Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2707145173
176 pages

p. 162 à 165
doi: 10.3917/mouv.037.0162

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Livres

no 37 2005/1

Jacques Rancière, Le maître ignorant : cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, 10-18, 2004, 233 pages, 7,30 €

La réédition du Maître ignorant de Jacques Rancière, en ces temps d’atonie et de piteuses rumeurs sur une introuvable et énième réforme de l’enseignement, fait l’effet d’une petite bombe.
La force du livre, centré autour de l’étrange personnalité de Joseph Jacotot, lecteur de l’université de Louvain en 1818 après avoir été artilleur dans les armées de la République puis secrétaire au ministère de la Guerre, substitut du directeur de l’École polytechnique, enseignant de langues anciennes et de mathématiques, enfin député avant que le retour des Bourbons ne le contraigne à l’exil, tient à ce que le discours du philosophe se fond à celui de l’inventeur de l’enseignement universel.
Le principe de cet enseignement révolutionnaire est simple : la pédagogie ne fonde sa raison d’être et ses projets que sur l’ignorance ou du moins l’incapacité de l’élève ; Jacotot affirme et prouve au contraire que c’est l’émancipation de celui-ci qui incombe au feu maître et l’amène à s’effacer comme tel : il n’instruira plus mais mettra au travail – et à n’importe quel travail de déchiffrement et d’apprentissage – celui qu’il aura convaincu de son intelligence, égale aux autres.
À partir de là, tout bascule ; dans cette curieuse pratique que son auteur ne veut pas, de crainte d’une récupération par les institutions, voir nommer « méthode », le maître n’est plus obligé de connaître ce qu’il « enseigne », ou plutôt ce qu’il met à la disposition de la curiosité juvénile.
À la source de cette révélation, une expérience probante : une édition bilingue du Télémaque de Fénelon mise entre les mains d’élèves qui s’avèrent capables, s’étant appropriés la langue par eux-mêmes, de le commenter aussi bien que des Français… L’explication, sur laquelle repose tout système d’enseignement, devient parasite et, pour Jacotot, nuisible. La distance s’abolit entre apprendre et comprendre, et toute hiérarchie entre maître et disciple. « L’explication n’est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre, c’est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable, et non l’inverse. C’est lui qui constitue l’incapable comme tel ».
L’explication apparaît comme une forme de tyrannie à la fois intellectuelle et sociale qui instaure le règne des deux intelligences : celle du savant, et celle de l’enfant et de l’homme du peuple. Jacotot qualifie ce fonctionnement d’« abrutissement ».
Cette révolution eut un retentissement considérable : Jacotot, « enseignant » des disciplines dans lesquelles il était incompétent comme le dessin ou le piano, transforma aussi par l’étude de l’hébreu un débile en habile lithographe ! On s’émut à Louvain, à Bruxelles et à La Haye ; on prit la chaise de poste de Paris et de Lyon, on vint d’Angleterre et de Prusse entendre la nouvelle, on alla la porter à St-Petersbourg et à La Nouvelle-Orléans. Le bruit en courut jusqu’à Rio de Janeiro. Pendant quelques années, la polémique se déchaîna et la République du savoir trembla sur ses bases.
En cette période d’effervescence, dont on a perdu de vue les initiatives polymorphes portées par des originaux de génie, parfois aristocrates, qu’annonce Le neveu de Rameau, et que nous restitue le passionnant chapitre historique « Les hommes de progrès », nous voilà fort loin des velléités de pédagogie nouvelle… du xvie siècle, celles de Rabelais et de Montaigne. Mais aussi beaucoup plus loin de celles du xxe siècle. Freinet et ses adeptes, et tout ce que nous avons pris pour des innovations en ce domaine dans les années soixante-dix (y compris les cours de « soutien » entre élèves !) se trouvent dépassés par tant d’audace. Émanciper, c’est ouvrir la voie on ne peut plus directe de tous les savoirs.
La révolution est aussi personnelle, et pas seulement pour l’adulte : car celui qui se prétend ignorant pour renoncer à s’exercer – « Savoir n’est rien, faire est tout » – le fait moins par humilité que par cet orgueil qui pousse à fuir le jugement d’autrui et à ne se déclarer inférieur sur ce terrain que pour clamer sa supériorité sur d’autres. L’improvisation sur les sujets les plus divers est un des moyens d’« apprendre à se vaincre ».
On voit qu’à partir des individus c’est toute la hiérarchisation des intelligences et des classes sociales qui est contestée. L’analyse de Rancière, qui ne se départit pas d’un entrain jubilatoire à l’endroit de ce projet fou, est particulièrement pénétrante à propos du progrès et de ses défenseurs ; loin d’aller dans le sens de Jacotot, ceux-ci, à travers l’institution entre autres de l’école publique, ont substitué un système d’explication à un autre : « Toute institution est une explication en acte de la société, une mise en scène de l’inégalité… l’enseignement universel ne peut s’adresser qu’à des individus, jamais à des sociétés ».
Le paradoxe est que l’idée libertaire de l’égalité des intelligences, au contraire de l’idéal des « progressistes », peut très bien s’accommoder du respect extérieur de l’ordre social, puisque toutes les variantes de celui-ci reposent sur l’inégalité : « Le fondateur a même reconnu que le citoyen d’un État devait respecter l’ordre social dont il fait partie et l’explication de cet ordre, mais il a établi aussi que la loi ne demandait au citoyen que des actions et des paroles conformes à l’ordre et ne pouvait lui imposer des opinions, des croyances…, que le citoyen était homme et que dans le sanctuaire de la famille l’émancipation intellectuelle pouvait être semée avec fruit ».
Les limites du bouleversement sont bien là : l’émancipation s’enseignera essentiellement en famille… mais, ce qui semble scandaleux à l’époque, la mère, au nom de l’égalité, n’y prendra pas moins de part que le père.
Comme le rappelle finement l’auteur, se distinguant seulement à la fin d’un personnage qui le fascine, « l’enseignement universel ne prendra pas, il ne s’établira pas dans la société mais il ne périra pas parce qu’il est « la méthode naturelle de l’esprit humain, celle de tous les hommes qui cherchent eux-mêmes leur chemin… Ce que les disciples peuvent faire pour lui, c’est d’annoncer à tous les individus, tous les pères et mères de famille, le moyen d’enseigner ce qu’on ignore ». •
Marie-Claire Calmus

Éliane Gubin, Catherine Jacques, Florence Rochefort, Brigitte Studer, Françoise Thébaud, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Le siècle des féminismes, Les Éditions de l’Atelier, 2004, 463 pages, 27 €

Foisonnant, c’est ainsi que Le siècle des féminismes apparaît, après plusieurs heures de lecture. Loin du « prêt à penser » sur les soi-disant « fausses routes » du féminisme – diffusé en librairie de gare à des centaines de milliers d’exemplaires et ayant bénéficié d’une couverture médiatique hors du commun –, voici une contribution plurielle, informée, intelligente et profondément diverse. Son objet est un mouvement (le féminisme) au cours d’un siècle qui fut long. Sa manière est la connaissance, la recherche des faits et des gestes et la capitalisation de la réflexion et des questions. Les auteurs, un collectif d’universitaires françaises, suisses, allemandes et britanniques qui mobilisent d’autres spécialistes et ouvrent l’investigation à des contributions sur les féminismes hors d’Occident.
Au jeu du féminisme et de son histoire, c’est l’ensemble des questions politiques et sociales du xxe siècle qui se trouvent mobilisées en une série de synthèses judicieuses et clairement agencées qui permettent de s’inscrire dans les questions propres à un contexte historique ou un espace donné. On retiendra, par exemple, le chapitre d’Ute Gerhardt « Concepts et controverses » qui reprend la question de la définition du féminisme ; examine les conditions et obstacles à l’existence d’un mouvement social des femmes ; revient sur la question du féminisme comme internationalisme ; rappelle les aspects historiques de la contradiction égalité/différence ; pour envisager l’hypothèse d’une « troisième vague » – celle des années 1980-2000 qui pourrait être définie comme le temps du « féminisme », comme « mouvement des droits humains ». Dans la même veine, Karen Offen propose une lecture comparative des modèles « nationaux » de développement des féminismes européens au cours des années 1940. Des ancrages historiens qui permettent de revisiter les liens entre certaines options politiques prises par les différents féminismes du premier xxe siècle et la construction des États providence. Ainsi avec l’idée d’un féminisme maternaliste participant de la construction de l’État providence.
Ailleurs, ce sont les liens entre les formes d’action collective des féminismes et les questions organisationnelles, politiques et idéologiques contemporaines qui sont envisagés. Qu’est-ce que militer ? Quelle différence entre militance et sociabilité ? Quel est le sujet légitime de l’action collective ? Quelles sont les formes et les cadres que l’action doit prendre ? L’autonomie de la question féministe, la question de la mixité ou de la non-mixité des organisations, celle de la cause lesbienne sont abordées dans différents contextes historiques et politiques. Apparaît la diversité politique des féminismes, ses liens avec le mouvement socialiste et pacifiste, mais aussi ses longs compagnonnages avec des groupes plus conservateurs. Des constellations d’idées et d’actions, souvent irréductibles, mais que rassemblent quelques fondamentaux, finalement acquis au xxe siècle en Europe : l’émancipation des femmes de la tutelle familiale et de l’incapacité juridique ; l’acquisition des droits politiques ; la lutte pour l’indépendance économique, intellectuelle et sexuelle.
L’actualité du féminisme – des féminismes – s’impose à cette lecture, en raison justement de cette complexité et de cette pluralité. Au concours des idéologies du xxe siècle, les fautes du féminisme semblent péché véniel : pas de massacres de masse, de liquidation des opposants politiques, d’excommunications massives. Les plus cyniques pourront ainsi nous faire crédit de ce que ni les femmes, ni a fortiori les féministes n’ont dû véritablement monopoliser le pouvoir au cours du xxe siècle. Un moindre mal, à l’évidence, pour les détracteurs de l’un de ces grands mouvements qui en désignant « l’ensemble des tentatives menées par des femmes pour leur reconnaissance, leur autodétermination, leur participation politique et le respect de leurs droits » vise cet autre objectif de « transformation sociale » de la société et de son « ordre de genre ». Le féminisme ? Un « droit humanitaire d’urgence » pour des millions de sujets aujourd’hui. Un outil de libération dont les promesses émancipatrices semblent encore l’emporter sur les maux que ses adversaires (nombreux et anciens) lui imputent. Sans doutes. À condition d’ouvrir plus largement la réflexion sur l’universalisme et le post-colonialisme, et donc de s’ouvrir culturellement, empiriquement, théoriquement à d’autres traditions de la pensée critique et de l’action en féminisme. Un agenda politique et théorique poursuivi dans d’autres sphères académiques et militantes et dont il faut entretenir l’actualité. •
Delphine Gardey

Jan-Werner Müller, A Dangerous Mind. Carl Schmitt in Post-War European Thought, Yale University Press, New Haven, 2003, 224 pages, 30$

L’ouvrage de Jan-Werner Müller n’est pas une énième biographie de Schmitt, pas plus qu’une tentative d’inventaire sur les œuvres et la pensée du plus grand juriste antilibéral du xxe siècle. Le livre de Müller se présente plutôt comme une cartographie du travail de l’œuvre de Schmitt dans l’Europe de l’après-guerre, ce qui le distingue de l’abondante production consacrée à cette figure sulfureuse du droit et de la théorie politique. Ce projet n’empêche certes pas l’auteur de consacrer une première partie à la carrière de Schmitt sous Weimar, replaçant ainsi dans une perspective historique très précise l’évolution d’une pensée à la fois moderniste et réactionnaire, dont l’auteur analyse les principales étapes, certes connues, mais en y apportant souvent des éléments neufs ou éclairants : l’activisme contre les conditions de la paix de Versailles ; la radicalisation conservatrice au cours de la révolution de 1919 à Munich ; le développement d’une théorie constitutionnelle qui s’oppose au positivisme juridique et au dispositif constitutionnel de Weimar, jugé déficient ; l’élaboration du concept de politique, d’abord à partir de la notion d’« autonomie » qui sera rapidement abandonnée – à la suite d’un dialogue avec Leo Strauss – à la faveur d’une vision existentielle et discriminante du politique ; la tentative de trouver une solution républicaine autoritaire afin de sauvegarder le régime de Weimar ; puis, enfin, le ralliement (sous les exhortations de Heidegger) au régime nazi.
Mais c’est surtout la seconde partie de l’ouvrage qui retiendra indubitablement l’intérêt du lecteur, en raison des perspectives qu’elle ouvre et de la richesse d’un propos étayé, on le voit rapidement, par un abondant travail d’archives, de recherche et de lectures. Car il ne s’agit de rien moins qu’un vaste panorama des débats politiques et juridiques qui ont accompagné la naissance, le développement, puis, dans les années soixante et soixante-dix, la crise des grands systèmes constitutionnels européens sanctionnant la synthèse d’un ordre politique libéral et des fonctions de l’État providence. Jan-Werner Müller reconstruit méticuleusement les parcours sinueux et multiples que suit la pensée juridico-politique de Schmitt chez ses nombreux disciples, ses principaux interprètes et ses interlocuteurs, tant en Allemagne qu’à l’étranger, tant à gauche qu’à droite. On découvre ainsi, à la faveur d’un propos très circonstancié, l’influence sourde ou, au contraire, revendiquée, de cette pensée de l’État et de la souveraineté sur les courants de pensée les plus divers, voire les plus opposés. Qu’il s’agisse de l’histoire des concepts politiques telle que la conçoit l’un des principaux disciples historiens de Schmitt, Reinhart Koselleck, ou des travaux d’un autre de ses élèves, Franz Neumann. De la jurisprudence constitutionnelle allemande, où ce sont les schmittiens (comme Ernst Forsthoff) qui deviendront de fait les théoriciens d’un État s’élevant au-dessus des intérêts économiques et capable d’assurer une forme d’intégration sociale, ou qui élaboreront paradoxalement les capacités d’autodéfense d’un ordre politique libéral. De la philosophie, où le jeune Habermas fera de Schmitt, dans les années soixante, « le fils légitime de Max Weber ». De la science politique, où le dispositif théorique de Schmitt nourrira tant une veine technocratique (Joseph Kaiser), qu’une critique démocratique de la technocratie (Hermann Lübbe). L’auteur montre comment Schmitt va finalement construire peu à peu une véritable « contre-sphère publique » européenne au sein de laquelle continue de s’élaborer une pensée incontestablement opposée au libéralisme, mais qui ne dédaigne pas pour autant le dialogue avec lui : Kojève, Aron, Taubes, des hommes politiques allemands comme son homonyme, le social-démocrate Carlo Schmid, mais aussi les sommets les plus réactionnaires des universités de l’Espagne franquiste et du Portugal salazarien seront ainsi, à un moment ou à un autre, les grands interlocuteurs du sage de Plettenberg.
Tout en maintenant une distance prudente vis-à-vis de la figure centrale de son propos, dont il n’est en rien un apologue, Müller parvient à brosser un tableau relativement complet du travail et de la postérité d’une œuvre complexe. L’apport propre à l’étude que nous livre Müller est sans aucun doute la réflexion qu’il consacre à ce qui apparaît finalement comme la perméabilité du libéralisme au concept schmittien de l’État ou, mieux encore, l’incapacité du libéralisme à se passer de ce concept. Car, au fond, l’ordre juridico-politique libéral n’abolit pas la souveraineté, même s’il transforme l’État tel que Schmitt avait pu le penser ou le théologiser. Mais c’est, paradoxalement, tout l’héritage schmittien qui a permis, très directement, à cet ordre libéral de s’appuyer sur une souveraineté et de développer des processus de défense (la Loi fondamentale allemande inclut ainsi une « clause d’éternité » qui place la décision souveraine de se donner une forme démocratique au-dessus des possibilités contingentes de révision, tandis que la jurisprudence constitutionnelle reconnaît bel et bien des « ennemis »). Ainsi est-ce notamment autour de l’école de Joachim Ritter (élève de Schmitt et ancien assistant de Ernst Cassirer) et notamment de Ernst-Wolfgang Böckenförde, catholique de gauche et social- démocrate, que la fusion des concepts schmittiens et du libéralisme propre à la société industrielle va peu à peu se réaliser. Et, inversement, c’est auprès de Schmitt que vont puiser les critiques d’un retour à une lecture existentielle de la constitution allemande comme « décision » bourgeoise sanctifiant l’ordre matériel de la propriété – tel un Ulrich Preuß, qui fut certainement le plus grand lecteur de gauche de Schmitt dans les années soixante. On apprécie aussi le fait que Müller trace les ramifications des lectures et des usages de Schmitt à l’étranger, même si – pour des raisons sans nul doute contingentes (carences linguistiques, matériau plus épars, etc.) – ces chapitres sont certainement moins convainquants et plus approximatifs que ceux qu’il consacre à l’Allemagne. Il n’en reste pas moins que, des marxistes schmittiens italiens (Mario Tronti) ou allemands (Johannes Agnoli) jusqu’à la postérité de Schmitt auprès de certains courants européens de la nouvelle droite, le tableau est, sinon exhaustif, du moins très complet. On en sait gré à l’auteur. •
Nicolas Guilhot
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