Ce numéro ou un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Mouvements| Mouvements 2004/5 (no35) | 13 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2011/HS | 52 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2013/1 | 52 € |
| Abonnement 4 numéros à partir du n°2012/4 | 52 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Mouvements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa droite et le mouvement social du printemps 2003 : amorce d’une lutte anthropologique ?
AuteurStéphane Le Lay du même auteur
Le recrutement massivement masculin et bourgeois d’une élite nationale souvent passée par les grandes écoles, dont on connaît par ailleurs le rôle de filtre social et normatif, constitue une caractéristique régulière du champ politique, à droite comme à gauche, depuis les années quatre-vingt. Ce recrutement n’explique pas tout et n’empêche pas des différenciations qui peuvent être importantes. Il n’en est pas moins une donnée structurante dans notre vie politique.
2 Depuis quelques années, nous sommes entrés dans une période de très forte offensive politique patronale où aucune dimension de l’édifice social ne semble être épargnée par la volonté libérale de démantèlement[1] [1] Remerciements à Pierre Lantz pour ses remarques précises...
suite. Comme si l’existence de droits sociaux adossés au régime salarial constituait une intolérable source de liberté collective qu’il fallait absolument annihiler. Comme si les supports ainsi offerts, avec toutes les imperfections, leurs limites mais dans un même mouvement leurs perspectives, conféraient une base égalitaire inacceptable, dont l’idée même devait être bannie du champ de la discussion politique. Deux points particulièrement cruciaux permettent de comprendre cette nouvelle situation : le renouvellement cohortal des dirigeants a largement décomplexé les membres droitiers d’une classe bourgeoise longtemps frappée d’infamie[2] [2] H. Weber, Le parti des patrons. Le CNPF (1946-1986), Seuil,...
suite ; l’écroulement du bloc soviétique et l’essoufflement de l’alternative communiste a laissé libre champ au seul capitalisme, de sorte que les mouvements se réclamant de la gauche non social-libérale éprouvent des difficultés à fédérer les membres des classes populaires autour des luttes catégorielles, corporatistes ou sectorielles existantes, qu’elles prennent une forme offensive (les mouvements de sans-papier, par exemple) ou davantage défensive (les retraites, notamment).
3 Si ces deux explications sont parfaitement valides pour caractériser le basculement du rapport de forces entre bourgeoisie (entendue comme classe en soi et pour soi propriétaire des moyens de production et/ou rentière des positions dominantes dans l’appareil d’État – personnels politiques, hauts fonctionnaires, universitaires, etc.) et classes populaires (ouvrier-e-s et employé-e-s d’exécution), je ne méconnais pas pour autant l’existence de variations à la fois sociologiques et politiques à l’intérieur de ces catégories. Existent bien évidemment des bourgeois-e-s de gauche et des membres des classes populaires de droite (et d’extrême droite), dont les options politiques diffèrent de ce que l’on s’attendrait être leurs intérêts économiques et politiques. Pour ne pas multiplier à l’infini les possibilités explicatives, je ferai la double hypothèse provocatrice suivante : le populisme de droite finira toujours par se retourner contre ceux qui y croient (Chirac n’a-t-il pas mis en pratique l’idée selon laquelle les promesses n’engagent que ceux qui y croient – et là il ne s’agit pas des bourgeois de droite qui avaient voté pour lui…) ; les transfuges bourgeois n’ont au final pas grand-chose à craindre, y compris en cas d’échec d’une mobilisation (au pire même, ils peuvent se reconvertir, que l’on pense à Ewald ou Kessler par exemple). Le combat dont on envisage ici la configuration concerne donc avant tout les dominant-e-s disposant des ressources nécessaires à mener leurs projets et ceux qui subissent, sans pour autant être politiquement d’accord, ces projets. Le combat dont il est question concerne la répartition des chances de puissance (économiques, culturelles, sociales) entre une minorité nantie plus que de raison et une majorité manquant parfois du minimum (et que dire de cette répartition au niveau international ?). Tel sera le parti pris de cette contribution, que d’autres pourront compléter (circulation des élites entre pays occidentaux, récupération de la « critique artiste »…), ou au contraire infirmer.
4 Pour comprendre l’incapacité persistante à une opposition de se construire afin de proposer une alternative susceptible d’être entendue, je souhaite insister sur une dimension particulière de cette configuration, à savoir l’énorme décalage de cohésion anthropologique entre les adversaires en présence[3] [3] Cette hypothèse n’exclut pas, bien évidemment, d’autres...
suite. Par cohésion anthropologique, je veux signifier un ensemble de croyances (intériorisées et/ou instrumentées) relatives à ce que sont et doivent être l’humain et le social, système ontologique soutenu par un ensemble d’institutions et de rites consciemment et inconsciemment organisés dans le but de perpétuer la supériorité de la structuration existante, présentée comme la seule valable et possible (sans méconnaître non plus les concurrences internes éventuelles, mais dont le propre est de renforcer le système, puisque la participation à la lutte interne entraîne le maintien en l’état des règles de conduite). Ce décalage ne signifie pas qu’il n’existe pas, chez les opposant-e-s aux dominant-e-s actuel-le-s, d’éléments susceptibles de faire durablement émerger un projet substituable. Cependant, il renseigne sur les freins à une mobilisation large contre la casse sociale et sur la forte cohérence de la classe bourgeoise actuellement en place. Les opposant-e-s à la droite, contraint-e-s de réagir au coup par coup, et disposant de peu de relais politiques efficaces, sont en effet démuni-e-s d’une stratégie à plus long terme leur permettant d’agir au niveau même de la définition des « règles du jeu », pour imposer leur propre définition anthropologique.
• Une supériorité anthropologique de la droite ?
5 Je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant que les libéraux, qu’ils soient sociaux- ou néo- partagent certains principes d’économie politique : marché, concurrence et homo œconomicus constituent pour eux des paradigmes explicatifs proches de l’invariant anthropologique. Seule la place (non négligeable, il est vrai) de l’action publique pour agir sur ces éléments diffère dans leurs schémas respectifs ; sans modifier fondamentalement les prémices de l’analyse. Pour les sceptiques, je me permets de renvoyer à un article où sont analysés les fondements naturalistes d’une droite moderne et risquophile, expressément opposée à des catégories risquophobes[4] [4] S. Le Lay et M. Leroy, « Le Medef, l’entreprise et la...
suite. Facile ensuite de comparer cela à des auteurs sociaux-libéraux[5] [5] Par exemple, J. Pisani-Ferry, La bonne aventure. Le plein...
suite. Certes, il est ici avant tout question des idéologues du Medef, et il serait impropre de réduire la droite à ce syndicat si typique. Mais un artisan de la CGPME verra-t-il son apprenti autrement que sous le prisme d’une monade isolée à façonner selon les critères de l’homo œconomicus ? L’enquête que je mène actuellement sur l’apprentissage me permet de douter… Et si je me trompe, cela n’empêche pas la droite du Medef d’obtenir le soutien des petits entrepreneurs.
6 Mais comment se matérialise et se symbolise dans les faits cette anthropologie si arrogante et si hégémonique ? Pour bien le saisir, on doit nécessairement revenir sur les propriétés sociales des individus qui en sont les porteurs en même temps que les producteurs. Depuis maintenant plusieurs années, les membres de la bourgeoisie nationale, pris dans le double mouvement d’individuation/objectivation si finement décrit par Norbert Elias, assurent au mieux leur reproduction dans le processus civilisationnel[6] [6] Pour une synthèse voir N. Elias, La société des individus,...
suite : à mesure qu’ils prennent conscience de leur individualité, ils perçoivent avec plus d’acuité les interdépendances objectives qui les relient les uns aux autres. La mondialisation aidant, les chances de puissance économique se complexifient, et la concurrence se fait plus rude. Pour maintenir leurs positions relative et absolue dans le champ du pouvoir en général, et le champ économique en particulier, les solutions offertes ne sont guère pléthoriques : neutraliser les concurrents directs (de manière hostile, par des OPA par exemple, ou plus pacifiée, par des accords de partenariat) et/ou accroître la pression sur les couches exploitées (principalement les salarié-e-s les moins qualifié-e-s). Diverses réformes engagées depuis 2002 par le gouvernement Raffarin constituent autant d’exemples de cette accentuation des pressions socioéconomiques : dans la « réforme » du système des retraites ou celle du système de financement du logement en général et du logement social en particulier (fusion progressive des activités concurrentielles de la Caisse des dépôts et consignations et des Caisses d’épargne dans une entité nommée Eulia[7] [7] Nous avons tenté de mettre en ordre la genèse, les implications...
suite), on trouve exprimée avec une grande transparence la collusion entre intérêts privés et intérêts politiques des membres de la bourgeoisie (le cas de la famille Sarkozy, présente à la fois dans le gouvernement et au Medef, relève de l’idéal type). Cette collusion ne constitue certes pas une première historique. En revanche, ce qui constitue davantage une nouveauté est la tentative d’imposition d’une forme extrême d’individualisation soi-disant universellement partagée, et ce par tous les moyens possibles (aussi bien symboliques – par la propagande politique ou le détournement de sens des mots, notamment – que matériels – en modifiant les mécanismes régulateurs pour atteindre l’objectif visé, quand d’autres choix politiques étaient envisageables par ailleurs).
7 Pour comprendre cette systématicité, l’on ne peut totalement écarter l’explication psychologisante du cynisme et de l’appât du gain, suivant partiellement les préceptes de l’homo œconomicus. Mais il me semble davantage pertinent de repérer les points de convergence sociologiques, politiques, et ontologiques, dont la combinaison contribue à organiser le champ socio-économique d’une manière donnée, alors que ce « donné » n’avait rien d’évident a priori. Car, en dépit d’affrontements parfois violents (notamment pour les salarié-e-s des entreprises), les membres de la bourgeoisie s’accordent sur la prééminence d’un schème ontologique que l’on peut qualifier d’« individualisme patrimonial », en référence au capitalisme patrimonial actuellement en cours de consolidation[8] [8] A. Lechevalier, « Réforme de l’épargne salariale, avenir...
suite. Dans ce cadre, et pour ne prendre qu’un exemple, la logique veut que l’individualisation des rémunérations des salarié-e-s soit incontournable (en redoublant par ailleurs les inégalités salariales, l’épargne salariale étant étroitement liée à la rémunération brute), afin de maximiser celles des actionnaires, rejetant toute négociation collective aux poubelles de l’Histoire. Ce positionnement conforte bien évidemment la mainmise, par les firmes capitalistes et leurs principaux propriétaires, des moyens d’organisation et de contrôle des rapports sociaux au détriment d’une gestion démocratique. On pourra ici rétorquer que les fonds de pension sont les réels propriétaires des entreprises. C’est à la fois vrai et faux, et cela ne fait que décaler le problème. Dans les conseils d’administration des grandes firmes (qui ne sont pas les seules entités capitalistes puisqu’existe un grand nombre de PME dont les propriétaires bénéficient de la politique menée par la droite sans pour autant dépendre des fonds de pension), on trouve certes des gestionnaires de fonds de pension. Mais ceux-ci, s’ils peuvent déstabiliser une entreprise, servent bien souvent d’alibi aux autres actionnaires (personnes physiques touchant des jetons de présence dans différents conseils d’administration) pour enclencher des politiques de gestion extrêmement dures à l’égard des salarié-e-s, et dont ils profiteront personnellement. Fonctionne donc un petit monde concurrent, mais aux idées convergentes. Comment expliquer sinon que la capitalisation boursière ne soit pas systématiquement rejetée au profit de l’emprunt bancaire, dont les taux d’intérêts sont actuellement si bas ? La croissance via le marché privilégiée par les capitalistes indique bien plus qu’une dépendance « malheureuse » aux fonds de pension. L’individualisation prônée par les membres de la bourgeoisie d’affaire (et célébrée par le personnel politique de droite) profite donc d’abord aux individus dominants, qui cherchent à dégager, à leur avantage, des masses financières énormes socialement accumulées. D’ailleurs, la ruine d’un fonds de pension, avant de faire du tort à une entreprise dont il est l’actionnaire, touche surtout les petits épargnants, comme les cas anglais et américains nous l’ont montré. Finalement, les discussions autour du financement du salaire, du logement ou de la retraite indiquent à quel point l’idée d’égalité est devenue une notion incongrue, quand celle de liberté individuelle fondée sur une allocation inégalitaire des ressources s’impose. Cette logique permet de comprendre la manière droitière de définir le social, avec ce que cela implique comme présupposés philosophiques. Actuellement, celui-ci ne se lit plus comme le lieu où s’expriment et se règlent collectivement, par une certaine redistribution, les antagonismes, les tensions dans la répartition des chances de puissance. Non, le social renvoie davantage à un lieu où sont entérinés les inégalités et les rapports sociaux existants ; charge aux agents sociaux de chercher individuellement les solutions à leurs propres difficultés.
8 Or, toutes les réformes évoquées proviennent d’élites politiques et économiques partageant bien souvent un habitus convergent, en dépit d’un positionnement différent sur l’échiquier politique. À cela, il est une raison fort simple, qu’illustre cet échange avec un sénateur : « Pourquoi une telle difficulté à mobiliser des fonds pour des usages sociaux collectifs, alors que cela s’avère si simple pour une individualisation ? Pour une raison fondamentale, et que le gouvernement socialiste a illustré jusqu’à la caricature, c’est que ceux qui gouvernent sont issus maintenant à 99 % des classes aisées, et que donc consciemment ou inconsciemment ils reproduisent le schéma, les intérêts, les préjugés des classes aisées[9] [9] Gérard Delfau, entretien réalisé le 22 octobre 2002. ...
suite ».
9 Le recrutement massivement masculin et bourgeois d’une élite nationale souvent passée par les grandes écoles, dont on connaît par ailleurs le rôle de filtre social et normatif[10] [10] P. Bourdieu, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit...
suite, constitue effectivement une caractéristique régulière du champ politique, à droite comme à gauche, depuis les années quatre-vingt[11] [11] P. Mathiot et F. Sawicki, « Les membres des cabinets ministériels...
suite. Que l’on privilégie l’analyse des profils des ministres, des personnels des cabinets ministériels en général et a fortiori ceux des directeurs et directeurs-adjoints de cabinet, le constat global peut se résumer à la manière de Monique Dagneau et Dominique Mehl : si l’élite rose n’atteint pas le summum de l’ancrage bourgeois des membres du Who’s who, elle en soutient allègrement la comparaison. La question de savoir ensuite si le réajustement idéologique du PS enclenché peu après son arrivée au pouvoir correspond davantage à une conversion des socialistes au libéralisme économique ou à une modification substantielle du profil des candidats recrutés comme « serviteurs de l’État » (davantage dans la bourgeoisie intellectuelle, mais surtout économique que dans les réseaux militants traditionnels) devient alors une alternative quelque peu secondaire. Car d’une réalité sociologique avérée – les positions dominantes de la bourgeoisie dans l’État et dans l’économie – découlent des effets politiques qui brouillent les frontières idéologiques. Bruno Théret donne à cet égard une précision utile : si l’action gouvernementale du PS repose à ce point sur des représentations communes aux hauts fonctionnaires, cela s’explique également par l’influence de ces derniers dans la restructuration de la gauche durant les années soixante-dix. Si l’on ajoute à cela la perte de substance marxiste dans la vision économique des socialistes à partir de cette même période, et l’installation hégémonique progressive des outils mathématiques des économistes néoclassiques dans les enseignements des grandes écoles françaises[12] [12] F. Lebaron, La croyance économique. Les économistes entre...
suite, le recentrage doctrinal de la gauche gouvernementale et son acceptation plus ou moins assumée des dogmes du libéralisme économique deviennent compréhensibles. Une fois cette « conversion » opérée, la mise en place pratique se produit « naturellement », aussi bien dans le cadre de la politique fiscale, de la lutte contre les inégalités (au sujet desquelles Théret démontre que les politiques suivies par le gouvernement Chirac en 1986 ne faisaient rien de plus que poursuivre l’impulsion imprimée par les socialistes à partir de 1983), ou de toute politique concernant la collectivité dans son ensemble. Les tentatives social-libérales du gouvernement Jospin ont fait illusion avant de revenir à des pratiques plus en conformité avec les expériences antérieures[13] [13] Fondation Copernic, Un social-libéralisme à la française...
suite. Ligne de conduite d’autant plus facilement poursuivie par la majorité suivante qu’elle épousait parfaitement les intérêts de la classe dominante (baisse de l’impôt sur le revenu – qui légitime le désengagement de l’État-social –, accroissement des aides aux entreprises – qui organisent un clivage entre salarié-e-s qualifié-e-s et non qualifié-e-s…).
• L’échec des mouvements sociaux du printemps 2003
10 Pour mener un combat, mieux vaut être au minimum deux. Ayant jusqu’à présent insisté sur la cohérence de la bourgeoisie, il me reste donc à analyser les positions et réactions des adversaires à la droite libérale. Et, de fait, les exemples ne manquent pas. De nombreux conflits locaux existent, de plus en plus souvent relayés par les médias (comme si la précarisation statutaire dans le champ journalistique commençait à aiguiser certains esprits critiques). Se donnent également à voir des conflits nationaux de grande envergure (comme par exemple celui des intermittents – dont on peut se demander par ailleurs qui il gêne le plus, classe bourgeoise ou classes populaires ?). C’est sur l’un de ceux-là que je voudrais revenir : la conjonction effectuée entre grève dans l’Éducation nationale et grève pour le système de retraites. Pour cela, j’envisagerai la situation à travers l’une de ses traductions locales.
11 Entre février et mai 2003, sur la base d’un désaccord profond avec des réformes préparées par Luc Ferry, le ministre de l’Éducation nationale, un mouvement social, ponctué d’assemblée générale, de grèves, de manifestations, s’est peu à peu développé dans l’enseignement primaire et secondaire, plus rarement dans l’enseignement supérieur. Raisons principales : besoins non satisfaits dans des écoles en difficulté ; projet de mise en place programmée de la décentralisation de la gestion salariale des techniciens et ouvriers travaillant sur les sites des écoles. Durant les premiers mois de ce conflit, les retombées en termes de négociation avec le ministère de tutelle furent faibles ; l’écho médiatique également. En fait, il faudra attendre la mise en lien de ce conflit à celui concernant le plan Fillon sur les retraites pour que naisse une convergence de revendications et d’actions qui sorte les enseignants de leur relatif isolement. Le 13 puis le 25 mai, un appel national à la grève et à la mobilisation fut lancé, porté par de nombreux syndicats. Durant toute la période, la presse écrite, de nombreuses émissions de télévision (sur les chaînes publiques) et reportages dans les journaux télévisés ou radio auront relayé de manière plus ou moins orientée les événements, les arguments, les revendications, voire les propositions alternatives ; ayant regardé de nombreuses émissions de télévision et beaucoup écouté la radio, j’ai pu encore faire le constat que le gouvernement aura profité de tribunes et d’oreilles particulièrement favorables de la part de nombreux journalistes et commentateurs, les arguments libéraux étant souvent présentés comme « inéluctables » et de « bon sens ». Devant l’ampleur de la mobilisation (de nombreux commentateurs tentèrent le parallèle – peu convaincant – avec Mai 68 ou, plus judicieux, les manifestations de l’hiver 1995), le gouvernement ouvrit des discussions avec les différents syndicats. Le mardi 3 juin, nouvelle grande mobilisation nationale, immédiatement appelée à se poursuivre le mardi suivant. On pouvait sentir une sorte de morgue du côté des gouvernants (par exemple quand Jean-Pierre Raffarin refusait de répondre directement, lors d’une séance parlementaire, aux députés communistes et socialistes qui l’interpellaient – tandis qu’il le faisait avec les membres de sa majorité), et l’exaspération et la colère se deviner chez leurs opposants.
12 C’est dans ce contexte qu’eut lieu, le 2 juin, une assemblée générale des grévistes de l’Éducation nationale de Cergy-Pontoise, de l’Hautil et du Vexin, soutenue par les unions locales CGT et FO de Cergy-Pontoise. La maison des syndicats accueillit plus d’une centaine de personnes, dans leur écrasante majorité syndiqué-e-s du secteur public (Éducation nationale en tête), plus rarement des syndiqué-e-s du secteur privé (un représentant CFDT des banques, un dirigeant de l’union locale CGT, quelques cadres…) et quelques non-syndiqué-e-s. La réunion, présidée par des enseignants, commença par une présentation succincte de la situation locale et de l’étendue de la mobilisation. Au-delà d’une volonté de se compter, les propos des différent-e-s intervenant-e-s indiquèrent le besoin d’affirmer la réalité tangible d’une lutte soutenue, dure et longue (certain-e-s étaient en grève ininterrompue depuis un mois) contre la présentation déréalisante qu’en faisaient, selon eux/elles, les médias. Il fut abondamment commenté la « baisse de combativité » évoquée dans de nombreux éditoriaux, et ses effets démobilisateurs sur les salarié-e-s les moins militant-e-s. Le mot « mensonge » revint à plusieurs occasions, notamment quand fut abordée la question du nombre de participants aux deux premières manifestations nationales[14] [14] À titre d’illustration, le lendemain de la manifestation...
suite. La réunion avait ainsi pour but de mettre en lien les différents noyaux contestataires afin de coordonner une lutte locale plus efficace et plus visible entre deux mouvements nationaux (une participante dira qu’au niveau de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise « les liens interprofessionnels sont au niveau zéro »). Pour cela, il fallait rappeler les motifs de la contestation, les revendications et les moyens envisagés pour les faire durablement émerger dans la « sphère publique ».
13 « La rue ne gouverne pas. » Cette petite phrase de Raffarin aura retenu l’attention parce qu’elle indiquait pour les uns une marque de fermeté à l’égard des manifestants, pour les autres une marque de mépris (de classe) à l’égard de la « France d’en bas ». Choisi par Jacques Chirac dans un contexte politique anomique entrecoupé de scandales financiers et judiciaires[15] [15] A. Collovald, « Le fabuleux destin de Jacques Chirac ou...
suite, le Premier ministre a mis en place la politique pour laquelle les parlementaires de la droite française ont été élus. En cela, effectivement, il a raison de dire que la rue ne gouverne pas. Bien évidemment, les opposants aux plans Ferry et Fillon n’entendent pas laisser au seul gouvernement l’initiative des débats concernant l’avenir de l’État-social, déjà passablement affaibli. Durant l’assemblée générale locale de Cergy-Pontoise, on pouvait noter à cet égard les tentatives des participant-e-s pour répondre point par point aux démarches ministérielles : contrairement à ce qu’il s’était passé en 1995, où le gouvernement d’Alain Juppé avait tenté d’imposer une accentuation des réformes libérales sur tous les fronts de la protection sociale à la fois, exprimant alors explicitement un véritable credo idéologique, les militants durent ici construire un argumentaire plus large destiné à redonner la cohérence aux actions gouvernementales (« Après les retraites, faut pas rêver, c’est la Sécu. »), et ceci dans le but de convaincre leurs collègues les moins « chauds » pour l’action. Car, et tous les intervenant-e-s ont insisté sur ce point, les médias, dans leur majorité, véhiculent facilement la stratégie de la droite visant à diviser le front syndical, à la fois sur le plan interprofessionnel (en donnant des « gages d’ouverture » aux universités ou à la RATP par exemple) et sur le plan statutaire (public versus privé). Cette propension à favoriser un point de vue plutôt qu’un autre n’est en rien récente, ni même typiquement libérale. Pour autant, elle est vécue, dans ce cadre historique précis, comme un acte véritable de violence symbolique par des grévistes présentés comme « irresponsables », « preneurs d’otages », « privilégiés ». Autant dire, pour reprendre, en la détournant, une analyse de Jean-Marie Vincent, la représentation donnée de ces individus les fétichise dans toute leur négativité, et occulte ce qui leur semble leur richesse potentielle (une vision pluraliste de leur métier, de leur société, des relations sociales, etc.)[16] [16] J. -M. Vincent, « Société du brillant, dévalorisation...
suite. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre leur appel incessant à la mobilisation du privé, leur volonté de croiser les présences interprofessionnelles dans les différentes assemblées générales. Lutter autant que faire se peut contre l’accusation de corporatisme égoïste en élargissant le champ de la réflexion et de l’action en direction des premières victimes des réformes libérales : les classes populaires et les petits fonctionnaires. C’est en cela qu’il faut comprendre la revendication, sur un même plan, du retrait du projet Fillon et de l’abrogation des ordonnances Balladur de 1993, présentées par les militant-e-s comme un coin enfoncé dans l’union entre salarié-e-s du public et du privé.
14 Pour autant, certains échanges entre participant-e-s laissaient entrevoir les difficultés dans la résolution de ce problème stratégique. Le syndicaliste CGT de l’union locale souligna en effet l’énorme décalage entre la mobilisation des fonctionnaires et le retrait marqué des salarié-e-s du privé, en particulier de ceux/celles travaillant dans des PME/PMI. Il a rappelé, avec une véhémence teintée de désarroi, qu’il ne pouvait compter que sur une poignée de collègues pour couvrir une zone d’emploi importante, éclatée entre de nombreux sites de petite taille, afin de rentrer en contact superficiel à l’entrée ou à la sortie des entreprises avec des individus pour lesquels la distribution d’un tract ne suffit pas à emporter l’adhésion. Il évoqua deux éléments importants de la rupture entre privé et public : un différentiel monumental de syndicalisation entre les petites entreprises et la fonction publique, perceptible lors de l’assemblée générale locale ; une désertion du secteur public dans les luttes menées depuis quelques années par les salarié-e-s du secteur concurrentiel (Michelin, Cellatex…) et une absence prolongée de dialogue croisé au niveau local. Pour compléter ces différents points, et avant de glisser sur une dimension de sociologie politique peu évoquée dans ces réunions, il faut ajouter trois éléments de réflexion. En premier lieu, il faut noter une absence remarquée des représentants locaux des partis politiques d’opposition en dépit d’une responsabilité particulière et incontournable, au sein d’une démocratie essentiellement représentative, pour agir efficacement sur l’équilibre des rapports sociaux structurants[17] [17] S. Le Lay, « Une “société civile” à la recherche...
suite. Leur absence dans ce type de regroupement doit donc être signalée, même si, ce qui est un signe, les organisations en question ne furent pas contactées. Ensuite, et peut-être y a-t-il un rapport direct avec ce point (mais également pour ne pas prendre de risques avec l’union syndicale fragile), en dépit de leur volonté de répondre point par point aux initiatives gouvernementales les opposant-e-s aux mesures libérales restent muet-te-s quant à un projet politique de plus long terme. Certes, on entend souvent prononcer les mots de « choix de société », « proposition alternative », mais les débats n’abordent pas les principes en jeu dans cette confrontation, la nature profondément atomisante de la structuration actuelle des rapports de pouvoir : sans horizon principiel et politique alternatif permettant de décentrer la confrontation hors de l’espace symbolique dans lequel les tenants du capitalisme la maintiennent, il y a fort à parier qu’aucune lutte fructueuse ne puisse durablement émerger. L’opposition gouvernementale se doit de réfléchir à une anthropologie politique susceptible de concurrencer efficacement le modèle libéral porté par la bourgeoisie nationale et d’insuffler un horizon utopique aux luttes quotidiennes. Les difficultés entrevues lors des réunions du comité interprofessionnel de Cergy-Pontoise, qui ne survécut que peu de temps à la rentrée de septembre, indiquent à quel point cette élaboration sera lente et extrêmement complexe. Elle n’en reste pas moins indispensable pour celles et ceux qui pensent qu’« un autre monde est possible ». •
Notes
[ 1] Remerciements à Pierre Lantz pour ses remarques précises et constructives. Cette attention ne saurait cependant le rendre responsable des positions exprimées et des erreurs factuelles éventuellement présentes ici.
[ 2] H. Weber, Le parti des patrons. Le CNPF (1946-1986), Seuil, 1986.
[ 3] Cette hypothèse n’exclut pas, bien évidemment, d’autres éléments explicatifs, en particulier le rôle direct de la violence sociale et de la violence symbolique imposées aux individus économiquement subordonnés. Peur, souffrance, lassitude, écœurement provoqués par l’organisation des rapports sociaux de production et d’emploi ont des effets propres.
[ 4] S. Le Lay et M. Leroy, « Le Medef, l’entreprise et la politique », Variations n° 3, 2002, p. 115-128.
[ 5] Par exemple, J. Pisani-Ferry, La bonne aventure. Le plein emploi, le marché, la gauche, La Découverte et Syros, 2001.
[ 6] Pour une synthèse voir N. Elias, La société des individus, Fayard, 1986.
[ 7] Nous avons tenté de mettre en ordre la genèse, les implications et les ordonnateurs de ce projet dans S. Le Lay, « Le social au péril de la (non)-finance », Document de travail, Institut d’études européennes, juillet 2002. La baisse décidée par le gouvernement Raffarin, en juillet 2003, du taux de rémunération du livret A renforce cette tendance.
[ 8] A. Lechevalier, « Réforme de l’épargne salariale, avenir du salariat et dynamique du capitalisme patrimonial », Mouvements n° 13, janvier-février 2001, p. 93-100. Pour une critique de la notion de « capitalisme patrimonial » comme schème de réflexion globale des restructurations socio-économiques, cf. M. Husson, Le grand bluff capitaliste, La Dispute, 2001.
[ 9] Gérard Delfau, entretien réalisé le 22 octobre 2002. Sa trajectoire politique (participation à la création du Parti socialiste en 1971, sénateur-maire PRG d’une petite ville de l’Hérault) fait de lui un connaisseur fin des interdépendances politiques et socio-économiques locales et nationales, en dépit des effets d’« illusion biographique » notamment produits par ses rapports tendus avec certains membres de la direction du PS.
[ 10] P. Bourdieu, La noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Les Éditions de Minuit, 1989 ; J. -M. Eymeri,La fabrique des énarques, Économica, 2001.
[ 11] P. Mathiot et F. Sawicki, « Les membres des cabinets ministériels socialistes en France (1981-1993). Recrutement et reconversion. Première partie : caractéristiques sociales et filières de recrutement », Revue française de sciences politiques volume 49, n° 1, février 1999, p. 3-29.
[ 12] F. Lebaron, La croyance économique. Les économistes entre science et politique, Seuil, 2000. Pour une réponse, lire J. -M. Vincent, « Sociologie de l’économie et critique de l’économie politique », Variations n° 3, p. 9-25.
[ 13] Fondation Copernic, Un social-libéralisme à la française ? Regards critiques sur la politique économique et sociale de Lionel Jospin, La Découverte, 2001.
[ 14] À titre d’illustration, le lendemain de la manifestation du 3 juin, France Inter annonçait, pour le cas de Marseille, entre 25 000 et 250 000 manifestants… Une (dis)proportion similaire avait déjà été observée pour la manifestation du 13 mai à Toulouse.
[ 15] A. Collovald, « Le fabuleux destin de Jacques Chirac ou les mésaventures de la démagogie politique », Mouvements n° 23, septembre-octobre 2002, p. 123-130.
[ 16] J. -M. Vincent, « Société du brillant, dévalorisation du social », Politique - revue européenne de débats n° 5, mars 2003, p. 30-32.
[ 17] S. Le Lay, « Une “société civile” à la recherche d’une légitimité politique : à propos de Millau », L’Homme et la société n° 140-141, avril-septembre 2001, p. 207-216.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Stéphane Le Lay « La droite et le mouvement social du printemps 2003 : amorce d'une lutte anthropologique ? », Mouvements 5/2004 (no35), p. 33-41.
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2004-5-page-33.htm.
DOI : 10.3917/mouv.035.0033.




