2005
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À propos de la gauche et des classes populaires
Chacun s’en souvient, au lendemain de la catastrophe électorale du 21 avril 2002, il n’était plus question dans le débat que du divorce entre la gauche et les catégories populaires et des moyens envisagés pour y remédier. Puis, peu à peu, ce débat fondamental s’est éloigné des feux de la rampe. Comme si le constat partagé que la droite mène une des politiques les plus à droite qu’elle n’ait jamais mené suffisait au retour de l’électorat populaire, épargnant à la gauche d’avoir à se rassembler sur un projet pour retrouver la faveur des urnes. On ne saurait trop remercier Henri Rey d’avoir remis cette question sur le métier et de nous proposer tout à la fois une analyse sur les raisons d’une mésentente plus profonde qu’on ne le croit et des hypothèses pour un renouvellement des objectifs et des pratiques de la gauche française.
Dans un premier temps, Henri Rey nous rappelle que si le lien entre la gauche et les catégories populaires est ancien, il a toujours été complexe et fragile. Mais, depuis au moins deux décennies, ce sont les deux partis de la gauche française, PS et PCF, qui se sont révélés de plus en plus distants vis-à-vis des classes populaires. On ne saurait, en effet, oublier que la désaffection entre les partis et cette partie de l’électorat est dans une large mesure réciproque. Pour le PS, cela s’est manifesté par une composition interne l’éloignant toujours plus de la réalité sociologique du peuple de gauche. Pour le PCF, le phénomène est plus complexe avec une crise d’identité très profonde qui le conduit aux franges de la disparition comme acteur politique réel et une série d’occasions manquées dont l’incapacité dans les banlieues populaires à répondre aux aspirations et à prendre appui sur les jeunes d’origine immigrée.
Les instruments d’analyse des causes de cette situation et du paroxysme atteint en 2002, sont assez classiques avec, en premier lieu, l’identité relative des gestions de gauche et de droite, et les promesses non ou mal tenues. L’expérience des deux premières années du gouvernement Jospin devrait cependant modérer ce diagnostic, même si les trois dernières le confirment, mais surtout on peut se demander si la gestion par la droite de 2002 à 2004 ne vient pas rompre ce sentiment d’identité. Ce qui pourrait expliquer la rude sanction infligée à la droite aux régionales et européennes récentes sans pour autant que cela offre quelque garantie que ce soit sur le résultat des élections majeures de 2007.
Assez classique également mais utile, l’analyse des grandes transformations de la condition ouvrière. Une classe aux effectifs réduits, déconcentrée et désindustrialisée, individuation croissante des ouvriers, forte composante immigrée, dilution du sentiment d’appartenance collective, affaiblissement du syndicalisme et même effondrement dans le secteur privé, remplacement des ouvriers par les employés comme composante principale des catégories populaires, augmentation du nombre de chômeurs et précaires. Tout cela est vrai mais l’auteur, après d’autres, a le mérite de souligner que la polarisation de la politique autour des couches moyennes est une erreur fondamentale qui ne correspond ni aux réalités statistiques qui montrent que les classes populaires sont toujours largement dominantes, ni à celles du vécu qui est plus que jamais fait d’angoisses pour le lendemain.
On est au cœur du débat sur l’avenir de la gauche qu’Henri Rey aborde dans la dernière partie de l’ouvrage. Lionel Jospin avait parlé, en 2000, de « nouvelle alliance » pour désigner le rassemblement nécessaire des exclus, des catégories populaires et des couches moyennes. Formule acceptable, mis à part que tout se joue sur l’endroit où est le curseur. Si, dans cette alliance, l’accent n’est mis que sur le troisième terme et que les deux premiers deviennent subalternes, cela donne le 21 avril. Or, force est de constater qu’au sein du PS le débat entre social-libéralisme et social-démocratie (pour ne pas dire socialisme), sans être totalement tranché, tend à évoluer en faveur du premier terme.
L’auteur, de ce fait, s’interroge sur l’hypothèse d’une solution à la désaffection populaire par le retour à la radicalité. Mais, sans l’écarter, il n’a franchement pas l’air d’y croire. Cette voie pourrait être indiquée par le renforcement significatif de l’extrême gauche en 2002, qui n’a cependant pas été confirmé depuis. Verts et PCF y ont partiellement souscrit mais dans une situation très instable. Elle risque d’aggraver le fossé entre centre gauche et gauche radicale sans pour autant produire une adhésion populaire.
Alors ? Henri Rey en termine en s’interrogeant sur les conditions d’une alternative. Il formule un postulat qu’on ne peut que partager : la gauche est contrainte d’être de gauche, capable de repenser les conditions de la transformation sociale et en tout cas de combattre significativement l’insécurité sociale. Deuxième recommandation : un rôle nécessaire mais plus modeste des partis. En effet, l’essentiel de l’élaboration de projets se fait aujourd’hui hors des partis, dans des mouvements sociaux et citoyens, dans le monde associatif. Les partis ne doivent plus avoir la prétention d’être le lieu unique de l’élaboration même s’ils sont indispensables pour la mise en cohérence des projets. Troisième recommandation : une participation démocratique élargie. Là encore, d’accord pour considérer que si la démocratie participative ne peut remplacer la représentative, la seconde a impérativement besoin de la première pour se ressourcer. •
Gilbert Wasserman
Regard long sur une mésentente
Les péripéties électorales françaises – cette spécificité du vote à surprises, en contraires courts : 2002, Le Pen avant le PS, 2004, toutes les régions sauf une au même PS – font l’objet en suivi fin d’une sociologie politique attentive – tradition française aussi – aux signes de classe de ces mouvements dans le mouvement du populaire. Plus rare, le regard long, où l’actualité s’éclairerait de sa profondeur historique… Ici Henri Rey, après d’autres, avec d’autres
[1], dont il a garde de s’épauler, sur son propre registre pourtant…
* * *
Pour y constater certes, sous les mouvements de surface du suffrage les constances de fond de la domination étatique du Capital, en État-nation France, projeté en Empire français, puis internationalisé, aujourd’hui mondialisé. Dans la continuité d’une politique impérialiste, où les appartenances nationales premières du Capital s’effacent, sans que la base étatique de protection des alliances mondiales devînt pour autant caduque…
Constantes du Haut, mais aussi constantes du Bas, dans le mouvement du rapport des classes populaires françaises à cette domination… Sous la double perspective historique de ce qu’on pourrait appeler la double-double Révolution…
…une fois, pour reprendre la problématique anglaise d’E. P. Thompson, par la dischronie économico-politique de la Révolution bourgeoise : la Révolution du marché des marchandises, du capital, de la force de travail bien plus tôt acquise que la Révolution du marché du vote dans le suffrage universel…
…une autre fois, pour reprendre la problématique hobsbamnienne, mais c’était déjà celle d’Engels, par l’interférence de la Révolution bourgeoise inachevée et d’une Révolution prolétarienne annoncée, parfois même commencée, en ces interruptions courtes, mais bouleversantes du printemps quarante-huit, de la Commune… Puis, durée plus étale, en écho d’accompagnement à la Révolution soviétique en ces Fronts de classe, puis Front populaire, Front de Libération, Front de la Paix, dont l’accent rouge ne se laissait jamais oublier…
* * *
Où s’éclaireraient, sur le propos d’Henri Rey…
…le rapport contradictoire, parfois antagoniste des « premières classes ouvrières » à la République : demandée et défendue pour l’extension à tous les citoyens d’un droit de vote d’abord réservé aux propriétaires ; boudée aussi, voire abandonnée, pour son indifférence, voire hostilité aux droits populaires conséquents de s’organiser en associations syndicales et politiques d’opposition au droit propriétaire…
…le rapport dissonant des classes ouvrières confirmées aux majorités de représentation républicaine : dans la Seconde République après juin quarante-huit (les ouvriers votent Empereur) : sous la Troisième dans certain boulangisme populaire ; sous la Quatrième dans le soutien implicite ou explicite au coup d’État doux du gaullisme; sous la Cinquième que voici dans l’écoute des thèmes autoritaires-xénophobes du lepénisme…
…la constance enfin d’un rapport d’indifférence, sinon d’hostilité d’une large partie de la classe ouvrière au système même de la représentation : après l’anarcho-syndicalisme du début du siècle, cette si large surface, réélargie aujourd’hui, du non-vote et de la non-inscription (non inscriptibilité, il est vrai, pour les immigrés)…
* * *
Longue histoire d’une distance. Distance pourtant ne va pas toujours à méfiance, ni méfiance à mésentente. Aujourd’hui mésentente résurgente, dont Henri Rey fait l’inventaire de signes, de dates, de raisons actuelles. Car, fût-ce en longue durée, chaque actualité a les siennes.
Trois raisons à l’œuvre aujourd’hui, nous est-il proposé sur trois expériences critiques…
1) La première : l’intégration politico-économique sur le dernier quart du siècle…
…des appareils partisans de gauche à l’appareil de gestion étatique, au gouvernement duquel leur alliance électorale leur avait permis d’accéder…
…tendanciellement aussi des appareils syndicaux aux appareils de gestion des entreprises auxquels ce même gouvernement leur ménageait des accès jusque-là interdits…
Intégration étatico-entrepreneuriale redoublée dans les appareils partisans, à un moindre degré syndicaux, par l’intégration croissante des militances à des bureaucraties d’expertise ne laissant guère aux contrôles de bases souvent clientélisé que des rituels d’assentiment a posteriori.
2) La deuxième, confluente à la première : l’intégration idéologique interélitaire à un consensus unanimiste sur l’inéluctabilité des contraintes de mondialisation du Capital. Où l’absence d’alternatives programmatiques offertes aux refus populaires ne laisserait place qu’à des alternances majoritaires entre opposants d’hier et gouvernants d’aujourd’hui pour une politique continuée sous d’autres discours, ou les mêmes…
3) La troisième – effet à son tour de la marchandisation générale d’appareils d’information publicitaires – la substitution insidieuse à l’appareil de représentation de partis politiques en compétition de programmes d’un appareil de présentation de figures politiciennes en compétition de popularités. Où les sondages remplaceraient bientôt le vote, si la critique du spectacle dans le secret de l’isoloir ne les démentait régulièrement…
Sans que pourtant s’annule la double invisibilisation, et du monde des experts cachés au peuple par ces figures, et du monde populaire caché aux experts par leurs propres écrans… Cela, au moment même où ce monde populaire faisait pour lui-même, sous l’Empire productiviste-rentabilitaire du Capital mondial, l’expérience d’une désintégration sans précédent de ses conditions d’existence : exclusion, précarisation, paupérisation relative, désorganisation, dispersion, désespoir…
* * *
Dans l’écart grandissant entre conditions d’existence dégradée et conditions de représentation confisquée, le secret peut être…
…de la désaffiliation de classe croissante des partis de gauche, en reproduction élitaire croissante, sous la continuité apparente des rhétoriques…
…de la désaffection tendancielle du suffrage populaire à leur égard : vote instable, en logique d’opposition instrumentale, déplaçable vers des extrémismes de droite ou de gauche, sans grande adhésion organisationnelle pour autant…
…de la lente défection d’indifférence enfin des couches populaires à l’égard d’un système de représentation qui les représente de moins en moins…
* * *
Cela constaté, l’auteur le souligne : la longue durée ne va pas que d’un côté. Tradition de mésentente, tradition de réaction à la mésentente ? Tradition de reconquête de l’entente… Après 1921, 1936 ; après 1940, 1944 ; après 1958, 1968 ; et même si elle se défaisait, à peine commencée, l’union de la gauche en 1981…
Le plus continu du populaire français sur les deux derniers siècles : la mobilisation directe de masse en démocratie exécutive – grèves et manifestations – ne s’est pas interrompu. Grand sursaut encore en 1995. Plus ponctuel et resserré depuis : en repli, comme toujours dans l’histoire populaire abandonnée des centres, sur le métier (les corporations), sur le local (les usines, les communes). En retour souvent aux origines : ces associations dont sont issus, ne l’oublions pas, syndicats et partis (Marx, Proudhon, Bakounine furent d’abord des « associatifs »). Ces mouvements aussi, en réseaux instables, mais souples, substitutifs (ou parallèles) aux alliances partisanes organisées. Où celles-ci, mais d’abord les partis eux-mêmes pourraient se renouveler, se reformer, se former tout simplement en formes inédites : les partis naissent, les partis meurent, ils renaissent ou d’autres naissent.
Rien n’est jamais historiquement promis. Des possibles ouverts seulement. Bases possibles ?
…ce qui subsiste dans les partis de gauche de militances autonomes (et pourquoi pas expertises ?), fidèles sous leurs drapeaux, aux luttes dont ils furent les emblèmes, aux consciences qui se forgèrent là – conscience de classe, conscience de peuple
[2]. Les unes et les autres recomposées ? – mais ne le furent-elles pas d’âge en âge, sous la légende des continuités rétrospectives ?
…ce que l’extrême gauche conserve, en son pluriel, anarchismes, trotskismes, guevarismes, des traditions d’idées révolutionnaires, dans des ancrages populaires plus larges qu’il n’y paraît à l’étroitesse organisationnelle…
…ce qu’offrent, demandent, peut-être à l’organisation politique éventuelle les grands mouvements d’époque, apartisans ou transpartisans : féminismes, écologismes, tiers-mondismes, altermondialismes, en quête de redéfinition d’un internationalisme en tragique déshérence…
…tout ce qui, sans -ismes, supporte les effets socialement destructeurs de l’exploitation-domination-oppression de l’Empire du Capital – et ne le supportera peut-être pas toujours ?
Long à penser ? Long à mettre en place ? Si long que jamais peut-être ? Les histoires longues ouvrent de longs avenirs… •
Michel Verret
[1]
On en trouvera les références au fil des chapitres, en même temps que toute l’argumentation empirique du propos théorique avancé, en même temps que maints portraits de figures. Les mœurs traités dans l’humour qu’appellent aussi les distances.
[2]
G.
Michelat et M.
Simon en visibilisent la persistance électorale sur les quarante dernières années dans leur récent
Les ouvriers et la politique. Permanences, ruptures, réalignements. 1962-2002. Presses de Sciences Po, 2004.