Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4326-X
242 pages

p. 98 à 107
doi: en cours

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Dossier : Peut-on parler normalement d'Israël ?

no33-34 2004/3-4

2004 Mouvements Dossier : Peut-on parler normalement d’Israël ?

Le « lobby juif » aux États-Unis : contre les stéréotypes, la transparence

Jim Cohen  [*]
L’importante activité de lobbying de deux organisations, l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) et la Conference of Presidents of Major Jewish Organizations (Presidents conference), a joué un rôle déterminant dans la définition et l’évolution des liens entre les États-Unis et Israël. Afin de couper court aux fantasmes et aux stéréotypes, il faut évaluer le plus précisément possible l’incidence réelle de ce travail de lobbying, son juste poids politique, en tenant compte du contexte plus large de la formulation de la politique étrangère de la superpuissance américaine.
Le soutien politique et stratégique que les États-Unis apportent à Israël depuis 1967 donne souvent l’impression d’être quasi inconditionnel. En dépit des distances verbales que les dirigeants américains prennent parfois avec telle ou telle action ou orientation israélienne, l’existence d’une « relation spéciale » entre les instances dirigeantes ne fait pas de doute [1]. C’est ce qui a permis aux gouvernements israéliens successifs de faire obstruction à toutes les tentatives de promouvoir un règlement viable et équitable du conflit israélo-palestinien et d’empêcher ou d’ignorer une série de résolutions de l’ONU les incitant à mettre fin à l’occupation des territoires palestiniens. C’est ce qui leur a permis de poursuivre les colonisations dans les territoires occupés tout en bénéficiant d’une largesse financière sans précédent dans l’histoire (actuellement de l’ordre de trois milliards de dollars annuel). Les relations israélo-américaines ne sont pas simplement d’« État à État », puisqu’elles relèvent d’une véritable imbrication stratégique. Sans sous-estimer l’importance des désaccords qui peuvent parfois surgir entre les deux pays – ce qui exclut la thèse d’un Israël réduit à un simple « instrument » ou « pion » des États-Unis – on peut admettre qu’Israël fonctionne, dans le système stratégique étatsunien, comme un allié et un partenaire.
Comment expliquer cette relation spéciale ? Selon une thèse qui circule largement dans le monde, sous diverses formes plus ou moins nuancées, l’État américain serait conduit à soutenir Israël sous la pression d’un « lobby », appelé alternativement « lobby juif », « lobby israélien », « lobby pro-israélien », ou tout simplement « le lobby ».
Ce sujet passe, dans le monde politique occidental, pour être politiquement sensible, à traiter avec beaucoup de précaution, et même à éviter de préférence. Ceux qui osent en parler publiquement peuvent s’exposer à des accusations d’antisémitisme, surtout s’ils vont jusqu’à critiquer l’action dudit lobby. Le terrain est difficile, il est vrai, car il y a différentes manières d’appréhender ce lobby : certains le définissent comme un acteur-clé d’une cabale, « juive » forcément. Les connotations ethniques ou ethno-confessionnelles qui se profilent alors rendent difficile (mais non impossible) l’analyse proprement politique du phénomène.
L’usage du terme « lobby » en langue française ne fait que contribuer à l’ambiguïté : le mot connote une force obscure aux contours flous, une « nébuleuse ». Mais tel n’est pas le sens du terme dans le vocabulaire politique américain, où il désigne une certaine catégorie d’organisation, ayant un statut légal précis, qui opère publiquement à Washington et se donne pour mission d’influencer les élus du Congrès et d’autres décideurs politiques. Le lobby qui nous intéresse ici n’est pas si mystérieux : il est constitué principalement de deux organisations qui travaillent ensemble : l’AIPAC [American Israel Public Affairs Committee] et la [Conference of Presidents of Major Jewish Organizations (Presidents conference)].
Une approche politique de leurs activités est possible. Les sources à consulter sur le sujet ne sont pas abondantes mais, dans certains cas, très riches. J. J. Goldberg, auteur de Jewish Power [2], journaliste spécialisé dans la vie et la culture des Juifs, parle sans complexe, et non sans ironie parfois, du « pouvoir juif » dans le système politique étatsunien. Personne ne songerait pourtant à l’accuser d’antisémitisme ou de « haine de soi ». Conscient du fait que cette notion de « pouvoir juif » est interprétée par certains comme une preuve d’antisémitisme, Goldberg ne se prive pas pour autant de décrire, en 375 pages bien nourries, le fonctionnement des réseaux d’influence politique des Juifs, au nom de la transparence démocratique. Il invite les Juifs à savoir « ce qui se fait en leur nom », et les autres à « découvrir ce que fabriquent leurs voisins [3] ». Pourtant très peu de commentateurs sont aussi bavards que Goldberg sur le sujet. Michael Massing, l’un des rares autres journalistiques qui enquête régulièrement sur les activités du lobby, observe qu’il est « impossible de comprendre le traitement spécial du gouvernement Sharon par l’administration Bush sans prendre en compte l’influence des groupes comme l’AIPAC [4] ». « N’est-il pas temps – se demande-t-il – d’en parler ouvertement ? »
Dans le même esprit de transparence, le présent article se donne deux objectifs : dépassionner la question du lobby, c’est-à-dire encourager de véritables analyses politiques du phénomène, exemptes de tout soupçon d’antisémitisme ; assigner au lobby son juste poids politique en analysant son action dans le contexte plus large de la formulation de la politique étrangère de la superpuissance américaine. La thèse du lobby, invoquée sans autre précision comme explication du soutien américain à Israël, n’est ni vraie ni fausse, mais vague : tout en renvoyant à un phénomène concret, elle abrite et entretient un ensemble d’ambiguïtés dont peuvent aisément profiter les partisans de tous bords d’une ethnicisation du conflit. L’analyse proprement politique de l’action du lobby s’impose alors comme seule manière de désamorcer de telles polarisations.
La transparence commence par un minimum de rigueur terminologique. Étant donné le flou de l’adjectif « juif » dans ce contexte, il vaudrait mieux parler, non du « lobby juif » mais du « lobby pro-israélien » (en anglais on dit couramment « Israel lobby »). Cela dit, il n’est pas tout à fait indifférent de noter que les réseaux en question inscrivent leur combat politique dans une lutte qui dépasse la simple défense d’un État, car la majorité des agents du lobby s’identifient à la fois à Israël et au peuple juif et ont conscience, en combattant pour l’un, de défendre l’autre. Cependant, tous les défenseurs politiques d’Israël aux États-Unis ne sont pas Juifs : on sait que depuis au moins l’époque de Reagan, et de façon très nette sous la présidence de Bush fils, certains groupes de chrétiens évangélistes de droite sont parmi les défenseurs les plus inconditionnels d’Israël, pour des motifs qui n’échappent pas à une logique de « guerre des civilisations »…
Dans sa version la plus crue et simpliste, la thèse du lobby postule que la solidarité ethnique ou ethno-confessionnelle entre Juifs constitue le moteur essentiel de l’activité du lobby. Cette conception conforte, bien entendu, la vision d’un complot dont « les Juifs » dans leur ensemble seraient les instigateurs. Or, les organisations en question jouent d’abord un rôle éminemment politique et stratégique : il ne s’agit pas des « Juifs » en général, mais de professionnels du lobbying, qui sont beaucoup plus motivés à propos d’Israël que la plupart des Juifs américains. Les organisations communautaires juives, très nombreuses et variées à l’échelle nationale, ne sont pas toutes engagées dans un travail de soutien inconditionnel à l’État d’Israël. S’il est vrai que bon nombre de ces organisations entretiennent un courant de sympathie a-critique envers Israël qui peut aller de pair, aux moments d’exacerbation du conflit, avec des mouvements d’opinion en faveur de la droite israélienne dure, le poids politique des autres groupements juifs ne saurait se comparer à celui du lobby proprement dit.
En cherchant bien dans le paysage du judaïsme américain, on trouve même quelques organisations qui se donnent pour mission de promouvoir une paix juste, équitable et durable entre Israéliens et Palestiniens [5]. Il ne serait pas exagéré de dire que ces organisations sont plus en harmonie avec l’opinion des Juifs, telle qu’elle peut se lire dans des sondages ces dernières années, que le lobby, dont le tournant likoudiste depuis les années 1980 n’a rien de « typiquement juif » dans le contexte américain.
 
• Les acteurs principaux du lobby
 
 
En quoi consiste le pouvoir réel du lobby ? Nous nous contenterons d’examiner rapidement les principaux groupes de lobbying et de passer en revue quelques grands moments de leur histoire. Sans être exhaustive, cette approche vise à montrer précisément que le lobby a une histoire, qu’on peut y trouver une certaine intelligibilité politique.
Plusieurs dizaines d’organisations juives s’intéressent à Israël et diffusent des informations à leurs membres sur la situation au Moyen-Orient, mais seules quelques-unes comptent comme organisations de lobbying. Et parmi celles-ci, seules les deux mentionnées plus haut ont aujourd’hui un réel poids politique : l’AIPAC et la Presidents Conference.
Ces deux organisations sont étroitement liées l’une à l’autre au niveau de la direction : l’AIPAC fait partie de la cinquantaine d’organisations qui constituent la Presidents Conference, tandis que les membres de celle-ci siègent dans le comité exécutif de l’AIPAC. Le directeur de la Presidents Conference est obligatoirement membre de l’AIPAC.
L’AIPAC se donne pour mission essentielle de surveiller le Congrès, de prôner parmi les élus une ligne de soutien sans faille à Israël, enfin de s’opposer à ceux qui critiquent la politique israélienne – quelle qu’elle soit. C’est dans les années 1990, sous la direction de Thomas Dine, que l’AIPAC devient un appareil de lobbying important, avec plus de cent cinquante salariés, une équipe de chercheurs spécialisés, un budget annuel de près de vingt millions de dollars [6]. Les professionnels de Washington forment une « armée disciplinée » qui surveille et propose ses analyses à tous les élus du Congrès. L’AIPAC se vante de proposer aux élus une information efficace, indépendamment (ou presque) de son contenu : un membre de la Chambre des représentants cité par Goldberg affirme que « leur documentation sur la politique étrangère est supérieure à toutes les autres et ils vous la fournissent sous une forme maniable. Voilà la clé de leur influence [7] ».
En année électorale, les agents de l’AIPAC s’intéressent à tous les candidats à tous les sièges. L’organisation demande à chaque candidat de décrire son point de vue sur le Moyen-Orient, et la plupart des candidats s’exécutent. L’AIPAC partage alors les résultats de l’enquête avec ses membres, en les aidant à décider qui sont les candidats les plus pro-israéliens.
L’AIPAC coordonne enfin la distribution de fonds importants aux candidats qu’il soutient. Ces fonds ne peuvent pas être distribués par l’organisation elle-même, mais uniquement par ses membres individuels. Par exemple, les quarante-six membres du directoire de l’organisation ont distribué environ trois millions de dollars entre 1997 et 2001 [8]. Les 60 000 membres de l’AIPAC sont en général moins riches que les membres du directoire, mais ils distribuent également des fonds en suivant les consignes de l’organisation.
Qui reçoit ces fonds ? Démocrates et républicains, « libéraux » et conservateurs. William Quandt, ancien membre du Conseil de Sécurité nationale à l’époque de Carter et Nixon et important spécialiste du conflit israélo-palestinien, commente : « 70 à 80 % des membres du Congrès vont se déclarer d’accord avec toutes les idées qui plaisent à l’AIPAC [9] ».
Que veut l’AIPAC ? Depuis les années 1980, on peut dire sans risque d’erreur que les directeurs de l’AIPAC mènent un combat politique pour un « Israël fort ». Ils entendent ne laisser « aucune distance entre gouvernement étatsunien et gouvernement israélien [10] ». Les élus qui résistent à leur vision risquent leur poste, comme l’ont appris à leurs dépens en 2002 les représentants Earl Hilliard (Alabama), Cynthia McKinney (Georgie), et bien d’autres avant eux…
Si l’AIPAC focalise ses efforts sur le Congrès, la Presidents Conference se concentre sur la branche exécutive. L’organisation n’a pas du tout la même structure que l’AIPAC : elle ne compte que six salariés et un budget annuel d’un million de dollars, mais son poids politique vient de son Conseil d’administration, composé des présidents des cinquante-deux principales organisations juives. Les plus nombreuses de celles-ci (dont celles qui représentent respectivement 1,5 millions de Juifs réformés et 1,5 millions de Juifs conservateurs), ont tendance à être plus « libérales », mais elles ont moins de poids au sein du conseil que les groupes orthodoxes de taille plus modeste.
Le « patron » de la Presidents Conference depuis 1986, Malcolm Hoenlein, lui-même Juif orthodoxe, a forgé sa réputation de militant dans des campagnes pour sortir les Juifs de l’Union soviétique et pour soutenir les colons les plus militants des Territoires occupés. Hoenlein ne se donne pas la peine de cacher son point de vue likoudiste, puisqu’il appelle les territoires de Cisjordanie « Judée et Samarie ».
 
• Les grandes étapes de l’histoire du lobby
 
 
Le grand tournant date de 1967, année de la victoire militaire israélienne contre l’Égypte, la Jordanie et la Syrie – et début d’une occupation de la Cisjordanie et du Golan qui perdure jusqu’à nos jours. C’est à partir de cette période, notent les spécialistes, que la relation israélo-américaine se transforme en relation spéciale. Du point de vue américain, Israël représente un atout stratégique grâce à sa capacité à dominer militairement les régimes arabes voisins et donc à contrôler les nationalismes arabes radicaux. C’est à partir de 1967, et surtout à partir de 1973, que l’aide financière américaine à Israël se place dans une catégorie à part : environ six cents millions de dollars annuels sous Johnson, plus de deux milliards ainsi que des fournitures d’armes sous Nixon [11].
Dès 1974, Yasser Arafat commence à laisser entendre qu’une forme de compromis est envisageable avec Israël. Un petit groupe d’intellectuels juifs américains pour la paix, Breira (« l’alternative »), ainsi que quelques dirigeants juifs de renom (dont Nahum Goldmann et Philip Klutznick, fondateurs de la Presidents Conference) tentent de promouvoir une entente israélo-palestinienne. Les organisations de lobbying – à l’époque il s’agissait surtout de la Presidents Conference et de NCRAC (National Jewish Community Relations Advisory Council) – font tout pour discréditer et marginaliser cette orientation, sous prétexte que tous les Juifs américains doivent rester publiquement solidaires du gouvernement israélien quel qu’il soit – et qu’aucune négociation avec des « terroristes » palestiniens n’est possible ni souhaitable.
Le président James Carter, qui entre en fonctions en 1977, était un partisan d’un règlement historique du conflit moyen-oriental. Très tôt, il a appelé à la création d’un « foyer national palestinien ». Il a essayé par ailleurs de contourner l’AIPAC et la Presidents Conference en choisissant d’autres interlocuteurs juifs. La résistance des deux organisations a été d’autant plus forte que le gouvernement israélien de Itzhak Rabin refusait l’idée d’une conférence internationale pour la paix à Genève promue par Carter et son secrétaire d’État Cyrus Vance. L’arrivée de Carter, début 1977, coïncide avec l’arrivée au pouvoir en Israël, quelques mois plus tard, d’un Premier ministre issu du Likoud, Menahem Begin : la méfiance règne dans l’opinion publique américaine, ainsi que dans l’administration Carter. Begin est hostile à toute négociation : celle qui aboutira malgré tout, sous l’égide de l’administration américaine, à la restitution à l’Égypte du Sinaï, ne réussira que grâce à la souplesse du président égyptien Sadate. Les acteurs du lobby, qui n’ont pas une relation facile avec Begin, trouveront finalement avec lui un terrain d’entente, ce qui aura pour effet de banaliser les échanges avec la droite israélienne.
Au début des années 1980, l’AIPAC commence sa transformation en grande organisation de lobbying. L’administration Reagan, peuplée (déjà) de néo-conservateurs, est très proche de la droite au pouvoir en Israël. Néanmoins, une bataille autour de la vente de cinq avions AWACS à l’Arabie Saoudite dressera le lobby contre l’administration. Ironie de l’histoire : c’est en perdant cette bataille que l’AIPAC émerge comme acteur majeur de la scène politique à Washington. Malgré ce contretemps, l’AIPAC deviendra un allié de choix de l’administration Reagan. Durant les années 1980, l’AIPAC aidera l’administration à trouver le soutien des démocrates du Congrès pour une série de questions sans lien direct avec le Moyen-Orient.
C’est au début du premier mandat de Reagan, en 1981, que sera signé le premier pacte militaire formel entre les deux pays. La coopération dans le développement des systèmes d’armes et entre services secrets prendra un essor. Le partenariat fonctionnera non seulement au Moyen-Orient, mais aussi en Amérique Centrale, au Zaïre, en Iran (vente secrète d’armes).
L’électorat juif demeure essentiellement démocrate et s’oppose à Reagan sur toute une gamme de questions non liées à la politique étrangère : Reagan attire sur son nom 40 % du vote juif en 1980, seulement 33 % en 1984 [12]. Néanmoins, les liens entre l’AIPAC et l’administration resteront idylliques.
Pendant la période dite d’« union nationale » en Israël (gouvernements du Likoud et des travaillistes en alternance, de 1984 à 1988), le Likoud, sous Itzhak Shamir, fait beaucoup plus pour transformer le lobby en allié que les travaillistes sous Itzhak Rabin. Les liens avec le lobby sont transformés par Shamir « en opération complexe, avec le concours de diplomates et fonctionnaires israéliens et dirigeants du Likoud, tous responsables devant le chef de cabinet du Premier ministre [13] ». La mission consistera à transformer les dirigeants juifs américains en relais politique du Likoud. Le génie de cette stratégie a consisté « à manipuler les organes centraux de la représentation juive pour que ceux-ci, sans prendre ouvertement parti, deviennent des porte-parole de la moitié Likoud du gouvernement d’union nationale [14] ». Les dirigeants de l’époque de l’AIPAC et de la Presidents Conference, en se prêtant à ce type de manœuvre, sont récompensés par un meilleur accès aux dirigeants israéliens et par la publicité médiatique qui en résulte. Malcolm Hoenlein, nouveau directeur de la Presidents Conference, devient un intermédiaire clé entre Shamir et l’administration Reagan – ceci à une époque où les deux grands partis israéliens se disputent l’oreille des dirigeants juifs américains.
En septembre 1991, George Bush père devient le premier président à désigner publiquement le lobby comme un obstacle à sa politique – à savoir, en l’occurrence, pousser les Israéliens à négocier avec des Palestiniens à Madrid à une époque, quelques mois après la Guerre du Golfe, où le monde attend un geste des États-Unis sur le dossier israélo-palestinien. Pour faire plier le gouvernement Shamir, il demande au Congrès de bloquer une garantie de prêt pour dix milliards de dollars. Le président déclare : « je suis un petit gars tout seul contre environ un millier d’agents du lobby ». Bush père gagnera la bataille de la garantie de prêt, mais la victoire lui coûtera cher : bon nombre d’organisations juives l’accusent de mépris non seulement envers le lobby, mais envers les Juifs en général. La mobilisation qui s’ensuit sera un facteur non négligeable de la non-réélection de Bush père en novembre 1992.
En 1993, une majorité très nette des Juifs américains applaudit les Accords d’Oslo et la poignée de main sur la pelouse de la Maison Blanche [15]. Le directeur en titre de l’AIPAC, Steven Grossman, proche des démocrates, est disposé à suivre Clinton et Rabin en veillant à la mise en œuvre des accords israélo-palestiniens. Cependant, un groupe de quatre anciens présidents de l’AIPAC refuse de relâcher leur autorité sur l’organisation. Ils mènent un travail de sape qui privera les accords du soutien actif du lobby [16]. La direction démocrate de l’AIPAC est écartée en 1993, une âpre lutte pour le pouvoir au sein de l’organisation a lieu. À court terme c’est encore un démocrate qui l’emporte ; mais trois ans plus tard c’est la droite qui reprendra en main l’appareil – grâce, une fois de plus, aux quatre ex-présidents qui résistent à toutes les mesures d’accompagnement des Accords d’Oslo.
Après le 11 septembre 2001, les néo-conservateurs, nombreux dans l’administration Bush, donnent le ton de la politique étrangère. Ils sont historiquement proches de la droite israélienne et animés par un messianisme qui n’est pas sans rappeler celui d’Ariel Sharon dans le refus de tout compromis viable avec les Palestiniens. Sharon, élu Premier ministre en février 2001, trouve chez eux un allié d’autant plus fiable que le lobby, lui aussi, est parfaitement aligné sur sa politique (voir le site web de l’AIPAC : http ://www.aipac.org). Si, en temps normal et sauf exception, les gouvernements étatsuniens refusent de prendre au sérieux les revendications historiques des Palestiniens, avec l’actuel alignement des forces les Palestiniens existent à peine comme interlocuteur.
Aujourd’hui, la guerre unilatérale de l’administration Bush en Irak, ainsi que les mensonges officiels qui l’ont rendu possible, sont discutés dans l’opinion américaine et deviennent même un important enjeu de la campagne présidentielle, mais il est très difficile d’évoquer publiquement avec le même esprit critique, la politique de l’équipe de Bush dans le conflit israélo-palestinien. Le lobby surveille plus que jamais les élus, ce qui rend politiquement difficile tout questionnement de la politique israélienne.
Le 10 mai 2002, à l’occasion de la reprise par l’armée israélienne de plusieurs villes des territoires occupés dont Jénine, le Congrès a exprimé, par un vote de 94 contre 2 au Sénat et de 352 contre 21 à la Chambre des représentants, son soutien à Israël dans ces actions militaires hautement controversées [17]. Le langage de la résolution a été tellement ferme que l’administration Bush – peu suspecte d’indifférence vis-à-vis d’Israël – a essayé de l’atténuer afin de disposer d’une marge de manœuvre dans ses négociations à propos de la « feuille de route », mais elle n’a pas obtenu gain de cause. L’un des deux sénateurs dissidents a suggéré que ses collègues étaient à la recherche de contributions financières. Au congrès annuel de l’AIPAC de la même année, étaient présents la moitié du Sénat, environ 90 des 435 représentants, et treize membres haut placés de l’administration Bush.
Une fois qu’on commence à connaître les logiques de fonctionnement in situ du lobby, il reste quelques questions de fond à résoudre à propos de la signification globale de son action.
Il est impossible de comprendre l’action du lobby en se fondant uniquement sur des récits qui le placent au centre des évènements. Il est indispensable de « dé-centrer » l’analyse afin de voir comment cette action se rapporte à la rationalité stratégique globale des dirigeants étatsuniens. Or, le lobby représente en général, et sauf exception, un allié apprécié du gouvernement israélien. Il exerce un contrôle politique efficace sur le Congrès et – dans des conditions plus complexes – sur le pouvoir exécutif depuis les années 1980. Acteur important, le lobby n’est pas pour autant omnipotent. Il serait très exagéré de penser que les grandes orientations stratégiques de la superpuissance américaine découlent de son action.
Israël a été traité comme un atout stratégique américain à partir du moment où l’armée israélienne a démontré sa capacité à être très performante face à des ennemis souvent partagés et, depuis lors, l’imbrication entre les deux appareils stratégiques ne cesse de se développer. Les contradictions ou les ententes politiques du moment ne doivent pas nous faire oublier les paramètres stratégiques plus fondamentaux. En dernière analyse donc, le lobby, en s’efforçant en permanence de diminuer la distance – lorsqu’il y en a – entre dirigeants israéliens et américains – ne fait que renforcer et radicaliser une logique déjà bien inscrite dans les rapports stratégiques entre les deux États.
À partir de là, certains analystes critiques vont plaider pour que le lobby ne devienne pas un objet de fixation politique, c’est-à-dire pour que l’énergie des militants de la paix soit dirigée ailleurs – vers un changement global de la politique étrangère étatsunienne. Stephen Zunes, spécialiste du Moyen-Orient et membre du réseau « Foreign policy in focus » écrit, par exemple, que l’opposition directe au lobby risque d’être récupérée par ceux qui prennent une « position anti-israélienne stridente qui ne se contente pas de défier les politiques israéliennes mais questionnent également le droit à l’existence de l’État hébreu [18] ». Jeffrey Blankfort objecte qu’il s’agit là d’une sous-estimation de la puissance du lobby, qui n’est pas, il le souligne, un « tigre de papier » puisqu’il contrôle les crédits dont Israël a un besoin vital pour continuer sa carrière d’État colonial militarisé [19]. Michael Massing adopte un point de vue plus mitigé : il est d’accord avec Zunes pour dire que « les États-Unis ont des raisons stratégiques et idéologiques très claires pour justifier son soutien à Israël et le feraient indépendamment de toute pression exercée par la communauté juive », mais il admet cependant que « l’inactivité de l’administration Bush [c’est-à-dire son refus de jouer un rôle d’intermédiaire actif entre Israéliens et Palestiniens] ne peut pas être comprise sans prendre en compte l’influence de l’AIPAC et de la Presidents Conference [20] ». Nous n’examinerons pas davantage les implications politiques de ce débat, car le plus intéressant pour le moment, c’est qu’il commence à avoir lieu.
En cette année électorale 2004, le président Bush semble avoir une dure bataille à mener pour être réélu. Qu’attendre d’une éventuelle victoire démocrate ? Stephen Zunes affirme, d’un ton affligé, qu’à propos du conflit israélo-palestinien, « la direction du Parti démocrate est pratiquement impossible à distinguer de l’administration Bush [21] ». Il cite le cas d’Howard Dean, ex-candidat à la candidature démocrate, qui a suggéré un jour [22] que les États-Unis devraient adopter une approche plus équitable (« even-handed ») du conflit. Mal lui en prit : les leaders de son propre parti au sein du Congrès ont multiplié les critiques virulentes, accusant Dean de faire le jeu du terrorisme et de vouloir affaiblir Israël. Il doit l’échec de sa campagne autant à ce sabotage politique orchestré par les siens qu’à d’autres causes d’ordre médiatique…
Zunes formule une question que l’on pose trop rarement : quel avantage politique les Démocrates tirent-ils de leur alignement quasi total sur les exigences du lobby ? Un sondage de l’université de Maryland, effectué en mai 2003, indique que la majorité des Américains reconnaît que l’administration Bush favorise Israël, mais que 73 % pensent en même temps que les États-Unis ne devraient pas se ranger du côté d’une des parties du conflit. Citant un sondage d’octobre 2001, Michael Massing affirme que 73 % des Juifs seraient prêts à accepter des désaccords entre les États-Unis et Israël s’il était possible ainsi de mettre fin à la violence entre Israéliens et Palestiniens. Il semblerait donc que le terrain existe pour un mouvement de rupture avec le soutien inconditionnel – et coûteux, et dangereux ! – à Israël.
Il faudrait certes une forte dose de courage pour que des acteurs politiques de premier plan se décident à diffuser une autre vision du conflit et de sa résolution possible. Deux défis seraient à relever : les récupérations anti-sémites possibles de la critique d’Israël, et le chantage permanent du lobby. De ces deux dangers, il n’est pas certain que le premier soit le plus actuel, puisque les discours ouvertement anti-sémites sont largement discrédités et marginalisés aux États-Unis à notre époque. Ce qui n’est pas discrédité, parce que le phénomène est à peine compris, c’est l’acharnement avec lequel les organisations du lobby verrouillent le débat sur la question israélo-palestinienne.
Comment en sortir ? Dans les marges critiques de la société étatsunienne, on se pose la question et on mesure l’importance des enjeux. Des neuf candidats démocrates en lice, un seul, le représentant Dennis Kucinich (Ohio) a témoigné d’un réel intérêt pour une paix équitable, en se réclamant de l’initiative de Genève [23]. Kucinich était, bien entendu, un candidat réputé « marginal » (lisez : trop à gauche), mais s’il avait connu des succès électoraux, il est certain que les mêmes dirigeants démocrates qui ont saboté la candidature de Dean auraient tenté de répéter l’opération contre lui. Bref, le timide « réveil » qui se manifeste dans la société américaine à propos des mensonges de l’administration Bush en Irak, reste décidément bloqué sur la question israélo-palestinienne. La lutte sera longue et difficile pour légitimer dans le débat politique américain une autre approche du conflit. En attendant, la tragédie qui se produit tous les jours sur le terrain peut continuer… •
 
NOTES
 
[*]Politologue. Membre de [Americans Against the War]- France réseau international « American Voices Abroad ».
[1]Pour l’analyse de cette relation, voir, par exemple, C. Mansour, Israël et les États-Unis ou les fondements d’une doctrine stratégique, Armand Colin, 1997.
[2]J. J. Goldberg, Jewish power : inside the jewish establishment, Addison-Wesley, 1996.
[3]Ibid., p. 20.
[4]M. Massing, « The Israel lobby », The Nation, 10 juin 2002.
[5]Voir Americans for peace now, Jewish voice for peace, Jews for peace in Palestine and Israel, Not in my name, Jews against the occupation, le groupe autour de la revue Tikkun, etc.
[6]Ibid., p. 223-224.
[7]Ibid.
[8]M. Massing, « Deal breakers », The American Prospect, vol.13, n° 5, 11 mars 2002.
[9]Ibid.
[10]Ibid.
[11]Ibid., p. 203.
[12]Ibid., p. 215.
[13]Ibid., p. 217.
[14]Ibid.
[15]M. Massing, « Deal breakers », The American Prospect, vol.13, n° 5, 11 mars 2002.
[16]Ibid., p. 225.
[17]M. Massing, « The Israel lobby », The Nation, 10 juin 2002.
[18]S. Zunes, Tinderbox : U.S. middle east policy and the roots of terrorism, Common Courage Press, Monroe, 2002, p. 159.
[19]J. Blankfort, « The israeli lobby and the left » in A. Cockburn & J. St. Clair (Éds.), The politics of anti-semitism, CounterPunch, Petrolia, 2003, p. 99-117.
[20]M. Massing, « Deal breakers », The American Prospect vol.13, n° 5, 11 mars 2002.
[21]S. Zunes, « More “right” on Israel than Bush », AlterNet, 22 décembre 2003. Tout le paragraphe qui suit s’inspire de cet article.
[22]Discours de campagne du 3 septembre 2003.
[23]Voir, sur le site Web de la campagne de Kucinich, le document « Israel and Palestine » : http ://www.kucinich.us/issues/middleeast.php.
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Pour l’analyse de cette relation, voir, par exemple, C. Man...
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J. J. Goldberg, Jewish power : inside the jewish establishm...
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[3]
Ibid., p. 20. Suite de la note...
[4]
M. Massing, « The Israel lobby », The Nation, 10 juin 2002. Suite de la note...
[5]
Voir Americans for peace now, Jewish voice for peace, Jews ...
[suite] Suite de la note...
[6]
Ibid., p. 223-224. Suite de la note...
[7]
Ibid. Suite de la note...
[8]
M. Massing, « Deal breakers », The American Prospect, vol.1...
[suite] Suite de la note...
[9]
Ibid. Suite de la note...
[10]
Ibid. Suite de la note...
[11]
Ibid., p. 203. Suite de la note...
[12]
Ibid., p. 215. Suite de la note...
[13]
Ibid., p. 217. Suite de la note...
[14]
Ibid. Suite de la note...
[15]
M. Massing, « Deal breakers », The American Prospect, vol.1...
[suite] Suite de la note...
[16]
Ibid., p. 225. Suite de la note...
[17]
M. Massing, « The Israel lobby », The Nation, 10 juin 2002. Suite de la note...
[18]
S. Zunes, Tinderbox : U.S. middle east policy and the roots...
[suite] Suite de la note...
[19]
J. Blankfort, « The israeli lobby and the left » in A. Cock...
[suite] Suite de la note...
[20]
M. Massing, « Deal breakers », The American Prospect vol.13...
[suite] Suite de la note...
[21]
S. Zunes, « More “right” on Israel than Bush », AlterNet, 2...
[suite] Suite de la note...
[22]
Discours de campagne du 3 septembre 2003. Suite de la note...
[23]
Voir, sur le site Web de la campagne de Kucinich, le docume...
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