2004
Mouvements
Dossier : Peut-on parler normalement d’Israël ?
Sionisme et immigration en Israël
William Berthomière
[*]
« Nous lançons un appel au peuple juif de par le monde à se rallier à nous dans la tâche d’immigration et de mise en valeur, et à nous assister dans le grand combat que nous livrons pour réaliser le rêve poursuivi de génération en génération : la rédemption d’Israël ».
Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, 14 mai 1948.
L’immigration occupe une place centrale dans le projet sioniste dès ses origines, dans la mesure où la constitution d’un foyer national juif en dehors des grands foyers de peuplement de la diaspora nécessitait de recourir au déplacement massif de population pour occuper la « terre sans peuple » appelée à devenir Israël. L’immigration allait jouer dans les années post-1948, puis plus récemment, un rôle déterminant pour garantir le poids démographique et politique d’Israël dans le Moyen-Orient. Mais plus qu’une dimension importante de la donne géo-politique, l’immigration, qualifiée d’aliya, nourrit l’idélogie sioniste et, comme le rappelle William Berthomière, détermine les relations entre Israël et la diaspora. Si la perspective d’une « montée » des Juifs de la diaspora est une perspective extrêmement hypothétique et en définitive fort peu envisagée par les différents gouvernements d’Israël, l’émergence d’une immigration non juive vient compliquer encore le kaléidoscope israélien. Ce faisant, elle contribue sans doute à la transformation d’Israël en un véritable État non théocratique.
Cardinale pour les uns, obsolète pour les autres, la relation entre sionisme et immigration reste bien difficile à définir. Elle représente l’incarnation d’une valeur, celle de l’unité organique entre un peuple et sa terre ancestrale. De tout temps et de tous les lieux de la galout, le vœu inlassablement répété de « l’an prochain à Jérusalem » a souligné le lien indéfectible qui existe entre sionisme et immigration. Avec l’évènement que constitue le 14 mai 1948, elle est aussi perçue comme une rupture. Le lien entre sionisme et immigration est pensé – pour une partie de la diaspora dès la création de l’État et rétrospectivement pour d’autres – comme un vœu pieux qui n’a plus de véritable vocation car le sionisme a rempli sa tâche en offrant au peuple juif sa renaissance nationale. Après plus d’un siècle de sionisme politique, le débat demeure néanmoins ouvert. D’autant plus que le questionnement sur la production de l’antisémitisme et la place du judaïsme – débat d’idées qui a fédéré la pensée sioniste – sont toujours des éléments prégnants de la polémique auquels est venu s’ajouter la question du conflit avec les Palestiniens, qui n’a fait que gagner en intensité depuis ses origines dans les années vingt.
Avraham Burg, dans l’article qui a inspiré le questionnement de ce numéro, livre ainsi toute son inquiétude sur une période qu’il pressent comme la fin de « l’aventure sioniste » dont il ne subsistera qu’« un État juif méconnaissable et haïssable ». Ainsi, à travers ce texte transparaît le dilemme qu’offre cette « tectonique » du sionisme où jouent côte à côte une pluralité de modes de relations au foyer national en diaspora et au sein même d’Israël. Prétendre embrasser cette question dans sa totalité sans risquer de tomber dans l’excès est chose impossible, comme a pu le montrer la vague de réactions qu’a suscitée la parution du texte d’Avraham Burg, même si la question est foncièrement celle-ci : comment penser ce mouvement national aujourd’hui alors qu’il s’est construit sur une utopie politique contradictoire, lorsque le discours national formulait le souhait de devenir une « lumière des nations » sans rejeter l’idée d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Il ne s’agit donc pas de mesurer, au filtre de l’état des relations entre sionisme et immigration, la pérennité de cette idéologie nationale mais bien plus de l’observer à travers ce miroir qu’offre plus d’un siècle d’
aliya
[1].
•L’aliya ou le support de l’idéologie sioniste
Impulsée par l’activité diplomatique d’un homme, Théodore Herzl, qui a donné à la pensée sioniste toute sa dimension politique dès la fin du xixe siècle, l’immigration n’a cessé de s’accroître jusqu’à la création de l’État en 1948. Les premiers sionistes émigrant vers la Palestine sont poussés notamment par la multiplication des pogroms en Europe orientale et par le désir de rétablissement du « Pays d’Israël ». Les suivants y trouvent prioritairement un refuge face à la montée du fascisme en Europe. Puis, dès sa création, les immigrants juifs (olim) sont « montés » en Israël dans le cadre législatif qu’a offert la promulgation de la Loi du retour (1950) – qui autorise l’entrée du pays à tout Juif – et de la Loi sur la nationalité (1952), permettant l’acquisition de la nationalité israélienne à tout immigrant juif. Ainsi, alors que la première guerre israélo-arabe fait rage et que plus de 750 000 Palestiniens prennent la route de l’exil, ce sont plus de 650 000 olim, principalement des Juifs rescapés de la Shoah mais aussi originaires du Moyen-Orient, comme les Juifs d’Irak, qui ont trouvé refuge dans le jeune État et permis le doublement de sa population. Puis, avec la décolonisation, c’est depuis le Maghreb que des milliers de Juifs sont partis pour Israël. L’immigration marocaine des années 1950 et 1960 (270 000 personnes) a constitué la troisième plus importante aliya de l’histoire migratoire d’Israël et a permis à l’État d’approcher les trois millions d’habitants dont 2 435 000 Juifs. Au lendemain de ces deux grandes vagues migratoires, l’aliya s’est peu à peu tarie. La croissance démographique d’Israël a décru de moitié pour passer de 3 % par an pendant la décennie 1960 à 1,4 % par an à la fin des années 1980.
Par la suite, seuls deux évènements sont venus troubler l’histoire migratoire d’Israël après 1965. La guerre des Six jours, en faisant rejaillir la crainte d’un nouveau génocide, a créé un fort mouvement de solidarité au sein de la diaspora, concrétisé par un net sursaut de l’
aliya
[2] tandis que 200 000 Palestiniens supplémentaires prenaient les routes de l’exode. Cette période a d’ailleurs été la seule où les grands foyers de la diaspora ont véritablement participé à l’essor démographique d’Israël
[3]. Le second évènement migratoire a été l’ouverture, plus ou moins grande suivant l’état des relations américano-soviétiques, des frontières de l’URSS à l’émigration juive. Ainsi, entre 1965 et 1989, l’
aliya s’est élevée à plus de 400 000 personnes, majoritairement des Juifs soviétiques. Plus récemment, l’ouverture totale des frontières du bloc soviétique et l’effondrement du régime de Mengistu sont venus redonner à la courbe de l’
aliya le profil de ses premières années : les immigrants d’ex-URSS et d’Éthiopie comptant respectivement pour plus de 900 000 et 65 000 personnes dans la population israélienne d’aujourd’hui. Avec le retour en nombre des Juifs d’ex-URSS et d’Éthiopie, l’État d’Israël s’est retrouvé, de fait, inscrit à nouveau dans une temporalité du retour alors qu’il s’en était quelque peu distancé. L’accalmie migratoire des années 1970-1980, que seuls quelques sursauts d’immigration étaient venus perturber, avait amené à une redéfinition des rapports entre la diaspora et Israël et à une définition concomitante des contours du « nous, les Israéliens ». Ce passage d’une temporalité du retour à un temps de « l’entre soi » n’avait pas été exempt de répercussions sociales (
cf. tableau p. 35).
• Urgence et « angoisse des retrouvailles », les racines de la fracture sociale israélienne
La multiplication des conflits armés avec les pays voisins et la nécessité de sécuriser les espaces périphériques du pays ont poussé les Pères fondateurs de l’État sur la voie d’une stratégie territoriale qui a reposé sur la dispersion des nouveaux arrivants afin de mieux contrôler le territoire et de répondre à l’urgence de la situation géostratégique. Fondée sur l’idée, exprimée par Golda Meir, que « la frontière de l’État se trouve là où sont les Juifs », la création d’un ensemble d’établissements de populations au sein de l’espace rural israélien s’est faite en laissant de côté la dimension sociale que requérait alors l’installation de populations déracinées. La création, dans l’urgence, d’un tissu humain dans les espaces périphériques d’Israël (le Néguev au sud et la Galilée au nord) s’est trouvée génératrice d’une fracture socio-spatiale. Très rapidement, les difficultés rencontrées par les aménageurs d’État pour assurer l’essor économique des villes de développement ont eu pour effet de dessiner une ligne de fracture entre ces régions périphériques et le cœur du pays constitué par la région métropolitaine de Tel-Aviv. Peuplées dans leur très grande majorité par des Juifs orientaux (venus d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient), les populations des territoires périurbains et ruraux ont progressivement inscrit leur représentation des inégalités sociales dans une grille de lecture articulée autour de la ligne de fracture « séfarade-ashkénaze ». Le repli sur lui-même que connaît le pays à la fin des années soixante-dix avec l’affaiblissement de la dynamique migratoire n’a en rien permis de réduire cette fracture. À défaut d’une « fusion des exilés » par la rencontre des filles et fils d’Israël, cette période voit émerger une société multiculturelle où les problèmes communautaires ont pris une importance considérable démontrant qu’ils n’étaient pas que transitoires
[4]. L’année 1977 marque doublement cette temporalité puisqu’elle est l’occasion, lors des élections de mai, d’un vote de rejet exprimé par les séfarades envers l’
establishment ashkénaze et, avec l’accession au pouvoir de la droite nationaliste qui en découle, le moment d’une intensification de la politique de colonisation des territoires occupés depuis 1967. Avec cette arrivée au pouvoir du Likoud se mettent en place les premiers éléments de complexification des clivages sociaux d’Israël où s’entrecroisent les facteurs socio-économiques, politiques, communautaires et religieux.
Un tel processus a abouti à la production d’un sionisme de « l’entre- deux » structuré le long d’un axe néo-sionisme/post-sionisme, où le premier, comme l’a défini Uri Ram, « représente un mouvement de repli identitaire, nationaliste, raciste et anti-démocratique, qui cherche à élever des barrières autour de l’identité nationale israélienne (…) qui se nourrit de la violence du conflit israélo-arabe et du bas niveau d’intégration dans l’économie capitaliste » et où le second se présente tel « (…) un courant “libertaire” d’ouverture qui souhaite réduire les barrières de l’identité nationale et y intégrer “l’autre”
[5] ». C’est dans ce spectre social, aux bornes fortement prononcées, que se re-formule l’identité israélienne. Les vagues migratoires des années 1980 et surtout 1990 avec l’arrivée des Juifs éthiopiens et de près d’un million de Juifs d’ex-URSS se sont inscrites dans ce modèle de société et ont participé à l’affirmation de ce processus de complexification des rapports sociaux, notamment par l’importance croissante des partis dits ethniques comme le
Shas (parti séfarade orthodoxe) ou
Israel Be’Aliya (parti russe créé par Nathan Charansky).
L’identité nationale israélienne, qui va se trouver confrontée au processus de paix, se caractérise par un état de crise où le pays se trouve, d’un côté, propulsé dans une temporalité rythmée par le phénomène de globalisation, de l’autre, réinscrit dans la temporalité du rassemblement avec l’entrée de milliers de Juifs ex-soviétiques et éthiopiens. L’émergence d’un temps du monde (
cf. tableau p. 35), qui pour les néo-fondamentalistes symbolise « un Israël matérialiste et occidentalisé qui aurait trahi sa mission nationale
[6] », prend ainsi force en Israël sous différentes formes : le débat suscité par les Nouveaux historiens, celui sur le post-sionisme ou bien encore, au quotidien, celui suscité par la modification de l’
ethnoscape d’Israël. En effet, la spirale de violence qui s’élève au milieu des années 1990, suite à l’enlisement du processus d’Oslo, a eu pour conséquences d’affaiblir le capital économique palestinien par les fermetures répétées et de plus en plus prolongées des frontières d’Israël aux travailleurs palestiniens
[7] mais aussi d’obliger Israël à trouver à l’extérieur une main d’œuvre de remplacement. Avec les appels à main-d’œuvre étrangère et de par son fort potentiel économique en Méditerranée orientale, Israël s’est donc trouvé inscrit dans le système migratoire international et s’est découvert pays d’immigration avec le remplacement progressif de sa main-d’œuvre palestinienne par des travailleurs immigrés – réguliers et irréguliers – venus de dizaines de pays (environ 250 000).
À la fin des années 1990, Israël apparaît comme « tiraillé » entre ces deux pôles – post et néo-sionistes – et voit toute tentative de négociation sociale neutralisée par son incapacité à faire évoluer un processus de construction nationale « empêtré » dans un pseudo
statu quo entre société civile, religieuse et militaire, en fait très en faveur de cette dernière. Le projet sioniste, alors qu’il a rempli sa « mission » en ayant offert une terre d’accueil pour près de deux millions et demi de Juifs et en regroupant près de 40 % de la population juive mondiale, subit aujourd’hui la critique tant sur le plan interne qu’externe. En Israël, la question de l’ethnicisation des rapports sociaux se fait de plus en plus prégnante et confirme, comme l’avait souligné Vladimir Jankélévitch, l’inévitable angoisse des retrouvailles que comporte en lui le projet sioniste. L’émergence du débat sur la part « grandissante » des non-Juifs dans l’immigration d’ex-URSS ou sur le racisme que peut affronter la communauté éthiopienne est en cela révélatrice. Sur le plan international, la persistance d’une politique d’accroissement de la population juive au-delà de la ligne verte et les pertes humaines qu’elle entraîne, constituent également une source majeure de questionnements pour cette société. Cette dynamique est d’autant plus forte qu’émergent de nouvelles questions comme la création d’un
jus soli pour les quelques deux mille enfants de travailleurs étrangers qui n’ont pas de réelle existence légale
[8]. Ce débat, qui avive à sa manière la question démographique
[9], pousse vers de nouveaux horizons la définition des contours de l’israélité.
Echapper à ces questionnements est impossible, mais la société israélienne ne semble pas trouver les forces nécessaires pour l’entreprendre collectivement, ce qui explique vraisemblablement aujourd’hui la démarche d’Avraham Burg. L’ensemble des travaux qui s’intéressent à la société israélienne souligne le risque de scission que comporte cette incapacité à trouver dans un effort partagé le chemin de la paix (cf. tableau p. 35). Du côté israélien, le sionisme est de plus en plus fréquemment décrit comme un projet national qui failli à son devoir de production de cohésion nationale. Le risque est grand. La question de l’affaiblissement de l’aliya et du développement de l’émigration (yerida) ainsi que celle des clivages religieux et ethniques occupent le débat de société. Mais la société israélienne dispose encore des ressources pour éviter cet écueil. Les dernières élections ont montré que c’est bien plus le cercle vicieux que génère l’absence de paix qui affaiblit le projet sioniste. Les partis dits ethniques ont perdu de leur poids et ce resserrement autour des partis classiques démontre, si cela devait être encore prouvé, que la société israélienne est face à un conflit de classe où se déchirent riches et pauvres et que seule la paix pourra résoudre. •
[*]
Géographe, spécialiste des questions de migration.
[1]
Le terme d’
aliya aux fondements religieux signifiant « ascension, montée » est utilisé en Israël pour définir l’immigration juive. Le terme
yerida, « descente », est employé pour décrire l’émigration juive d’Israël. Dans cette terminologie, le mot
oleh (pl.
olim) désigne « celui qui monte », l’immigrant juif.
A contrario, celui qui émigre d’Israël est nommé
yored « celui qui descend ».
[2]
Parallèlement, la guerre des Six jours a entraîné à nouveau sur les routes de l’exode plus de 200 000 Palestiniens.
[3]
Entre 1965-1971, six fois plus d’
olim issus des grands établissements de la diaspora (Canada, États-Unis, France, Royaume- Uni, ont été enregistrés par rapport à la période 1961-1964 (30 550 contre 4 795). Au total, ces immigrants n’ont représenté que 6,5 % du flux global d’immigration juive enregistré entre 1948 et 1989.
[4]
Voir notamment les travaux de S. N. Eisenstadt.
[5]
Cf. U.
Ram, « Mémoire et identité : sociologie du débat des historiens en Israël »
in F.
Heymann et M.
Abitbol,
L’historiographie israélienne aujourd’hui, CNRS Éditions, 1998.
[6]
Uri Ram cité par U.
Ben-Eliezer, « L’armée, la société et la nation-en-armes »,
Les Cahiers de l’Orient n° 54, 1999.
[7]
Voir le rapport
The impact of closure and other mobility restrictions on Palestinian productive activities, United Nations, New York (Office of the United nations special co-ordinator), October 2002.
[8]
Voir l’article « Children of illegal workers ask court for rights »,
Ha’aretz, 6 janvier 2004.
[9]
Voir notamment W.
Berthomière, « Le « retour du nombre » : permanences et limites de la stratégie territoriale israélienne »,
Revue européenne des Migrations Internationales (numéro « Moyen-Orient : Mutations récentes d’un carrefour migratoire »), vol.19-3, 2003.