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Mouvements

2004/5 (no35)

  • Pages : 184
  • ISBN : 2-7071-4403-7
  • DOI : 10.3917/mouv.035.0163
  • Éditeur : La Découverte


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Voici deux livres qui sur des terrains très différents permettent de pousser un peu plus loin la vieille question de la solidarité prioritaire des femmes avec leur sexe ou avec leur groupe social voire leur nation. Pour le premier, ce qui engendre la nation, c’est le rapport du masculin à lui-même et le féminin en est exclu. Le second, ouvrage collectif a le courage de montrer que l’engagement militant, même féministe, n’est pas toujours éclairant et qu’on ne peut confondre oppression des femmes et extermination des êtres humains.

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Dans les guerres et les révolutions, se demande Rada Ivekovic, pourquoi les femmes s’identifient-elles à leur groupe social ou national plutôt qu’à leur sexe ? C’est peut-être parce que la hiérarchie des sexes et le différend qui en découle précèdent l’ordre étatique et donnent à la nation ce caractère double, qui fait sa puissance, d’être produite pour un sujet masculin tout en étant reproduite, sur son autre face, par un féminin exclu ou subordonné. La bipartition des sexes serait l’origine commune de la raison (réflexion de l’un sur l’autre) et de la nation (naissance d’un « nous » distingué d’un « eux »). Une nation qui destitue le peuple de sa souveraineté en le fondant dans une unité factice, qui produit une sorte de désubjectivation généralisée. En ce sens, note l’auteure, la vitalité de la société civile n’est pas toujours un gage de bonne santé politique, elle peut indiquer que le politique est en train de perdre son sujet : le citoyen retire de plus en plus à l’État sa délégation de pouvoir en même temps que la citoyenneté se vide de contenu.

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Les démonstrations et illustrations de cette thèse sont difficiles à suivre et à résumer, peut-être parce que le livre est construit à partir de divers textes, articles, interventions à des colloques et séminaires. Indianiste, l’auteure se réfère à la partition de l’Inde et du Pakistan et plus généralement à l’émergence des nations post-coloniales. Mais elle est également concernée par les nouveaux agencements étatiques et nationaux consécutifs à l’écroulement du Mur de Berlin, et cela « des deux côtés du Mur ». Et surtout, bien que cela ne soit que l’un des cas les plus aigus, souligne-t-elle avec une discrétion constante sur sa propre trajectoire, elle a constamment en tête l’histoire des Balkans, où elle fut elle-même traitée par les intellectuels de « sorcière croate », accusée avec d’autres femmes de trahison contre la patrie. Finalement l’ouvrage porte sur la mondialisation dans son ensemble, sur la crise des États post-coloniaux, des États post-socialistes et des États-providence, dont le point commun est la montée des « ethnocraties ». L’ethnicisation est la dynamique même de la globalisation, qui suppose de reconfigurer partout le patriarcat, y compris dans l’ancien État-providence devenu l’État libéral-paternaliste (I. Wallerstein).

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S’agissant des Balkans, la démonstration des ravages de l’identité est assez précise. Le héros nationaliste et hypermacho est venu du bourg (où règne la palanka, l’esprit de bourg) pour installer la vraie nation (masculine) au cœur de la ville cosmopolite, c’est-à-dire efféminée, à la fois dépréciée et enviée. La virilité naturelle et organique (de la terre) mène une guerre civile dans la ville et contre la ville. Quoi d’étonnant si leur victoire se traduit immédiatement par la remise en cause des droits des femmes et le rétablissement du patriarcat qu’un État socialiste, « maternant » avec les femmes et les enfants, n’avait pas remis en question malgré les apparences ? Le patriarcat est le lien entre le socialisme défunt et les ethnocraties, ce qui permet à ces dernières de s’installer sur des terrains par ailleurs hostiles. Dans la nation, seuls les frères s’unissent. Les femmes ne sont pas membres de la nation, elles lui appartiennent en tant qu’elles sont « nos femmes » ou appartiennent à une autre nation en tant qu’elles sont « leurs femmes ». Un seul sexe est possible : le sexe national masculin universel. Ce qui engendre la nation, c’est ce rapport du masculin à lui-même dans la figure d’un supermacho originaire. Dès lors les femmes sont des instruments par lesquels sont transmis des messages politiques. Ainsi le viol est un message passé entre hommes, message de victoire pour l’un et de défaite pour l’autre.

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Ni sexes, ni genres, catégories que l’auteure renvoie d’ailleurs dos à dos pour leurs effets de méconnaissance réciproques, le masculin et le féminin sont plutôt ici des principes, des systèmes de référence, des sources de représentation ou des signifiants « machiniques » (dans un langage inspiré de G. Deleuze et F. Guattari, qui ne facilite pas l’intelligibilité du texte) en lesquels s’actualisent des expériences historiques et sociales variées dont les articulations et les combinaisons sont souvent très suggestives. Ainsi de la coïncidence entre les attitudes des autorités coloniales et des élites post-coloniales en ce qui concerne les femmes, attitudes qualifiées de « culturalisme retourné » et que caractérise dans les deux cas un accommodement avec un double régime des rapports de sexe, l’un officiel, l’autre coutumier. Ou encore l’idée que le libéralisme peut renforcer l’inégalité, dans la mesure où les atteintes à l’État national-social (É. Balibar) aboutissent à renforcer la nécessité et le rôle du care, dont les femmes portent principalement le fardeau.

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Précisément, qu’en est-il de la lutte et des luttes ? Peut-être le tableau présenté incite-t-il au fatalisme sans pour autant faire croire que les jeux sont faits. L’auteure n’attend rien de l’Europe, en tous les cas, qui se contente d’entériner les frontières ethnocratiques pour mettre en œuvre sa propre intégration. Dans les Balkans et en Afrique, hier et demain, elle promet aux nouveaux États ethniques qu’après l’aide humanitaire ils recevront bientôt l’aide économique pour se reconstruire. Ainsi l’ethnicisation des nations est un résultat que la connaissance et l’action contribuent à faire passer pour une cause. Le lien entre la globalisation et le patriarcat semble ainsi échapper à l’action des hommes et relever d’une sorte de fonctionnalité générale de la domination. Ainsi, nous dit l’auteure, le jour où l’ordre patriarcal ne pourra plus garantir la reproduction de l’hégémonie des nations, des États, des pouvoirs économiques, il tombera. Ou encore, estime-t-elle en conclusion, il y a peu de chances que se réalise l’égalité entre les hommes et les femmes jusqu’à ce qu’elle devienne la condition du progrès pour tous. Paradoxalement, la globalisation devrait nous y conduire, dit-elle, en nous faisant prendre conscience des choix à ne pas faire, des conséquences catastrophiques des choix que nous faisons. On peut craindre que cela ne soit pas suffisant.

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À la lecture de l’ouvrage collectif dirigé par Liliane Kandel sur Féminisme et nazisme (avec une préface d’Elisabeth de Fontenay), on peut en tous les cas se demander si la question initiale de Rada Ivekovic était la bonne et ne devrait pas être retournée : pourquoi les femmes (ou les hommes d’ailleurs) devraient se solidariser avec leur sexe et non avec leur groupe social ou leur nation ? Inspirés par l’ouvrage fondateur de Rita Thalmann (Être femme sous le troisième Reich, 1982) les vingt-cinq auteures de ce livre, principalement Européennes et Américaines, historiennes et sociologues, font la démonstration courageuse que l’idéal militant ou même la culpabilité militante, fussent-elles inspirées par une juste cause, ne sont pas les meilleurs guides pour la connaissance et l’action ou même peuvent conduire à des confusions et finalement à des dérives entraînant vers des rives opposées à l’émancipation recherchée.

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Ainsi, et centralement dans ce livre, de la confusion entre le sexisme et le racisme. Certes les discriminations de toutes sortes ont mobilisé depuis très longtemps et sous de multiples formes ces deux marqueurs. De là à confondre oppression des femmes et extermination des êtres humains, il y a un pas qu’un féminisme rapide a pu faire l’erreur de franchir, comme d’autres militantismes d’ailleurs, trop prompts à invoquer la barbarie nazie pour susciter l’indignation contre des misères et des oppressions qui valent bien d’être dénoncées pour elles-mêmes mais ne souffrent pas la comparaison car on banalise inévitablement l’un des deux termes en le rapportant à l’autre. Il s’agit dans le sexisme d’inférioriser les femmes, de se les approprier, de les exploiter, en usant de différentes formes de violence. Il s’est agi dans le nazisme d’exterminer des êtres humains des deux sexes du fait de leur marqueur « juif ».

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Face à la réalité historiquement démontrée de l’engagement des femmes allemandes dans l’appareil étatique, économique et militaire du Reich, la position féministe a consisté à présenter toutes les femmes comme des victimes d’un sexisme et d’un racisme confondus, cette option victimaire aboutissant, comme le montrent les auteures de ce livre, à reproduire exactement le modèle nazi des rapports de sexe : des hommes tout-puissants et agissants, des femmes toutes faibles et passives. Il n’est jusqu’à l’opposition des femmes et des mères qui ne reproduise ce schéma : sans enfants, elles n’auraient pas été vraiment des femmes, plutôt des sortes d’hommes ; mères, elles ne l’auraient été que soumises à leurs hommes. L’ouvrage présente un premier ensemble de travaux historiques sur la période considérée, qui complètent utilement les travaux déjà publiés, sur l’exclusion des juives dans les groupes féministes, la délation par les femmes, les femmes SS ou la contribution du « national-féminisme » au nazisme. Pas seulement en Allemagne, mais aussi en France et en Autriche, dans les groupes féministes et dans le Parti social-démocrate, chez les antifascistes et les pacifistes en France (le plus souvent les mêmes, hélas), ou parmi les intellectuels (de l’école de Francfort notamment), on saisit que le mouvement vers l’âge d’acier s’appuie sur toutes les faiblesses de la réflexion et de l’action des opposants.

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On ne naît pas innocent, on le devient : ce détournement de l’aphorisme de Simone de Beauvoir résume la seconde partie de l’ouvrage, qui récuse la « grâce de la naissance féminine » pour analyser les lacets entrecroisés de la culpabilité militante et de la culpabilité allemande, dans le débat féministe en Allemagne, aux Pays-Bas et plus généralement en Europe. La « confusion des langues » (S. Ferenczi) s’applique aussi bien aux violences envers les femmes et les enfants, abusivement qualifiées de « gynocide », ce qui n’ajoute rien à leur caractère terrifiant et destructeur, qu’à la question des formes d’eugénisme associées aux Nouvelles techniques de reproduction, indûment assimilées à l’eugénisme nazi en ce que leur objectif inavoué serrait de priver les femmes de leur pouvoir de reproduction. Cette désastreuse confusion va jusqu’à permettre le retour en catimini d’un antisémitisme qui ne dit pas son nom, comme on le voit dans les églises protestantes d’Allemagne où une « théologie féministe » refait l’histoire des religions pour dénoncer les adeptes du patriarcat défendu par l’Ancien Testament (suivez mon regard), coupables d’avoir tué le prophète du doux matriarcat chrétien. À ce point on se dit, en suivant les analyses développées par Liliane Kandel, que vouloir déduire les génocides des formes sociales, ordinaires, de la domination, c’est faire le premier contresens auquel s’enchaînent tous les autres jusqu’au point où les résistances, elles-mêmes, ne savent plus où donner de la tête parce qu’elles l’ont tout simplement perdue avant même qu’un assassin ne la leur coupe. •

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Numa Murard

Pour citer cet article

« À propos de sexe et politique », Mouvements 5/ 2004 (no35), p. 163-165
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2004-5-page-163.htm.
DOI : 10.3917/mouv.035.0163

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