2004
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Jean-Pierre Durand, La chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire, Seuil, 2004, 395 pages, 24 €.
Titre prometteur, la chaîne invisible suggère une mise en relation du travail moderne avec la mondialisation et son lien social. La question est de savoir comment la sociologie peut insérer les observations empiriques parcellaires de l’entreprise dans une compréhension globale de la société. Effort descriptif et travail conceptuel cherchent à renouer un dialogue critique. La vulgate marxiste, que l’auteur a bien connue, a tenté de relier les deux aspects en postulant que les formes sociales étaient déterminées par les structures économiques. Jean-Pierre Durand manifeste une certaine nostalgie pour la limpidité de cette approche, en invoquant Althusser, mais finit par donner raison à La Boétie qui, dans son Discours de la servitude volontaire écrivait : « on ne plaint jamais ce que l’on a jamais eu et le regret ne vient point qu’après le plaisir ». L’auteur nous livre aujourd’hui une nouvelle tentative d’explication.
La chaîne invisible, qui semble cadenasser les salariés, fait manifestement appel à la main invisible du marché dont parlaient les économistes classiques. À la différence de la lecture althussérienne, qui s’arrête à la première partie du
Capital de Marx, cette référence permettrait de compléter la compréhension du travail salarié, qui ne s’incarne pas dans la production, mais dont la socialisation dépend justement du marché. Cette attente du lecteur est renforcée par un sous-titre qui rapproche le travail de la « servitude volontaire », relation que Marx thématise quand il parle de la subordination du travailleur à l’organisation sociale du travail (la soumission dite réelle), qui comporte les systèmes de communication, les transports, les sciences et la coopération à grande échelle. Durand annonce, en effet, une analyse des technologies de l’information et de la communication. De même, Marx signale que le salarié devient un simple support de la valorisation capitaliste, à laquelle il ne peut se soustraire, à moins de renoncer aux revenus qui assurent son existence. Durand introduit ici « l’implication contrainte », concept dont il revendique la paternité. Signalons simplement que Adorno parle aussi de cette « contrainte universelle », et que David Courpasson vient de dédier un important ouvrage à « l’action contrainte
[1] ». L’extension à la sociologie actionnelle ou à la théorie de l’agir communicationnel semble à portée de main, le débat entre Marx et Weber peut s’ouvrir à nouveau. À notre regret, Jean-Pierre Durand dissipe l’espoir d’une actualisation conceptuelle dès la préface. Selon lui, le travail se joue exclusivement dans la production et l’entreprise, même s’il s’efforce de prendre en considération les ouvriers du tertiaire et les informaticiens. Ainsi, la recherche dépend des besoins de l’industrie. L’informatisation accompagne la production et sa distribution, mais n’apparaît pas comme un mode de communication entre les acteurs de la société ou encore comme un instrument de contrôle des salariés. Dans cette optique, même la critique du consumérisme doit être déduite des conditions économiques : les individus-clients sont devenus naturellement plus exigeants parce que le système économique a produit une offre de plus en plus variée. L’écologie politique serait-elle née dans une grande surface ? L’architecture du livre repose sur la thèse d’un « nouveau modèle productif » que les chefs d’entreprise auraient mis en place pour réagir aux difficultés d’accumulation du capital, depuis les années 1970. Nombre d’auteurs montrent pourtant que les décideurs répondent alors aux résistances, exigences et actions des salariés ayant culminé en 1968 : Christophe Dejours, Luc Boltanski/Ève Chiapello, Oskar Negt et Pietro Basso. Le concept d’implication contrainte expulse les motivations subjectives des salariés du raisonnement sociologique. On se trouve impliqué comme on peut être impliqué dans un accident de la route. Le « nouveau système » durandien se caractérise par une gestion temporelle serrée, obligeant chaque salarié participant à l’enchaînement de suivre le rythme, de la fabrication à la vente. Le flic est dans le flux. Durand pense que cette tendance conduit au travail en groupe, puisque les salariés sont collectivement responsables du bon déroulement de la production. Il est vrai que certaines grandes entreprises du secteur automobile ont expérimenté ce mode d’organisation, alors que d’autres l’ont abandonné au cours des années 1990, mais seule une petite minorité de salariés est concernée. Un fossé sépare la réalité empirique et le discours du
néo-management sur le
teamwork, discours qui a manifestement impressionné l’auteur.
Un autre chapitre esquisse le rapport des grandes entreprises au marché du travail, marqué par la précarité et l’emploi de sous-traitants. Ici, la chaîne invisible s’évanouit définitivement, car on ne comprend pas la relation susceptible d’unir le flux tendu, pratiqué dans les grands groupes, et les rythmes de travail des salariés les plus précaires, qui travaillent rarement en groupe ou d’une manière aussi flexible que certaines catégories professionnelles (ce qui n’exclut pas d’autres formes de contraintes). Dans la partie consacrée aux technologies de l’information, cette question se perd dans une réflexion structuraliste sur le signifié et le signifiant. Les dernières parties du livre critiquent la réduction collective du temps de travail. Selon Durand, les trente-cinq heures auraient épuisé les gains de productivité, qui auraient pu stimuler la croissance et l’emploi. En outre, les lois Aubry ont favorisé la généralisation de la flexibilité. Certes. Nous aurions cependant aimé apprendre pourquoi le syndicalisme n’a pas été en mesure de se mobiliser autour de cet enjeu ! Les allusions à l’expérience allemande sont vagues et n’explicitent pas leurs sources. L’auteur affirme que les trente-cinq heures ne font plus débat outre-Rhin, alors qu’elles ont provoqué une grève massive à l’est du pays en 2003, dont l’échec a entraîné le renversement de la direction du syndicat de la métallurgie. Le livre nous rassure cependant, en prédisant un retour naturel au plein emploi pour 2030. La fin de l’ouvrage aborde la mondialisation et les problèmes syndicaux, mais le marché mondial du travail n’est pas saisi comme une prolongation de la chaîne invisible. L’ouvrage pose une excellente question, qui reste pourtant sans réponse : celle de savoir comment sortir de l’emprise des discours hérités. « Les gens asservis perdent la vivacité et ont le cœur bas et mol et incapable de toutes choses grandes » (La Boétie). •
Alexander Neumann
Frédéric Fajardie, Métaleurop, paroles ouvrières : témoignages, Les Mille et une Nuits, 2003, 160 pages, 10 €.
Fréderic Fajardie, notamment connu pour ses romans policiers à caractère social a été pressenti par l’association « Colères au présent » pour recueillir les témoignages des ouvriers licenciés de Métaleurop, ancienne Penarroya, sise à Noyelles-Godault près de Lille.
L’auteur, ou plutôt ici l’interviewer, se situe politiquement dans une belle préface : « je suis de ceux, je l’avoue, dussé-je en être puni par de récentes lois scélérates, que La Marseillaise laisse de glace mais qui sont profondément émus par l’Internationale, ce vieux chant révolutionnaire, qui fut dans l’histoire entonné par des centaines de milliers d’hommes qui voulurent changer la vie et faire chanter les matins, de Berlin à Paris, de Londres à Moscou en passant par Pékin, Mexico, Budapest, Madrid, Turin. Que reste-t-il de tous ces camarades inconnus et que pourtant j’imagine tels des frères dont nous n’avons pas su, les défaites succédant aux débâcles depuis trente ans, préserver l’héritage historique ? »
Cette préface, à laquelle s’ajoute l’historique de l’entreprise donne le ton de l’ouvrage, mélange de désenchantement, de combativité, de ferveur et de fierté.
Aux pessimistes que l’actuelle offensive de la droite liée au MEDEF pourrait nous faire devenir, ces ouvriers ou cadres en lutte – l’éventail sociologique des interviewés est large, de l’ingénieur en informatique à l’ouvrier d’atelier en passant par ceux qui cumulent leur fonction à l’usine et celle d’élu local – donnent des leçons de vaillance, de dignité qui n’excluent pas la lucidité la plus crue.
Ce qui frappe est le recoupement des points de vue autour de quelques grands axes, dans une forme originale, plus tenue et homogène que dans certaines enquêtes analogues, où vécu et analyse se mêlent, s’illustrent et se renforcent l’un l’autre.
D’abord le bilan du désastre économique : le sacrifice-massacre de grands pans de l’industrie au profit du capitalisme financier, et l’indifférence criminelle des dirigeants liés à leurs actionnaires, au sort de centaines d’hommes et de femmes laissés sur le pavé. « Tous ces gars-là, c’est des financiers, pas des patrons comme avant. Eux, s’ils injectent du pognon, c’est pour du profit immédiat. Si Penarroya avait eu des financiers comme aujourd’hui, tu crois que ça aurait tenu un siècle ? Que Penarroya aurait été le premier au monde pour le zinc ou pour le plomb ? Le truc c’est que de maison-mère, ils nous ont fait passer filiale, il y a quinze, vingt ans. Là, on était cuits. On aurait dû s’inquiéter. Un ingénieur me l’avait dit : une filiale, ça se ferme quand on veut. Il avait raison, c’est arrivé ». (Mario, agent de maîtrise).
Et puis la passivité et le silence de la plupart des élus (en dehors de ceux cités plus haut), se contentant d’exploiter la situation à des fins de propagande sans soutenir réellement les luttes. « L’attitude des partis, des syndicats et des élus ? Franchement là je préfère pas répondre ! Marquez-le que je préfère pas répondre parce que d’une façon c’est une réponse, et ceux qui vont lire, ils vont comprendre » (Mario).
La terrible reponsabilité des Verts dans la fermeture du site : leurs déclarations claironnantes sur la pollution supposée – démentie par la plupart de ceux qui y travaillent – même si, comme ces derniers le reconnaissent, elle ne visait pas la fin de l’activité, l’ont largement et scandaleusement facilitée, via les médias également dénoncés.
« On n’a pas lutté que contre les patrons voyous et les flics : contre nous on avait les Verts. Déjà les fumées n’ont pas de frontières… On a vu un type arriver de Lille, un parachuté qui a manipulé tout un tas de gens sur les histoires de pollution. Il a fait de la propagande contre Métaleurop Nord. La télé, la presse, tout le monde reprenait ce que disaient les Verts sur la pollution (du site) : pour Glencore, pendant des mois, ça a été du pain bénit. Non seulement ils ont obtenu la fermeture de l’usine, mais après tout ce battage médiatique, comment voulez-vous que quelqu’un imagine racheter le site ? » (Jean-Claude, comptable). « Il y a une écolo, une Verte bien connue que je ne veux pas nommer, mais qui a été présidente de la région Nord-Pas-de-Calais, qui a eu le toupet de dire que Metaleurop, c’était un petit Tchernobyl… » (Jean, chef d’atelier). « C’est dommage qu’on pose les problèmes de façons si différentes. On parlait d’écologie… et les écologistes, ils sont où, ici ? Moi, j’ai bien fait travailler nos retraités (…) sur un truc qu’on appelait « Oxygène 62 » […] géré par le Conseil régional. On allait rechercher des tonnes de végétaux qu’on replantait, on faisait ça tous les ans » (Ernest Vendeville, ancien mineur, maire de Courcelle-lès-Lens).
Les Verts ne semblent avoir eu aucun contact avec les travailleurs de Métaleurop avant de lancer leur campagne contre la pollution de l’usine, et n’ont pas su intégrer leurs critiques dans une perspective plus globale où l’emploi et donc la survie de centaines de gens auraient été pris en compte. Ce reproche d’aveuglement socio-économique peut d’ailleurs leur être adressé dans d’autres domaines comme celui de la vie urbaine.
Un autre thème récurrent est le caractère dramatique des conséquences de cette fermeture pour les salariés et leur famille : endettement, désespoir, mais aussi dépressions et maladies diverses les atteignant à tour de rôle et rendant un peu plus improbables les possibilités de réemploi.
La plupart essaient pourtant de se reconvertir, voire de réaliser sur le tard des projets professionnels abandonnés – d’autres devenus définitivement impossibles. Pascal, employé à l’atelier zinc, vise le poste de moniteur éducatif mais rêvait comme Farid, l’efficace délégué de l’intersyndicale, ou Bernadette, d’être médecin… Gérard, maire-adjoint de Noyelles aurait voulu rallier l’enseignement. Mustapha, fondeur, n’a guère de chances de devenir ingénieur, ni Marie-Jeanne infirmière, ou Jean-Claude comédien comme ils le souhaitaient dans leur jeunesse.
Albert, ingénieur, va désormais consacrer tout son temps libre à l’association Choeurs de fondeurs (anciens salariés de Métaleurop) dont il s’occupait déjà et à laquelle seront versés intégralement les droits d’auteur de ce livre. Dépassant leur situation personnelle, certains comme Ernest envisagent la reconversion de l’usine avec la production non polluante d’éthanol…
S’il y a des regrets à propos de ces carrières manquées, il n’y a à propos de la nécessaire adaptation sur le site, ni rancœur ni amertume : Mario s’était formé à la soudure et est devenu fondeur ; Mustapha a commencé comme maçon et s’est retrouvé au four ; Albert, ingénieur, a exercé sept fonctions différentes à Métaleurop Nord.
La rancœur, voire la haine, ils la réservent au capitalisme sauvage qui les a sacrifiés, légitimant une violence provoquée par la violence du licenciement, la puissance de l’argent, l’impression que la justice n’est pas la même pour tout le monde. « Les médias parlent de notre violence à nous, mais est-ce que c’est de la violence ? Dans la vie, quand vous n’arrivez à rien, que c’est comme un mur, ça crée du désespoir, alors pourquoi parler de ce qu’on a fait au siège, à Paris ? Les gens d’ici, ils ne sont pas violents, mais on les pousse à bout. La vraie violence, c’est celle des patrons : 830 personnes à la rue, ça c’est de la violence ! (Marie-Jeanne, secrétaire technique).
Tous distinguent la récupération d’outils et de données à des fins personnelles, qu’ils condamnent, et la noyade symbolique du matériel qu’ils approuvent. « Des fois, on pense pas pareil sur la lutte, comme avec la violence. Par exemple un jeune qui a acheté une maison, qui a pris des crédits, les enfants, la femme qu’a pas trouvé de boulot, comment il va faire ? Il y en avait un jeune comme ça à la fonderie, un Français… eh bien il savait plus comment il allait s’en sortir, alors il s’est mis à pleurer et moi je savais plus quoi dire, alors je me suis mis à pleurer aussi, c’est triste tu sais deux hommes qui pleurent, à la télévision ils le verront jamais. Ils savent même pas que ça existe, que les ouvriers des fois ils pleurent aussi, même des fondeurs, pourtant on est les plus durs (Mustapha, fondeur) ». « Le problème de la violence a lui aussi été mal posé ; je trouve personnellement très positif que des salariés qui pendant trente ou quarante ans ont eu le respect de l’outil de travail, et qui se sentent floués, fassent le geste symbolique de casser l’outil de travail devant les caméras, c’est un acte très fort. Ca veut dire : fini l’esclavage ! Personnellement je n’ai rien à redire contre les violences, les pains de sodium, les bulldozers dans le canal, non ; les ordinateurs c’est tout autre chose… il y a eu volonté de détruire tout ce qui était mémoire, tout ce qui pouvait se retourner contre Glenmore » (Jean-Louis, ingénieur).
Ce qui prévaut à travers tant de colère et de souffrance, c’est une extraordinaire dignité et, encouragement et exemple pour tous, le sentiment d’avoir acquis dans la lutte, même si elle a échoué politiquement et matériellement, une nouvelle stature, presque un nouvel être, plus fort et plus grand, conscient de l’importance de cette solidarité ouvrière que ce capitalisme new look tente de détruire, comme le rappelle Fajardie : « [le] capitalisme international […] veut davantage s’attaquer à la superstructure, changer l’homme, la société, la vie, le quotidien et les valeurs, tout ce qui tendait à la solidarité, au collectif et au bien commun puisque dans nos conceptions l’homme ne peut pas être un loup pour l’homme ni les rapports qui régissent nos relations un état de guerre permanent ».
« J’ai gagné ma dignité en participant à ce combat » (Gérard maire-adjoint de Noyelles Godault, laboratoire d’analyse). « Je sors de cette lutte avec l’impression d’avoir défendu ma classe, ma dignité et moi-même » (Mario). « Ce qui domine, c’est la colère, tout ce gâchis ; mais j’ai acquis aussi une force énorme » (Jean-Louis, ingénieur). « Cette lutte a changé ma vie. Je travaillais depuis vingt-six ans avec des gens et je les connaissais pas » (Christian, chef de ligne).
Comme La misère du monde de Bourdieu, ou des livres plus récents comme Putain d’usine de Jean-Pierre Levaray, Carnets d’un intérimaire de Daniel Martinez, ou Violences urbaines, violence sociale de Michel Pialoux et Stéphane Beaud, ce livre nous ramène aux réalités implacables et insupportables de cette société qui doivent polariser et revitaliser, malgré défaites et accès de découragements, nos capacités de résistance et nos volontés de changement. •
Marie-Claire Calmus
Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Fayard, 2003, 426 pages, 22 €.
Dans la continuité de deux précédents ouvrages portant sur le monde ouvrier et la démocratisation scolaire
[1], s’appuyant sur le même terrain de recherche, le bassin de Montbéliard, Stéphane Beaud et Michel Pialoux interrogent ici les causes de la violence urbaine et l’émergence de nouvelles classes dangereuses. Le point de départ de leur recherche est une émeute urbaine survenue en juillet 2000 dans la ZUP de Montbéliard, en pleine période de reprise de l’emploi. Cet ouvrage se démarque des nombreux travaux publiés sur le thème de l’insécurité, des émeutes urbaines ou de la violence, en cherchant à relier ces questions à la transformation du rapport au travail au sein de l’entreprise ou dans les divers dispositifs de formation et d’accès à l’emploi. Quel sens donner à cet évènement singulier, l’émeute, dans un contexte de reprise économique ? De quels processus profonds est-il le symptôme ? Pour répondre à ces questions les deux auteurs nous proposent de déplacer le regard de l’évènement lui-même vers un autre type de violence, celle exercée par les structures économiques dans et hors l’entreprise. Cette violence sociale pèse sur l’ensemble du monde ouvrier qui a perdu ses moyens de défense et plus particulièrement sur les jeunes non qualifiés qui accèdent difficilement au monde du travail, et toujours dans une situation dominée.
La démonstration est convaincante par exemple quand on suit les deux sociologues dans leur observation du fonctionnement d’une mission locale où les attentes immédiates d’emplois et les rêves de formation de jeunes non qualifiés se heurtent aux réponses d’attente institutionnelles et aux limites du marché local de l’emploi. Même la courte période d’ouverture du marché de l’emploi au début des années 2000 engendre des frustrations fortes pour les jeunes non qualifiés car l’entrée à l’usine se fait dans des conditions de travail très dures et débouche rarement sur un emploi stable. Les frustrations qui naissent alors alimentent une « vision du monde fondée sur la persécution ». Les différents portraits peints par les auteurs mettent en évidence le poids et l’allongement de la précarisation, la vulnérabilité sociale des individus qui touche la vie familiale et l’image de soi. Ils éclairent l’ampleur de l’écart générationnel creusé dans les familles populaires entre ceux pour qui le travail a représenté et représente parfois encore un mode de vie et un moyen d’existence pas seulement financier, et ceux qui, grandis dans la précarité, n’y ont accès que ponctuellement.
L’ouvrage est traversé en filigrane par la question des rapports de genre qui se recomposent dans ce contexte de fragilisation. Au sein de l’entreprise, les femmes nouvellement intégrées dans des postes autrefois masculins sont décrites comme une main d’œuvre plus maniable et résistante qui aurait importé ces dispositions et normes de comportements de la sphère domestique. Au point que les deux auteurs se demandent si « leur mise au travail n’a pas hypothéqué encore plus fortement la situation des hommes ». Il en serait ainsi des jeunes et plus particulièrement des jeunes d’origine immigrée, « bloqués, prisonniers de leur uniforme et de leur langage “de banlieue” ». Cette fragilisation de l’identité masculine ouvrière s’exprime aussi au sein du couple où les femmes tentent de compenser la disqualification sociale masculine et dans les relations entre jeunes hommes et jeunes femmes. Les éclatements familiaux créent de nouvelles situations où les femmes doivent bien souvent faire face, seules. Dès lors, la difficulté des rapports hommes/femmes apparaît comme un trait majeur de la recomposition des rapports sociaux, rarement étudié, qui appellerait des développements complémentaires, en particulier hors du monde de l’entreprise. Ce constat n’est en effet pas sans rappeler certains travaux nord-américains portant sur l’
underclass, couche pauvre et noire vivant dans les ghettos et décrite, outre par son exclusion structurelle du monde du travail, au travers de certains traits comportementaux dont le déclin du rapport marital, le développement des situations de monoparentalité pour de très jeunes femmes et plus largement la mise en question du rôle masculin. Ces approches accordent une importance à l’effet de lieu, défendant l’idée que la concentration de situations de pauvreté produit une culture de la pauvreté et un isolement social qui viennent renforcer les difficultés d’intégration dans le monde du travail. Cette thèse a été largement contestée et débattue par d’autres auteurs des deux côtés de l’Atlantique
[2]. Dans quelle mesure, à l’exclusion du marché du travail et aux frustrations créées par le mirage de la démocratisation scolaire, se rajoute ici un effet spécifique de relégation urbaine, et quelles dynamiques sociales particulières celui-ci engrange-t-il, dont l’émeute n’est qu’une expression momentanée ? L’ouvrage laisse la question en suspens. Le monde de la cité y acquiert d’ailleurs peu de consistance, restant le plus souvent un simple décor. Peu de choses sont dites par exemple, outre les conflits générationnels, sur la nature des rapports sociaux dans l’espace urbain, sur le sentiment ou non de relégation des habitants de la ZUP. Des questions restent ouvertes sur l’objet même de la recherche : la portée et la signification d’une émeute urbaine. Car, si celle-ci exprime sans aucun doute un malaise social largement lié à la fermeture et la structuration du monde du travail, elle prend corps dans un contexte social et urbain particulier dont l’analyse aurait sans doute donné un éclairage complémentaire. Il reste sans doute à aller plus loin dans l’articulation de l’analyse du monde urbain avec celui du travail et de l’école. •
Marie-Hélène Bacqué
Paolo Napoli, Naissance de la police moderne. Pouvoir, normes, société, La Découverte, 2003, 312 pages, 25 €.
Ce n’est sans doute pas le livre définitif sur la police que l’on aurait pu attendre d’un Michel Foucault historien, mais il approfondit, alimente et corrige plusieurs idées de ce dernier, notamment par la comparaison entre la France et l’Allemagne. Goût prononcé pour l’analogie et l’homologie, sens de la formule, originalité des objets choisis pour développer l’analyse de la police comme rationalité gouvernementale à la charnière de l’Ancien Régime et du xixe siècle, avec des fils tirés jusqu’au Moyen Âge d’un côté, jusqu’au présent de l’autre.
Ainsi le blé. Enfermement des pauvres et police des grains ? Ou bien assistance et marché autorégulateur ? L’ouvrage montre très bien que ces dispositifs font couple et que l’économie politique est la trace du processus qui fait accoucher le premier couple du second. Faire ou laisser-faire ? Libéralisme ou interventionnisme ? La véritable question est plutôt : comment faire ? « Les écoles de pensée politico-économiques qui semblent s’opposer convergent d’une manière surprenante dans leur manière de faire ». Qui aboutit à la libération du commerce des grains, cette « Marseillaise du blé » célébrée par Michelet.
Que reste-t-il de la police une fois le marché installé sur le trône ? Cette noble activité grâce à laquelle la réalité matérielle des nécessités quotidiennes pouvait embrasser l’art de gouverner dans son ensemble allait-elle se limiter à la surveillance de ce marché et du travail qui l’alimentait ? Vint la révolution. L’opinion publique. L’imprimé. Comment réguler, prévoir, normer la pensée sans toutefois l’entraver, tant l’opinion publique se révélait, autant et même plus qu’une menace, une ressource précieuse pour le souverain. C’est bien le même problème que celui du blé. Mais ce n’est pas la même réponse. Car la science vraie dont la lumière invite chacun à vivre selon sa condition et son devoir, englobe alors la police dans un ensemble plus vaste, l’administration, dont la vérité, celle de la comptabilité, écrase toutes les autres. Rejeton de la police, l’administration fournit finalement les conditions de cette dernière, unifie dans l’universalité de la forme la multiplicité des expériences du social, lui substitue une grille d’intelligibilité nouvelle et, fille émancipée, devient une force à dompter pour le droit.
C’est dans ce rapport du fait à la norme que la police se révèle différente des autres formes d’administration. Elle apparaît là où le désordre des choses mine l’agencement de l’État de droit. De ce fait elle est toujours une source autonome de normativité, d’une normativité parallèle à celle du droit. Ne relevant entièrement, ni du régime de l’État d’exception, ni de celui de l’État de droit, la mesure de police est plutôt « ce qui manifeste une certaine perméabilité du droit à l’imprévisibilité des faits ».
Beaucoup moins convaincant est l’ensemble épars de notations sur la bio-politique, où l’influence d’Agamben se révèle une fois de plus désastreuse. Certes la police s’occupe de la vie nue, des disettes, se préoccupe de la santé, des épidémies, de la salubrité, des logements et industries insalubres. Mais si peu, si superficiellement, avec si peu d’effets que si c’était là sa principale source de légitimité, on serait fondé à lui appliquer les vieilles recettes d’analyse de l’idéologie. Curieusement, l’ouvrage ne parle presque pas de l’ordre. C’est peut-être parce qu’il est omniprésent, occupant la place de la police dans l’esprit de tout un chacun. Dans le modèle allemand, irrigué par les sciences camérales, le prestige de la police tient à ce qu’elle incarne l’utilité générale, la combinaison de la sécurité et du bien-être qui vise à faire en sorte que tout le monde soit en mesure de respecter la loi. Tandis que sécurité et bien-être, de ce côté-ci du Rhin, sont plutôt comme la main gauche et la main droite de l’État et tirent parfois à hue et à dia. Il n’empêche. Cet ouvrage apporte une contribution utile et mérite qu’on laisse à l’auteur sa conclusion : « Comme la “règle lesbienne” d’Aristote, qui ne reste pas rigide mais prend la forme de la pierre à laquelle elle s’applique, la mesure de police est le signe somme toute redoutable de l’art de gouverner ainsi que l’ancêtre inavouable de ce droit “souple” qui caractérise notre présent ». •
Numa Murard
Smaïn Laacher, Les SEL. Une utopie anticapitaliste en pratique, La Dispute, 2003, 171 pages, 13 €.
Dans le dernier ouvrage consacré aux Systèmes d’échanges locaux, le sociologue S. Laacher propose un retour sur la signifiance politique, économique et sociale d’une expérience aux fortunes diverses.
En réaction aux effets combinés du désengagement de « l’État providence » et de la crise des années 1980, se développent dans les pays anglo-saxons puis au-delà, des systèmes d’échanges de biens et de services à vocation territoriale et associative. « Décrochés » des systèmes économiques classiques et informels, les Systèmes d’échanges locaux sont conçus par les membres de « la petite bourgeoisie verte
[1] », comme des espaces d’échanges alternatifs circonscrits à une communauté d’adhérents. S’attelant à subvertir la morale capitalistique des échanges, les SEL proposent chacun à leur façon des pratiques d’échanges qui sont autant de dons et de contre-dons différés en valeur, destinataires, quantités, temps et lieux.
L’origine sociale des « sélistes » diffère selon les contextes historiques et locaux, et détermine la figure répulsive (l’État dans un premier moment historique, puis aujourd’hui le marché) contre laquelle ils dressent et adressent leur pratiques. En France, l’origine sociale poujadiste des premiers promoteurs de monnaies franches, dans les années 1930, se traduit par un positionnement anti-fiscaliste farouchement anti-Étatique. La relative indifférence des SEL actuels face aux pouvoirs publics procède d’un glissement dans le recrutement sociologique des sélistes, plus animés par des discours et des ambitions pourfendeuses de marché. Les soutènements idéologiques qui fondent aujourd’hui les SEL ont à voir avec une morale – aux accents catholiques
[2] – rejetant le jeu de l’intérêt capitalistique. Ainsi, du coté des initiateurs des SEL se trouvent des agents politisés et sensibilisés à « l’anarcho-écologie », relativement dotés socialement et économiquement. Parmi les « communs adhérents » ces caractéristiques sont beaucoup moins prégnantes, car plus souvent liées à des formes de relative exclusion.
L’unité des SEL réside dans la mise en avant de valeurs visant à moraliser les rapports économiques. Ainsi, la prévalence du « lien sur le bien », se décline en une critique sociale exigeante d’un nouveau mode de rapport du politique à l’économique. Par souci d’autonomie, les SEL repoussent le statut d’acteur de la lutte contre l’exclusion, et ce d’autant que l’État tend à renvoyer leurs pratiques à des zones de tolérances juridiques. Les SEL permettant une rupture avec certaines formes d’isolement économique et social, et se posant comme des espaces « d’initiation politique à l’espace public », tout se passe comme si ils rendaient disponibles sous condition de circulation des réserves de capital social. Ils tendent à recréer des modes de socialisation et d’échanges dont le modèle est proche d’une économie domestique, réglée tantôt par des échanges de gré à gré, tantôt par des transactions égalitaires. Les diverses modalités de transactions et de régulation sont autant de choix de politiques monétaires, reflet des valeurs dominantes présentes dans chaque SEL.
Cependant, indépendamment du système retenu, les SEL se soustraient difficilement à la reproduction des mécanismes dénoncés, qu’il s’agisse de l’omniprésence des hiérarchies de valeurs ordinaires, ou de l’apparition d’une thésaurisation structurelle involontaire.
Quel espace pour les SEL ? Mouvement vers un ailleurs économique et social ou interstice entre État et marché ?
Dès lors, refusant de se vivre comme auxiliaire de lutte des pouvoirs publics et comme espace de compensation du marché, dans quel espace économique et social évoluent les SEL ? Il paraît tentant pour S. Laacher de les situer dans une distante extériorité à l’État et au marché, et même dans un « ailleurs ». Toutefois, il semblerait plutôt que le jeu des SEL prenne place entre les poreux interstices de ces deux figures rétives, à l’instar notamment de ce qui parait caractériser le positionnement de nombreuses structures de l’économie sociale et solidaire.
Ainsi, qu’il s’agisse du recrutement sociologique des sélistes, de l’activation de la rhétorique de la troisième voie arguant du « ni État, ni marché », de la morale personnaliste sur la responsabilité individuelle, ou encore de la prise de distance avec les nécessités matérielles qui motivent l’action, se reconnaît l’espace construit et revendiqué par les promoteurs de l’économie sociale et solidaire. À ce titre, la présentation de S. Laacher, s’attachant à autonomiser les SEL du champ de l’économie sociale et solidaire, sonne comme le refus de cantonner ces pratiques à un secteur interstitiel jugé trop étroit pour une utopie aux ambitions si vastes. La mobilisation du savoir-dire sociologique place ainsi ce livre dans une ambivalence revendicative, où se confondent cause politique et objet sociologique. •
Fanny Darbus
Daniel Cefaï et Dominique Pasquier (Éd.), Les sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, Presses Universitaires de France, 2003, 528 pages, 24 €.
Issu d’un colloque organisé à Amiens par deux laboratoires de recherche (CURAPP et CEMS), cet ouvrage collectif présente le grand intérêt de confronter les approches du « public » de différents spectacles médiatiques, culturels et politiques, et du « public » de la res publica, c’est-à-dire du « commun » en lequel se reconnaît le fait que l’être humain est un animal politique. Informé, résolument international et souvent érudit (comme le sont, d’une manière générale, les publications du CURAPP), cet ouvrage s’adresse en priorité aux chercheurs mais on ne saurait trop en recommander la lecture à ceux qui s’intéressent à la politique, aux rapports entre l’espace public et les arènes publiques, entre les sens du public et la démocratie.
À titre d’exemple on retiendra le sous-ensemble des contributions au thème « Publics associatifs et délibératifs », qui rassemble des approches originales et renouvelle le questionnement sur la démocratie participative. On peut signaler, en particulier, le texte de Nina Eliasoph, « Publics fragiles. Une ethnographie de la citoyenneté dans la vie associative », qui permet au lecteur français de connaître les thèses exposées dans Avoiding politics : how Americans produce apathy in everyday life (Cambridge University press, 1998) que l’on pourrait traduire approximativement par L’évitement du politique : comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne. On ne lira pas non plus sans émotion le dernier texte publié de son vivant par Isaac Joseph, « La notion de public : Simmel, l’écologie urbaine et Goffman », qui se présente comme le bilan d’un itinéraire intellectuel. D’une façon générale, avec cet ouvrage, on peut apprécier tout ce que les chercheurs nous apportent quand ils font leur travail.
À signaler dans la même collection : Pascale Laberier et Dany Trom (Éd.), Historicités de l’action publique. •
Numa Murard
[1]
D.
Courpasson,
L’action concertée. Organisations libérales et domination, Presses Universitaires de France, 2000.
[1]
S.
Beaud et M.
Pialoux,
Retour sur la condition ouvrière, Fayard, 1999. S.
Beaud, 80 % au bac. Et après ?… Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 2002.
[2]
W. J.
Wilson,
When work disappears.
[1]
Expression employée par S. Laacher.
[2]
Voir à ce sujet C.
Coton, « “Économie solidaire”. Science, engagements et “cadres” de la pensée d’État », mémoire de DEA, sous la direction de Numa Murard, Université Paris VII – Denis Diderot, septembre 2003.