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Mouvements

2005/3 (no 39-40)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782707146168
  • DOI : 10.3917/mouv.039.0103
  • Éditeur : La Découverte

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Campement Urbain travaille dans le quartier des Beaudottes à Sevran à la création d’un objet de solitude : un lieu singulier, inutile, extrêmement fragile et non productif. Un lieu pour soi mais commun à tous. Un lieu ouvert à chacun pour s’abstraire de la communauté sous la protection de la communauté, dans un espace de grande tension urbaine. Un lieu où l’on est avec soi, ou l’on peut penser à soi. Un lieu spirituel hors du religieux : un nouvel espace public. Le collectif Campement Urbain est composé pour ce projet de : Sylvie Blocher, artiste ; François Daune, architecte urbaniste ; Josette Faidit, sociologue.

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Mouvements : Pouvez-vous présenter l’histoire de Campement Urbain, les motivations de ce collectif et les enjeux de son projet ?

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Sylvie Blocher : Comme artiste, je travaille depuis 1991 essentiellement à l’étranger et j’avais le désir de mener des projets dans mon pays. Parallèlement, avec François Daune, nous réfléchissions au danger que représentait la spécialisation à outrance, la société des experts. François Daune utilisait des techniques participatives dans ses projets d’architecture et mon travail d’artiste consistait en un partage de l’autorité entre l’artiste et les modèles avec des gens rencontrés par annonce. C’est tout cela qui nous a amenés fin 1997 à créer Campement Urbain, groupe non spécialisé.

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François Daune : Il ne s’agit pas d’un collectif pluridisciplinaire mais d’un collectif « déspécialisé ». Nous voulions nous attaquer à des problématiques que nous ne pouvions aborder dans nos domaines réciproques, soit pour des questions de commande, soit parce que les savoirs spécifiques requis étaient insuffisants. Nous avons souhaité constituer un groupe où chacun pourrait intervenir dans les champs de compétences de l’autre. La production et les réponses de Campement Urbain sont alors collectives et pas du tout référées à une identité professionnelle ou à une compétence en particulier. C’est un collectif à géométrie variable.

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S. B. : Nous voulions que le groupe utilise des dispositifs artistiques. Notre premier projet fut emblématique : une vidéo sur la ville de Grande-Synthe en réponse à un concours pour le centre ville. Cette ville de la sidérurgie construite dans les années soixante, en périphérie de Dunkerque, est faite uniquement de tours et de barres. En pleine crise de l’industrie lourde, la ville se vide et depuis vingt ans, deux mille logements ont été démolis, une situation très difficile pour les habitants qui restent. La mairie rêvait d’un « centre » mais la centralité ne se décrète pas, elle est notoire. Un projet peut-il être la vitrine activiste d’une ville post-industrielle ? Peut-on fonder une centralité dans le territoire virtuel du réseau des villes industrielles en reconversion ?

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M. : Pourquoi ce projet d’un lieu de solitude à Sevran ?

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F. D. : Le projet de Sevran commence par un appel à candidature de la Fondation Evens. Il nous a paru intéressant de répondre avec la structure Campement Urbain : il ne s’agissait plus qu’un artiste s’entoure d’un certain nombre de compétences mais qu’un groupe essaie d’utiliser le dispositif artistique afin d’engager un véritable travail collectif.

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M. : Pourquoi le quartier des Beaudottes ?

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F. D. : Les Beaudottes sont un quartier de la ville de Sevran à proximité de l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle et l’une des premières stations du RER B quand on part de Roissy pour aller à Paris.

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D’une part, cet endroit est traversé annuellement par des millions d’étrangers en sous-sol alors que le quartier des Beaudottes est habité par des étrangers qui, eux, ne bougent jamais. Ces deux populations se côtoient verticalement sans jamais se croiser si ce n’est par les rapines organisées par quelques jeunes du quartier dans le RER. D’autre part, dans la précarité assez générale de ce type de ville, le refuge communautaire est très important et nous avions depuis longtemps envie de nous confronter à la question du communautarisme. Nous souhaitions voir comment par le biais de la constitution d’un projet, on pouvait refaire société.

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S. B. : Le prix de cinquante mille euros signifiait surtout que le projet « Je et Nous » n’était pas un projet officiel financé par l’État ou les collectivités locales. Le projet ne faisait pas partie de l’arsenal classique qui, dans ce type de quartier, a tendance à être rejeté. Par la suite nous avons essayé de rassembler différentes institutions pour créer un effet « Campement Urbain », c’est-à-dire un partage de compétences sans décideur majoritaire.

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M. : Est-ce que vous pourriez spécifier le type d’habitants que vous avez touché sur ce quartier ? Comment les avez-vous amenés à participer au projet ?

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S. B. : Nous avons mis huit mois à entrer dans le quartier grâce à Josette Faidit, sociologue et membre de Campement Urbain. Elle a travaillé en amont, a rencontré les gens, recensé toutes les associations, les activités du quartier, observé les zones d’allégeance et de pouvoir, visité les lieux où cela se passe.

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F. D. : Pour compléter ce que dit Sylvie, il faut ajouter que dès le départ, il a été très clair, lors des réunions avec les habitants, qu’ils ne représentaient qu’eux-mêmes. Ainsi le rapport au projet était un rapport d’implication et de désir : il s’agissait seulement de réunir un ensemble de gens intéressés par le processus.

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Aujourd’hui, on a une soixantaine de personnes qui forment le groupe de base du projet. Chaque réunion rassemble un noyau dur de vingt à quarante personnes. D’autres suivent la démarche de plus loin, et avec le bouche-à-oreille (il est devenu le loup blanc du quartier), tout le monde a entendu plus ou moins parler du projet. Citons par exemple l’investissement d’une professeur de dessin du collège du secteur, Cécile, qui a fait travailler ses classes sur la notion de lieu de solitude, soit quatre cents/cinq cents enfants interpellés sur ce projet.

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M. : Qu’est-ce qu’un objet de solitude ? À quoi ça sert ?

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S. B. : Le quartier des Beaudottes se compose de diverses communautés qui ne se fréquentent pas : les Maghrébins, les Africains, les Indiens, les Asiatiques, les ressortissants des ex pays de l’Est. La vraie première rencontre s’est déroulée avec des représentants d’associations à qui nous avons exposé le projet : dans un lieu comme les Beaudottes, où la violence est quotidienne, serait-il possible de construire un lieu protégé par tous mais où l’on irait seul et qui ne serait pas du domaine du religieux ? Ce que nous appelons un nouvel espace public. Une personne nous a répondu : « ce que vous nous proposez, c’est le luxe extrême », une autre a insisté sur le fait que « si l’on y va tout seul et que ce n’est pas un lieu religieux, il faut que ce soit super beau sinon on n’y va pas ». Quelqu’un d’autre a ajouté : « Qui a les clés ? » Tout était posé. Qui a le pouvoir sur cet objet ? Quelle forme doit-il avoir ?

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L’objectif des réunions était de construire « ensemble » un cahier des charges très précis de cet objet de solitude que par la suite nous avons dessiné. Pour nous, ce travail préparatoire était tout aussi important que le résultat final : comment se construire soi-même en tant que sujet dans une expérience comme celle-ci ?

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F. D. : J’ajouterais que localiser le projet aux Beaudottes a toujours été en relation avec la question de la reconnaissance du statut minoritaire. Ce projet de lieu de solitude permet d’envisager le droit pour chacun de s’extraire ou de s’isoler de sa communauté et que ce droit soit reconnu comme légitime.

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La question de la solitude n’est pas si simple et chacun l’aborde à sa façon. Une femme, Aicha, est allée chronométrer sur le banc d’un jardin public le moment où la solitude se transforme en ennui. La réflexion sur ce projet révèle parfois qu’aux côtés d’une solitude subie, asservissante, une autre peut être souhaitée.

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M. : Voulez-vous dire que vous favorisez l’émergence d’une subjectivité qui permet aux habitants de se construire une identité et des représentations indépendantes de leur appartenance communautaire ? Comment cela s’est-il concrétisé au sein du projet ?

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S. B. : Les questions concernant les formes, les couleurs de l’intérieur de l’objet, sa viabilité, etc., ont montré l’intérêt et l’investissement du groupe. Les documents que nous apportions ont servi de base à l’évocation de leurs goûts personnels. La question du temps est devenue l’élément le plus décisif de ce projet. Pour qu’une telle chose puisse avoir lieu, il faut accepter de perdre un temps infini. C’est ce que j’appelle « du temps dilapidé », un temps non-productif économiquement, où ont pu apparaître les désirs profonds des habitants où, hors du contrôle communautaire, des propositions ont pu se révéler si pertinentes. L’ensemble du groupe a pu dire « ah oui, c’est ça ». Nous n’avons jamais voté.

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F. D. : Ajoutons que dans le processus de décision du groupe, on ne fabrique jamais de minorité. Au début il y avait des affrontements, notamment face aux propositions trop chargées d’histoires personnelles. Mais petit à petit, les gens ont appris à s’écouter, à porter attention à la parole de l’autre. Nous partons du postulat que nous n’avons aucune réponse à rien, mais disposons d’un temps extrême qui ouvre au fur et à mesure la voie à la construction de quelque chose.

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M. : Certains courants de l’architecture et de l’urbanisme contemporains dénoncent la fonction normalisante et ségrégative de nombre de constructions. Quelle est votre position ? Avez-vous le sentiment, avec le lieu que vous avez choisi pour votre expérience à Sevran, d’avoir construit un objet critique vis-à-vis des discriminations urbaines ?

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F. D. : Je répondrai de façon paradoxale : bien sûr que l’architecture fabrique de la norme, bien sûr que l’habité est toujours normé. Le problème est de savoir comment cette norme s’impose, comment elle est négociée et discutée. Je ne pense pas qu’il y ait des typologies plus criminogènes que d’autres. Ce qui est au contraire très net, c’est que le volume d’argent investi dans les quartiers accueillant des populations à faibles revenus est très nettement inférieur aux moyens d’autres quartiers. Ces quartiers subissent ainsi un manque important d’équipements. Des équipements de base existent bien entendu (santé, scolaire, centre social) mais rien de plus.

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S. B. : Faire face au manque de logement, faire face à la pauvreté, au chômage, à l’immigration, à la délinquance, ce sont toujours les mêmes discours politiques ou administratifs sur l’efficacité. Tout s’oriente toujours autour d’un « faire face à » et jamais autour d’un « faire mieux que » afin de stimuler de nouvelles propositions ou des opérations innovantes. C’est le syndrome politique du « papier peint suicide » comme je l’appelle : si tu es pauvre, il faut que ce soit moche. De quoi te plains-tu, tu as un toit ?

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Le plaisir et les désirs sont constamment déniés, omis politiquement, comme si ces mots ne pouvaient jamais être associés pour penser la ville, comme si l’on ne devait surtout jamais éprouver du plaisir dans aucun des logements de ces banlieues ou dans les espaces publics de ces quartiers.

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M. : L’espace public traditionnel serait privé de désir mais pas pour tout le monde.

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F. D. : On devrait arrêter de toujours voir en l’espace public l’agora grecque, c’est-à-dire un espace de citoyenneté démocratique. Nous ne pouvons pas parler d’espaces publics pour ces quartiers, bien qu’il y ait des espaces ouverts, des espaces de circulation. Nous appelons plutôt ces lieux des « espaces de l’idem » où l’on ne retrouve que le même que soi, qui n’a d’ailleurs le plus souvent aucun droit car, globalement, on reste dans « l’entre soi ». La ville a toujours été ségrégative mais aujourd’hui, elle devient en plus étanche dans sa ségrégation. La dissociation géographique observée notamment à Sevran montre bien cela : personne ne se croise si ce n’est en situation de violence quand un train s’arrête d’urgence en gare et que des voyageurs se font dépouiller.

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S. B. : Ce qui nous intéresse, c’est de savoir ce qui ferait que dans un « nous » on puisse conserver des « je » intacts : comment réclamer une singularité et en même temps construire un espace de l’altérité dans un Nous collectif ? Tenir compte de l’altérité dans l’espace public est un pari ambitieux que je trouve très stimulant.

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M. : Désirée ou non, la solitude est-elle la seule réponse possible dans votre démarche ?

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F. D. : Les projets de Campement Urbain sont des stratégies de dispositifs. Dans le cadre spécifique des Beaudottes, le paradoxe tient au fait que, pour nous, l’espace public est avant tout l’espace de la solitude. Cela permet à chacun de s’extraire de sa communauté, non pas en la niant ou la fuyant, mais en établissant le désir d’être seul à un moment donné. Cela pose aussi la question politique de « l’être ensemble » et pas seulement celle de la solitude.

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S. B. : C’est en revendiquant le désir d’être seul, parfois, qu’on peut se permettre de réfléchir à « l’être ensemble ». Se construire en tant que sujet et non pas en tant que simple objet de production est un enjeu majeur et complexe. Par le biais de la solitude, il s’agit aussi de poser la question d’une spiritualité qui serait hors du religieux. Si ce questionnement est très lié à mon travail d’artiste, il apparaît d’autant plus pertinent dans le quartier de Sevran où les gens sont très religieux. Qu’est-ce que cela signifie de revendiquer un espace spirituel hors du religieux ?

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M. : À quoi ressemble cet objet de solitude actuellement ?

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S. B. : Nous avons eu plusieurs coups durs, notamment le départ d’un des membres de Campement Urbain car le travail de longue durée demande un investissement de temps très considérable, puis des problèmes (lourds) avec la mafia locale qui contrôle une part du quartier et avec laquelle le groupe d’habitants a absolument refusé de négocier. Finalement, nous avons trouvé un lieu affreusement moche qui n’est l’enjeu de personne : il nous a amené à poser autrement les questions concernant cet objet, tant plastiquement qu’esthétiquement. La première proposition qui a fait accord a été celle d’Alice, qui se résume ainsi : « je sais juste qu’il faut qu’il [le lieu] soit en l’air, suspendu et qu’il n’ait pas de coin ». Ce fut la première chose qui a emporté l’adhésion de tous après des semaines de discussions contradictoires. Cela nous a stupéfaits et paru très complexe à réaliser. Par la suite, il y a eu leur volonté d’avoir en dessous de l’objet un jardin qui devait pouvoir être cultivé et même posséder une cabane.

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F. D. : Concernant le jardin, toute la discussion tourne autour du fait qu’il n’est pas ouvert à tous vents et qu’il doit y avoir quelqu’un pour vous accueillir. Or, si celui-ci doit rester seul plusieurs heures par jour, il risque de s’embêter. Il faut donc que ses amis puissent venir le voir et qu’eux non plus ne s’embêtent pas. Toutes ces réflexions s’emboîtent les unes aux autres.

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M. : Quelles chances y a-t-il pour qu’une expérience de ce type ait un avenir dans un contexte où les structures ne changent pas ?

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F. D. : Nous ne sommes pas des ovnis ; nous bénéficions de la bienveillance de la mairie de Sevran. Le problème, c’est qu’il n’y a jamais d’argent pour ces quartiers. L’exemple le plus flagrant est celui de la Biennale de Venise pour laquelle nous avons été retenus et où nous avons présenté un film sur le projet : la grande violence pour les habitants du groupe qui y sont allés a été de voir le décalage d’investissement financier entre un tel événement et leur quartier. Qu’ils découvrent ceci était aussi pour nous implicite dans la démarche de ce voyage. En tous les cas, c’est encore d’un problème de revendication qu’il s’agit : si on parlait tout à l’heure d’un effet de crise, c’est toujours parce que l’on se situe dans la survie, dans le minimum, empêchant les gens de revendiquer plus. En bref, le bien-être n’est pas un droit. Et si nous réussissons à le faire aux Beaudottes, qui n’est pas un endroit facile, il n’y a aucune raison que cela ne puisse pas se faire ailleurs et avec d’autres types de financements. Là aussi il faut ouvrir, expérimenter ; mais la question n’est pas là. Elle reste du côté du politique qui doit s’impliquer autrement.

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S. B. : Le fait que le projet soit sélectionné pour la Biennale de Venise par le conservateur Hou Hanru nous a beaucoup aidés. Le journal Le Parisien, en titrant « les Beaudottes deviennent internationales », a changé un peu l’image négative que tout le monde a du quartier. Et puis la donation que nous avons organisée à la Biennale a permis de financer le voyage à Venise du groupe d’habitants. Dans mon travail d’artiste, je tente de mettre en place des dispositifs qui permettent de s’extraire du contrôle social pour tester notre propre altérité. Notre société de contrôle n’a jamais été aussi forte et avec la dose de cynisme qu’y ajoutent les pratiques communicantes, on a un parfait cocktail de destruction massive. La société de contrôle dont parle Deleuze a largement dépassé la ligne du supportable. Il n’est pas nouveau de dire que la fabrication de faux désirs orchestrée par notre société de consommation, agressive et performante, n’entraîne que de la frustration, des instincts morbides, de la guerre sociale ou des extrémismes religieux. Se donner le droit de penser autrement, inventer de nouveaux possibles, inventer des devenirs, de nouvelles pensées politiques, donner place au désir, au plaisir, à l’altérité, à la singularité des corps, sont des enjeux politiques forts que malheureusement même la gauche semble avoir abandonnés en France.

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M. : La question du corps semble être au centre de votre démarche. Cela transparaît notamment dans les actions de ce projet des Beaudottes. Que pouvez-vous en dire ?

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F. D. : Je ne crois pas. On parle de singularité, on parle d’individualité, de trajet ; on parle d’émergence de la conscience au sens où Hannah Arendt l’évoquait, c’est-à-dire un va et vient dans le « je pense à moi » avec ce « je » et avec ce « moi », dans cet acte de dissocier en étant toujours soi-même dans le regard sur soi. Cette question des corps, je ne veux pas y répondre en évoquant la masse, la fusion ou la distinction mais en soulignant qu’il faut être plutôt attentif à la singularité de chacun, au mouvement, à la capacité de chacun à reconsidérer sa vie à tout moment et à pouvoir changer d’identité, bouger… Et je critiquerais le fait que le politique se pense toujours dans une logique instantanée de masse et ne se pose jamais dans le rapport singulier d’une personne à son temps, à sa vie.

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Un des drames de la ville, c’est que la question de l’ouverture, des mixités, des appropriations, est envisagée d’une façon bien trop futile.

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S. B. : Comment les corps peuvent-ils rester actifs dans un espace (physique ou politique) sans que les « je » soient détruits ou le « nous » rejeté ? C’est un peu comme lorsque l’on va au cinéma : soit je suis trop loin de l’écran et je reste extérieur, indemne, soit je suis trop près de l’écran et le film m’engloutit et je subis. Je crois qu’il y a une distance au croisement des deux, où tout reste actif. Entre le monumental et l’intime, il existe une distance qui nous implique. Pour que le corps résiste au meurtre de l’altérité, il faut aussi affronter la question du « toucher » et celle du désir. Les pères de la modernité et leur rapport très autoritaire à l’art ont engendré un art qui parlait de l’art juste pour un groupe d’initiés. Le toucher, les émotions, la question du désir, de l’altérité, de la singularité, ont été censurés. La relation que l’art entretient avec le monde est très importante. Le corps, c’est avant tout le lieu du Politique. On voit en ce moment des artistes ou des théoriciens qui reparlent d’immortalité, comme au temps du nazisme, ou de manipulations génétiques, parce l’idée d’engendrer le même que soi rassure notre besoin absolu d’être « dieu ».

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M. : Si la responsabilité esthétique est comme vous le suggérez d’ordre politique, qu’en est-il de la notion de spiritualité que vous évoquez souvent ?

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S. B. : La question spirituelle m’a toujours intéressée car elle fait partie des champs de la pensée qui sont associés de façon incontournable au religieux. Il me semble là aussi que le spirituel peut être pensé en dehors du religieux. Je me situe dans une famille d’artistes qui se pose la question d’une responsabilité esthétique. En 1993 j’ai créé le concept « ULA » (Universal Local Art) car je pensais que la question de l’universalisme moderniste pouvait être perturbée par celle du « local ». Un local entendu pas seulement au sens géographique mais surtout au sens « d’une décolonisation du moi », c’est-à-dire comment soi-même on peut se délocaliser, comment on pourrait se déplacer dans l’espace social, urbain, assumer l’idée d’être déplacé et de se déplacer.

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M. : En un sens, vous réinventez un contrat social. Est-il incarné dans le cahier des charges que vous avez mis en place pour le projet ? Quelles en sont les grandes idées ?

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F. D. : La question centrale, outre celle de la morphologie de l’objet, fut celle des modalités de la gestion de cet objet. Ce qui a été dit par les habitants, c’est que même s’ils s’occupent de la production de cet objet, celui-ci ne leur appartient pas. Ils transmettent cet objet qui doit être ouvert à tous. Je ne sais donc pas si l’on construit un nouveau contrat social mais je crois que l’on réfléchit politiquement au comment la ville pourrait être gérée ou approchée et au comment faire place à tout le monde. Cela ne signifie pas que ce dispositif soit hyper permissif ; tout y est seulement négociable.

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S. B. : Pour donner un exemple, je citerais l’intervention d’Abiola, un jeune garçon : « je trouve qu’il y a des gens qui puent, qui ont trop d’odeur et si je vais dans ce lieu de solitude je vais sentir leur odeur et je n’en ai pas envie. Et si on achetait du spray ? » Toute une discussion s’est organisée autour de l’odeur des corps : un lieu comme celui-ci peut-il avoir une odeur ?

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M. : Précisément, face aux aspects les plus ambivalents de la socialisation, qu’éveillez-vous en termes de conscience ? Y a-t-il eu, durant l’expérience des Beaudottes, des gens qui ont eu envie de participer à d’autres expériences dans le quartier, du type conseil de quartier par exemple ?

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F. D. : Pour certains, ils participent toujours à des conseils de quartier ou à d’autres types de réunions. Ce qui est sûr, et nous le savons par le biais de la mairie, c’est que leurs interventions, en dehors des réunions Campement Urbain, font preuve de plus d’exigence. Mais en termes de conscience, nous n’éveillons rien à mon avis. Les gens ont cette conscience, elle est juste anesthésiée par les ordres du possible qu’ils se sont laissés imposer. Nous voulons juste que, lors de réunions, s’ils ont envie de dire quelque chose, ils le puissent. Nous venons à chaque séance avec une proposition ouverte. Si on parle de la production de la ville, d’un être ensemble ou encore d’une cité « démocratique », et que l’on n’est pas capable de travailler sérieusement avec les habitants sur leur espace de vie, leurs besoins, leurs désirs, c’est lamentable.

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M. : Quelle est la part artistique de ce projet par rapport à la part sociale ? Est-ce que votre expérience – même si vous n’êtes pas les seuls à mener des projets de cette nature – peut faire évoluer le rôle, l’assignation de l’art et la place de l’artiste dans la ville ?

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F. D. : Pour combattre une certaine faillite du politique, on a cherché des spécialistes qui auraient pu répondre de façon quelque peu cathartique aux problèmes qui se posent dans les villes : on a d’abord pensé aux urbanistes, puis aux architectes ; est venu le tour des paysagistes et aujourd’hui c’est celui des artistes. Malheureusement ce qui dépend du politique reste de l’ordre du politique.

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S. B. : Pour l’instant on prend les artistes pour des réparateurs de cuisinières. On veut les envoyer dans les quartiers qui ne fonctionnent plus pour faire rêver les gens pendant quelques semaines ou pour préfigurer la destruction des bâtiments. Historiquement, l’État a d’abord utilisé l’art dans la ville sous forme de catalogue : les villes étaient sommées de choisir parmi les œuvres achetées par l’État. C’était le discours moderniste de l’œuvre autonome pouvant se poser n’importe où. Puis il y a eu la vague des nouveaux commanditaires où l’on jugeait de la qualité « d’une œuvre d’art publique au nombre de lettres reçues pour dire que c’était nul ». On était toujours dans la vision moderniste de l’œuvre d’art pédagogique qui va apporter la bonne parole. Nous sommes dans une nouvelle période où tout « doit » être participatif. Nous n’aimons guère ce mot fourre-tout. Nous préférons le terme de « partage de responsabilité », pensant que chaque membre du groupe de travail en assume sa part : d’une part les habitants par leur engagement et par le sens même du projet, d’autre part Campement Urbain par ses responsabilités en tant que groupe artistique. Ce qui implique que nous créons l’objet, même si on discute très précisément de son élaboration. Ce n’est pas une proposition démagogique visant à faire croire aux gens qu’ils sont des artistes. •

Pour citer cet article

Cosson Maud, Le Brun-Cordier Pascal, Osganian Patricia, « Campement Urbain : Je et Nous, un lieu de solitude désirée », Mouvements, 3/2005 (no 39-40), p. 103-111.

URL : http://www.cairn.info/revue-mouvements-2005-3-page-103.htm
DOI : 10.3917/mouv.039.0103


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