2004
Mouvements
Répliques
Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge !
Bernard Guibert
[*]
Bernard Guibert a réagi aux articles de Geneviève Azam et Jean-Marie Harribey parus dans le dernier numéro de Mouvements (n° 32) regroupés sous le titre : « Croissance et décroissance en débat ». Pour lui le débat n’a pas eu lieu car la notion de décroissance durable n’avait pas d’avocat. Il propose de relancer la discussion
Dans son dernier numéro, Mouvements annonce (p. 105) : « Croissance et décroissance en débat ». On est déçu. Le procès de la « décroissance » n’est même pas équitable : le débat n’est même pas contradictoire. Les deux intervenants, Geneviève Azam (« Entre croissance et décroissance, réinventer le politique », pages 106 à 112) et Jean-Marie Harribey (« Les impasses de la croissance et de la décroissance infinies », pages 113 à 119) sont tous deux « à charge ». « À vaincre sans péril on triomphe sans gloire ».
Or, contrairement à ce que dit la présentation, ce soi-disant concept de « décroissance » n’est pas nouveau. Le livre de Georgescu-Roegen cité ne date pas de 1995, date de la réédition de sa traduction (sous le titre La décroissance) mais de 1971 sous le titre The entropy law and the economic process. Même la première édition en français date de plus de 20 ans, de 1979. L’ajout malheureux du mot « décroissance » par les traducteurs explique peut-être le contresens de Geneviève Azam (pages 109, 110) : Georgescu-Roegen ne construit pas le concept de « décroissance » ; il rappelle plutôt que l’économie, comme toute dépense d’énergie, reste soumise aux lois de la nature et plus particulièrement au deuxième principe de la thermodynamique. Le dilemme n’est donc pas entre croissance et décroissance, mais entre un rythme plus ou moins rapide de la consommation des ressources naturelles non renouvelables (en particulier de l’énergie fossile) ou, en termes scientifiques, de la ressource que constitue la « dot entropique de l’humanité ». Pour reprendre la formule imagée de Georgescu-Roegen, l’humanité a le choix entre vivre intensément, mais brièvement ou vivre sobrement, mais longtemps. Il fustige la mentalité de « flambeur » du capitaliste qui « flambe » à l’économie casino l’héritage des générations futures !
Jean-Marie Harribey caricature également la pensée des « partisans de la décroissance » (pages 116 et 117) : ils ne prennent pas la décroissance comme un objectif en soi comme le rappelle Serge Latouche. Ils sont même diabolisés chez Geneviève Azam (p. 112) en contempteurs des droits sociaux et des aspirations légitimes du tiers-monde à en bénéficier.
Mouvements, qui a organisé ce « débat » sans contradicteurs, commet ensuite un acte manqué assez amusant : un peu plus loin dans le même numéro la contradiction est portée par deux tiers-mondistes avocats de la « décolonisation de l’imaginaire de la croissance », Arundhati Roy et Christopher Lasch. La première avec son entretien (pages 170 à 175) et le second par les deux comptes-rendus de son livre Le seul et vrai paradis : une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, comptes-rendus dont les titres mentionnent significativement qu’il serait temps de se désintoxiquer de l’idéologie « progressiste ».
Arundhati Roy exprime très bien (p. 175) ce que c’est que « décoloniser l’imaginaire » : « en Inde, on a encore cette profusion de la pensée et de l’imagination… Dans les pays d’Occident, on a l’impression que tout est en code barres, et qu’il faudra beaucoup d’imagination pour casser cela. À l’Ouest, les gens se battent pour revenir à une sorte de désordre de la pensée. Ici au moins, en Inde, nous avons encore cette sauvagerie, cette inefficacité, ces choses qui marchent mal, cette imprévisibilité, cette folie… En marchant dans la rue ici par exemple, on ne peut pas se dire : tiens, celui-ci a un short de chez Gap, et ce sari-là vient de chez Banana Républic. Non, c’est le désordre, c’est la profusion, c’est terrible, c’est beau ! ».
Serge Latouche également dans la citation qu’en fait Jean-Marie Harribey (p. 117) : « le mot d’ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif insensé de la croissance pour la croissance, objectif dont le moteur n’est autre que la recherche effrénée du profit pour les détenteurs du capital. Bien évidemment, il ne vise pas au renversement caricatural qui consisterait à prôner la décroissance pour la décroissance. En particulier, la décroissance n’est pas la “croissance négative”, expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l’imaginaire de la croissance ».
Si on refuse de faire de l’adjectif « imaginaire » le synonyme de « qui n’existe pas », comme dans l’expression « danger imaginaire », la « décroissance » ne désigne ni une politique économique ni un modèle de « développement » économique. La « décroissance » c’est un « mot d’ordre » d’hygiène mentale, « d’écologie de l’esprit » ou « d’écologie mentale » pour reprendre les termes de Félix Guattari, un des fondateurs de l’écologie politique. L’imaginaire dont il s’agit ici est celui de la psychanalyse, notamment celle de Cornélius Castoriadis et son « imaginaire radical ».
Il s’agit ainsi, conformément à ceux qui, à la suite de Hannah Arendt, ont analysé l’emprise du totalitarisme sur les âmes comme conséquence d’une pathologie du langage, de mettre en place une prophylaxie des mots que nous utilisons. Au Forum social européen de Paris-Saint-Denis il y a eu un début d’expérience prometteur en ce sens grâce à Patrick Viveret et Gilbert Wassermann : comment transformer nos rapports subjectifs aux mots pour transformer nos malentendus stériles en « dissensus féconds » ?
Toute l’œuvre de Christopher Lasch, et pas seulement son dernier livre, consiste (présentation p. 180) à dénoncer « l’idéologie du développement et du progrès ». Si on en croit donc la femme de lettres indienne militante et l’historien américain, il s’agit pour le mouvement altermondialiste de choisir entre le « progrès » et le « peuple » (p. 183). Lorsque Christopher Lasch débusque en effet les présupposés de ceux qui croient au progrès, il dénonce « les formes de déterminisme historique – héritières du marxisme ou des catégories de la sociologie du xixe siècle – qui entérinent l’irréversibilité des processus sociaux au nom de la nécessité progressiste, et subordonnent l’élément humain à cette « nécessité de fer », prix à payer de la modernisation ».
Il y a désormais d’autres lectures que la lecture positiviste et productiviste de Marx
Les deux auteurs du soi-disant débat sur la « décroissance » ont ces présupposés. Or il y a plus de vingt ans maintenant que Claude Lefort, entre autres, a montré qu’il y avait une ambivalence fondamentale dans les analyses de Marx et la concurrence de deux discours dont la tradition léniniste n’a gardé que la version positiviste et l’idéologie du progrès. Le second discours consiste à reconnaître un cours pluriel à l’histoire et à poser comme « absolu un relativisme culturel » permettant l’avènement d’une communauté universelle et communicationnelle entre des êtres humains tous singuliers. On ne peut pas en vouloir à Marx de ne pas avoir su « sauter par-dessus son temps » pour anticiper sur les analyses de Freud et de Nietzsche ! Cette autre lecture du marxisme s’affirme progressivement dans les douleurs de la « déconstruction », au fur et à mesure que nous surmontons le choc provoqué par les catastrophes qui nous ont accablés au xxe siècle, en particulier celle de la Shoah et celle qui a été engendrée par une perversion tragique de la pensée de ce même Marx. Elle consiste à renverser la thèse fameuse sur Feuerbach : pour pouvoir transformer le monde il ne faut surtout pas s’arrêter de l’interpréter. Mais peut-être que pour que cette lecture « herméneutique de l’histoire » s’impose, il faut attendre patiemment que l’évènement politique et social qu’a représenté l’implosion de l’Union soviétique soit « digéré ».
La critique de la décroissance proposée par Jean-Marie Harribey est révélatrice de la première lecture de Marx (p. 116) : « en bref, il nous est dit que la chose économique n’existe pas en dehors de l’imaginaire occidental qui la crée. Au prétexte que certaines cultures ne connaissent pas les mots « économie », « développement » dont l’usage nous est, à nous Occidentaux, familier. Mais l’absence de mots équivaut-il à l’absence d’une réalité matérielle c’est-à-dire de la production des moyens d’existence ? ».
Eh bien oui, à rebours de ce naturalisme suivant lequel les choses préexisteraient à leur nomination, il faut affirmer, dans la tradition du constructivisme social inaugurée par Marx et poursuivie par Karl Polanyi, que l’économie n’aurait pas été « désencastrée » du social si notre imaginaire occidental n’avait pas été « colonisé » par le fétichisme du capital et si nos mots n’avaient pas reçu de ce fétichisme la catastrophique efficacité performative qui accable le tiers-monde de notre « développement ». Ce naturalisme positiviste n’est que le jumeau marxiste de la « pensée unique », de la pensée libérale de Rostow et de ses « étapes » et du FMI et de ses « ajustements structurels ».
Ainsi la croissance est définie de manière monothétique par Geneviève Azam comme « l’augmentation durable de la production de biens et services mesurée par le PIB qui est censé augmenter le bien-être général » (p. 106). En réalité quand on quitte le monde « enchanté de la marchandise », la croissance est essentiellement celle du profit et non celle des « inégalités ». Et s’il était possible de réformer et d’amender le capitalisme au point de réduire les inégalités, voire de les supprimer, cela ne rendrait pas pour autant l’exploitation et l’aliénation capitalistes humainement acceptables.
Jean-Marie Harribey aussi confond « marchandises » et « richesses » (p. 118) : « le capitalisme nous oblige à considérer de fait la croissance et le développement comme une identité, c’est-à-dire à voir dans la première la condition nécessaire et suffisante, en tout temps et en tout lieu, du second, l’amélioration du bien-être humain ne pouvant passer que par l’accroissement de la quantité de marchandises. » (souligné par moi).
Or Marx (comme le rappelle d’ailleurs Jean-Marie Harribey) dit que c’est uniquement dans le mode de production capitaliste pur que la richesse sociale apparaît exclusivement sous la forme de marchandises. Même dans nos sociétés il existe des richesses qui ne prennent pas la forme de marchandises et réciproquement il existe des marchandises qui ne correspondent à aucune richesse. On peut renvoyer ici au dernier ouvrage publié par Patrick Viveret : Qu’est-ce que la richesse ?. A fortiori cette différence entre les richesses et les marchandises existe dans les pays du tiers-monde comme le rappelle Arundhati Roy.
De même Geneviève Azam (p. 106) caractérise le capitalisme par le seul commerce de marchandises, erreur « mercantiliste » dénoncée en son temps par Marx qui consiste à « oublier » la production et à croire de manière erronée que le profit a pour seule origine la circulation des marchandises.
L’urgence de décoloniser notre imaginaire de croissance après le 28 mars 2004
Dans la conjoncture actuelle, et encore plus dans ce lendemain de 28 mars 2004, il ne faut pas faire avorter ce débat sur la décroissance. Il est urgent de proposer une alternative crédible pour l’ensemble de la gauche, non seulement dans le mouvement altermondialiste, mais en France et d’ici 2005. Ce qui est inquiétant dans le discours développé par les deux articles critiqués précédemment, c’est de voir la prégnance et la permanence du culte de la croissance dans le mouvement altermondialiste. Il a fait pourtant commettre un certain nombre d’erreurs catastrophiques au xxe siècle. Non seulement en Union soviétique, mais encore dans la première période des gouvernements socialistes présidés par François Mitterrand en France de 1981 à 1995, puis dans la période sociale libérale de la politique conduite par le gouvernement de Lionel Jospin de 1997 à 2002.
Je vais tenter d’expliquer rapidement et intuitivement la difficulté que nous avons à « décoloniser notre imaginaire de la croissance », à faire une « cure de désintoxication de croissance », à faire notre deuil de cette « idéologie du développement et du progrès », à juste titre dénoncée par Christophe Lasch, difficulté dont Jean-Marie Harribey et Geneviève Azam n’ont pas l’exclusivité, qu’ils se rassurent.
Jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989 le mode de production qui devait être le dernier dans la succession linéaire des modes de production, le communisme, cristallisait l’« imaginaire » du « développement » de l’homme intégral. Nous avons maintenu cet imaginaire en coma dépassé pour ne pas « désespérer Billancourt ». Pourquoi l’effondrement du « socialisme réel » n’a-t-il pas entraîné le collapse de son double « imaginaire » ? Les métaphores qui me viennent à l’esprit sont empruntées à la physique du solide : ce sont celles de « l’hystérésis » et de l’état de « surfusion ».
L’esprit humain est peut-être plus visqueux que les liquides matériels : il faut peut-être plusieurs générations pour vaincre « l’hystérésis » de la « colonisation de l’imaginaire » et du refoulement de la mémoire et « précipiter » la dénégation en « surfusion ». Nous venons d’en faire l’expérience en France d’abord avec la collaboration et l’antisémitisme pendant la Seconde Guerre mondiale, puis avec la décolonisation de l’Algérie. L’affaire du voile islamique, comme le rappelle dans ce même numéro de Mouvements Emmanuel Terray, montre que la décolonisation de notre imaginaire colonial et raciste n’est toujours pas faite alors que les Accords d’Évian datent de 1962. Combien de temps nous faudra-t-il pour décoloniser notre imaginaire de croissance ? Le slogan de la « décroissance » n’a pas d’autre ambition que d’être ce « germe de cristallisation » qui précipite cette « décolonisation de l’imaginaire ».
Cette décolonisation devient de plus en plus urgente si nous voulons sortir du piège de l’alternative « première gauche productiviste » versus « libéralisme productiviste », qui s’est refermé mortellement sur les expériences des gouvernements socialistes en France de 1981 à 2002.
La seconde lecture de Marx, la lecture herméneutique et commémorative de l’histoire, la seule qui ne s’avère pas l’impasse catastrophique du stakhanovisme productiviste ou de la « première gauche », fait justice dialectique du principe du tiers exclu. En conséquence, au-delà du productivisme d’une « société de marché » et du productivisme du « socialisme réel », la seule voie libre (dans tous les sens du mot libre) est celle d’une « économie plurielle » qui accorde toute sa place à un tiers secteur. Celui-ci, ni économie de marché, ni économie administrée, permet de nous émanciper ici et maintenant de manière collective et solidaire.
Débat à suivre donc de manière démocratique avec pour enjeu la démocratie !
L’enjeu du débat entre « altermondialisme et « antiproductivisme », pour reprendre le titre du week-end des 28 et 29 février que j’ai organisé avec Serge Latouche dans le couvent de Le Corbusier près de Lyon, est en effet de savoir si nous pouvons définir de manière positive une alternative crédible au néolibéralisme qui semble s’imposer y compris au Parti socialiste. Quand la droite est au pouvoir, elle réalise une politique sauvagement ultralibérale, comme nous venons d’en faire l’amère expérience. Quand se produit une alternance de gauche, la régression sociale n’est que ralentie et non pas renversée en un perfectionnement de l’État providence. C’est pourquoi, nous n’avons pas le temps d’attendre une ou deux générations pour surmonter l’effondrement des espoirs qu’a provoqué le stalinisme au xxe siècle et vaincre l’hystérésis de la colonisation de notre imaginaire par la croissance. La catastrophe écologique qui s’annonce conjuguée à la catastrophe du triomphe du capitalisme à l’échelle mondiale et à l’avènement du fascisme en France, nous oblige à forcer les cadences et à forger une alternative crédible à l’économie capitaliste. Cette alternative ne résulte pas mécaniquement, aveuglément et linéairement du « développement » (des forces productives). Elle passe par une réappropriation de la signification de ce que nous vivons (ce que j’ai appelé plus haut de manière pédante une « lecture commémorative et herméneutique de notre histoire ») pour que nous imaginions et réalisions une économie et une démocratie authentiquement plurielles. Cette création doit être délibérée dans un double sens : comme librement consentie et comme le fruit des délibérations des citoyens. C’est le cadre de la « démocratie délibérative » esquissé par le Forum de la gauche citoyenne. Mais il est tentant, quand la catastrophe écologique s’annonce, de déclarer « la patrie en danger » et de considérer que la démocratie est un luxe pour des « lendemains qui chantent ». Il est tentant de décréter « la Terreur » pour combattre le terrorisme. Il est tentant de « priver de liberté les ennemis de la liberté », et d’interdire aux partisans du FN l’accès aux tribunes de la démocratie délibérative. C’est la question qui a émergé à la fin de notre week-end des 28 et 29 février et à laquelle je souhaite, avec Serge Latouche, m’attaquer dans un nouveau week-end en 2005. Dans cette recherche d’une issue par la démocratie et pour la démocratie en ces temps de terreur, le mouvement altermondialiste a accumulé à tâtons des premières expériences porteuses d’espoir.
Ainsi les pratiques politiques de la « démocratie en réseaux » du mouvement altermondialiste paraissent en avance sur les conceptions économiques de certains de ses animateurs. Il n’y a pas qu’un seul modèle d’émancipation des contraintes économiques qui passerait par les fourches caudines de « l’imaginaire de la croissance ». Ces autres voies seront inventées par la délibération collective. Pour que ces délibérations puissent s’émanciper des schémas convenus et fallacieux, il faut que les esprits « décolonisent leur imaginaire de croissance ». •