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Mouvements

2004/3-4 (no33-34)

  • Pages : 242
  • ISBN : 2-7071-4326-X
  • DOI : 10.3917/mouv.033.0076
  • Éditeur : La Découverte


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Le sentiment national palestinien est lui aussi un phénomène historique relativement récent qui d’une certaine manière s’est construit parallèlement au sionisme jusqu’à devenir une réalité incontournable. Nous avons retracé ce cheminement avec Camille Mansour, juriste, un des intellectuels palestiniens les plus célèbres mais aussi un acteur important de cette histoire, notamment dans la négociation des Accords d’Oslo.

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Mouvements : Dans le rapport du mouvement national palestinien au sionisme, on peut voir deux dimensions. La première est la question de la reconnaissance d’Israël, autant d’un point de vue historique que contemporain. La deuxième dimension, c’est la construction politique du nationalisme palestinien en miroir du sionisme, du nationalisme israélien. Dans quelle mesure pensez-vous que, non seulement historiquement mais aussi conceptuellement, le mouvement national palestinien s’est construit jusqu’à aujourd’hui en réaction au nationalisme israélien et à l’État d’Israël ? Peut-on considérer que c’est finalement le nationalisme palestinien qui a le mieux pris en compte la réalité et la nature du sionisme, avant même une bonne partie du nationalisme arabe ?

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Camille Mansour : Le sionisme est un mouvement historiquement construit. Le fait de dire que les Juifs du monde – ou le peuple juif – ont le droit de se constituer en État sur les terres de Palestine, s’est historiquement construit. Le sionisme, né en Europe orientale au xixe siècle, résulte de la combinaison de trois facteurs. D’abord, la mémoire juive, qui est l’un des éléments les plus permanents – quelle que soit sa dimension polysémique et la diversité culturelle du peuplement juif à travers l’histoire. Sur cette mémoire se sont greffés deux éléments purement historiques. Le premier est la montée du nationalisme en Europe de l’Est qui a fait que se développe, par réaction, l’idée que les Juifs pourraient à leur tour constituer une nation, comme les autres – idée très minoritaire chez les Juifs d’Europe occidentale. Il faut dire que le fait de vivre en ghettos, en Europe orientale, constituait une spécificité sociale pour les communautés juives. Dès lors, il ne s’agissait plus seulement de rites religieux ou de mémoire, mais de configuration sociale qui permettait à certains d’exprimer leur identité en termes de nationalisme.

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Il restait cependant à déterminer où et comment cette nation pourrait se constituer. Et c’est là qu’apparaît le troisième facteur déterminant : l’impérialisme. La Nation juive ne pouvait pas se constituer en Europe orientale, car les États en train de naître ne l’auraient pas permis ; il fallait le faire ailleurs. La poussée impérialiste du xixe siècle a permis de penser qu’il était possible de réaliser ce projet ailleurs. Il n’était alors pas seulement question de la Palestine ; il y avait d’autres idées, comme l’Argentine ou l’Ouganda, par exemple.

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Maintenant, qu’est-ce que le sionisme pour les Palestiniens ? Ce sont des personnes qui viennent de l’extérieur pour conquérir leurs terres. On sait que la Palestine, au moins depuis le xvie siècle, accueillait dans certaines villes comme Jérusalem des pèlerins juifs et chrétiens désireux de mourir en Terre sainte. Il n’y avait alors aucun problème, dans la mesure où il n’y avait aucun projet politique sous-jacent. À partir du moment où il y a eu le projet politique d’un État dominant un territoire donné, le refus s’est manifesté.

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Qu’en est-il du nationalisme palestinien ? Je ne suis pas historien et je n’ai pas fait de recherches à ce sujet, mais si l’on considère la division administrative ottomane, il y a un bloc central de la Palestine (le « sanjak de Jérusalem ») qui constituait une unité administrative, directement gérée par les Ottomans, de plus près que les autres en raison de l’importance de la Ville Sainte. Ce territoire couvrait la Palestine centrale, mais pas la Galilée, qui dépendait administrativement de Beyrouth. De la même manière, le découpage politique au cours des mandats français et britannique a été totalement arbitraire, et ne suivait pas le découpage administratif des Ottomans. Plusieurs historiens disent qu’il existait une identité palestinienne dans cette région au xixe siècle. Je ne peux ni confirmer ni infirmer, mais ce que je sais en revanche, c’est qu’à la fin du xixe et au début du xxe siècle, au moment de la chute de l’Empire ottoman, les Palestiniens, comme les Syriens et comme tous ceux qui vivaient dans ces zones que l’on appelait les « provinces arabes de l’Empire ottoman », voulaient un État arabe unitaire. On peut affirmer cela sans se tromper. Il n’y avait peut-être pas alors de nationalisme palestinien en tant que tel.

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Je voudrais aussi relativiser cette idée selon laquelle le nationalisme palestinien s’est construit comme miroir du sionisme. Prenons comme point de comparaison la Syrie de 1936, à l’époque du mandat français lorsque le Front populaire est arrivé au pouvoir. Les nationalistes syriens comme les nationalistes arabes au Liban considéraient qu’il fallait réunir le Liban et la Syrie. Les Sunnites, les musulmans du Liban, pour parler en termes communautaires, voulaient cette union avec la Syrie, contrairement aux Maronites qui étaient encore favorables à la protection de la France. Ils ne pouvaient pas demander le rattachement de la Palestine, qui était anglaise. Mais les nationalistes syriens se trouvaient face à un dilemme. La priorité devait-elle être l’unité syro-libanaise ou l’indépendance de la Syrie dans ses frontières héritées du mandat français ? Eh bien, comme nous le savons, les Syriens ont choisi leur indépendance, et non la grande Syrie avec l’union syro-libanaise. Ils ont dit qu’ils réaliseraient cette union plus tard. Ce que je veux dire, c’est qu’il est normal que, lorsqu’une puissance extérieure délimite un territoire politique, ceux qui vivent au sein de cette entité finissent par développer un nationalisme territorial.

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Il en va de même des Palestiniens. La gestion britannique de la Palestine était aussi spécifique, caractérisée par un système d’administration directe dirigé par un haut commissaire, sans gouvernement palestinien, contrairement à la Transjordanie ou à l’Irak. Pourquoi cette option ? Précisément à cause du projet sioniste. Il y a eu des débats au début, notamment autour du Conseil représentatif auprès du haut commissaire. Ce que proposaient les Britanniques a été refusé par les Palestiniens, car si l’on additionnait les représentants des autorités juives aux Britanniques dans ce Conseil, ils auraient constitué une majorité. Les Arabes étaient ainsi déjà considérés comme une minorité alors qu’ils constituaient de fait une large majorité, de dix Arabes pour un Juif. D’ailleurs, si l’on prend le texte du mandat, non seulement la Grande-Bretagne s’engage à encourager la constitution du foyer national juif, c’est-à-dire l’immigration, mais elle favorise aussi le transfert de terres domaniales, les terres d’État, au Yishouv. Ainsi, le nationalisme palestinien se construit simultanément contre les Britanniques et contre le projet sioniste. Et l’un des problèmes qui a beaucoup divisé les Palestiniens était de déterminer si la priorité devait être donnée à la lutte contre les Britanniques ou à la lutte contre le sionisme.

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Ainsi, je pense qu’il n’est pas correct de dire que le nationalisme palestinien est le miroir du nationalisme juif. C’est un nationalisme en construction à l’époque du mandat britannique, et qui ne se sent pas étranger au nationalisme arabe en construction dans les autres pays. Il y a un sentiment arabiste, mais il n’y a pas de contradiction entre ce sentiment et le nationalisme proprement palestinien.

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M. : Autour de la Première Guerre mondiale, vous disiez tout à l’heure que ce qui paraissait prioritaire était la constitution d’un État unitaire arabe et que le mandat britannique a transformé les choses. Mais on pourrait imaginer la persistance d’un nationalisme arabe unitaire, la construction d’une entité transjordanienne ou d’un État qui couvrirait l’ensemble des territoires occupés par les Britanniques. Quels ont été les différents projets ?

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C. M. : Il y a eu un débat. Le projet transjordanien était une question marginale pour les Palestiniens – mais non pour l’émir Abdallah. Celui-ci ayant vu que la Première Guerre mondiale avait provoqué un renversement complet de la configuration stratégique au Moyen-Orient, lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, il a proposé aux Britanniques de profiter de la faiblesse des Français pour reformer un royaume arabe, en se disant prêt à accorder une autonomie aux Chrétiens du Liban et une autonomie aux Juifs de Palestine. Mais les Palestiniens ne partageaient pas du tout ce raisonnement. Ils étaient sur une position ferme de refus, ils voulaient mettre un point d’arrêt à l’immigration et n’acceptaient pas qu’on morcelle leur territoire. La conquête des terres était alors récente, dans la mesure où la véritable immigration a commencé dans les années 1920 et s’est accrue dans les années 1930, en provenance d’Allemagne notamment. La révolte de 1936 contre les Britanniques y trouvait sa principale motivation – et a obligé ces derniers à faire des concessions.

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En fin de compte, il serait plus juste de parler de patriotisme palestinien, dans le cadre d’un nationalisme arabe. Ce dernier relève d’une idéologie, d’une aspiration, alors que le patriotisme est davantage de l’ordre des préoccupations quotidiennes : il faut se libérer, arrêter l’immigration et l’expropriation des terres. Il n’y a pas contradiction entre les deux et ils peuvent coexister, mais il y a des priorités différentes. En tout cas, dans les années 1940, avant le partage, certains Palestiniens parlaient d’un État unitaire avec les Juifs.

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M. : De la même façon, il y a dans le sionisme une tendance assez importante appelant à la création d’un État binational, au moins jusqu’à la guerre.

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C. M. : Oui. Pourtant, les Palestiniens ont beau user généralement d’une rhétorique maximaliste, après 1939 avec la répression de leur révolte, ils sont sur la défensive, en situation d’échec.

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Un tiers des habitants de la Palestine sont alors des Juifs, majoritairement immigrés (il existe des Palestiniens juifs arabophones mais qui vont être progressivement absorbés dans le projet sioniste à mesure qu’ils perdent leur poids démographique). Le Yishouv ne constitue pas une communauté naturelle, mais plutôt un système volontariste, avec organisations et partis politiques – ce qu’une société traditionnelle ne propose pas. Une société traditionnelle vit et évolue avec ses équilibres et ses contradictions, entre villes et villages, propriétaires terriens et paysans, etc. Du côté des Juifs, dès que des familles arrivent, le mouvement sioniste les prend en charge : on les place dans des kibboutzim, les enfants dans les écoles, ils retrouvent les partis politiques et les luttes électorales hérités de l’Europe… Il y a une structuration volontariste de la société. Ils vont s’armer et suivre un entraînement militaire, avec l’aide des Britanniques, dès 1937. Le Yishouv pèse ainsi plus lourd que la société palestinienne, pourtant deux fois plus nombreuse en 1947.

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Les Palestiniens, quelle que soit leur rhétorique, sont en train de perdre dans les années 1940. C’est pourquoi ils considèrent comme normales les interventions des armées arabes en 1948. Les armées arabes n’ont quasiment pénétré que dans les territoires qui devaient devenir l’État arabe – et non dans les territoires qui allaient devenir l’État juif. Il ne s’agissait pas d’attaquer, mais de se défendre ! La reconquête n’a existé que dans la rhétorique, et pas du tout dans la réalité vécue. On a cherché un moyen de maintenir les gens sur place, de faire en sorte qu’ils n’aient pas à fuir, comme c’est arrivé en Galilée.

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M. : D’un certain point de vue, le nationalisme palestinien en constitution a été perdant des deux côtés…

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C. M. : Oui ! Il y a eu la défaite, la Nakba, qui marque aussi une rupture quant au sens à donner à la lutte, dans un contexte qui est celui de la montée du nationalisme arabe, avec la naissance du Baath dans les années 1940. Une proportion importante des Palestiniens est alors en exil. Au Liban, par exemple, ils ne vont pas s’enrôler dans des partis libanais, mais plutôt dans des partis qui se disent panarabes. Georges Habache, alors étudiant, crée un parti politique à l’université américaine de Beyrouth, le Mouvement nationaliste arabe. Surtout, ceux qui ne se seront pas très fortement politisés vont mettre tous leurs espoirs en Nasser, qui nationalise le Canal de Suez en 1956, fait l’union avec la Syrie en 1958, etc. Il y a une phrase lapidaire connue : « La libération de la Palestine passe par l’unité arabe » : l’unité arabe doit permettre la libération de la Palestine, et le retour des exilés.

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C’est un fait connu que l’organisation des camps de réfugiés reproduit celle des villages, que l’on se regroupe par famille, par village d’origine. Le système même des unions matrimoniales prolongeait l’endogamie traditionnelle qui avait cours en Palestine. Mais dans les camps, l’Office des réfugiés offre une structuration et organise la vie des Palestiniens autour de l’enregistrement, l’éducation, le rationnement alimentaire, les soins de santé… Il y a donc un phénomène d’urbanisation, qui casse le cadre tribal, un phénomène renforcé par le fait que certains, dès la fin des années 1950, se rendent dans les pays du Golfe pour y chercher du travail. Certains ont reçu dans les camps une instruction professionnelle, ce qui fait d’eux une main-d’œuvre privilégiée. Ces petits techniciens vont se politiser, et c’est de cette manière que se constitue le Fatah, autour de jeunes intellectuels et professionnels, déçus par l’échec de l’Union syro-égyptienne en 1961. N’étant pas issus de la haute bourgeoisie ou des familles dirigeantes traditionnelles, ils font un peu penser aux groupes qui émergent également en Égypte, en Syrie et en Irak et vont bientôt prendre le pouvoir pour la réforme sociale et contre les propriétaires terriens. En Syrie, ce seront des militaires qui ont utilisé l’enrôlement dans l’armée comme moyen de promotion à la fois socio-économique et politique.

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Ces gens-là vont appeler à reconstituer la personnalité palestinienne. Ce discours est encore très minoritaire, mais il va prendre de l’importance dans les années 1960. Le Fatah lance sa première opération en 1965 – avant la guerre de 1967. Contrairement au régime hachémite, qui a annexé la Cisjordanie où il a voulu « jordaniser » les Palestiniens et perçoit ce mouvement identitaire comme un danger pour ses intérêts, le régime nassérien, qui administre la bande de Gaza, comprend le problème. Pour pouvoir canaliser cette énergie palestinienne naissante, il faut créer une superstructure qui aura pour nom l’OLP, une pure invention de Nasser qui va s’appuyer sur des notables et va poser un sérieux dilemme au Fatah et à l’organisation de George Habache.

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Or le mouvement de la base, jusque-là marginalisé, va prendre le dessus à cause d’un moteur extraordinaire : la guerre de 1967, qui a décrédibilisé non seulement les États arabes, mais aussi L’OLP et sa direction. Le Fatah accepte donc d’intégrer l’OLP pour la conquérir, ce qui sera chose faite à partir de 1968. À partir de là, le programme politique de l’OLP se modifie. Le projet politique devient l’État démocratique, pour toute la Palestine, où Juifs, Chrétiens et Musulmans pourraient vivre ensemble.

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M. : Le fait juif n’était pas défini comme fait national.

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C. M. : Ah non ! Pas du tout ! Mais il y a reconnaissance d’un fait juif, du fait qu’il y a des Juifs désormais en Palestine. Si la stratégie est toujours la lutte armée – « ce qui a été pris par la force ne peut être repris que par la force » dit un adage constamment répété à l’époque –, le projet politique est de constituer un État unitaire avec les Juifs qui vivent en Palestine. L’idée que la libération de la Palestine signifierait l’expulsion des Juifs n’est plus de mise. Les dirigeants palestiniens le disent. Reprenez le fameux numéro des Temps Modernes de 1967, où figure l’interview de membres, non identifiés, du Fatah.

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En 1968-1969, il y a déjà cette idée d’État démocratique – même si elle n’est pas dépourvue d’ambiguïtés. La légitimité de la présence des Juifs comme communauté est reconnue. Le modèle était-il le modèle intercommunautaire libanais, avec trois communautés, juive, musulmane et chrétienne ? Je ne crois pas que la réflexion soit allée jusqu’à ce point, bien que le seul modèle qu’on pouvait spontanément concevoir, c’était le modèle libanais. L’affirmation fondamentale réside dans le fait d’accepter cette présence – qui était illégitime à l’origine, mais que l’on accepte à présent. Comme il faut lui donner une forme politique, on pense à un État unitaire où le pouvoir serait partagé.

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L’autre pas important, c’est en 1973, lorsque le FDLP de Nayef Hawatmeh commence à dire qu’il faut créer un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Nous étions jusque-là favorables à l’idée du partage vertical du pouvoir avec les Juifs présents en Palestine, mais à partir du moment où les Juifs de Palestine refusent ce partage, il faut alors accepter le partage horizontal. L’idée de partage vertical qu’implique le concept d’État démocratique constitue donc une étape importante dans l’évolution de la pensée politique palestinienne. C’est pour cela que je ne la minimise pas. S’il n’y avait pas eu ce pas, on n’aurait pas pu arriver à admettre une certaine légitimité à l’idée du partage territorial.

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M. : L’acceptation du partage horizontal est donc un renoncement.

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C. M. : C’est la reconnaissance du rapport de forces.

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M. : Cette reconnaissance ne datait donc pas de la fin des années 1980, mais déjà du début des années 1970, qu’on associe pourtant plus volontiers avec « le terrorisme international » et une stratégie de lutte radicale.

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C. M. : C’est pourtant très net de la part du FDLP en 1973, et dans les dix points du Conseil national palestinien de juin 1974 où il est dit : « l’OLP établira une autorité nationale dans toute parcelle libérée ». Une négociation globale devait alors s’engager sous l’égide de Kissinger, et les Palestiniens savaient bien alors qu’Israël était là pour rester. À la même époque, commencent au Maroc les relations secrètes entre l’OLP et les Américains. Et c’est grâce aux prises de position du CNP en 1974 que l’OLP gagne la bataille de la légitimité et est reconnue par la Ligue arabe en septembre 1974 à Rabat comme étant le représentant légitime du peuple palestinien. C’est donc l’OLP, et non la Jordanie, qui va négocier au nom de la population de Cisjordanie et de Gaza. Ce ne sont donc plus les Palestiniens qui ont un problème pour reconnaître de facto l’État d’Israël. Ce sont les Israéliens qui ont un problème pour accepter de reconnaître les Palestiniens comme peuple. Pour les Israéliens, reconnaître les Palestiniens revient à reconnaître que le projet sioniste n’a pas une légitimité totale et c’est pour cela qu’ils refusent de nous croire quand nous leur disons alors que nous sommes prêts à les reconnaître.

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M. : L’idée de la légitimité d’un État palestinien est un tabou chez les Israéliens qui ne commencera à se briser que dans les années 1990.

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C. M. : Bien sûr. Dans les dix points élaborés en 1974, il n’est pas écrit « État palestinien », mais « autorité nationale palestinienne sur toute parcelle libérée ». C’est évidemment une formule ambiguë, mais c’est comme ça qu’on avance ! Ensuite, ce projet national prend une forme juridique en novembre 1988 à Alger où l’OLP reconnaît le plan de partage de 1947.

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M. : Cette reconnaissance est explicite dans le texte ?

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C. M. : Oui, dans la mesure où est alors reconnue la résolution 242 de l’ONU qui date de 1967 et qui confirme les frontières d’Israël, réduisant ainsi les territoires de l’État palestinien à Gaza et la Cisjordanie. Alors que le plan de partage de 1947 donnait plus de territoires, le Fatah et Arafat acceptent la résolution 242. Mais pour les Américains, ce n’était pas suffisant, ils exigeaient l’acceptation explicite d’Israël et la renonciation explicite au terrorisme. Ce pas est franchi un mois plus tard à Genève, quelques semaines avant la fin du mandat de Reagan : l’OLP a dû renoncer au terrorisme pour que le dialogue américano-palestinien puisse commencer. La reconnaissance d’Israël n’était pas une reconnaissance de la légitimité historique, mais une reconnaissance de la légitimité acquise, suivant le droit international. C’est récemment, à l’automne 2003, dans le document dit de Genève que l’on trouve dans son préambule la reconnaissance du droit du peuple juif à un État. Personnellement, je refuse cette formulation, parce que cela donne une légitimité historique au projet sioniste. Même en Israël, le fait que l’État ait été défini dans une loi fondamentale de 1992 comme un État juif et démocratique pose des problèmes à certains qui considèrent qu’il y a alors contradiction entre la judaïté de l’État et sa nature démocratique. Il y a souvent des litiges, par exemple quand un Israélien palestinien veut acheter un appartement et qu’on le lui refuse au profit d’un Juif. C’est un débat constitutionnel à l’intérieur d’Israël, qui est très important, mais c’est leur problème : ce n’est pas aux Palestiniens de l’extérieur, désireux de signer un accord de paix, d’intervenir dans ce débat sur la nature de l’État d’Israël. Reconnaître le droit du peuple juif à un État revient aussi à une invitation faite à tous les Juifs du monde de considérer Israël comme leur État. Ce n’est pas aux Palestiniens de dire aux Juifs du monde qu’Israël est leur État !

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M. : Vous avez décrit le processus qui a conduit à la reconnaissance d’Israël par les Palestiniens à travers l’OLP, et jusqu’à aujourd’hui. Or, dans ce processus, vous n’évoquez pas le rôle des Palestiniens de l’intérieur qui ont eu un autre rapport à Israël et aux Israéliens que les exilés, les réfugiés qui combattaient de l’extérieur…

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C. M. : D’abord, il faut faire une distinction entre la Cisjordanie et Gaza. Gaza est plus proche des Palestiniens de l’extérieur, car la majorité des habitants y sont des réfugiés, pour qui le retour est le moteur de leur identité nationale. Au contraire, pour la majorité des Palestiniens de Cisjordanie, à part ceux qui sont dans les camps, l’identité nationale n’est pas constituée par l’idée de retour. Les Palestiniens réfugiés en Cisjordanie, originaires des villes et des villages où se trouve Israël aujourd’hui, ne représentent peut-être que 30 % de la population. Toutefois, le réalisme politique des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza a eu une grande influence sur l’OLP. La Déclaration du CNP à Alger en 1988 est évidemment indissociable de l’Intifada qui a éclaté quelques mois plus tôt. L’OLP voulait obtenir quelque chose en échange, pour être en mesure d’approuver la résolution 242, car celle-ci ne considérait les Palestiniens que comme des réfugiés. Mais les Américains disaient que cette approbation était le seul préalable possible. L’Intifada d’une part, le renoncement du roi Hussein à toute revendication sur la Cisjordanie d’autre part, ont fait que le prix politique à payer apparaissait maintenant bien moindre. Les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie voulaient un État, et le roi Hussein avait reconnu cette exigence, que tout le monde reconnaissait dans la communauté internationale, et c’est l’Intifada qui a fait progresser la reconnaissance de la légitimité de cette demande. Arafat a su alors faire preuve de souplesse politique d’autant que la Syrie l’avait également empêché d’approuver la résolution 242. L’Intifada a renforcé l’OLP qui ne l’avait pourtant même pas déclenché ! Elle a très bien su le canaliser, le récupérer.

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M. : À partir des Accords d’Oslo, du retour de certains exilés et des cadres de l’OLP, il y a eu tout à coup un contact direct entre les Palestiniens de l’intérieur et ceux de l’extérieur dont la perception des Israéliens pouvait être assez dissemblable. Comment s’est passée la confrontation des deux points de vue ?

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C. M. : C’est une question très compliquée. Parmi ceux qui rentrent, certains retournent chez eux et sont très vite pris dans la politique locale, d’autres, originaires de ce qui est désormais Israël, arrivent dans un pays inconnu. Mais les Palestiniens de l’extérieur traitent Israël quasiment d’égal à égal. Il faut dire que, dès les années 1970, les instances dirigeantes et la bureaucratie de l’OLP (quelques milliers de personnes) sont devenues pratiquement un État, au niveau diplomatique en tout cas. Ces Palestiniens ne souffrent pas du tout du complexe du dominé, de l’occupé – alors que le Palestinien de Gaza et de Cisjordanie est un homme qui se révolte contre l’occupation et contre le dominant. Le Palestinien qui revient de l’extérieur est prêt à traiter avec les Israéliens, à faire du business avec eux d’égal à égal… Ces différences compliquent les choses.

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Il y a en outre une confrontation économique : les Palestiniens de l’extérieur se sont beaucoup lancés dans le commerce, ils sont entrés dans les sphères économiques internationales, et ce sont eux qui vont s’emparer des marchés d’import/export – enfin, surtout d’import ! Cette disposition s’accompagne évidemment de phénomènes de corruption.

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M. : La violente répression menée depuis trois ans dans les Territoires occupés a encore modifié la perception du projet israélien, avec la perspective d’une reconquête du Grand Israël. Est-ce qu’aujourd’hui, le niveau de haine est tel que l’avenir d’une coopération devient quasiment impossible ? Ou peut-on espérer une évolution semblable à ce qui s’est passé entre Français et Allemands qui, après un siècle de carnages, se sont réconciliés en quelques années ?

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C. M. : Français et Allemands se sont réconciliés sur des bases politiques, c’est-à-dire la défaite du nazisme. Ce n’est pas comparable. Mais ce n’est pas la haine qui est à l’origine du conflit, elle est un produit du conflit ! Si le conflit est résolu à travers un traité de paix équilibré, le rapprochement se fera. Le territoire lui-même n’a aucune logique – pas plus à travers le tracé du mur que dans les lignes de cessez-le-feu ou dans toute frontière que l’on pourra établir. Il y aura donc des échanges, mais à condition qu’il y ait une solution politique globale, dont on connaît les contours. Maintenant, le problème est de savoir si l’on va y arriver – si le rapport de forces permet d’y arriver. Nous entrons là dans le système international : est-ce que l’Amérique va faire pression pour qu’on arrive à deux États ? À Taba, en décembre 2000/janvier 2001, contrairement à Genève, il y avait eu un début de reconnaissance de sa propre responsabilité de la part d’Israël – et même reconnaissance de principe du droit au retour. Est-ce qu’Américains et Israéliens seront prêts un jour à reprendre les négociations là où elles s’étaient arrêtées à Taba ? Alors tout sera possible… •

Pour citer cet article

Nicolaïdis Dimitri et al., « Le nationalisme palestinien en miroir du nationalisme israélien », Mouvements 3/ 2004 (no33-34), p. 76-84
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2004-3-page-76.htm.
DOI : 10.3917/mouv.033.0076


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