2005
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À propos de l’URSS et de son histoire
Jean-Paul Gaudillière
Depuis une quinzaine d’années l’historiographie de l’URSS s’est profondément renouvelée, à la faveur de l’ouverture d’archives jusqu’alors inaccessibles et de l’évolution plus générale des problématiques en sciences sociales. Particulièrement attentive aux mécanismes de pouvoir et de prise de décision, elle cherche dans le même temps à affiner la connaissance de la société soviétique. Dans ce contexte, que reflète la dernière édition de l’Histoire de l’Union soviétique de Nicolas Werth, on attendait notamment avec intérêt la contribution de Moshe Lewin, connu pour son analyse de la formation du système soviétique entre les deux guerres.
En février 1956, lors du 20e Congrès du PCUS, au cours d’une séance à huis clos destinée à présenter le rapport sur les crimes commis sous l’autorité de Staline, Khrouchtchev annonça qu’avant de mourir, Lénine avait rédigé un testament politique. Ce texte n’avait jamais été divulgué parce que le dirigeant bolchévique y passait en revue les difficultés de l’heure, décrivant les qualités et défauts des plus hauts responsables du parti, et formulait une mise en garde explicite contre les penchants autoritaires de Staline, demandant qu’on le démette de ses fonctions de secrétaire général. Le testament de Lénine est devenu un texte fétiche pour nombre de critiques de gauche du régime stalinien ayant pris conscience de l’écart entre les valeurs socialistes et la réalité de la vie politique et sociale dans la Russie soviétique. La lucidité finale de Lénine a ainsi servi d’indicateur des mérites de la révolution et de la réalité de sa trahison.
Le dernier livre de Moshe Lewin n’échappe pas à cette vision selon laquelle les années vingt auraient été marquées par une rupture majeure. Le testament de Lénine y marque la fin des espoirs d’une approche plus réaliste de passage au socialisme, la fin de la NEP, et le début du processus conduisant à la dictature par les purges et l’élimination de la vieille garde du parti et de toute opposition. Comment la révolution bolchévique a-t-elle fini par dévorer ses enfants ? Comment a-t-elle conduit à la dictature du parti et à la collectivisation forcée ? On pourrait penser qu’une approche de l’histoire de l’URSS en termes de coupure radicale est devenue obsolète après la multiplication des travaux sur la guerre civile et les années vingt, après l’ouverture (partielle) des archives depuis 1990
[1]. À lire
Le siècle soviétique, il n’en est rien. Pour une bonne et pour une mauvaise raison.
La mauvaise raison est la nostalgie. Elle rend le livre décevant et par endroits chaotique, sautant d’un thème à l’autre au gré de la lecture par l’auteur de la récente historiographie. Il ne s’agit pas d’une nostalgie de l’URSS même si, ici ou là, une remarque en incise laisse penser que Moshe Lewin ne pense pas que du bien de l’effondrement des années quatre-vingt. C’est la nostalgie de la révolution rêvée, du socialisme des communistes occidentaux liés bon an, mal an à l’URSS réellement existante par une équation complexe.
En conséquence, une part importante du Siècle soviétique est consacrée à l’analyse des productions internes de la bureaucratie, de ces multiples rapports, comptes rendus, enquêtes que les diverses inspections, comités et organes de surveillance ont produit pour rendre compte de l’état du pays, des facteurs de crise et éventuellement proposer des changements. Cette matière est évidemment essentielle à l’historien, qui n’a pas beaucoup d’autres traces que celles laissées par les institutions, mais on peut la prendre de différentes manières et avec plus ou moins de distance. Ici, elle est souvent donnée à voir comme l’indice de la lucidité de l’élite du régime, d’une capacité certaine à l’auto-critique (bien que non publique) et par conséquent des potentialités d’auto réforme. Lewin ne cache pas sa fascination pour les figures les plus clairvoyantes et les plus courageuses des dirigeants : Boukharine, Trotski pour les débuts, Khrouchtchev et Andropov pour la période la plus récente. Le paradigme de la trahison est aussi celui des occasions manquées : la NEP, mais aussi et surtout les années Khrouchtchev. La responsabilité personnelle de Staline, le rôle de l’individu et de la biographie n’en ressortent que plus fortement, rapprochant ainsi l’interprétation de Lewin de celle d’un Trotski en exil, effrayé par l’extension de la terreur et prisonnier de l’échec de son combat. À l’inverse, le traitement des oppositions démocratiques des années quatre-vingt est liminaire, sinon hostile : non seulement celles-ci sont présentées comme marginales (ce qu’elles étaient, du moins en URSS si ce n’est dans le glacis) mais surtout comme aveuglées par le « démocratisme », par la critique de la structure politique, incapables de se rendre compte que la société des années soixante, dans laquelle elles vivent, n’est plus celle des années trente, et de comprendre ce qui fait que certains y trouvent leur compte.
La bonne raison de la fascination pour la coupure est celle qui a fait de Moshe Lewin un grand historien de l’URSS, à l’origine de l’une des critiques les plus pertinentes des analyses centrées sur la notion de totalitarisme. C’est sa capacité à mettre à plat et interroger les grandes tendances, les transformations sociales majeures qui ont caractérisé la société soviétique. L’auteur de
La formation du système soviétique
[2] nous renvoie ainsi à sa lecture du stalinisme comme une dictature modernisatrice, responsable d’une industrialisation accélérée, impossible sans un recours permanent à la contrainte. La prise du pouvoir par Staline est placée dans la continuité de la guerre civile et de la généralisation de l’exercice de la violence politique. Non seulement, comme le disent ceux qui caractérisent le régime par sa structure politique, parce que le parti y a appris le monopole du pouvoir et son maintien par la répression. Mais surtout parce que l’État, et en premier lieu ses institutions militaires (entendues au sens large) y sont devenues les agents de l’accumulation économique : par le biais des campagnes de collecte des grains, des réquisitions, et de la saisie des surplus agricoles. Au-delà du jeu des circonstances – les interventions étrangères – ou des biographies, un régime de transfert massif des ressources de l’agriculture vers l’industrie lourde et les villes y a pris naissance. En dépit des alternatives proposées par les tenants d’un recours aux mécanismes d’un véritable marché agricole, celui-ci a été centralement administré, massif et rapide. Il ne pouvait qu’être forcé. Autrement dit, la cohérence des purges est à rechercher dans la logique de la collectivisation forcée et de la militarisation de fait du travail salarié. « Ce qui est arrivé à l’agriculture soviétique est un exemple particulièrement dramatique d’une entreprise de modernisation imposée envers et contre tous. L’État s’était fixé pour tâche de gouverner par en haut la totalité du monde agricole. La majeure partie de la nation – la paysannerie – n’accomplissait sa tâche productive qu’en traînant les pieds. Et encore fallait-il s’appuyer sur une lourde machine associant contrôle, stimulants et répression ». Pour gagner un minimum de légitimité aux yeux de la population mais surtout de ces membres de base du parti, rouages indispensables à toute administration, le régime a alors mobilisé les formes classiques de l’autorité symbolique : celles de la Russie tsariste et de la croyance religieuse.
Mais qui dit modernisation, autoritaire ou non, dit aussi bénéfices. Pour Moshe Lewin, ceux-ci sont évidents. La société soviétique, sous la férule de l’État, a créé une industrie. Le livre en parle peu. Le plus important pour lui est l’urbanisation, les transferts massifs de population vers les villes et les changements de mode de vie qu’ils ont induits. « L’air de la ville rend libre » disait Marx. Le siècle soviétique regarde dans la même direction. En conséquence, l’accumulation forcée avait, dans les années cinquante, créé les conditions de son propre dépassement. L’originalité du livre tient à l’analyse de cette seconde phase. Elle repose sur l’idée selon laquelle les décennies d’après-guerre, l’hypothèque Staline une fois levée, auraient pu conduire à une véritable réforme, à une rationalisation de l’économie et à une démocratisation. En témoignent le phénomène Khrouchtchev, enchaînement exemplaire des alternances entre ouverture et raidissement conservateur qui marquent la seconde moitié du siècle jusqu’à la transition gorbatchevienne. Moshe Lewin insiste longuement sur les effets réels de la déstalinisation. La société soviétique d’après 1953 n’a plus rien à voir avec celle des années trente et quarante. La terreur a fait place à une dictature molle, le parti y reste tout puissant mais les marges de manœuvre y sont réelles. Les déséquilibres de l’accumulation perdurent mais le niveau et les conditions de vie s’améliorent. Preuve en est que les institutions judiciaires, le code du travail deviennent des instruments de gouvernement.
Les matériaux, issus des nouvelles archives sélectionnés par Moshe Lewin, portent principalement sur cette période. Par exemple sur le système des camps. Le siècle soviétique y confirme l’ampleur de la répression et le chiffre de six millions qui en ont fait l’expérience si l’on prend en compte emprisonnements politiques et colonies de « dékoulakisation ». Mais l’ouvrage s’attarde sur la fonction économique de l’administration du NKVD, exploitation des mines et ressources naturelles de la Sibérie, réalisation des grands travaux de construction de voies ferrées, creusement des canaux. L’emprisonnement a été une forme d’exploitation de la main-d’œuvre qui trouve de façon emblématique de la soviétisation ses racines dans la volonté révolutionnaire de réhabiliter les ennemis de classe par le travail. Ce que montrent les rapports internes est que ce système était à bout de souffle dans les années cinquante. La crise tenait aux coûts du système, à la mortalité massive, aux rendements médiocres. Pour Moshe Lewin, mort de Staline ou pas, cette crise aurait conduit à des changements. Là est le terreau des libérations massives de 1953, l’explication de la rapidité avec laquelle le Goulag a été démantelé même si, loin s’en faut, les camps n’ont pas disparu. De façon analogue, Le siècle soviétique offre une exploration intéressante de la détente sur le front du travail, montrant comment une série importante de dispositifs de contrôle de la main d’œuvre (livret, interdictions de déplacement, salaire aux pièces et stakhanovisme, mobilisation des syndicats pour la productivité) ont été remis en cause ou remodelés. Le paradoxe est que, dans les conditions de la planification autoritaire, ces mesures n’ont fait que déplacer les conflits, créant par exemple des pénuries structurelles de main-d’œuvre industrielle dans un pays marqué par un exode rural massif.
C’est dans la compréhension de ce qui devrait être une troisième période tout aussi essentielle : celle de la fin de la société soviétique, que le bilan proposé par Moshe Lewin se révèle le plus mince. Le livre a peu, très peu, à dire sur les dernières décennies et ce qui a provoqué l’effondrement des années quatre-vingt. Sauf à reprendre la question de la chute de Khrouchtchev et à en faire la matrice des échecs des réformateurs. La révolte contre « Monsieur K. » aurait ainsi émané des échelons intermédiaires de la nomenklatura, de cette masse de fonctionnaires désormais organisés en féodalités régionales ou ministérielles, représentées au Comité central par le biais des systèmes de patronage et avant tout soucieuses de stabilité des carrières. La mise en place d’un « système de sécurité bureaucratique » aurait ainsi eu raison des tentatives pour transformer la gestion économique, qu’il s’agisse de celles de Kossyguine ou d’Andropov.
Ceux des lecteurs qui trouveront, avec raison, qu’une analyse de la société soviétique ne peut se passer d’une réflexion sur l’exercice du pouvoir, sur la gestion de l’autorité, sur la démocratie devront se reporter à d’autres sources. Par exemple à la nouvelle édition de l’Histoire de l’Union soviétique écrite par Nicolas Werth. L’ouvrage, un manuel, présente un panorama remarquablement riche des développements politiques et institutionnels tant au sein de l’Union que dans ses actions extérieures. Même s’il n’a pas les ambitions analytiques du Siècle soviétique, le texte de N. Werth s’appuie tout de même sur une interprétation forte. Autant M. Lewin renvoie à un déterminisme de l’économie politique et du jeu des forces productives, autant le système soviétique de N. Werth est une création politique.
Cela pousse à mettre en exergue, comme une bonne partie de l’historiographie soviétique, les continuités entre les modes d’exercice du pouvoir des débuts de la révolution et la période stalinienne. Surtout, cette entrée par le politique permet à l’Histoire de l’Union soviétique d’insister sur un ensemble de phénomènes qui n’apparaissent guère dans Le siècle soviétique. On en mentionnera trois. Le premier est l’attention portée aux populations dirigeantes et à leur mode d’existence collective. Le sort de l’Union soviétique est marqué par deux phénomènes générationnels : d’une part la prise du pouvoir au sein du parti par la couche des nouveaux administrateurs ayant fait leurs armes durant ou peu après la NEP et qui fourniront au stalinisme sa base de masse, d’autre part le vieillissement de cette même couche qui reste en poste quarante années plus tard, alors que les dynamiques de l’accumulation forcée sont épuisées. Une seconde dimension, essentielle, est la place du complexe militaro-industriel durant les années de la guerre froide. S’il faut chercher une rationalité économique forte pour la deuxième phase d’existence du régime, elle se trouve dans l’émergence d’une accumulation industrielle centrée sur la croissance du secteur militaire se substituant au « despotisme agraire » de M. Lewin. Troisième élément décisif, la permanence des contradictions entre bureaucratie politique et bureaucratie économique, favorable aux réformes et à certaines formes d’autonomie des entreprises et de marché. Elle est, pour N. Werth, essentielle à la chute de Khrouchtchev, qui finit par s’aliéner les deux groupes. Mais l’opposition entre un conservatisme politique « fondé sur la volonté de stabiliser le système par le jeu du clientélisme, voire par l’institutionnalisation du fief » et la réforme économique technocratique domine les conflits et jeux de pouvoir des dernières décennies. Cependant, le type de compromis bâti lors de l’élimination de Khrouchtchev dura : « par-delà leurs divergences, les membres de l’équipe dirigeante étaient mus par la volonté de stabiliser et d’équilibrer les pouvoirs et les intérêts des divers appareils bureaucratiques… en écartant toute solution alternative, ce qui impliquait d’aborder les problèmes générateurs de conflits ». Jusqu’à l’immobilisme. Plus encore que la propriété étatique des moyens de production, ou les contradictions de la modernisation, la question de la démocratie est la clé de la compréhension du siècle soviétique. •
[1]
Voir notamment N.
Werth, « Un État contre son peuple. Violences, répression, terreur en URSS»,
in S.
Courtois, N.
Werth et al., Le livre noir du communisme, R. Laffont, 1997, et A.
Graziosi,
The Great Soviet Peasant War. Bolsheviks and Peasants, 1917-1933, Harvard University Press, 1996.
[2]
M.
Lewin,
La formation du système soviétique : essais sur l’histoire sociale de la Russie dans l’entre-deux-guerres, Gallimard, 1987.