2004
Mouvements
Dossier : Peut-on parler normalement d’Israël ?
Editorial
« La révolution sioniste est morte » : tel était le titre d’un article paru dans Le Monde du 11 septembre 2003, publié auparavant dans le quotidien israélien Yediot Aharonot, et dont le premier paragraphe commençait ainsi : « Le sionisme est mort, et ses agresseurs sont installés dans les fauteuils du gouvernement à Jérusalem. Ils ne ratent pas une occasion pour faire disparaître tout ce qu’il y avait de beau dans la renaissance nationale. […] Oui, il est devenu probable que notre génération soit la dernière du sionisme. Après elle, il restera ici un État juif méconnaissable et haïssable. Qui de nous voudra en être le patriote ? »
Ce jugement sans appel sur le destin d’Israël n’a pas été prononcé par un militant de la cause antisioniste qui déverserait là, une fois de plus, sa détestation d’un État dont il ne supporterait pas même la simple idée de son existence. Non, il est teinté de nostalgie et d’amertume de la part d’un homme qui ose proclamer l’échec du projet national pour les Juifs, puisque la dimension morale inscrite en son cœur aurait été trahie par l’indifférence, le chauvinisme et la volonté de puissance du peuple et surtout de ses dirigeants corrompus. Cet homme qui exprime sa colère face à un tel gâchis, tout en appelant ses concitoyens à un réveil national, peut d’autant mieux être entendu qu’il a longtemps fait partie de cette classe dirigeante qu’il accuse désormais d’avoir totalement oublié la raison d’être du sionisme et abandonné les Israéliens à la désespérance. Député travailliste, ancien président de la Knesset (1999-2003) et ancien président de l’Agence juive, Avraham Burg dit ce qui était jusque-là inaudible par la grande majorité des Israéliens mais aussi par tous ceux qui, aux États-Unis ou en Europe, considèrent qu’Israël n’est pas tout à fait un État comme les autres et qu’il est d’abord la victime de la haine antisémite qu’il suscite fatalement et dont il doit impérativement se prémunir. Cette parole eut ainsi un énorme retentissement en Israël et au-delà.
Cette condamnation radicale, issue du sein même du système, peut être considérée comme emblématique de la fin de l’exception israélienne, comme l’annonce d’un retour progressif à la normalité politique, et ce à double titre. D’abord parce qu’en disant avec des mots simples à ses compatriotes qu’ils ne peuvent plus tout à la fois courir derrière leur rêve chimérique d’Eretz Israel, vouloir préserver l’identité juive de la nation et sauvegarder le caractère démocratique de l’État, Burg met au jour ce qui a constitué depuis le début de l’aventure sioniste son angle mort, et qui s’est traduit par un rapport schizophrénique des Israéliens à leur projet politique et par un décalage de plus en plus profond entre le mythe national et sa transcription dans la réalité. Non pas qu’il soit le premier à le faire, mais que cette parole provienne de l’intérieur de l’establishment politique constitue un pas décisif vers la reconnaissance par les Israéliens de l’existence de deux pôles identitaires entre lesquels ils n’ont jamais cessé d’osciller et devront bien finir par choisir : d’un côté une démocratie ouverte sur le monde, respectueuse de la diversité de ses composantes sociales et culturelles et intégrée à son environnement régional ; de l’autre un État fondé sur un nationalisme ethnico-religieux, « une villa dans la jungle » (selon les termes d’Ehud Barak) qui dresse autour d’elle des murs infranchissables, réels ou symboliques.
Discours emblématique d’une accession à la normalité encore, parce qu’il devrait être possible désormais de dire à peu près la même chose que Burg, de questionner le projet sioniste au regard de l’histoire et de sa traduction politique jusqu’à nos jours, d’affirmer l’impossibilité de réaliser un projet d’émancipation nationale au prix de la négation d’un autre peuple et de son oppression, et de le dire sans être soupçonné de souhaiter la destruction d’Israël ou de dissimuler son antisémitisme congénital derrière un anti-sionisme de façade. Au regard du fort ressentiment à l’égard d’une gauche française et européenne à la sensibilité pro-palestinienne suspecte, ressentiment qui s’exprime sans détour chez les « sionistes de gauche » ayant participé à ce dossier, nous n’en sommes pas encore là. Mais la discussion est engagée, et si les grilles de lecture sont encore très divergentes, une certaine morale politique reste le dénominateur commun qui laisse espérer qu’une solution de partage équitable pourra être trouvée avec les Palestiniens, et que l’esprit de Genève, quelles que soient les insuffisances de l’accord virtuel imaginé en octobre dernier, augure bien d’un retour à ce processus de normalisation et de libéralisation de la société israélienne qui avait atteint son climax à Oslo et auquel l’assassinat de Rabin avait brutalement mis fin.
Pour autant, l’espèce d’ambivalence qui caractérise le peuple israélien, partagé entre la peur et l’espoir, la paranoïa et le désir de normalité, ne cessera qu’à condition de dévoiler les mécanismes identitaires aux fondements d’une politique qui, bien avant l’arrivée au pouvoir de Sharon, en parallèle d’un processus de paix de bout en bout géré par la puissance occupante, a rendu impossible sur le terrain la constitution d’un État palestinien viable. Ce qui passe évidemment non par la diabolisation du sionisme comme légitime projet d’émancipation nationale (légitime, mais pas plus légitime que d’autres, et certainement plus difficile à actualiser dans son statut d’idéologie nationale), mais par la déconstruction d’un certain nombre de mythes et l’abandon de la mentalité coloniale qui lui est, paradoxalement mais inextricablement, attachée. Comprendre l’idéologie qui se trouve au fondement de la création de l’État d’Israël, mesurer sa pertinence ou son obsolescence au regard de l’évolution d’une société dont les valeurs et les modes de vie sont aujourd’hui très éloignés de ceux des pionniers du Yishouv, telle est l’ambition de ce dossier consacré au sionisme et à son avenir.
En réalité, ce projet national n’est pas fascinant parce qu’il serait atypique, en prolongement du destin exceptionnel de l’« être Juif », mais au contraire parce qu’il concentre toutes les dimensions de la modernité européenne, qu’il est une manifestation emblématique du processus de construction de la nation moderne, et qu’il se nourrit des multiples héritages de l’Europe contemporaine, qu’ils aient pour nom nationalisme, socialisme ou colonialisme. Pour ne prendre qu’un seul exemple, mais central dans le double récit national israélien et palestinien, on ne peut discuter pertinemment de l’injustice faite aux Palestiniens pour prix de la création d’Israël, sans se remettre dans l’atmosphère très maïakovskienne de « construction héroïque et joyeuse de l’homme nouveau
[1] » qui prévalait dans les mouvements de jeunesse sioniste-socialiste autour de 1948. Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si, à la fin des années 1940, les premiers Israéliens à critiquer le nettoyage ethnique
sui generis qui avait assuré l’homogénéisation relative du nouvel État (pratique il est vrai banale en Europe durant toute cette première moitié du siècle) n’étaient nullement des gauchistes mais quelques rares sionistes politiquement libéraux, pour qui l’extraordinaire opération de spoliation immobilière que fut la « consolidation » territoriale et foncière de l’exode palestinien par le Fonds national juif, était condamnable au nom du respect de la propriété privée. Étrangers à la gauche sioniste hégémonique, ils étaient aussi capables, par sensibilité philosophique et culturelle, de percer à jour les racines idéologiques du volontarisme et du constructivisme social de cette gauche sioniste : exproprier les masses arabes réactionnaires semblait alors dans l’ordre des choses puisqu’elles étaient conçues comme réactionnaires et que les sionistes allaient dans le sens de l’histoire. Exproprier leurs terres et leurs biens s’apparentait à une mesure « révolutionnaire » (de type collectivisation bolchevique). Culture politique et représentation du monde on ne peut plus européennes !
Israël est ainsi la seule colonie de peuplement du siècle à avoir réussi sa greffe, ultime trace ou butte témoin de l’Europe au Moyen-Orient, mais sans pouvoir réellement assumer ses origines dans la mesure où, en même temps, le sionisme fut historiquement une réponse à l’antisémitisme européen et où Israël est né du rejet des Juifs d’Europe et de la Shoah. Autre Terre promise, « Nouveau Monde » créé par la seule volonté de pionniers conquérants venus d’Europe, les États-Unis représentent un foyer de substitution érigé en modèle de référence par l’Israélien post-moderne de Tel- Aviv. Engagée dans une mondialisation qui lui permet de s’extraire de son environnement moyen-oriental avec lequel décidément elle ne veut rien avoir à faire, contrainte d’assumer sa dimension multiculturelle malgré son rêve d’unité originel, la société israélienne post-industrielle se rassemble derrière la seule institution capable encore d’incarner l’unité de la nation, Tsahal, cette armée populaire « la plus morale du monde » dont la tâche est désormais d’humilier et d’effacer du champ de vision un peuple tout entier à l’altérité absolue.
Ainsi, la société israélienne est peut-être engagée sur la voie du post-sionisme, mais elle continue à devoir assumer deux phénomènes consubstantiels du projet sioniste, une aporie d’une part, une contradiction d’autre part. L’aporie tient tout entière dans la formule révélatrice de Golda Meir, « les Palestiniens n’existent pas », au sens où il n’aurait jamais existé une nation palestinienne. On parle toujours de la reconnaissance de l’État d’Israël par le monde arabe. Mais qu’en est-il de la reconnaissance par l’Israélien de son double Palestinien, c’est-à-dire de la légitimité politique du nationalisme palestinien ? Oslo a, de ce point de vue, représenté une véritable révolution des mentalités que traduit bien l’adhésion persistante des Israéliens à la solution des deux États côte à côte, mais une solution qui semble davantage synonyme de séparation que de réconciliation. Quant au travail remarquable des « Nouveaux historiens » israéliens, qui a permis de remettre en cause l’un des mythes fondateurs du sionisme, quel effet réel a-t-il eu sur la perception de l’Autre, alors que le bouclage systématique des Territoires occupés dès la seconde moitié des années 1990 et le recours à une main d’œuvre immigrée d’Extrême-Orient ont progressivement rendu invisible le Palestinien déshumanisé et bientôt entièrement réductible à la figure du terroriste ? Lorsque Benny Morris, un des principaux promoteurs de la nouvelle histoire, qui a largement contribué à révéler la responsabilité directe des Israéliens dans le départ des Palestiniens des territoires conquis en 1948, déclenche récemment une polémique en déclarant en substance dans
Haaretz qu’Israël aurait dû à l’époque parachever le travail et transférer tous les Palestiniens de l’autre côté du Jourdain (une idée redevenue à la mode ces dernières années à en croire le nombre impressionnant d’autocollants au dos des voitures qui proclament simplement «
Transfer Yes »)
[2], on mesure à quel point un abîme s’est creusé entre les deux peuples depuis le déclenchement de la seconde Intifada et la politique de délégitimation/guerre totale menée contre les Palestiniens par Barak puis Sharon. Mais aussi à quel point le modèle de l’État ethnique au fondement du sionisme (l’« État des Juifs » de Herzl) conduit bien à cette logique de la séparation : avant que Sharon ne décide de la mettre en œuvre, c’est bien le Parti travailliste qui eut l’idée du mur comme solution définitive à la « question palestinienne ».
C’est là qu’on rejoint la contradiction inhérente au projet sioniste dans son rapport à la judéité. Si le sionisme est le projet de réunir au sein d’un même État l’ensemble des Juifs dispersés de par le monde, alors il constitue une promesse irréalisable, donc indéfiniment réitérée, qui suppose une relation des plus ambiguës avec les diasporas juives, notamment celles des grands pays occidentaux. Car Israël a besoin de leur soutien, donc de leur maintien en dehors du foyer national, tout en jouant avec l’identification sentimentale qu’il suscite chez ces « sionistes par procuration ». Les diasporas représentent alors un pôle déterminant au sein d’une configuration triangulaire où elles occupent une position-relais entre Israël et les opinions publiques occidentales.
C’est de l’Occident qu’Israël tire historiquement sa légitimité, et l’image projetée à l’extérieur est une des composantes essentielles de la politique israélienne. La « communication » gouvernementale tend ainsi à étendre la vision paranoïaque du monde, en présentant le monde juif à l’extérieur en proie à un antisémitisme renouvelé, dissimulé sous le masque de l’anti-sionisme. Cette stratégie de l’amalgame a su trouver des relais efficaces, en France et aux États-Unis notamment, où les institutions censées représenter les communautés juives ont alimenté l’inquiétude compréhensible d’une majorité de leurs membres tout en confortant l’idée d’une adhésion des Juifs de la diaspora à la politique israélienne. Dans ce contexte, les prises de position de certains intellectuels médiatiques et de responsables politiques surjouant la vigilance contre l’antisémitisme ont contrarié l’émergence d’une expression juive critique à l’égard de la politique israélienne et achevé de détruire toute possibilité de position nuancée.
Pour notre part, non seulement nous ne céderons pas au chantage auquel certains cherchent à soumettre le débat français sur ces questions, mais nous continuerons à consacrer une place très certainement disproportionnée – au regard d’une justice abstraite – au conflit israélo-palestinien. Nous sommes convaincus qu’Israël devrait être un État comme les autres, ce qui signifie essentiellement deux choses : que les Israéliens devraient eux-mêmes s’en convaincre, faire le bilan sincère et réaliste de leur hybris coloniale, commencer à respecter le droit international et cesser de prétendre qu’ils sont au-dessus de toute critique parce que le monde entier – éternellement et métaphysiquement judéophobe – serait obsédé par la destruction d’Israël ; que le monde arabo-musulman, sans pour autant abandonner les Palestiniens à leur sort, devrait lui aussi accepter cette souhaitable et légitime normalité d’Israël et cesser de promouvoir une culture de récrimination haineuse et stérile en projetant ses fantasmes d’impuissance sur l’État juif ou en attribuant la somme de ses échecs retentissants à un éternel complot américano-sioniste. Bien entendu, aucun État n’est exactement comme les autres, et tout phénomène historique concret, sionisme inclus, est exceptionnel dans son genre. Ce dossier est précisément consacré à explorer les dimensions de cette exceptionnalité. Mais nous ne croyons pas plus à l’exceptionnalité morale positive ou négative d’Israël que nous ne nourrissons d’idées romantiques ou messianiques sur les vertus du nationalisme palestinien, qui a peut-être tous les défauts qu’on lui prête sans que cela ôte quoi que ce soit à la légitimité de ses revendications fondamentales. Nous ne sommes pas morbidement obsédés par le sort et les agissements héroïques ou pervers, au choix, des populations juives ou arabes installées entre la Méditerranée et le Jourdain. Mais nous récusons d’avance la fausse naïveté et l’indignation factice des demi-habiles qui nous reprocheront un intérêt excessif et suspect pour ce petit coin du monde – alors qu’il y a, disent-ils, tant d’autres injustices sur la planète, des plus sanglantes et des bien plus scandaleuses. Car il est une chose que ces demi-habiles savent aussi bien que nous : pour des raisons historiques et symboliques évidentes, le fait est que la crédibilité d’un ordre mondial plus juste est fortement liée au destin politique et diplomatique de ce « petit coin du monde » où se nouent dans une étreinte pathétique les contradictions de l’Occident et celles, non moins féroces, de l’Orient. •
Dossier coordonné par Hugues Jallon, Anne Le Strat, Ilana Löwy, Philippe marlière, Dimitri Nicolaïdis, Anne–Sophie Perriaux, Bernard Ravenel, Marc Saint-Upéry, Patrick Simon, Gilbert Wasserman et Sylvia Zappi
[1]
S.
Friedländer,
Quand vient le souvenir, Seuil, 1978.
[2]
Voir les entretiens de Benny Morris dans
Haaretz (« Survival of the fittest », 8 janvier 2004) ; dans
Atlantic Monthly (« The lonely historian », 25 mars 2004) ; sa controverse avec l’historien Ilan Pappe
in « Politics by other means »,
The New Republic, 17 mars 2004 et la réponse de l’historien incriminé,
in Electronic Intifada, 30 mars 2004.