2005
Mouvements
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À propos de la sexuation du social
Marc Bessin
La dynamique de l’égalité entre les sexes n’a jamais été aussi forte, pour autant certaines discriminations sexuées demeurent et de nouvelles formes apparaissent : la domination masculine n’a pas disparu, loin s’en faut. Quelles sont les résistances à cette dynamique ? Comment se déplacent les inégalités ? L’ouvrage de synthèse sociologique de Michèle Ferrand fait le point sur l’état des positions masculine et féminine ; l’essai de psychopathologie du travail de Pascale Molinier démonte l’altruisme féminin. Tous les deux, dans des perspectives et des styles différents, contribuent à penser la sexuation du social pour lutter mieux armés contre les inégalités de genre.
Les études sur le genre prennent petit à petit une certaine envergure en France, comme en atteste l’apparition de cette question au programme de l’agrégation de sciences économiques et sociales en 1999. Une telle consécration pour une thématique donnée incite en général les meilleur(e)s spécialistes à en publier une synthèse, comme on a déjà pu le constater à propos de la sociologie du corps
[1] ou des réseaux sociaux
[2]. On trouve là une partie de la genèse du livre de la sociologue Michèle Ferrand, centré sur les catégorisations et hiérarchisations de sexe. Tout autre est celle de
L’énigme de la femme active, que propose Pascale Molinier à partir de ses travaux sur la sexuation des activités au travail, pour faire un état des questions posées par la psychodynamique du travail à propos de la féminité, de la masculinité et de leurs attributs respectifs que seraient la compassion et l’égoïsme. Ce sont donc des synthèses bien différentes dans leur forme (un 128 pages au cahier des charges rigoureusement formaté et un essai original où se succèdent des chapitres de statuts et tailles disparates), dans l’écriture (Michèle Ferrand restant fidèle à une présentation sobre et précise au fil de son plan alors que Pascale Molinier se sent libre d’adopter à la première personne un ton plus personnel et incisif), dans les références mobilisées liées à deux univers disciplinaires distincts (la « vieille » sociologie qui découvre tardivement le genre et la toute jeune psycho dynamique du travail qui grandit avec ce concept), mais qui constituent deux lectures suggestives et très complémentaires sur les constructions sociales de la bicatégorisation sexuée des activités.
Michèle Ferrand est connue pour ses recherches théoriques et empiriques sur les rapports sociaux de sexe, l’avortement et la contraception, la paternité, les inégalités entre les sexes au travail et à l’école. Elle publie maintenant la synthèse bibliographique et analytique qui manquait, faisant l’état des lieux des travaux sociologiques français sur les divisions sexuelles des sphères sociales. Mais le résultat dépasse largement la synthèse académique, le Féminin Masculin de la collection « Repères » se présentant comme un ouvrage incontournable pour qui s’intéresse à la sexuation des pratiques sociales, aux inégalités entre les sexes et à la dynamique de changement face à la domination masculine. Le parti pris consiste bien à présenter les problématiques, les résultats de recherche et les évolutions en cours, Michèle Ferrand réussissant parfaitement l’exercice de vulgarisation sans hésiter à livrer au passage sa propre contribution aux débats qu’elle présente.
Le résultat s’organise autour de cinq chapitres qui font le point sur les positions respectives des hommes et des femmes dans le travail professionnel et domestique (chap. 1), au sein de la famille (chap. 2), dans les institutions de socialisation, notamment l’école que l’auteur connaît très bien (chap. 3), dans l’espace public (chap. 4) et dans la sphère intime et la sexualité (chap. 5). Y sont présentées l’évolution et les résistances à l’œuvre dans les pratiques observées, les processus de naturalisation des différences et des hiérarchisations, la part qu’y prennent les politiques publiques et les tentatives pour réduire la domination masculine, les questions en suspens et les débats théoriques qu’elles recouvrent.
La sexuation des pratiques est privilégiée pour pointer les mécanismes qui contribuent à la brouiller ou au contraire à la reconstituer, pour nous aider à comprendre les déplacements, là où les inégalités se perpétuent, là où elles s’atténuent. Restituant les principales avancées de la recherche, l’ouvrage en reflète également les limites par les choix des domaines décrits et ceux qui sont passés sous silence. Parmi ceux-ci, il n’est guère étonnant de lire peu de choses sur la part des politiques sociales dans la construction du genre, au-delà des politiques d’emploi et de la famille. En effet, les recherches sur le travail social, qui ont pourtant largement nourri la sociologie critique, ne se sont pas interrogées sur la féminisation des métiers d’aide et d’assistance aux personnes en difficulté. Acceptant peut-être insidieusement la naturalisation d’une féminité dévolue au souci d’autrui, ce secteur ne s’est pas non plus intéressé à sa propre contribution, par ses pratiques, à la production des attributs masculins et féminins. En revanche, cette problématique a été éprouvée dans le champ de la santé
[3], et on peut regretter que Michèle Ferrand ne fasse pas écho à certains travaux sur la construction sociale de problèmes sanitaires au masculin et au féminin. D’où, aussi, le peu de cas fait de l’avancée en âge, différenciée selon le sexe, et de la sexuation des temporalités biographiques. Dans le registre de la socialisation, on aurait pu s’attendre aussi à plus d’égard aux recherches qui se multiplient sur la sexuation des pratiques culturelles et sportives. Ce sont des regrets qui n’annulent en rien l’éloge qu’inspire le livre, si dense dans un volume aussi réduit. Une explication peut-être à l’absence des registres qui vient d’être mentionnée. Ils renvoient au corps, et en ce sens portent haut la question de la naturalisation des rapports sociaux. Les études féministes ont cru un temps se dégager de l’essentialisation toujours possible des concepts avec la distinction entre sexe (restreint à sa dimension biologique) et genre (sexe social, pour aller vite), or des critiques post-structuralistes comme les théories
queer ont largement montré le risque de recouvrement de l’un et de l’autre. Et c’est justement du fait de l’attention qu’elles portent aux pratiques du corps et aux discours sur le corps que ces théories, refusant les catégorisations binaires, nourrissent avantageusement la discussion avec les féministes universalistes. Le livre de Michèle Ferrand ne fait certes le point que sur la littérature française, qui n’a encore guère intégré ces approches venues d’outre-Atlantique. Mais ce silence un peu pesant est peut-être aussi une façon d’affirmer le postulat de l’antagonisme du rapport social de sexe, l’oppression des hommes dominants sur les femmes dominées constituant l’axe du pouvoir qui hiérarchise les catégories de sexe et les oppose de façon antagonique. D’où l’impression que les changements dépendent du jeu entre les résistances des uns et les avancées des autres, alors que les rapports de pouvoir sont toujours plus complexes qu’une opposition binaire entre dominants et dominés. En ce sens, l’articulation avec les rapports sociaux de classe, d’âge, d’ethnie, etc., que prône Michèle Ferrand en conclusion, permet d’insister sur la complexité des dynamiques à l’œuvre.
Le corps, en revanche, est omniprésent dans l’ouvrage de Pascale Molinier. Dans la lignée des travaux de Christophe Dejours, elle poursuit l’édification de la psychodynamique du travail en plaçant les rapports sociaux de sexe au centre des analyses cliniques de l’expérience subjective au travail. On montre ainsi que le corps intervient dans les rapports de domination non pas tant du fait des dispositions biologiques différant selon le sexe, modelées au cours de l’histoire, mais par les formes de mobilisation psychique du corps au travail différenciées en fonction du genre. Se pose donc de façon plus éclairante la question de la place du corps dans les différences entre hommes et femmes devant la souffrance au travail. C’est en effet à partir de la souffrance au travail que la psychodynamique du travail érige son observation et son intervention : d’où l’affirmation « le travail crée le genre » (chap. 5), puisqu’il constitue le noyau dur du système social de sexe. On conseillera la lecture des chapitres sur la construction sociale de la féminité, traduite dans le travail par une assignation des femmes à la compassion et aux métiers consacrés au soin et à autrui, à tous ceux et celles qui seraient tenté(e)s par des postures essentialistes voyant dans les valeurs féminines réparatrices une alternative à ce monde de brutes. Sa critique de l’éthique de la sollicitude, qui constitue un courant anglo-saxon de la pensée féministe différentialiste se basant sur le moi relationnel des femmes, est décapante
[4], car elle renvoie aux intérêts des femmes dominantes à construire la fiction que les femmes sont une chance pour la société. Et on connaît les pièges de l’enfermement des femmes dans un contexte de déstabilisation générale : « la crise des hommes est stratégiquement payante pour ce dispositif idéologique. La conviction que les hommes vont mal alors que les femmes vont bien, se superpose opportunément avec la promesse que les hommes faisant mal, les femmes feront mieux » (p. 95). Les propos sont d’autant plus porteurs que le livre montre sans cesse les ambivalences, ne recule pas devant les difficultés et ouvre la discussion sur les problématiques qui dérangent le correctement pensant féministe. Ainsi en est-il de la séduction dans le travail. Ou sur le statut de la ruse et plus généralement de la lucidité propre aux dominé-e-s, dont on peut toujours poser à nouveaux frais la question de savoir si elles constituent des ressources pour résister ou si elles ne font qu’entériner les rapports de domination.
Pascale Molinier nous livre aussi une analyse fine de la supposée crise de la masculinité, sans tomber dans la tentation de dénier les souffrances infligées aux hommes par les formes multiples d’individualisation au travail et de décomposition des protections collectives, pour mieux réaffirmer le contexte de domination masculine
[5]. Les hommes ayant investi leur identité dans la sphère professionnelle, ils y érigent une défense pour lutter contre la souffrance engendrée par le travail. La virilité constitue une ressource symbolique dans la construction d’un déni collectif de la vulnérabilité des hommes, qui se manifeste notamment dans le mépris du danger et des faibles : le métier d’homme revient à supporter la souffrance et à l’infliger à autrui. Mais, aujourd’hui, la virilité ne suffirait plus à définir ce qui est attendu des hommes, notamment parce que les femmes actives font également valoir leurs intérêts. L’auteure reprend alors la distinction de Christophe Dejours, entre la virilité défensive et la masculinité créatrice (capacité d’un homme à s’affranchir des injonctions sociales à la virilité), ménageant ainsi quelques perspectives de changement…
Ce livre foisonnant, on l’a compris, n’est pas tout à fait académique ; volontiers polémique, il n’en est pas moins étayé par de très intéressantes enquêtes de terrain (sur les infirmières notamment), relatées avec parfois beaucoup d’humour. Pascale Molinier en appelle à l’égoïsme des femmes pour que soit partagée l’autonomie créatrice et l’expérience de l’accomplissement de soi par l’entreprise de création, qui nécessite le recentrement de soi : « ce que
je peux engendrer par moi-même, depuis le monde clos de mon affectivité, ce n’est pas un enfant, mais une œuvre » (p. 218). Impossible d’évoquer toutes les pistes livrées au fil de la lecture. On pourrait certes se montrer dubitatif sur l’amour comme expérience suspensive des rapports de domination (chap. 17)
[6], pointer certaines interrogations sur l’identité (ch. 2) ou sur l’impensé du travail dans les théories
queer (p. 75), mais ce serait aussi nier une pluralité des perspectives disciplinaires, qui permet de donner à la politique des outils d’analyse complémentaires pour agir. En ce sens, les deux ouvrages de Michèle Ferrand et de Pascale Molinier montrent que l’écriture des sciences sociales n’est pas uniforme et c’est tant mieux : ils permettent chacun à leur manière de mettre en lumière, pour un large public, les processus de neutralisation et de naturalisation qui sont au principe des inégalités.
[1]
C.
Detrez,
La construction sociale du corps, Seuil, 2002 ; P.
Duret et P.
Roussel,
Le corps et ses sociologies, Nathan université, 2003.
[2]
Cf. P.
Merklé,
Sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, 2004.
[3]
On peut notamment renvoyer à l’ouvrage collectif émanant de l’association Erasme : P.
Aïach, D.
Cèbe, G.
Cresson et C.
Philippe (dir.),
Femmes et hommes dans le champ de la santé. Approches sociologiques, éditions ENSP, Rennes, 2001.
[4]
Pascale Molinier poursuit sa démonstration dans le numéro de
Nouvelles Questions Féministes consacré au Care (vol 23, n
o3, 2004).
[5]
On a pu le constater dans sa contribution au numéro 31 de
Mouvements (janvier-février 2004) consacré au masculin, ainsi que dans son article du dossier des
Cahiers du genre (n°36, 2004) sur « les résistances des hommes au changement ».
[6]
Il est amusant de constater que, comme dans
La domination masculine de Pierre Bourdieu (Seuil, 1998), les dernières pages du livre trouvent un au-delà du genre dans la communauté des amants.