Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4326-X
242 pages

p. 93 à 97
doi: en cours

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Dossier : Peut-on parler normalement d'Israël ?

no33-34 2004/3-4

2004 Mouvements Dossier : Peut-on parler normalement d’Israël ?

Combattre la judéophobie relève aussi de la responsabilité des intellectuels arabes

Entretien avec Moncef Marzouki

Réalisé par Gilbert Wasserman
La judéophobie est aujourd’hui, nul ne peut le nier, une réalité forte dans le monde arabe. Le nombre de ceux qui se lèvent pour la combattre semble bien faible en regard de l’ampleur du phénomène dont les origines sont pour l’essentiel connectées au conflit du Proche-Orient. Nous en avons débattu avec Moncef Marzouki, ancien président de la Ligue des droits de l’homme en Tunisie et professeur en médecine.
Mouvements : Peut-on parler de l’existence d’un antisémitisme dans le monde arabe et si c’est le cas quelle en est l’origine ? Il semble en effet qu’avant l’irruption du conflit israélo-arabe, l’antisémitisme ou la judéophobie n’avaient pas les mêmes racines historiques qu’en Occident.
Moncef Marzouki : Le concept lui-même d’antisémitisme fait un peu bizarre dans la bouche d’un Arabe puisque nous nous considérons comme un peuple sémite. Mais plus largement, l’antisémitisme occidental a une longue histoire, des gens l’ont théorisé, il a laissé un vaste sillage culturel. Or, rien de tout cela n’existe dans le monde arabe, il n’a produit jusqu’à l’histoire récente aucune culture hostile aux Juifs, il n’y a évidemment jamais eu dans l’islam de peuple déicide, des Juifs sont considérés comme des prophètes. Il n’y a jamais eu de pogroms, alors qu’il en a existé contre les chrétiens comme en 1860 à Damas. C’est durant ce triste épisode de notre histoire que s’est illustré l’émir Abdelkader qui avait pris les chrétiens sous sa protection. Avant le milieu du xxe siècle, la seule bataille entre des Arabes et des Juifs date du début de l’islam quand Mahomet a chassé les Juifs de Médine mais il s’agissait en fait d’une bataille politique. D’autant que le prophète était déçu parce qu’il espérait être reconnu par les Juifs. Plus tard nous avons subi le même sort, lors de la reconquête catholique en Espagne, Musulmans et Juifs ont été chassés en même temps et les réfugiés juifs ont été correctement accueillis en Afrique du Nord. Je ne dis pas que c’était toujours sans nuages mais cela ne dépassait pas l’antipathie que les Arabes pouvaient aussi avoir les uns pour les autres.
M. : On ne peut être trop irénique toutefois, les Juifs ont tout de même été victimes de certaines discriminations tout particulièrement dans l’Empire ottoman, même si cela n’a jamais atteint le niveau de ce qui se passait dans l’Occident chrétien ?
M. M : Je ne défends ni ne minimise les errements qui ont été commis par des Arabes ou des musulmans contre les Juifs ou les chrétiens ou leurs propres concitoyens. La question n’est pas de savoir qui a persécuté l’autre avant, ou le plus longtemps en mesurant cette persécution à l’aune de l’horreur absolue qu’a été le nazisme. Ce genre d’approche sent trop la volonté d’accabler l’autre et de justifier les injustices qu’on lui fait subir. C’est le discours trop facile de l’extrême droite juive pour faire oublier le cauchemar enduré par les Palestiniens. La question la plus pertinente est de se demander ce qu’il faut faire pour sortir du cycle des persécutions croisées ou alternées. Comment sortir les peuples de leurs mythologies dans lesquelles ils se sont enfermés à double tour pour saisir l’humanité et les droits de l’autre ? Comment arrêter cette oscillation pendulaire qu’on voit très bien chez les Israéliens, où de peuple maltraité on devient un peuple maltraitant, lançant chez l’autre le processus qui fera des maltraités d’aujourd’hui les maltraitants de demain ?
Dans le même temps il faut bien trouver un terme adéquat pour décrire ce phénomène contemporain bien réel de rejet, d’agressivité voire de haine à l’égard des Juifs, je crois que le terme qui convient le mieux est celui de judéophobie. C’est un phénomène nouveau dont l’extension est strictement politique.
M. : Nouveau, pas tout à fait, car le conflit lié à l’apparition du sionisme a maintenant plus d’un siècle.
M. M. : C’est vrai et il faut souligner que les massacres anti-arabes commis comme à Deir Yassin au début de l’existence d’Israël ou contre les soldats égyptiens dans le Sinaï en 1967 (on a retrouvé des charniers) ont provoqué un traumatisme considérable ; mais la judéophobie telle qu’on la rencontre à présent s’est construite au fur et à mesure des différentes étapes de la politique israélienne.
M. : Comment se manifeste cette judéophobie dans la vie quotidienne ?
M. M. : Je viens de lire une étude réalisée pour une revue à laquelle je suis abonné, Akhbar Al Adab du mois de janvier 2004, sur l’image du Juif aujourd’hui dans l’imaginaire populaire en Égypte. Le Juif est perçu comme avare, âpre au gain, fourbe, doté de grandes oreilles et d’une voix nasillarde…
M. : Ça ressemble aux expositions sous le régime de Vichy.
M. M. : Le racisme est toujours le racisme, le bouc-émissaire est comme un porte-manteau qu’on charge de tout ce qu’on déteste. Mais encore une fois j’insiste sur le fait que la judéophobie est politique et qu’elle doit être traitée comme telle. Ne nous voilons pas la face, je fais partie des quelques intellectuels arabes qui tirent sans cesse la sonnette d’alarme en disant qu’on ne combat pas un racisme par un autre racisme. Ceux de ma génération étaient en lutte contre le colonialisme, l’impérialisme, hélas aujourd’hui on entend de plus en plus parler de lutte contre les Juifs et les chrétiens. L’influence des idées d’un Ben Laden est passée par-là.
M. : Les thèses révisionnistes de négation de la Shoah semblent également prendre de l’ampleur dans le monde arabe, l’accueil fait en Égypte par exemple à un homme comme Roger Garaudy en atteste.
M. M. : Au nom de l’antisionisme on a vu se développer deux approches inacceptables. Tout d’abord la reprise du fameux Protocole des sages de Sion. Tous les gens sérieux dans le monde arabe savent que c’est un faux fabriqué par la police tsariste mais cela continue tout de même de circuler. Par ailleurs certains auteurs arabes se sont faits les relais des thèses révisionnistes venues d’Europe. C’est ignominieux et totalement contre-productif dans le combat contre le sionisme. Tout d’abord les Arabes n’ont pas à relativiser un crime immonde perpétré par des Européens et dans lequel ils ne sont pour rien. Le révisionnisme est un discours européen de déculpabilisation de l’Europe. C’est un débat qui à la limite ne nous concerne pas. Même si on se place sur le plan religieux, le fait que le décompte arithmétique exact des morts ne soit pas vérifiable ne change rien à l’abomination d’une pratique génocidaire qui ne concernait d’ailleurs pas que les Juifs mais aussi les Tsiganes. En Islam on considère que tuer injustement un seul homme, c’est tuer toute l’humanité ; aider un seul homme, c’est aider toute l’humanité. De mon point de vue de musulman et d’Arabe, c’est toute l’humanité qui a subi la Shoah à Auschwitz, quel que soit le nombre ou la race des victimes. La seule approche pertinente est celle qui consiste à marquer notre compassion mais à refuser que ce soient les Arabes qui paient pour soulager la conscience des Européens.
M. : Comment construire des contre-feux efficaces, une contre-offensive face à cette judéophobie ? Il y a bien une responsabilité spécifique des intellectuels arabes.
M. M. : Je peux parler de mon expérience au sein de la Ligue des droits de l’homme en Tunisie. Dans nos textes, le rejet de la judéophobie est clair et total mais nous nous sommes rendus compte qu’au sein même de la Ligue il y avait des gens qui pouvaient en être porteurs. Nous nous étions intéressés au contenu des manuels scolaires car nous avons découvert, bien avant que les Américains ne s’en mêlent, que certains d’entre eux portaient sur les Juifs des appréciations inacceptables et nous avons exigé que le nettoyage soit fait.
M. : Ce n’est pourtant pas en Tunisie que ce problème se pose le plus gravement.
M. M. : Non, ce n’est rien à côté de l’Arabie Saoudite. C’est incontestablement une des responsabilités des intellectuels arabes et on ne les entend pas assez, que d’exiger que dès l’enseignement le nettoyage soit fait. Les autorités palestiniennes se tiennent d’ailleurs fermement à ce refus de l’amalgame entre l’anti-sionisme qui pour moi est totalement légitime et judéophobie. Je tiens d’ailleurs à récuser ce qui dans ce débat pourrait laisser penser qu’il y a un accusé et un accusateur. Je suis clair sur la condamnation de la judéophobie mais je ne voudrais pas qu’on passe à côté de ce qui s’écrit sur les Arabes sur Internet sur certains sites créés par des extrémistes juifs. Il existe des racismes croisés qui doivent tous être combattus avec la même vigueur.
M. : En tant qu’opposant tunisien, vous vivez actuellement en France où le débat est particulièrement vif. L’accusation porte ici clairement sur les jeunes d’origine maghrébine dans les banlieues et les cités populaires. Avez-vous pu mesurer la réalité des choses ?
M. M. : J’ai hélas pu la mesurer en participant à un certain nombre de manifestations pour la Palestine. J’ai été horrifié d’entendre des cris du type « mort aux Juifs ! » même s’ils n’étaient pas si nombreux que ça. C’est là que je me suis dit que, comme intellectuels arabes, nous étions peut-être les seuls que ces jeunes pouvaient encore écouter et que nous avions le devoir de leur parler. C’est à nous de le faire car d’autres seraient considérés comme de parti-pris.
M. : Il est tout de même nécessaire que les enseignants, quelle que soit leur origine, fassent leur travail sur ce sujet.
M. M. : Bien sûr mais on se trouve face à une véritable crispation. Ce qui se passe est très grave.
M. : Soit, mais y a t-il suffisamment d’intellectuels arabes déterminés pour le faire ?
M. M. : J’ai bien peur que non car il est très difficile d’affronter directement cette judéophobie politique épidermique. Chaque matin la politique de Sharon provoque un peu plus de haine. Nous sommes pris dans un cercle vicieux où d’un côté, pour l’opinion française en général, on tend à amalgamer musulmans, islamistes et terroristes, mais de l’autre, en retour, l’amalgame Juifs, sionisme, politique de Sharon fonctionne à plein et la voix de ceux qui disent comme nous que ce n’est pas la même chose n’est que faiblement entendue.
M. : Votre attitude vous crée-t-elle des problèmes avec certains de vos compatriotes ?
M. M. : Il m’est arrivé qu’on s’étonne de mon attitude à l’égard des Juifs et que l’on me dise que je fais un drôle de patriote. Dans ce cas j’argumente en montrant que la vraie attitude d’un patriote tunisien et arabe est celle que je propose.
M. : Si on vous suit, répondre à la judéophobie par la seule mise en exergue des valeurs républicaines est inefficace.
M. M. : Je le crains. Nous nous trouvons confrontés à une crispation identitaire renforcée par l’échec de l’intégration sur le plan social et la présence forte du racisme. Le port du foulard par de nombreuses jeunes filles en est une des manifestations significatives. Pour la plupart, elles ne sont pas contraintes, elles expriment cette crispation identitaire. J’ai dit en parlant d’Israël que ceux qui sont maltraités ont souvent tendance à devenir des maltraitants, je me demande si nous Arabes, ne risquons pas le même syndrome. J’ai l’impression que nous sommes partis dans une sorte de tourbillon infernal dont nous ne savons pas pour le moment comment sortir.
M. : Ce pessimisme est-il lié à la conjoncture ou porte-t-il sur le long terme ?
M. M. : C’est un pessimisme relatif car dès lors que je pense que cette judéophobie est politique, liée au conflit du Proche-Orient et n’a pas de racines historiques et culturelles, je pense également qu’elle peut trouver son terme ou au moins fortement s’apaiser à partir du moment où une solution politique sera trouvée à ce conflit, et que le peuple palestinien retrouvera tous ses droits. Ce n’est donc pas un pessimisme sur le long terme.
M. : Le fait que, dans un processus comme celui de Genève, des Israéliens et des Palestiniens cherchent ensemble une solution pourrait-il contribuer à apaiser les tensions sur ce terrain ?
M. M. : On aurait pu l’espérer mais hélas j’ai l’impression que des deux côtés le processus de réconciliation n’avance guère. À l’époque des Accords d’Oslo, on avait eu le sentiment que les haines réciproques marquaient le pas. Évidemment l’échec leur a permis de repartir et de s’aggraver. On peut toutefois espérer qu’une solution juste effacera les blessures. Après tout la réconciliation entre la France et l’Allemagne a été spectaculaire après des décennies meurtrières. Tous les antagonismes ne disparaîtront pas mais si je me réfère à la façon dont Juifs et musulmans ont longtemps coexisté en Tunisie, on pourrait en revenir à une situation où l’inimitié se limiterait à celle qui peut exister entre deux villages. •
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