouve dans ce dictionnaire une suite d’entrées correspondantes à des notions ou des auteurs, mais aussi un ensemble de chapitres offrant un éclairage des principaux axes (thèmes, écoles et courants théoriques, auteurs majeurs). Les annexes présentent une bibliographie qui s’annonce comme sélective, mais qui ne comporte pas moins de vingt pages. Le plus impressionnant est le « Panorama des revues » qui présente sur trente-quatre pages une autre manière de voir le marxisme (en revue) ! Sans prétendre être exhaustif, ce dictionnaire se présente comme un panorama, tout simplement attrayant intellectuellement parlant, qui se distribue en trois séquences : « Préfigurations », « Configuration », et « Figures ». D’un autre côté, le dictionnaire a l’avantage de ne pas se substituer aux dictionnaires existants. Le panorama est large, ouvrant sur des figures aux accointances marxistes (l’école de la régulation, les radicaux américains, la théologie de la libération, Deleuze, Derrida, Bourdieu) ou se revendiquant comme telles (Adorno, Althusser, Lefebvre), sur des écoles ou tendances historiquement inscrites dans l’histoire du marxisme (l’école de Budapest, l’école de Francfort, l’école de Kôzo Uno), ou sur des notions clés (féminisme, écologie, colonialisme, mondialisation). Si des débats aussi cruciaux que la question du « socialisme de marché » sont posés, on pourra regretter l’absence de structure de l’ouvrage pour n’en n’oublier aucune : la question de l’État, de la dictature du prolétariat, de l’autogestion pourraient être ostensiblement abordées (mais l’ouvrage fait déjà 594 pages !). On pourra aussi s’interroger sur le choix des interlocuteurs du marxisme : selon quels critères - on cherche la coupure – choisir Adorno, Althusser, Habermas, Foucault, Derrida ? Comment composer avec ces « mémoires de l’avenir [2] » que sont Luxembourg, Gramsci, Labriola, Lukacs, Trotski, Bloch, Benjamin, Franz Fanon ? On pourra regretter l’absence de Badiou [3] ou de Lyotard dans le panorama contemporain à côté de Deleuze, Roy Bhaskar, Kôzo Uno, ou Derrida, Lefebvre, Raymond Williams. L’anthologie marxiste, pour reprendre Jacques Derrida, a aussi ses parts d’ombre et ses fantômes. L’œcuménisme est probablement une épreuve. La question directrice de l'ouvrage pourrait alors légitimement être : Marx ne fait-il pas partie de la culture contemporaine et de son horizon intellectuel ? On peut analyser l’évolution marxiste à travers les évènements politiques du siècle (octobre 1917 en Russie, 1936 en Espagne et en France, la libération, Mai 1968, la grève des mineurs anglais, l’impact de 1989 et 1991 en Europe de l’Est avec l’effondrement de l’Union Soviétique) et à travers les problèmes conceptuels qu’ils posent (théorie générale de l’histoire, concept de mode de production, débats post-althussériens, existence d’un système économique étatisé viable, autoritarisme sur le plan politique). De quels outils disposons-nous avec le marxisme pour surmonter la coexistence paradoxale de la continuité et du changement du capitalisme (Duménil, Lévy) ? Il y a bien « urgence du travail théorique » et « nécessité d’intervenir sur les processus cognitifs » pour reprendre Vincent à propos d’Adorno, car si la « théorie ne peut avoir pour premier objectif de guider l’action, elle doit surtout chercher à éveiller, à faire sort de la fascination exercée par les fantasmagories de la marchandise, c’est-à-dire par l’enveloppe marchande des processus de soumission liés à la valorisation ».
Plutôt qu’à une fin du marxisme on assiste à une floraison de « mille marxismes » (Wallerstein, Tosel). S’il y a un « devenir-monde » de la pensée Marx, pour reprendre Lefebvre, ce ne peut être, écrit Bidet, que comme la topologie d’une alternative : c’est le message positif, la proposition ouverte, qui ouvre l’ouvrage. Quelles constellations se dessinent dans notre cœur et au-dessus de nous ? Ces constellations traduisent une diversification de l’identité philosophique du marxisme, son insertion dans des contextes sociaux et politiques nouveaux, et sa confrontation à des objets pour une part historiquement inédits, tels que la question dite de la « mondialisation » de l’économie, les transformations des procès de travail et de production, l’urbanisation généralisée, les effets de la révolution portée par les technologies de l’information et de la communication, les nouvelles formes de la violence raciste, de l’impérialisme culturel et militaire, de la domination masculine, du péril écologique. De Foucault à Bourdieu et de Habermas à Deleuze, la crise qui affecte le marxisme n’est-elle pas le mode même d’existence et de résurrection du phénix marxiste » (Tosel) ? Que faire alors de « la fin sans gloire du communisme soviétique » (Tosel) ? Marque-t-elle la fin du marxisme ? Faut-il en rester à un « passé d’erreur et d’horreur » (ibid) ? Pour Tosel, nous pouvons en effet légitimement nous demander comment « une œuvre d’une radicalité critique peu commune, hétérodoxe, révolutionnaire avait pu donner lieu à une dogmatique aussi sclérosée que le marxisme-léninisme, avec ses lois de l’histoire et sa poignée de catégories « dialectiques », propices à toutes les manipulations, pauvre idéologie de légitimation d’une politique inconsciente de sa propre nature, scellant l’union d’une philosophie redevenue science des sciences et d’un Parti-État total. » Pour les autres, le marxisme, selon Callinicos, n’a pas été réfuté sur le plan théorique, il a subi plusieurs défaites politiques graves mais nullement fatales, le marxisme reste alors un programme de recherche scientifique robuste qui ne saurait nier les anomalies, silences et autres limites. D’un point de vue historique et éditorial, chaque génération a dû trouver son Marx propre (Tosel) – ne serait-il pas temps de repenser à une édition scientifique de Marx ? Le renouvellement de la politique et de l’action collective ne se fera pas en partant de zéro mais implique un retour critique sur le passé du mouvement ouvrier, une sorte de devoir d’inventaire qui, au-delà de la dénonciation des crimes et des erreurs, s’attachera à analyser les processus qui ont conduit à des catastrophes et à la reproduction élargie du capital (Vincent). Bien souvent prisonnier d’une conception trop large de la domination, d’une analyse sommaire des processus sociaux, cognitifs et symboliques, le mouvement ouvrier n’a pas toujours pu se prévenir des travers qui l’on conduit à un « socialisme réel », au monolithisme soviétique, véritable procès de contre-émancipation social (Vincent). Le « procès de désémancipation » (Losurdo) comme aliénation marchande planétaire reste une question ouverte. Le marxisme ne peut se comprendre qu’en tant que « science des contradictions inhérentes au capitalisme [4] ». L’actualité de Marx n’est-elle pas la vitalité morbide du capital lui-même [5] ? Marx se chamaille avec ses propres spectres [6]. Il hante toujours. Il est bien établi que Marx place de nouveau l’homme sur l’axe horizontal du monde, en mettant au jour les racines. Il y a un avant [7] et un après Marx, et c’est bien cela notre contemporanéité. •
Jean-Marie Leder

Michel Camau et Vincent Geisser, Le syndrome autoritaire : politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali., Presses de Sciences Po, 2003, 372 pages, 30 €.

Le regard porté sur la Tunisie politique depuis plusieurs années par les chercheurs en sciences sociales reste largement sous l’influence de la théorie de la transition démocratique. La conclusion de leurs travaux correspond en général à une évaluation du chemin parcouru par ce pays sur la voie de la conversion à la démocratie. Eva Bellin [1] proposait récemment, par exemple, d’examiner les liens entre libéralisation économique et transition, avec comme point de départ l’interrogation suivante : pourquoi le développement du capitalisme tunisien n’agit-il pas comme un agent de démocratisation ?
Tel n’est pas le postulat de départ qu’ont souhaité adopter Michel Camau et Vincent Geisser dans leur dernier ouvrage et ils s’en expliquent d’ailleurs longuement. D’emblée, le titre du livre indique que les auteurs ne se proposent pas de mener une énième enquête sur le thème de la démocratisation, mais plutôt de traiter de l’autoritarisme en tant que système de gouvernement qui persiste. Pour réaliser leur étude, les auteurs mènent une réflexion dans la perspective du temps long. Si les bornes retenues sont 1956 et 2002, les références à l’époque du protectorat sont néanmoins nombreuses afin de rendre certains phénomènes intelligibles. C’est donc à l’aune de l’histoire qu’ils considèrent le régime tunisien, non pas comme l’incarnation d’un « État nouveau [2] » en phase transitoire, mais plutôt comme un système politique « stabilisé ». L’objectif majeur de l’étude est de mettre à jour les ressorts profonds de l’autoritarisme tunisien par l’évitement d’écueils dont la « transitologie [3] » est génératrice, et par l’utilisation d’outils d’analyse inédits qui viendront compléter la panoplie formée de concepts généraux.
La notion-phare de l’ouvrage est celle de « syndrome ». Bien que le choix du terme ne soit pas clairement explicité, on comprend par les multiples rappels et illustrations empiriques que le « syndrome » renvoient à l’association de plusieurs symptômes ou même anomalies constituant une forme de gouvernement animé par une « dynamique paradoxale affectant l’ensemble des relations sociales » (les rémanences du réformisme tunisien inauguré dans la deuxième moitié du xixe siècle et de ses avatars successifs). L’appréhension de l’autoritarisme tunisien en tant que « syndrome » et non que « culture » indique que les auteurs ne considèrent pas les variables de l’islam et du culturalisme comme le noyau dur de l’interprétation.
Ces préalables méthodologiques étant posés et le fil conducteur précisé, les deux chercheurs structurent l’analyse autour de trois grands axes. Le premier est la caractérisation de l’autoritarisme tunisien ; le second, le rôle des élites dans la « production et la reconduction du syndrome » ; le dernier est une focalisation sur l’université ou l’autoritarisme in situ : un site privilégié pour observer, d’une part, « les conditions de formation et de renouvellement des élites » et d’autre part, les mobilisations protestataires dont il fut auparavant le théâtre.
Les trois premiers chapitres nous font rentrer de plain-pied dans les controverses qui animent les cercles de chercheurs travaillant sur les régimes politiques du monde arabe. Une discussion autour des principales orientations qui structurent le débat est menée. Elle s’accompagne d’une mise au point concernant d’épineuses questions de méthode : quelle valeur causale et explicative peut-on imputer à l’approche culturaliste ? Quelle est la capacité de certains concepts (ceux forgés à partir d’expériences historiques européennes) à rendre compte d’évolutions sociopolitiques dans le contexte tunisien ? Enfin – avec le comparatisme en toile de fond – la généralisation de modèles interprétatifs à toute l’aire arabo-musulmane ne contribue-t-elle pas à mettre en conformité la société étudiée et par conséquent à nous aveugler sur sa complexité ? Autant de dilemmes sur lesquels il faut statuer sous peine d’adopter une approche qui s’avèrerait heuristiquement infructueuse.
Dans les chapitres suivants, les auteurs cherchent à déterminer les traits distinctifs du régime autoritaire tunisien et à définir le type d’articulation qui existe entre le nouvel ordre politique issu de l’indépendance et l’ordre social. Ils rappellent la nécessité de lire le fonctionnement du jeune État et les quarante années de vie politique tunisienne à la lumière de la lutte indépendantiste. Certains de ses aspects font l’objet d’un traitement plus approfondi, telle la gestion du champ religieux par les nationalistes néo-destouriens. Également, le réformisme qui paraît s’imposer comme matrice de la pensée politique tunisienne. D’après les deux chercheurs, ces éléments concourent à donner au régime son label et expliquent d’une certaine manière le rôle central du Parti néo-destourien (dénommé par la suite P.S.D. puis rebaptisé RCD) au sein du dispositif de pouvoir. La phagocytose de l’État par le Néo-Destour après l’indépendance a permis, entre autres, de construire un leadership autoritaire ayant pour corollaire une unité autour du principe de dépendance politique à l’égard du leader. Les auteurs estiment, pour leur part, que le parti a été relégué par la suite (sous Ben Ali) à une fonction de représentation et qu’il ne figure plus dans la combinaison centrale du réseau de pouvoir.
Leur travail sur l’infrastructure institutionnelle du régime (« les agences de pouvoir »), les canaux de sélection des élites, les transformations sociales et la montée de nouveaux intérêts est assorti d’une réflexion sur les représentations qui prévalent au sein de cette élite politique moderniste. Cette dernière se propose de formuler les aspirations des masses, de les rendre tangibles et de justifier ainsi sa monopolisation de la volonté plébéienne et donc de la scène politique.
Cette prédilection pour le temps long permet d’appréhender de manière approfondie les mutations successives de l’autoritarisme. Elles sont déjà à l’œuvre sous Bourguiba et se précisent sous la présidence de Ben Ali. Dans les deux configurations, la gestion de la question syndicale et de son incarnation, l’UGTT, a été déterminante pour la survie du régime et la préservation de ses assises au moment où la contestation islamiste s’est muée en force déstabilisatrice (dans le courant de la décennie 1970). Une quarantaine de pages sont d’ailleurs consacrées à ce phénomène. Ils estiment que celui-ci doit être saisi à l’aide d’un appareillage conceptuel amélioré afin de pallier les insuffisances de la théorie du post-islamisme. L’analyse sociohistorique est à certains égards novatrice (l’idée de « passeurs de scènes »), elle facilite la compréhension de l’islamisme tunisien dans sa dimension sociale et restitue la praxis du mouvement dans son environnement politique. Les auteurs soulignent la monomanie légaliste qui anime la tendance majoritaire du M.T.I. (Mouvement de la tendance islamique). Ils y voient en creux la marque de la culture des élites politiques tunisiennes et peut-être même « l’empreinte du réformisme tunisien ». L’ouvrage n’étant pas centré sur la question de l’islamisme, on ne peut reprocher aux auteurs le survol un peu rapide du corpus idéologique de la mouvance.
L’étude s’achève sur l’hypothèse de l’université comme « champ politique de substitution ». Encore une fois, il est question pour Michel Camau et Vincent Geisser de percevoir les évolutions du rôle de l’université (formation des élites nationales, socialisation et contestation politique) et de nous renseigner sur la manière dont sont perçus et formulés les enjeux sociaux et politiques du pays. L’intérêt du chapitre réside d’une part dans l’évaluation des potentialités de mobilisation étudiante et d’autre part dans les variations du contrôle étatique face à celles-ci. Concernant la méthode, les chercheurs s’inscrivent dans le champ des études récentes en sociologie des mobilisations [4] avec l’utile présentation d’un tableau synoptique des reclassements et reconversions d’anciens leaders de mouvements protestataires. On peut néanmoins regretter que certaines assertions soient essentiellement le produit d’inférences. Sur ce dernier aspect, les données concernant le champ universitaire ne suffisent pas à conclure avec certitude que « la violence constitue un mode de socialisation politique majeur » en Tunisie. En définitive, les auteurs parviennent à démontrer que la neutralisation de ce « champ politique de substitution » par les autorités (répressions, manipulations, dépolitisation) est l’une des contributions au « redéploiement du syndrome autoritaire ».
Tout au long de l’ouvrage, M. Camau et V. Geisser se sont penchés sur la destinée de la Tunisie avec une approche à l’opposé du monisme. Ils s’essayent à un état des lieux, suivi d’une réorientation nécessaire et salutaire de l’analyse des régimes politiques du monde arabe. Cette tentative offre trois avantages substantiels. Le premier est de libérer la conceptualisation du jeu politique et de la scène politique des présupposés déterministes qui dans le meilleur des cas (et ce n’est pas des moindres) soustraient à la réflexion nombre d’interactions sociales. Le second est de respecter le compromis défini par la prise en compte de la réalité multiforme et par l’impératif de généralisation nécessaire à ce type d’étude. Le dernier est de proposer un mode de lecture des phénomènes sociopolitiques qui soit dynamique et qui ne « fige pas la réalité ».
Le recours à l’histoire permet de mettre en relief la culture politique tunisienne et fournit au lecteur des réponses à certaines énigmes, telles que l’impuissance des partis d’opposition à mobiliser la population, ou encore « l’incapacité du réformisme tunisien dans ses multiples versions… à bâtir une société civile autonome par rapport à l’État ».
Soulignons en dernier lieu que les nombreuses années de terrain de Michel Camau transparaissent ici pour nous restituer une réalité tunisienne mouvante, et qui pour beaucoup reste insaisissable. •
Souhaïl Belhadj

Seyla Benhabib, The claims of culture. Equality and diversity in the global era, Princeton University Press, 2003, 245 pages, 16$95.

Peut-être l’essai de Benhabib doit-il l’écho qu’il a connu à sa sortie aux États-Unis d’abord à la façon dont il martèle avec aplomb des développements anciens mais négligés lorsqu’il s’agit d’examiner le double phénomène contemporain d’unification/fragmentation des unités politiques et culturelles, à la façon dont il étend le champ de raisonnements déjà parcourus par ailleurs.
Ainsi de la définition de la culture, qui tend à être « naturalisée » comme la Nation ne peut plus l’être depuis longtemps.
Benhabib relève que la plupart des discours et luttes actuels ayant pour objet la/les culture(s), de part et d’autre des lignes de fracture théoriques et pratiques, reposent sur des prémisses épistémiques semblables : « (1) que les cultures sont des ensembles clairement délimitables ; (2) que les cultures coïncident avec les groupes de population et qu’une description incontestable de la culture d’un groupe humain est possible ; et (3) que même si […] plusieurs groupes ont une même culture et/ou qu’il y a plus d’une culture au sein d’un groupe humain, ce n’est pas un problème pour la politique » (p. 4). Cette tendance, elle la découvre chez Charles Taylor comme chez Will Kymlicka, qui fonde son raisonnement sur une notion, les « cultures sociétales », qui renvoie à une fiction, dans les politiques d’immigration de l’Europe en train de se faire comme dans l’acceptation par les tribunaux américains de la stratégie de la « défense culturelle » (consistant à soutenir que le crime commis l’a été en vertu de coutumes de la culture d’origine de l’accusé, défense couronnée de succès dans quelques cas dans les années 1990, portant généralement sur le meurtre d’une épouse adultère, et qui restent très contestés).
En opposant à cela une « conception narrative des actions et de la culture » (p. 5), l’essai de Benhabib rappelle surtout le caractère construit, arbitraire [1] de l’unité « culture », dont la cohérence est le fait de l’observateur social, qu’il soit anthropologue, employé d’une ONG ou défenseur de la cause d’une minorité, comme de la logique propre des élites locales. Communauté aussi imaginée que l’État-nation, elle reste opaque comme telle même à nombre de ceux qui récitent Anderson [2] pour rendre compte de l’histoire des xixe et xxe siècles. Dès lors que l’État n’est pas l’acteur ou le vecteur principal ou unique de la constitution d’une unité identitaire, la culture semble se trouver lavée de tout soupçon, l’acte performatif énonçant l’existence d’un groupe qui reste inquestionné.
Tranchant avec une littérature nord-américaine sur le multiculturalisme qui s’abîme volontiers dans l’accumulation de dilemmes ou la casuistique, Seyla Benhabib propose de placer l’ensemble de la question sous un trinôme de conditions normatives : la réciprocité égalitaire ; l’assignation volontaire de soi (voluntary self-ascription) (un individu ne peut être automatiquement assigné à un groupe culturel, religieux ou linguistique en raison de sa naissance) ; la liberté de sortie et d’association (la liberté pour l’individu de sortir du groupe doit être sans limites, même si elle s’accompagne d’une perte de privilèges) (pages 19, 106, 131, 148-149). À leur fondement se trouve le modèle d’individus s’auto-interprétant et s’auto-définissant.
Il s’agit d’éviter deux écueils principaux, en tout cas du côté de ceux qui manipulent la « culture » avec les meilleures intentions : la première est la subordination de l’autonomie morale aux mouvements d’identité collective, induite par l’homologie postulée entre reconnaissance de mon groupe et reconnaissance de moi-même, qui sous-tend les politiques de l’identité du type de celle de Taylor : « quel est exactement le lien entre la politique de la différence collective et la reconnaissance d’une identité individuelle, unique ? Pourquoi est-ce que la quête d’authenticité d’un individu, la quête de l’expression d’une identité unique, devrait prendre la forme d’une quête d’une recherche collective d’expression de soi ? » (p. 52)
La seconde est la négation de la capacité des individus à réécrire le sens de leurs propres actions, et leur emprisonnement dans les murs de significations auxquelles il se pourrait qu’ils aient cherché à échapper, en d’autres termes la réduction de l’acteur moral à une marionnette culturelle (p. 89), l’interprétation des intentions des individus par des stéréotypes culturels.
Ce raisonnement s’articule à une conception hautement normative de la délibération. Proche de Habermas, Benhabib le dépasse en ceci qu’elle est une des tenantes de ce que Mark Warren a appelé les « thèses de l’auto-transformation [3] ». Elle attribue à la procédure délibérative dans l’espace public des vertus allant jusqu’à la transformation du locuteur lui-même, dans la mesure où la procédure délibérative, parce qu’elle provoque la confrontation avec l’autre, ne peut qu’amener l’individu à développer une réflexion critique sur ses propres vues et opinions, à prendre conscience des conséquences et mérites relatifs de ses choix premiers [4]. Cette foi dans la mécanique intrinsèque de la délibération aboutit même chez Benhabib au « pari pascalien » que la participation de groupes fondamentalistes à la discussion publique les forcera à clarifier l’enjeu de leur pratique politique, et par là les intégrera au moins en partie au jeu démocratique (p. 119).
Par rapport à la question qui nous préoccupe, celle de la culture et de l’identité, Benhabib charge d’attentes la relation de face-à-face au sein de l’espace public, en ce qu’elle envisage la reconnaissance naissante du processus de délibération comme l’unique forme vraie de reconnaissance de l’autre, qu’il soit pluriel ou singulier, dans son altérité. La loi ne peut suffire à assurer cette tâche : comme l’Europe Centrale l’a illustré à deux reprises au cours du siècle passé, lorsque les structures politiques qui ont produit cette loi s’effondrent, l’être-ensemble s’effondre en même temps. La reconnaissance fondant un être-ensemble dénué de violence ne peut naître que des « rencontres » avec l’altérité au sein de la société civile, que de la participation commune au processus délibératif : « en tant que citoyens nous avons besoin de savoir quand nous atteignons les limites de notre tolérance ; néanmoins, nous devons apprendre à vivre avec l’altérité des autres dont les modes d’être peuvent profondément menacer le nôtre. Comment cet apprentissage moral et politique peut-il avoir lieu, sinon au travers de ces rencontres dans la société civile ? » (p. 130)
C’est dans ce contexte que sont pensées l’auto-définition et l’assignation de soi.
Faisant écho à Nancy Fraser qui substitue au principe (habermasien) d’une sphère publique unique, coextensive à la société, une multiplicité d’espaces publics concurrents, au sein desquels les groupes, et particulièrement les groupes dominés, délibèrent entre eux et formulent leurs besoins, objectifs et autocompréhensions, si bien que les espaces publics deviennent des lieux de formation des identités sociales [5], Seyla Benhabib interprète les discussions sur égalité et différence dans les sociétés multiculturelles comme générant une réflexion sur l’idée même de collectivité, et parle de « reconstruction réflexive des identités collectives » (p. 70).
Mais alors, si la théorie de Benhabib d’une part concourt à la perte d’innocence des cultures, toujours construites, toujours badges d’identités collectives, et comme telles, toujours fruits de l’exercice d’un pouvoir, et d’autre part appelle à placer davantage de « foi dans la capacité des acteurs politiques ordinaires à renégocier leurs propres narrations concernant l’identité et la différence au travers des rencontres multiculturelles dans une société civile démocratique » (p. 104), on peut se demander pourquoi n’apparaissent pas dans son raisonnement sur l’identité les motifs du jeu, de la duplicité, de l’adoption de rôles. D’après ses prémisses mêmes, il est tout autant vraisemblable que les acteurs jouent avec leur narration que ne font les élites ou les observateurs, qu’ils construisent, déconstruisent et reconstruisent des auto-définitions à des fins stratégiques ou se glissent dans des rôles déterminés dont ils savent qu’ils peuvent obtenir une reconnaissance. D’autant plus que Benhabib se donne les moyens d’un tel développement en assouplissant le cadre des règles habermasiennes de la communication : les participants à la discussion sont libres d’introduire ou non dans le dialogue leurs dilemmes et conflits moraux du monde vécu, échappant à toute contrainte imposée par des expériences et des idéalisations contre-factuelles. Mieux encore, « il n’existe pas d’obligation à la révélation de soi (self-disclosure) dans l’espace discursif » (p. 13). •
Estelle Ferrarese
 
NOTES
 
[1]En tenant compte du nombre d’IVG annuellement enregistrées, H. Léridon estimait en 1992 que « dans les conditions de la pratique contraceptive des années 1982-1986, chaque femme connaîtra en moyenne une grossesse accidentelle au cours de sa vie ; ces grossesses non prévues donneront lieu à un nombre à peu près égal de naissances et d’IVG ». H. Léridon, « Maîtrise de la fécondité et appartenance sociale : contraception, grossesses accidentelles et avortement », Population, 1, 92, p. 1-46.
[2]On se rappellera le slogan « un enfant si je veux quand je veux » qui accompagnait la revendication du droit à la contraception et à l’avortement.
[1]À chaque ordre politique, à chaque mode politique de domination, correspond un certain type de connaissance, mais aussi de gestion des populations.
[2]R. Lenoir récuse la thèse, selon lui réductrice, qui consiste à établir un lien entre l’invention du familialisme et les conflits franco-allemands. Pour l’auteur, ces conflits n’ont fait que renforcer le familialisme qui naît essentiellement d’enjeux de politique intérieure.
[3]R. Lenoir préfère cette distinction à celle, proposée en général par les sociologues et les historiens et directement empruntée aux catholiques, entre familialisme et natalisme.
[4]Car la morale familiale se décline en fonction de classes sociales mais aussi en fonction des genres.
[5]R. Lenoir ajoute à ce constat l’idée (assez peu développée et argumentée) que la bourgeoisie elle-même connaît des difficultés à se reproduire.
[6]M. Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire », Hommage à Jean Hyppolite, Presses Universitaires de France, 1971, p. 145-172 ; repris in Dits et écrits, Gallimard, 1994, 2001, tome I, p. 1004.
[1]L. Ferry, Lettre à tous ceux qui aiment l’école. Pour expliquer les réformes en cours, Odile Jacob, 2003.
[2]Groupe de recherche en pédagogie institutionnelle. Dernier ouvrage paru : F. Imbert, Enfants en souffrance, élèves en échec, ESF, 2004 ; et il s’agit justement là d’un travail mené dans des classes « ordinaires » d’écoles « ordinaires »…
[3]Conseil national de l’innovation et de la réussite scolaire, créé par Jack Lang – conseil dont la création a été, selon nous, une erreur politique : on en rajoutait une couche dans les instances déjà variées et complexes destinées à soutenir les innovations, alors que la mission de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique) était manifestement, sous l’impulsion de Philippe Meirieu, de rassembler toutes ces expérimentations, en lien avec les mouvements pédagogiques, de les évaluer rigoureusement et d’en favoriser institutionnellement la diffusion.
[4]Nous prenons ici « aventure » au sens fort et positif : capacité de s’affronter à l’imprévisible et de créer, d’inventer.
[5]Le droit dans l’école, ou les principes du droit appliqués à l’institution scolaire, Labor, 2000 ; Sanctions et discipline à l’école, La Découverte, 5ème édition, 2003.
[1]G. Labica et G. Bensussan, « Préface à la troisième édition », Presses Universitaires de France, 1999, p. XVI.
[2]A. Tosel, Etudes sur Marx (et Engels). Vers un communisme de la finitude, Éditions Kimé, 1996, p. 17.
[3]Ce que vient confirmer un de ses derniers ouvrage La commune de Paris. Une déclaration politique sur la politique, Éditions Les Conférences du Rouge-gorge, janvier 2003 ; ou ce récent ouvrage collectif autour d’Alain Badiou paru aux éditions de l’Harmattan qui ne peut laisser de doute sur sa manière de repenser le site marxisme.
[4]F. Jameson, « Cinq thèses sur le marxisme réellement existant » in Congrès Marx international, Cent ans de marxisme. Bilan critique et prospectives, Presses Universitaires de France, 1996, p. 91.
[5]D. Bensaid, Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (xixe-xxe siècles), Fayard, 1995, p. 9.
[6]Idem, p. 10.
[7]É. Balibar, La philosophie de Marx, La Découverte, 1993, p. 6.
[1]E. Bellin, Stalled democracy : capital, labor and the paradox of state-sponsored development, Cornell University Press, Ithaca, New York, 2002.
[2]C. Geertz, « Ideology as a cultural system » in D. Apter (Éd) Ideology and discontent, The Free Press of Glencoe, 1964.
[3]M. Dobry, « Les transitions démocratiques : regards sur l’état de la “transitologie” », Revue Française de Sciences Politiques, Août-Octobre 2000, Vol.50, n° 4-5, Presses de la FNSP.
[4]À titre d’exemple voir E. Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, 2002 ; ou encore, M. Bennani-Chraïbi et O. Fillieule (dir). Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes. Presses de Sciences Po, 2003.
[1]Jusqu’à confiner parfois à l’absurdité : quel peut être l’intérêt de répliquer, alors que l’on traite de patriarcalisme, « La culture de qui ? Quelle culture ? Quand ? Où ? Et pratiquée par qui ? » (p. 103). La réponse à ces questions ne changeant de toute manière rien à l’enfermement des femmes dans un statut, une sphère ou des tâches avilies.
[2]B. Anderson, Imagined communities : reflections on the origins and spread of nationalism, Verso, Londres, 1991.
[3]M. Warren, « Democratic theory and self-transformation », American Political Science Review vol. 86, n° 1, March 1992, p. 8-23.
[4]S. Benhabib, « Toward a deliberative model of democracy », in S. Benhabib (ed.), Democracy and difference. Contesting the boundaries of the political, Princeton University Press, 1996, p. 71.
[5]N. Fraser, « Rethinking the public sphere », in C. Calhoun (dir.), Habermas and the public sphere, Mass., MIT Press, Cambridge, 1992, p. 123.
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