Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4326-X
242 pages

p. 56 à 58
doi: en cours

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Dossier : Peut-on parler normalement d'Israël ?

no33-34 2004/3-4

2004 Mouvements Dossier : Peut-on parler normalement d’Israël ?

Être sioniste de gauche : témoignage d’un « nouvel Israélien »

Dror Sullaper  [*]
Depuis que le Parti travailliste et ses alliés de gauche sont devenus minoritaires dans la société israélienne, depuis que la gauche européenne a pris fait et cause, souvent sans nuances, pour la cause palestinienne, la situation des « sionistes de gauche » est des plus délicates. L’évolution récente du conflit moyen-oriental ainsi que le débat incroyablement passionné qu’elle suscite sur le vieux continent, et tout particulièrement en France, ont rendu plus difficile encore la posture de ceux qui se retrouvent tiraillés entre deux exigences. D’un coté ils s’évertuent à rappeler aux Israéliens et aux amis d’Israël – les premiers traumatisés par les ravages du terrorisme, les seconds choqués par la résurgence de l’antisémitisme – à quel point l’occupation des territoires de Gaza et de Cisjordanie constitue à la fois une absurdité politique et une faute éthique. De l’autre ils se voient contraints de lutter contre la tentation de la délégitimation, voire de la démonisation, de l’État d’Israël en vogue dans certains milieux « progressistes » européens. Position certes difficile, mais unique en ce qu’elle permet à ceux qui l’occupent de maintenir de part et d’autre ouverte la voie du dialogue. C’est dans cet esprit que les lignes qui suivent ont été écrites, leur principal objectif étant de montrer, à travers l’exemple d’un parcours personnel illustrant une ébauche de réflexion, ce que peut aujourd’hui signifier être sioniste et engagé à gauche.
Les raisons qui nous ont amenés, il y a de cela plus de sept ans, à quitter la France pour Israël n’étaient en rien liées à l’antisémitisme, qui était alors loin d’avoir pris l’ampleur qui est hélas aujourd’hui la sienne. Il ne s’agissait pas non plus de parachever une démarche religieuse, et aucun mysticisme ne nous incitait à rejoindre la « Terre promise ». Nous constations simplement que notre démarche de recherche et d’affirmation identitaire, que nous partagions avec de nombreux Juifs de notre génération, soucieux comme nous de donner sens et contenu à leur judaïté, occupait une place centrale dans notre implication sociale et militante, laquelle se réalisait presque exclusivement dans des organisations liées à la communauté juive. Agir autrement, militer, comme nos opinions auraient pu nous amener à le faire, dans des syndicats étudiants, des partis de gauche ou des associations à vocation sociale « globale » aurait probablement été plus en accord avec bon nombre de nos aspirations, mais aurait eu pour conséquence un renoncement identitaire que nous n’étions pas disposés à assumer. Nous avions alors le sentiment de devoir choisir entre deux options sur lesquelles nous ne portions aucun jugement de valeur mais qui nous convenaient aussi peu l’une que l’autre : le repli communautaire d’un côté, la déperdition culturelle par assimilation à la société française de l’autre. Nous aurions sans doute pu trouver un compromis et envisager avec davantage d’optimisme l’éventualité d’une posture intermédiaire si nous n’avions pas ressenti aussi fortement le besoin d’implication sociale, de militantisme politique. L’option israélienne nous est alors apparue comme l’unique solution satisfaisante de ce dilemme, tant il est vrai qu’être un citoyen israélien actif ne signifie pas s’inquiéter de la pérennité de telle ou telle communauté, ni même de celle du peuple juif, garantie par l’existence de l’État dont c’est justement la raison d’être, mais se préoccuper de questions universelles en ce qu’elles concernent chaque société humaine. Répartition juste des ressources, protection de l’environnement ou lutte pour le respect des droits de l’homme sont des causes universelles qui, dans chaque contexte culturel, prennent des couleurs, des aspects, des tons particuliers. Se trouvent ainsi conciliés particularisme culturel et universalisme normatif, verticalité de la transmission et horizontalité de l’expérience citoyenne. L’anecdote qui suit illustre parfaitement notre propos. Nous avons récemment participé, sur le campus de l’université de Jérusalem, à une manifestation étudiante organisée pour protester contre l’emploi par l’administration universitaire de personnels recrutés via des sociétés de travail temporaire, et qui de ce fait ne bénéficient pas des mêmes droits que les autres salariés. Entre deux slogans, les manifestants se sont mis à entonner un chant traditionnel de la fête de Pessah, la pâque juive qui célèbre la fin de l’esclavage des Hébreux et leur sortie d’Égypte : « nous étions des esclaves, nous sommes des hommes libres », disait le refrain. L’expression de valeurs universelles, en l’occurrence le refus de l’exploitation, trouvait là un mode d’énonciation d’autant plus éloquent qu’il s’ancrait dans une culture spécifique.
 
• Un nouveau mode d’accès aux problématiques universelles
 
 
C’est donc par la possibilité qu’il donne au peuple juif de vivre en tant que tel que l’État d’Israël lui permet d’avoir à nouveau accès aux problématiques universelles. Le sionisme trouve là une actualité qui va au-delà de la nécessité du maintien d’un État-refuge et qui rappelle à quel point il peut faire siennes les exigences de l’humanisme contemporain. Ce dernier point gagne encore en évidence si l’on adopte un point de vue externe. La pérennité culturelle du peuple juif ne concerne en effet pas les seuls membres de ce peuple ; à l’heure d’une mondialisation souvent culturellement uniformisante, elle devrait pouvoir bénéficier du soutien de ceux qui ont à cœur le maintien d’une humanité plurielle, riche de ses différences.
De ce qui précède, on pourra aisément comprendre que maintenir vivante la légitimité du sionisme tout en se revendiquant de gauche implique une certaine vision de ce qu’est une nation, de ce qu’est un État. Ce dernier ne peut, dans cet esprit, être considéré comme une fin en soi ; c’est un moyen, un instrument au service de l’homme et de la civilisation particulière dans laquelle il s’inscrit. Aucune sacralisation de la structure étatique et de ses attributs ne saurait être tolérée. De même, la nation se doit selon nous d’être conçue comme un ensemble humain dynamique et ouvert. Il s’en suit que l’État-nation dont s’est doté le peuple juif ne peut, aux yeux des sionistes attachés aux valeurs démocratiques, qu’accorder à tous ses citoyens, indépendamment de leur affiliation religieuse, ethnique ou culturelle, une stricte égalité de droits, tant formelle que réelle. Outre le combat pour la fin de l’occupation et la lutte, hélas trop souvent négligée, contre le tournant ultra-libéral pris par les derniers gouvernements en matière de politique économique, le grand défi que la gauche israélienne doit relever est le renforcement du caractère démocratique de l’État du peuple juif, un renforcement qui permettra à ses citoyens non juifs de pleinement considérer cet État comme le leur. Cette tâche sera facilitée lorsque la naissance d’un État palestinien aux côtés d’Israël favorisera une pacification des relations entre l’État juif et ses voisins tout en donnant au peuple palestinien la possibilité d’exprimer ses revendications nationales.
Reste que les critiques adressées à la politique israélienne se doivent, si elles veulent préserver leurs chances d’être entendues par les Israéliens, de prendre en considération le fait que l’État d’Israël est confronté, comme hélas de plus en plus d’États démocratiques, à une forme de barbarie pour qui la libération du peuple palestinien n’est qu’un prétexte, qu’une étape. Il se trouve que nous avons nous-mêmes vécu dans notre chair les effets de cette barbarie, ayant été grièvement blessés par l’explosion de la bombe qui ravagea, il y a de cela une vingtaine de mois, la cafétéria de l’université de Jérusalem, causant la mort de neuf personnes dont celle de l’ami assis à nos côtés, David Gritz, un étudiant français âgé de vingt-quatre ans. Ce drame ne nous a pas fait renier nos convictions, et notre vision du sionisme, que nous avons tenté plus haut d’expliciter, nous incite toujours autant à considérer l’occupation des territoires conquis en 1967 comme un poids inutile, une erreur tant politique que morale. Cependant, il donne peut-être plus de légitimité à l’appel que nous adressons à ceux qui, d’Europe, ont pris fait et cause pour le peuple palestinien : leurs critiques n’auront que plus d’écho parmi les Israéliens disposés au compromis, et seront donc plus susceptibles de faire évoluer la situation dans le sens souhaité, si elles admettent le bien-fondé de l’idée sioniste et si elles considèrent l’atrocité terroriste pour ce qu’elle est. •
 
NOTES
 
[*]Membre de l’ex-Parti Meretz aujourd’hui Yachad. Il prépare un Master de sciences politiques à l’université de Jérusalem.
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