2005
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Bernard Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, 2004, 778 pages, 29 €
Un vent nouveau souffle-t-il sur la sociologie de la culture au pays de
La distinction
[1] ? Bernard Lahire, qui poursuit dans
La culture des individus son entreprise de relecture critique de la sociologie de Bourdieu
[2], adopte à cet égard un point de vue résolument mesuré, écartant tout autant la tentation de la table rase théorique que celle de l’adhésion dévote au paradigme exposé dans l’ouvrage de 1979. On ne peut s’empêcher, cependant, de lire l’ouvrage de Bernard Lahire comme une controverse
post-mortem avec Bourdieu. Dès la prise en main, l’ouvrage, par sa dimension (près de huit cents pages), par la pluralité des méthodes sollicitées (analyses statistiques, entretiens, observations, etc.), mais aussi par l’érudition des références mobilisées dans le champ de la sociologie et de la philosophie, évoque la facture de La distinction. Fondé principalement sur l’analyse secondaire des données de l’Enquête sur les pratiques culturelles des français de 1997 (ministère de la Culture/DEP) et sur un corpus d’une centaine d’entretiens, l’ouvrage exprime une conviction forte : la culture de l’individu est fondamentalement hétérogène et elle ne répond pas à la mécanique des affinités électives et des répulsions sélectives, des « goûts et des dégoûts » que postule la théorie de la légitimité culturelle. Les individus concrets, en effet, associent des pratiques issues de répertoires culturels divers, qui empruntent simultanément à l’univers de la culture savante et à celui de la culture populaire, à la culture « cultivée » et au divertissement. Ainsi, seule une minorité des profils analysés à partir des données de l’enquête du ministère de la Culture (17,9 %) relève exclusivement de registres « peu légitimes » (c’est-à-dire n’associant que des pratiques et des genres « non-sérieux » ou relevant du divertissement : karaoké, musique de variété, films d’horreur ou films comiques, jeux télévisés, etc.). Une minorité plus faible encore (3,8 %) se retrouve sous les profils purement « légitimes » (opéra, littérature classique, programmes de télévision culturels, etc.). Autrement dit, la majorité des individus associent des pratiques légitimes et illégitimes et présentent donc un profil culturel « dissonant ». De ce constat, l’auteur tire une conclusion qui est dans la droite ligne du modèle théorique élaboré dans ses ouvrages précédents
[3] : les individus associant le plus souvent des pratiques relevant de registres hétérogènes, « (…) la frontière entre la légitimité culturelle (la “haute culture”) et l’illégitimité culturelle (la “sous-culture”, le “simple divertissement”) ne sépare pas seulement les classes, mais partage les différentes pratiques et préférences culturelles des mêmes individus, dans toutes les classes de la société » (p. 13). À rebours de l’hypothèse d’homogénéité et de cohérence des attitudes culturelles que suggère la sociologie de l’
habitus, Bernard Lahire arguë ainsi de la pluralité des dispositions de l’acteur, qui est elle-même le produit de la variété des expériences et des situations dont il subit l’influence : famille, école, relations amicales ou amoureuses, environnement professionnel. De ce fait, le monde de la culture apparaît fragmenté en une multitude de sous-espaces cimentés par des systèmes de dispositions spécifiques et de compétences strictement localisées, de sorte que les mêmes individus peuvent être situés très haut sur l’échelle de la légitimité dans certaines de leurs pratiques et très bas dans d’autres domaines, comme le montre le cas de certains étudiants des filières scientifiques, « sortes de monstres à deux têtes, l’une très savante et l’autre plus populaire » (p. 566-567). Au passage, l’argumentaire développé souligne bien l’enjeu de l’école, lieu de transmission privilégié d’une compétence culturelle qui peut (et doit) être explicitée et ne se confond pas avec l’héritage, à travers la socialisation familiale, d’un système de dispositions génériques ineffable et globalement inconscient. Dans un contexte de développement des industries de la culture et de diversification des instances de légitimation culturelle, l’auteur souligne plus fondamentalement une baisse de la foi en la légitimité de la culture « classique », en partie liée à la massification scolaire et à la montée en puissance de la culture technique et scientifique au sein de l’institution scolaire, au détriment des humanités. Ce déclin de la « croyance » n’atteint pas seulement les classes populaires mais gagne aussi les classes supérieures, entraînant un affaiblissement global de la sanction sociale de l’incompétence culturelle. À l’inverse, les produits de la culture de masse – en particulier les programmes télévisés – constituent dans les interactions sociales du quotidien une ressource de communication de plus en plus puissante. On peut regretter sur ce point que l’ouvrage de Lahire minore l’aspect structurel de ces mutations, au profit d’une analyse essentiellement envisagée du point de vue d’un acteur confronté à une pluralité d’influences socialisatrices. Sans doute conviendrait-il aussi, en effet, de relever ce que ces évolutions doivent aux transformations morphologiques de la société française. Plus précisément, dans un contexte où les enfants de la bourgeoisie ne sont plus numériquement dominants dans l’enseignement secondaire, les effets « d’assignation statutaire » décrits par Bourdieu et Passeron dans les années soixante
[4], qui voyaient les miraculés de la sélection scolaire (les « boursiers » d’origine populaire) adopter une sorte de sur-conformité à l’égard des normes culturelles de la bourgeoisie, ne peuvent structurellement plus opérer, et il n’est pas absolument nécessaire pour comprendre ce phénomène de recourir à l’hypothèse d’un « moi » éclaté. Dans le portrait qu’il dresse de cet
homo culturalis « pluriel », Lahire se garde bien pourtant d’emprunter les chemins incertains des théories post-modernes de la contingence radicale du social et de la libre détermination de l’acteur – qu’il qualifie de « divagations » (p. 140) –, et persiste à lire les pratiques culturelles comme un analyseur pertinent des inégalités qui traversent la société française contemporaine. Ainsi, les pratiques les plus « légitimes » demeurent-elles très sensibles au diplôme et à la catégorie socioprofessionnelle des individus, bien qu’elles concernent toujours une minorité de pratiquants, y compris au sein des groupes socialement et scolairement les mieux dotés. La force et l’originalité de la thèse défendue résident dans la dimension « intra-individuelle » des logiques de distinction « de soi à soi » que l’auteur met en évidence, dans l’articulation de la domination de soi (domination du « soi légitime » sur le « soi illégitime », des pratiques culturelles « cultivées » sur le divertissement) et de la domination d’autrui dont il analyse de manière très convaincante la portée politique (« se gouverner soi-même pour gouverner les autres : voilà la raison des efforts consentis par tous les ascètes, qu’ils soient scolaires, religieux ou culturels », (p. 689). La thèse défendue par Bernard Lahire a aussi pour elle la richesse du matériau empirique analysé, tout comme l’importance et la diversité du corpus théorique mobilisé, dont atteste l’imposante bibliographie citée en fin d’ouvrage, dans un domaine où les travaux menés à l’étranger au cours des vingt dernières années, aux États-Unis et aux Pays-Bas, notamment, sont nombreux. Rendons grâce à Bernard Lahire d’attirer l’attention du lecteur vers ces travaux relativement méconnus en France.
Pour autant, l’ouvrage soulève deux types de difficultés. La première tient à la « nouveauté » des résultats avancés, et plus particulièrement de ceux qui proviennent du « droit d’inventaire » que Bernard Lahire revendique sur les thèses de Bourdieu. Il n’est pas certain, en effet, que la montée de l’hétérogénéité des registres culturels de l’individu, dont Lahire reconnaît lui-même qu’elle est beaucoup plus fréquente chez les diplômés de l’enseignement supérieur que chez les non-bacheliers, chez les cadres que chez les ouvriers (p. 203 et ss.), invalide à proprement parler le modèle de
La distinction. À la relecture, il semble en effet que l’ouvrage de 1979 accordait déjà une place très importante au franchissement des frontières entre les répertoires culturels, dont on relevait qu’il s’exerçait de manière extrêmement asymétrique. De ce fait, la propension à l’éclectisme apparaissait comme une manifestation de la stratification sociale des attitudes culturelles et non comme un signe de son affaiblissement. D’autres travaux de l’époque vont dans le même sens. Dans un texte éclairant sur la lecture comme « production de sens », Jean-Marie Goulemot souligne ainsi que le « degré de culture se mesure à la polyvalence des codes narratifs pouvant être mis en jeu dans l’acte de lire
[5] ».
Il en va de même, du reste, de l’hypothèse
omnivore/univore, défendue par Richard Peterson, selon laquelle l’éclectisme des goûts et des pratiques (
omnivorousness) constituerait la nouvelle frontière de la légitimité culturelle des « dominants », par opposition à l’étroitesse relative des préférences et des pratiques (
univorousness) des « dominés
[6] ». En ce sens, c’est moins la norme de légitimité culturelle que la recomposition de son contenu qui est en cause : l’éclectisme des classes supérieures incarne en quelque sorte la forme contemporaine d’une légitimité culturelle fondée sur la tolérance esthétique et la transgression des frontières, à l’égard de laquelle la stratification sociale des attitudes demeure très prononcée.
Comment ne pas rappeler, par ailleurs, que, chez Bourdieu, les lois de la distinction concernent non seulement les objets consommés mais les manières de les consommer ? Cette précision n’est-elle pas au cœur des recompositions permanentes des frontières entre les différents univers culturels, dont les « dissonances » culturelles mises en avant dans La culture des individus ne seraient tout compte fait qu’un avatar ? Ainsi, ces dissonances ne sont pas nécessairement synonymes d’atténuation de la stratification sociale des goûts et des pratiques culturelles dès lors que celle-ci est définie par l’unité des attitudes observées à l’égard d’objets hétérogènes et non par l’homogénéité des objets sur lesquels se portent les pratiques et les préférences. Il faudrait, à ce titre, faire la part de ce que le brouillage des frontières doit aussi aux transformations du champ de la production culturelle. De ce point de vue, la multiplication et l’éclatement des lieux de production artistique et culturelle, mais aussi l’inflexion des politiques publiques de la culture, en particulier lorsqu’elles privilégient l’extension du champ des arts soutenus sur la démocratisation des arts savants, comme cela fut nettement le cas en France dans les années quatre-vingt, ont rendu incertaines des frontières jadis assurées par l’étroitesse du champ de la culture subventionnée, d’une part, et la très forte concentration de l’industrie culturelle, d’autre part.
La seconde difficulté que soulève l’ouvrage de Bernard Lahire tient au statut que l’auteur assigne au travail de modélisation dans les sciences sociales. Une grande partie de la thèse défendue tout au long de l’ouvrage provient en effet du raisonnement exposé entre les pages 175 et 207, fondé sur le calcul, pour chaque individu de l’échantillon de l’enquête sur les pratiques culturelles de 1997, du nombre de pratique « légitimes », « moyennement légitimes » et « peu légitimes », à partir desquelles est défini un indicateur de « dissonance culturelle ». Outre le fait que la définition du « légitime », du « moyennement légitime » et du « peu légitime » n’est pas dénuée d’arbitraire (ce qui est tout de même un peu problématique lorsque l’on se fixe précisément pour objet de mesurer la portée de la théorie de la légitimité culturelle…), le raisonnement exposé par Lahire apparaît méthodologiquement très fragile. Celui-ci se fonde sur le calcul successif de plusieurs indicateurs, prenant en compte un nombre croissant de pratiques et de préférences. En procédant de la sorte, l’auteur constate assez naturellement une hétérogénéité des registres culturels de l’individu d’autant plus grande que le nombre de pratiques retenues dans l’indicateur est élevé. Il en résulte logiquement que les profils dissonants émergent très nettement de la distribution générale des profils d’attitudes.
De ce résultat, assez trivial, l’auteur tire la conclusion d’une faible lisibilité de la stratification sociale des pratiques culturelles, qui seraient dominées par une forte indétermination et une certaine incohérence, au regard du critère de la légitimité. Or, la méthode adoptée qui, si elle était parfaitement fondée, serait de nature à invalider la plupart des démarches de modélisation en sciences sociales, est trop fruste pour emporter la conviction. L’auteur néglige, en effet, le fait que, dans l’analyse de données d’enquête sur échantillon, tous les écarts ne sont pas significatifs, que certaines associations entre pratiques et entre préférences sont plus probables ou plus improbables que d’autres, et que c’est précisément ce jeu d’attractions et de répulsions pondérées entre pratiques et entre préférences qui permet de discerner les lignes de fracture pertinentes entre les groupes sociaux, entre les générations, entre les hommes et les femmes, etc., du simple « bruit » statistique.
Pour dire les choses autrement, Bernard Lahire se heurte dans son analyse des données de l’enquête sur les pratiques culturelles de 1997, au problème classique de la tension entre la parcimonie (i.e. rendre compte le mieux possible de la variété des situations observées avec le plus petit nombre possible de variables) et l’exhaustivité (i.e. rendre compte de l’absolue diversité des observations) inhérente à tout modèle statistique et à toute typologie. La modélisation ayant précisément pour objet de simplifier et de rendre lisible la diversité du réel observé, le meilleur modèle (la meilleure typologie) est celui (celle) qui trouve un équilibre satisfaisant entre ces deux objectifs. Bien évidemment, toute modélisation suppose une perte d’information, et c’est cette évidence que masque bien souvent le constat de dissonance qui donne lieu à de longs développements dans l’ouvrage de Bernard Lahire. Du reste, la restitution minutieuse des entretiens suggère bien, en montrant que les individus les plus éclectiques (on pense notamment à l’agrégée de Lettres classiques éprise de karaoké) tendent à hiérarchiser leurs pratiques, à ne pas toutes les mettre sur le même plan, ce qu’une analyse plus fine des données de l’enquête de 1997 aurait sans doute mis aussi en évidence.
Pour finir, on peut regretter de voir insuffisamment évoquées dans ce livre certaines questions auxquelles la sociologie de la culture et des pratiques culturelles demeure encore assez peu attentive en France, alors même qu’elles occupent à l’étranger une place centrale dans l’agenda de la recherche, en particulier dans le monde anglo-saxon : clivages sociaux de sexe, discriminations raciales ou ethniques, clivages communautaires, notamment. Mais, sur ce dernier point, peut-on faire grief à Bernard Lahire de laisser de côté des questions pour lesquelles la statistique publique française demeure globalement mal outillée ? La saisie de ces dimensions répondrait pourtant indéniablement à un enjeu politique tout autant que scientifique. À moyen terme, la question posée n’est rien moins que celle du réalisme sociologique des enquêtes sur les pratiques culturelles, de leur capacité notamment à éclairer le débat public sur la question du multiculturalisme et sur les dimensions culturelles des formes de discrimination et de ségrégation à l’œuvre dans la société française contemporaine. •
Philippe Coulangeon
Timothy Tackett, Le roi s’enfuit, Traduit de l’américain par Alain Spiess, La Découverte, 2004, 288 pages, 19,50 €
Dans la préface de ce livre qui se lit comme une véritable saga, Michel Vovelle n’hésite pas à qualifier l’événement de Varennes, le 21 juin 1791, de « tournant majeur – pour le meilleur et pour le pire – de l’aventure révolutionnaire ». La fusillade du Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791, sous le couvert de la loi martiale adoptée le 21 octobre 1789, vient en point d’orgue de la réaction qui sera menée par les élites de la droite, et notamment le général La Fayette.
En prélude de la fuite du roi, il y a plusieurs facteurs : « l’effondrement total de l’administration royale et le vide du pouvoir qui s’ensuivit, d’une part, contraignant les députés à prendre des mesures qu’ils n’auraient guère imaginées quelques semaines auparavant, l’interaction continuelle entre les patriotes et les réactionnaires, d’autre part – et ces derniers étaient nettement mieux organisés que la plupart des historiens ne le pensent –, et enfin l’obligation de faire face à toute une série de crises non prévues », résume l’auteur de ce riche ouvrage. Constitution civile du clergé, crise budgétaire, menace de guerre font partie de cette crise continue.
Le livre s’ouvre sur le démasquement du roi à Varennes. Celui-ci tente maladroitement de justifier sa fuite. Mais les habitants de cette ville de l’Est sont habitués à prendre des initiatives. Non seulement ils ont formé une garde nationale, mais certains font partie d’une société populaire. L’arrivée des hussards peu après que Louis XVI a été reconnu par Jean-Baptiste Drouet sème l’effroi parmi la population de Varennes.
Ce n’est plus pour se protéger, comme il l’affirme, que le roi a quitté Paris, mais cela fait partie d’une grande conspiration. Sommé par l’Assemblée nationale de revenir dans la capitale, Louis XVI a cette phrase capitale : « Il n’y a plus de roi en France ». Le deuxième chapitre présente Louis XVI. Roi non dépourvu d’intelligence (érudit en italien, allemand, anglais, astronomie, géographie, histoire et statistique), il comprend la « volonté générale » dans un sens paternaliste et conçoit une vision aristocratique de la société. Manquant d’assurance, d’autorité et de cohérence, il est marié à une forte femme qui ne partage pas ses goûts pour l’étude. Mais elle a plus d’esprit de décision que son époux. Un temps conseillé par Mirabeau, Louis XVI s’en remet ensuite à Marie-Antoinette. Si les plaintes du roi sont nombreuses (notamment sur le droit de veto absolu et sur le serment des ecclésiastiques), son indécision va retarder son départ. « L’hypothèse sur laquelle reposait toute l’opération était qu’une fois loin de la capitale, loin des Jacobins de Paris et des radicaux de l’Assemblée nationale, le roi trouverait un soutien populaire massif », analyse Timothy Tackett.
Dans le troisième chapitre, on voit comment l’apparat de la voiture contredisant la discrétion souhaitée et le retard sur l’horaire aggravent la situation. Le livre montre les aberrations du plan de fuite. Parmi les erreurs, figure l’emploi de soldats germanophones pour accueillir le roi. Le retour dans Paris est vécu par celui-ci « comme une humiliation et une défaite ». Si la traversée des villes a été plutôt positive, l’entrée dans la capitale se déroule dans le silence. Les spectateurs refusent d’ôter leur bonnet ou leur chapeau, les gardes nationales mettent crosse en l’air.
L’auteur utilise le quatrième chapitre pour décrire la ville de Paris, qui s’est transformée avec la Révolution et la fuite du roi. Les clubs politiques, comme la Société des Amis des droits de l’homme (Club des Cordeliers), les quarante-huit sections de Paris, l’agitation ouvrière (brisée par l’adoption de la loi Le Chapelier) : Paris est sur le point d’exploser. Écrits et portraits fustigent « Louis le Parjure ». Certains penchent pour une monarchie constitutionnelle, quelques-uns pour une république sans roi. « Mais les discussions sur ce sujet demeuraient néanmoins très théoriques, note Timothy Tackett. La principale préoccupation des patriotes était l’extension du droit de vote à tous les hommes quel que soit leur revenu ». Dix-sept pétitions sont adressées entre le 21 juin et le 17 juillet 1791 à l’Assemblée nationale, qui les rejette ou ignore toutes.
Le cinquième chapitre revient sur l’état d’esprit qui règne à l’Assemblée constituante. Celle-ci doit improviser. Ses décrets ont immédiatement force de loi, sans attendre la sanction du roi. Face à l’état d’urgence, un comité exécutif de salut public est – déjà – envisagé. Mais l’Assemblée s’en remet aux ministres. Et les pouvoirs du roi sont suspendus jusqu’à l’achèvement de la Constitution, qu’il doit approuver pour continuer à être monarque. Mais un abbé Grégoire, par exemple, est pessimiste : « Comment faire confiance à un homme qui avait déjà rétracté trois ou quatre fois son serment ? » La suite est connue : sans sommation, contrairement à ce que prescrit la loi, les pétitionnaires antimonarchiques sont massacrés au Champ-de-Mars.
L’intérêt majeur de ce livre est de montrer, dans le chapitre six, comment la nouvelle de la fuite puis du retour du roi est appréciée dans les provinces. « La Révolution avait spectaculairement réorganisé et démocratisé le système administratif et la trentaine d’intendants de l’Ancien Régime nommés par le roi avaient été remplacés par des milliers d’élus ». La gestion de la crise entraîne un sentiment d’unité et de solidarité. Les prestations de serment font partie du vocabulaire symbolique. Dans l’est du pays, c’est la peur panique de l’invasion qui domine. On notera que cet effroi ne touche que des régions qui n’ont pas subi la Grande Peur de l’été 1789. Mais les administrateurs outrepassent le droit ; « un grand nombre [de mesures] étaient à la fois illégales et en violation de la Déclaration des droits de l’homme » : ouverture de correspondance, arrestation de voyageurs, prêtres non jureurs arrêtés ou déportés. La violence extrême fut rare : quatre personnes furent tuées par suite de la fuite du roi. Elles étaient toutes nobles. « On était coupable par simple appartenance à un groupe, par simple suspicion, on était emprisonné sans procès. Les signes avant-coureurs de la politique de la Terreur étaient déjà là ».
Dans le septième chapitre, il s’agit de savoir comment juger un roi. À la fin du mois de juin, les Français lisent la déclaration du roi le 21 juin, qui répudie ses premiers serments et dénonce de nombreux décrets qu’il a approuvés. C’est alors que l’opinion publique se retourne. Du roi bien-aimé, il ne reste, pour la majorité des correspondances, que des jugements négatifs. « Un certain nombre de correspondants, comme la Société patriotique de Dôle, considèrent très sérieusement de prendre une mesure plus hardie et dans la logique des événements : “couper le nœud gordien” et éliminer purement et simplement la monarchie ». Mais la plupart des correspondants ont peur de la république, même s’ils n’approuvent pas les agissements du roi. Néanmoins, les défenseurs de la république se sont multipliés dans tout le royaume.
La suite immédiate de la fusillade du Champ-de-Mars fut la fermeture de maisons d’édition, de Clubs politiques et la censure de la presse. Le 13 septembre, le roi vient signer la Constitution, l’Assemblée nationale se sépare. « Le roi (…), tout comme la reine, continue de mener un double jeu ». En conclusion, l’ouvrage démontre qu’il n’y a pas de causalité linéaire entre la prise de la Bastille et la Terreur. Les circonstances auraient pu être renversées si le roi avait pu s’échapper de France. Cependant, « les semaines qui suivirent la fuite à Varennes préfigurent la psychologie et les procédés de la Terreur », sans en être la cause directe. La guerre et les menées contre-révolutionnaires en sont le point moteur. •
Jean-Louis Peyroux
Jean de Maillard, Le rapport censuré. Critique non autorisée d’un monde déréglé, Flammarion, 2004, 389 pages, 21 €
Voici un livre – clé d’un juriste – indispensable à tout altermondialiste et qui complète, en quelque sorte, avec des redéfinitions juridiques aussi radicales qu’adéquates, les travaux novateurs dans ce domaine de l’économiste René Passet. Il faut dire que cette longue enquête sur l’évolution de la mondialisation et de ses menaces après le 11 septembre, qui avait été confiée à ce magistrat (déjà auteur d’analyses essentielles sur les nouvelles criminalités internationales concernant l’argent sale) par le ministère des Affaires étrangères, a tout simplement été mise au placard. Sans doute les conclusions de ce rapport, maintenant complété, balayaient et renouvelaient un peu trop les idées convenues sur le sujet ! Dans la mesure par exemple où, loin d’enrayer les dérives mafieuses des échanges internationaux (blanchiment prospère de l’argent sale), les États et d’abord les États-Unis ne cessent de les favoriser.
Mais l’originalité de l’analyse n’est pas seulement de disséquer ces « nouvelles menaces » nées d’une mondialisation désormais armée confisquée par les États-Unis, elle est dans sa nouveauté théorique. C’est ainsi en partant de Braudel que notre juriste établit la filiation juridique entre le rôle aujourd’hui majeur des marchés économico-financiers et celui traditionnel des États. Point crucial en effet, ces derniers se sont laissés déposséder de leur prérogative (de la violence disait M. Weber) soit, dit l’auteur, de « l’illégalité légitime » pour les abandonner à ces marchés-puissance. Précisons d’emblée ce concept majeur qui structure l’ouvrage. Braudel avait en effet déjà montré qu’existait à côté du grand marché capitaliste et ses lois un contre-marché stratégique qui y échappait : celui de l’État. Or, ce droit régalien est passé, avec la mondialisation, sous l’hégémonie des marchés financiers transnationaux et, par là même, aux intouchables paradis bancaires et fiscaux, piliers essentiels de toute l’économie criminelle. Bref, une illégitimité dévorante mamelle entre autres de la drogue et d’un terrorisme grandissant. Ainsi, est-on passé de ladite « bienfaisante » unification économique du libre-échange à une fragmentation politique et sociale incohérente, à un chaos inégalitaire dont les évolutions sont devenues, on le voit, explosives.
D’où un développement rigoureux sur la mondialisation effective en plusieurs volets. Cette externalisation par les États consentants, de leur légitimité au profit des « marchés-puissance » – économico-financiers – cette privatisation de leur « illégalité légitime » a d’abord rendu ces derniers opaques et sans contrôle. Elle a ainsi donné naissance à « une économie trafiquante » couvrant à la fois le légal et l’illégal (en particulier grâce aux paradis fiscaux) qui entraîne avec elle le reste de l’économie. Les « nouvelles menaces » viennent de cette « mauvaise » économie en pleine croissance – comme la drogue – qui a pénétré dans la « bonne » et la chasse peu à peu grâce à sa maîtrise des nouvelles technologies informationnelles. Ainsi, malgré les semblants de mesures prises contre elle aux États-Unis (on s’attaque à l’offre de drogue mais non à la demande), elle prospère et a largement contribué à l’éclosion du terrorisme. En effet, la libre circulation transnationale lui ouvre les mêmes voies que l’économie ordinaire.
Si le 11 septembre a montré la vulnérabilité des États-Unis et a fait passer au premier plan le problème sécuritaire, il n’a pas changé le peu d’efficacité de leur système de lutte contre le danger. Car Washington, dans son identification avec se « système-monde », refuse de voir les vraies causes du terrorisme et notamment sa connexion avec les paradis fiscaux – trop profitables. On est ainsi passé d’une mondialisation, surtout géo-économique hier, à une mondialisation armée avec désignation d’États voyous. Mais ses succès tactiques (Afghanistan, Irak [?]) n’annoncent-ils pas de graves revers stratégiques ? Le terrorisme, s’interroge même l’auteur, n’a-t-il pas été « une divine surprise » en induisant une « dominance » des États-Unis, mieux assurée sur le monde et grâce au suivisme relatif de l’Europe ? Car l’Amérique, fidèle à ses traditions de « nation indispensable » et dominante, ne recherche que SA mondialisation selon SES intérêts et normes imposées. Cependant, du fameux consensus de Washington aux désaccords de Bagdad les fissures se sont aggravées… Jusqu’au tournant actuel.
Déjà la loi du tout-marché apparaît moins crédible aux États-Unis – on sait qu’ils s’en exonèrent à volonté – et surtout prétexte à une mondialisation marchande qui semble désormais se situer entre une économie informelle, marginale ou mafieuse et une supra-économie à l’illégalité aujourd’hui sérieusement attaquée. On observe ainsi, dit l’auteur, un début de prise de distance des organismes internationaux d’allégeance américaine, comme le FMI ou l’OMC, tentés par une gestion plus publique des conventions avec le tiers-monde ou sur la dette. D’où la tentative de reprise en main de la mondialisation par les États-Unis selon ses normes sécuritaires. Ainsi des nouveaux concepts « bushiens » de « nouvelles frontières du futur », c’est-à-dire le droit unilatéral de remodeler le monde par des « frontières intelligentes » décidées par les États-Unis et selon une hiérarchie qui leur est profitable. Mais leur application ayant été confiée aux banques et la lutte contre l’argent sale ayant été sacrifiée à celle, sécuritaire, contre le « terrorisme » les effets escomptés sont restés en souffrance. En fait, la guerre contre l’Irak n’a fait que dévoiler la volonté d’un nouveau contrôle de Washington sur le monde.
Ainsi, depuis le 11 septembre, la guerre est simplement redevenue la poursuite de l’économie mondialisée par d’autres moyens. Si bien, dit J. de Maillard, qu’aujourd’hui la « mondialisation est nue » et frappée « d’imposture » : celle de la volonté des États-Unis d’imposer dans la mondialisation un seul État souverain, le sien, et d’en engranger les profits. Une redoutable « nouvelle menace », même si l’impasse guette… Et les mouvements altermondialistes, ici quelque peu négligés, n’ont semble-t-il pas encore la capacité d’y remédier. •
Jean Liberman
Vincent Caradec, Vieillir après la retraite. Approche sociologique du vieillissement, Presses universitaires de France, 2004, 241 pages, 21 €
Avec la parution de ce troisième ouvrage, Vincent Caradec poursuit l’entreprise de consolidation d’une sociologie du vieillissement et de la vieillesse comme champ de recherches autonome
[1]. L’introduction de l’ouvrage présente clairement le positionnement de l’auteur dans ce champ : celui-ci propose une approche compréhensive du vieillissement comme expérience individuelle de l’avancée en âge, à partir du concept d’identité. L’ambition est d’élaborer « un modèle idéal-typique » du vieillissement, subsumant la variété des parcours individuels sous de grandes tendances : la réduction des opportunités et des possibilités d’engagement, le développement d’un sentiment d’étrangeté au monde et la cristallisation de l’identité. V. Caradec défend, en effet, la position selon laquelle, même s’il est différentiel, le vieillissement peut être étudié de manière générique à partir de quatre processus, successivement présentés dans les six chapitres de l’ouvrage. Le premier processus est le franchissement de moments de transition : le départ en retraite (chap. 1), le veuvage (chap. 2) et la formation d’un nouveau couple (chap. 3).
Le passage à la retraite commence à se jouer subjectivement avant la cessation effective d’activité : un processus de « désocialisation professionnelle anticipée » et la croyance collective en la crise de la retraite préparent l’individu à accepter la perte définitive de son rôle professionnel. La réorganisation conséquente de son mode de vie est analysée à partir de modèles sociaux d’identification qui fournissent à la fois des cadres cognitifs pour se définir et des propositions de rôles valorisants (ceux de grand-parent et de bénévole, dont l’appropriation ne va pas de soi). Par leurs suggestions, leurs cadeaux, leurs demandes de services, leur enthousiasme ou leurs réticences face aux activités envisagées, les proches du néo-retraité, au premier rang desquels se tient le ou la conjoint-e, contribuent à la (re)valorisation de soi ou à son impossibilité. L’étude du veuvage montre des similarités avec celle du passage à la retraite : « soutien social » des proches, réaménagement de la vie quotidienne, occasion de « libération conjugale » pour certaines femmes. Cependant, ici, l’enjeu central semble moins celui de parvenir à trouver des identités de substitution au rôle perdu que celui de conserver l’identité liée au rôle au-delà de la perte de celui-ci. Ce « maintien du moi conjugal » s’opère de deux façons : passivement, par la continuation, ancrée dans les habitudes, de l’organisation et des engagements antérieurs ; activement, par un travail de la mémoire, de plus en plus contrôlé, permettant de réguler la charge émotionnelle du souvenir et d’établir un nouveau rapport avec le conjoint disparu. A contrario, on aurait pu s’attendre à ce que la troisième transition étudiée, la recomposition conjugale, donne lieu à la description de « métamorphoses de soi » à un âge tardif. Or, le paysage sentimental que V. Caradec dresse de ces jeunes couples âgés est majoritairement celui, paisible, de relations amicales. Elles se déclinent de la « simple compagnie » (« assurance anti-solitude et garde-malade ») à la sérénité d’une tendresse profonde. Dans l’organisation de la vie quotidienne, une volonté de rester fidèle à soi s’ajoute à cette tempérance des sentiments pour limiter les transformations de l’identité. Le pragmatisme semble d’autant plus nécessaire que l’hypothèse d’une séparation (par la mort ou la mésentente) pèse fortement.
Le deuxième processus, central dans la modélisation du vieillissement proposée, est celui du désengagement (chap. 4). Afin de nuancer la vision que, de manière pionnière, la sociologie fonctionnaliste a donnée du désengagement, l’auteur propose de le décomposer selon trois modalités : la (dé)prise dans le registre pratique, le désintérêt dans le registre cognitif et affectif, l’étrangeté au monde dans le registre relationnel. L’accent est mis sur le caractère dialectique du phénomène, y compris dans la graphie utilisée (« (dé)prise ») : l’abandon progressif de l’usage de certains appareils techniques s’accompagne de nouvelles « prises ». Les décrochages dans les pratiques donnent ainsi lieu à un processus actif de réorganisation de son existence, autrement dit à des « stratégies » de (dé)prise : adaptation, substitution, délégation, abandon (ce dernier consistant à renoncer à une activité pour mieux tenir sur une autre jugée plus fondamentale). Aussi peut-on s’étonner que dans la formulation finale de son modèle du vieillissement, l’auteur ne privilégie que le versant de la perte (p. 186).
Il en va de même pour les dimensions du (dés)intérêt pour le monde et du sentiment d’appartenance/étrangeté au monde. Si l’approche synchronique insiste sur l’ambivalence des situations, l’analyse diachronique est plus tranchée : V. Caradec affirme l’existence de « points de basculement », présentés comme inéluctables et irréversibles, vers le refus de connaître toute expérience inédite, vers le désintérêt total, vers l’incompréhension généralisée de la société. N’est-ce pas là réintroduire le déterminisme et la linéarité reprochés au modèle fonctionnaliste ? Surtout, à quelle réalité humaine et sociale renvoient ces individus qui auraient « basculé » et pour qui la précaution typographique ne vaudrait plus ?
Le troisième processus identitaire analysé est le positionnement par rapport à la catégorie de « vieux ». Dans les deux derniers chapitres, la question de la réflexivité biographique prend le pas sur les dimensions pragmatiques de la construction identitaire. En effet, les deux grandes manières de se définir par rapport à la vieillesse – s’en démarquer et s’y reconnaître – sont solidaires de deux types de récits biographiques. L’un met en avant une continuité de soi justifiant qu’on se refuse à se définir comme vieux. L’autre insiste sur une discontinuité dans le parcours : on se reconnaît vieux dans un « maintenant » qualitativement différent d’un « avant ». L’auteur voit dans l’ambivalence de certains entretiens, à cheval entre les deux types qu’il a définis, le propre de ceux et celles qui « sont sur le point de basculer dans “l’être vieux”, mais ne s’y sont pas encore tout à fait résolus » (p. 146). Mais ne peut-on pas imaginer une alternance entre des phases où l’individu se considère comme « vieux » et d’autres où ce qualificatif ne lui paraît plus convenir à son expérience ? Sans oublier qu’il s’agit d’une histoire racontée, et racontée ici à l’occasion d’un questionnement invitant explicitement à se positionner par rapport à des catégories d’âge (« avez-vous le sentiment d’être âgé ? »). L’auteur est, bien sûr, attentif aux stratégies rhétoriques de présentation de soi qui peuvent en découler. Mais il ne précise pas sur quels indices il s’appuie pour statuer que la personne rencontrée est dans l’« être vieux », c’est-à-dire qu’il s’agit pour elle d’une dimension permanente de sa conscience, intériorisée et acceptée comme caractéristique évidente et définitive de son identité.
Il semble qu’il y ait en fait des contextes de pertinence et d’enjeu, très variables, de ce positionnement par rapport à la catégorie de « vieux ». On le voit dans l’analyse même de V. Caradec qui met en cause la thèse généralement admise du poids du regard des autres dans la conscience et l’intériorisation d’une identité de vieux. Il apparaît que « c’est dans l’observation des transformations de sa capacité à “faire” bien plus que dans les regards d’autrui que s’ancre la manière de se définir par rapport à la vieillesse » (p. 147). Ainsi, beaucoup « savent bien qu’ils ne sont plus jeunes, et être perçus comme “vieux” ne les perturbe pas outre mesure » (p. 147). Autrement dit, l’individu vieillissant ne cherche pas forcément à lutter contre le stigmate de l’âge qui caractérise une société dominante jeuniste. Pour lui, l’espace premier de pertinence est celui que construisent à la fois les jugements de ses proches, qui encouragent ou non son processus de déprise, et ses propres jugements consistant à se comparer avec son entourage du même âge.
Le dernier chapitre, consacré aux usages identitaires du passé, pose la question d’une « relecture de vie » qui serait spécifique aux individus approchant de la mort, comme en ont fait l’hypothèse les psychologues Erikson et Butler. Devant les difficultés méthodologiques soulevées par la vérification empirique de cette hypothèse, l’auteur suppose « simplement que se poursuit la reconstruction narrative de soi, de manière plus ou moins accentuée selon les individus » (p. 173). On peut néanmoins penser que l’enjeu d’accepter sa vie telle qu’elle s’est déroulée comme celui de se rattacher à des liens permettant de la prolonger au-delà de la mort sont plus urgents et essentiels quand la conscience de sa finitude se fait elle-même plus pressante.
On le voit, cet ouvrage donne matière à penser. Et on sera tenté de poursuivre la réflexion à partir des pistes esquissées en conclusion par l’auteur lui-même. Les variations liées au genre, à l’appartenance sociale et à l’appartenance générationnelle dans la modélisation proposée ont été laissées « à l’arrière-plan » par souci de concentrer l’effort théorique sur l’élaboration d’un modèle englobant du vieillissement. La force de ce modèle unitaire, écrit l’auteur, se mesurera précisément à sa capacité d’intégrer une explication de ces variations comme « écarts individuels par rapport aux tendances esquissées » (p. 20). Cette notion « d’écarts individuels » ne comporte-t-elle pas le risque d’une référence à un modèle faussement universel et neutre ?
Les éléments de réponse donnés par l’auteur le font curieusement passer à un registre quantitatif. En effet, les variations introduites par le genre et le milieu socio-professionnel seraient de l’ordre du « plus ou moins » sur l’échelle de la déprise : entrée tendanciellement plus rapide dans un processus de désengagement dans les milieux populaires ; (dé)prise plus fréquente et plus précoce chez les femmes (en raison d’une plus grande exposition au veuvage et d’une espérance de vie supérieure). Or, de nombreuses analyses qualitatives dans l’ouvrage lui-même montrent qu’il n’en va pas seulement d’une différence de degrés mais que les mécanismes de continuation de la construction identitaire sont – notamment – genrés. Ce n’est pas le conjoint en général qui aide le néo-retraité, c’est l’épouse qui apporte un soutien à son mari (p. 44). La « nouvelle amie » qui sert souvent d’interlocutrice privilégiée après le veuvage est « plutôt une amie pour les veuves, plutôt une nouvelle conjointe pour les veufs » (p. 67), etc. Quant aux différences générationnelles et sociales, leur intégration au modèle peut être questionnée à partir de l’importance donnée à la réflexivité dans la construction théorique. Comment la capacité à élaborer un récit sur soi, la disposition à être mu par une « exigence d’authenticité » varient-elles quand on passe des générations nées avant 1930 (auxquelles appartient la majorité des personnes interrogées par V. Caradec) à celles des baby-boomers ? Ou quand on passe d’un travailleur manuel peu qualifié à un travailleur intellectuel très diplômé ? Les différences pertinentes peuvent-elle être décrites seulement en termes d’une plus ou moins grande propension à la réflexivité ? N’est-ce pas plutôt au niveau de l’outillage cognitif même de la réflexivité que se définissent des enjeux et des récits profondément différents du vieillissement ?
On ne peut qu’attendre avec impatience que V. Caradec approfondisse les pistes qu’il a ouvertes à la fin de cet ouvrage qui, par son originalité et sa clarté pédagogique, constitue une référence incontournable sur le vieillissement. •
Marielle Poussou-Plesse et Agathe Gestin
Jean de Kervasdoué, L’hôpital, Presses universitaires de France, 2004, 127 pages, 7,50 €
L’hôpital se moque-t-il de la charité ?
La collection « Que sais-je ? » des Presses universitaires de France évolue au gré des grands courants idéologiques qui traversent la société. Le dernier livre de Jean de Kervasdoué est significatif de cette transformation. Il prend la suite d’une des références de la collection, Les hôpitaux en France de Jean Imbert, qui a fait l’objet de sept rééditions depuis 1980. L’auteur est renommé dans le monde de l’économie de la santé, polytechnicien, ancien directeur des hôpitaux de 1981 à 1986 et président-directeur général de la Sanesco (Société de conseil en économie de la santé) depuis cette date. À la lecture de l’ouvrage, une question vient immédiatement à l’esprit : l’hôpital se moque-t-il de la charité ? En effet, alors même qu’il est à l’origine de toutes les grandes réformes de libéralisation de l’hôpital, l’auteur tente de démontrer que les lourdeurs administratives de cette vieille institution constituent un frein à son efficacité.
La thèse est avancée en filigrane dès l’introduction : l’hôpital n’a pas réussi à se libérer des archaïsmes pesants. La suite est une succession de propos convenus : le pouvoir des praticiens est trop lourd, les règles de fonctionnement sont trop rigides, le statut public des personnels est un frein à la compétitivité.
L’organisation hospitalière constitue, selon l’auteur, le cœur du problème et une grande partie des dysfonctionnements proviendrait des médecins eux-mêmes. Ces derniers sont « très souvent dévoués mais jamais désincarnés. Ils ne sont pas très différents des autres hommes : il leur est très difficile d’accepter toute forme de contrôle, comme si l’évaluation des pratiques cliniques remettait en cause la dimension quasi sacrée de leur mission ». Cette analyse s’inspire des travaux d’un économiste néo-classique, Oliver Williamson : les individus sont forcément opportunistes et tricheurs et la seule solution pour y remédier est d’encadrer leur relation par un contrat fixant strictement leurs droits et obligations. Le pouvoir des praticiens serait, selon Jean de Kervasdoué, quasiment de droit divin. Nommés par le ministère de la Santé et non pas par le conseil d’administration, ils empêcheraient toute tentative de réorganisation des services. Les praticiens nommés par le conseil d’administration constitueraient une nouvelle caste mandarinale, sélectionnée non plus sur ses seules compétences médicales, mais également sur son aptitude à respecter les décisions administratives.
La seule solution serait, selon l’auteur, d’alléger les structures de soins trop rigides, notamment en réorganisant les établissements autour de pôles. L’idée retenue est celle d’une contractualisation interne entre les pôles d’activités et les directions d’établissements. La circulaire du 13 février 2004 regroupe les services et les unités fonctionnelles en pôles d’activités dont la création relève des prérogatives du conseil d’administration. Le responsable du pôle définit contractuellement avec le directeur de l’établissement et le président de la commission médicale d’établissement (CME) les objectifs d’activité et de qualité et les moyens du pôle. Il élabore, avec le conseil de pôle, un projet. Une procédure similaire devrait permettre d’encadrer les relations entre les établissements de soins et les Agences régionales de l’hospitalisation (ARH). L’ordonnance du 4 septembre 2003 prévoit la signature de contrats d’objectifs et de moyens permettant aux hôpitaux des possibilités nouvelles d’investissements contre le respect des contraintes budgétaires édictées par les ARH.
La gestion des ressources humaines constitue également un problème. Les lourdes règles de fonctionnement de la fonction publique en seraient la raison principale. La formation des directeurs à l’École nationale de santé publique n’est, selon l’auteur, pas satisfaisante. Le poids du droit et de la science politique et l’insuffisance de la gestion en sont responsables. Cette particularité est soulignée dans le rapport du sénateur René Couanau qui propose de mettre fin au monopole de cette formation et d’élargir le recrutement aux cadres du secteur privé. Dans le même ordre d’idées, le recrutement par concours des agents et leur avancement ne correspondrait plus à la réalité. Comme Gérard Vincent et Guy Vallancien, Jean de Kervasdoué est favorable à une évolution du statut public des établissements.
Enfin, l’auteur propose une réforme de l’organisation des pouvoirs au sein des établissements hospitaliers et esquisse les grandes lignes de ce qui sera la circulaire du 13 février 2004. Le conseil d’administration voit ses compétences élargies (mise en œuvre d’une politique d’amélioration de la qualité, définitions des contrats passés avec les responsables de pôles, élaboration du projet d’établissement). Il n’est plus composé que de trois collèges au lieu de six. À ses côtés, un conseil exécutif est créé dans les établissements autres que les hôpitaux locaux. Présidé par le directeur, composé de membres de l’équipe de direction et de praticiens nommés par la CME, il participe à la définition de la politique générale de l’établissement et est chargé de l’élaboration des contrats d’objectifs et de moyens avec l’agence régionale de l’hospitalisation. En toute modestie, Jean de Kervasdoué termine en montrant que ces mesures « indiquent que les critiques émises depuis tant d’années reçoivent un certain écho ».
On aurait aimé que Jean de Kervasdoué s’interroge sur son passé et sur les mesures prises par lui et ses successeurs. L’auteur a, en effet, durablement marqué le secteur hospitalier par son approche. Dès son arrivée à la Direction des hôpitaux, il s’oppose à une vision par trop administrative de la santé et préfère mettre en place des conceptions managériales. C’est avec lui que se développe le concept d’hôpital-entreprise. La loi du 3 janvier 1984 instaure un découpage des établissements en centres de responsabilité et esquisse les grandes lignes de ce qui sera la direction participative par objectifs (DPO). Cette logique s’inscrit plus généralement dans la perspective du management stratégico-marketing. Pour les partisans de la gestion participative, l’idée principale est de fédérer des forces antagonistes derrière un projet commun.
Cette voie sera reprise par l’un de ses successeurs, Gérard Vincent, quelques années plus tard et se traduira par la mise en œuvre de la réforme de juillet 1991. La pierre angulaire est la démarche du projet. Le projet d’établissement s’articule autour de quatre sous-projets : le projet médical, le projet de services, le projet de soins infirmiers et le projet social. Ces deux derniers projets sont assez importants aux yeux des pouvoirs publics, dans la mesure où ils incluent la participation du corps infirmier à la définition des grandes orientations des établissements qui est une des revendications des mouvements sociaux de l’automne 1988.
Pourquoi Jean de Kervasdoué persiste-t-il dans la voie sans issue du management hospitalier ? Les faits ont montré que ces méthodes ne sont pas applicables dans des établissements hospitaliers, car elles ne tiennent pas compte des spécificités culturelles de ce secteur. L’expérimentation des projets d’établissements a généré dans la plupart des cas de grandes déceptions. Les agents ont le sentiment de n’avoir pas été écoutés et d’autres estiment même avoir été trompés par les directions. Chez les médecins, l’application des concepts de gestion a suscité une profonde réaction de rejet, car elle écarte des notions fondamentales de la profession (confiance, intimité,…).
Pour mener à bien une politique, il est nécessaire que plusieurs catégories partagent ses objectifs. Les pouvoirs publics n’ont pas trouvé de relais dans la mesure où les réformes mises en œuvre ont suscité un profond malaise chez les personnels. Il apparaît important, aujourd’hui, de s’interroger sur leur pertinence et sur leur efficacité. Jean Imbert (l’auteur du premier « Que sais-je ? ») avait participé à la rédaction de la circulaire du 5 décembre 1958 sur l’humanisation des établissements de soins. La mise en place de techniques de management depuis 1982 a plutôt contribué à les déshumaniser. Il est vraiment temps d’imaginer une autre politique.
Mais, de cela, Jean de Kervasdoué ne parle pas, car sa vision de l’hôpital est partielle et partiale. Depuis 1982, l’hôpital est traversé par un mouvement contradictoire. Les mesures prises par le ministère s’inscrivent dans une perspective libérale alors que du terrain émanent des expériences non marchandes intéressantes. Deux initiatives sont plus particulièrement à souligner : les réseaux de santé et l’émergence des associations de malades. Les premiers réseaux de santé ont été créés dans le courant des années 1980. Leur objectif est de pallier le développement de la pandémie du sida en intervenant dans trois directions. La première consiste à améliorer la formation des praticiens généralistes en leur permettant d’assister à des séminaires animés par des médecins hospitaliers. Il s’agit, ensuite, de favoriser les pratiques de collaboration thérapeutique et la circulation des informations. Enfin, la structure en réseau permet une prise en charge globale du malade. Les réseaux de santé ont été définitivement intégrés au système de soins par la loi du 4 mars 2002. Depuis, rien n’a été fait. La loi de réforme de l’assurance maladie entend favoriser les collaborations mais oublie les réseaux de santé.
Les associations de malades participent également à la rénovation du système hospitalier. La pandémie de sida a également favorisé une réappropriation du système de soins par les malades, caractérisant le passage d’une logique de délégation à celle de l’activisme. Le malade est mieux informé, il a des connaissances particulières sur la pathologie et mobilise des ressources nouvelles dans le combat contre la maladie. Ce modèle, dit du patient actif, favorise l’émergence d’une décision médicale partagée. La loi du 4 mars 2002 a tenu compte de cette évolution et a permis aux associations de malades de siéger au sein des conseils d’administration des hôpitaux. Cette évolution souligne l’émergence d’un modèle de démocratie sanitaire et sociale dont Jean de Kervasdoué ne tient nul compte.
Jean-Paul Domin
[1]
P.
Bourdieu,
La distinction. Critique sociale du jugement, Les Éditions de Minuit, 1979.
[2]
B.
Lahire (dir.),
Le travail sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, La Découverte, 1999.
[3]
Voir en particulier B.
Lahire,
L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Nathan, 1998.
[4]
P.
Bourdieu et J.-C.
Passeron,
La reproduction. Éléments d’une théorie du système d’enseignement, Les Éditions de Minuit, 1970.
[5]
J.-M.
Goulemot, « De la lecture comme production de sens » in R.
Chartier (dir.),
Pratiques de la lecture, Éditions Rivages, 1985, p. 119-131. (p. 128 pour la citation).
[6]
Voir notamment R. A.
Peterson, « Understanding audience segmentation : From elite and mass to omnivore and univore »,
Poetics n°21, 1992, p. 243-258.
[1]
V.
Caradec a publié
Le couple à l’heure de la retraite, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 1996 et
Sociologie de la vieillesse et du vieillissement, Nathan, 2001.