2005
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Pour en finir avec les filiations en histoire des idées : hommage à Gilles Deleuze
Jean Zaganiaris
[*]
Nous sommes incomplètement deleuziens ; un peu à la manière d’un Grec qui est incomplètement étranger lorsqu’il se rend au Maroc. N’étant pas spécialiste de la pensée de Gilles Deleuze, notre objectif ne consiste pas à proposer une exégèse savante de son œuvre. Il s’agit plutôt de montrer comment est-ce qu’elle a « fonctionné » pour nous, comment est-ce qu’elle s’est « branchée » sur nos préoccupations. Quelles sont les bouffées d’air pur apportées par les « machines désirantes », les « rhizomes », les « flux de production », la « répétition » et la « différence », les « intensités » ? Selon nous, l’apport de la pensée de Gilles Deleuze se situe à deux niveaux. D’une part, elle a montré que la répétition ne consistait pas à fabriquer des ressemblances ou des similarités mais à produire des différences, des intensités, des variations. D’autre part, elle a mis en valeur l’importance du matérialisme et de l’empirisme, sans pour autant sombrer dans le réductionnisme contextuel.
La philosophie refuse les symbolismes, la pure érudition, les filiations, les interprétations, les bavardages stériles. Elle a pour but de créer des concepts, de poser des problèmes, de restituer l’immanence, de se brancher avec la réalité (avec le « social », avec le « réel », avec « l’actuel ») et de résister à la bêtise. Le matérialisme, l’empirisme, les intensités de Gilles Deleuze se situent par delà le social et le conceptuel, par delà l’intransigeance sociologique et l’impénitence intellectualiste. Ils rejettent les universaux, les mythes, la recherche des origines pour se pencher sur les singularités, les agencements, la généalogie. Ce souci d’aborder les êtres et les phénomènes à travers ce qu’ils produisent au sein du social (et non pas à travers les discours qui les produisent) est un plaidoyer contre les codifications qui nous entourent, contre les impositions de significations ou de problématiques qui contaminent notre esprit. A la réflexion herméneutique, la pensée deleuzienne avait opposé la puissance de l’expression. Le sens est un effet
[1]. Il est produit et ne se laisse pas produire. Tout comme Michel Foucault, Gilles Deleuze rend sa place au commentateur. La force de son œuvre est d’avoir récusé toute transcendance et de s’être penchée sur la réalité de la vie, sur les multiplicités et les singularités qui la constituent, sans pour autant être dotée d’une quelconque culpabilité de faire de la philosophie.
● Rétablir l’immanence dans la pensée et dans la vie
Depuis
Différence et répétition jusqu’à
Qu’est-ce que la philosophie ?, la question posée par Gilles Deleuze est celle de l’effectuation. Considérant la réalité sociale comme constituée d’éléments corporels et incorporels
[2], il s’est interrogé sur le rapport entre ce qui s’actualise dans l’histoire, c’est-à-dire ce qui s’effectue dans l’existence, et ce reste possible, virtuel, inactuel. Lorsque Deleuze et Guattari écrivent que le concept est «
réel sans être actuel », ils sous-entendent que la pensée philosophique produit des entités virtuelles porteuses d’émancipation qui s’opposent à la réalité des pratiques majoritaires, dominantes, oppressives. Face aux vérités simplificatrices communément admises, à tous ces codes ancrés dans les esprits et dans la chair, il y a toujours une résistance possible qui se prépare, une manière de résister qui est en train de germer en secret. Si des modes de pensée, des comportements se sont imposés aujourd’hui au sein de nos représentations, il existe également d’autres façons de sentir, de penser ou de vouloir vivre qui n’ont pas connu d’actualisation, qui ne sont pas devenus majoritaires. Ils existent uniquement dans un « possible » à venir. C’est en ce sens que Deleuze écrivait que le but de la philosophie est d’inventer un « peuple » qui manque, de permettre l’existence d’une vie qui est étouffée par tous les sur-codages des sociétés capitalistes
[3]. Le grand problème posé par la pensée deleuzienne est de savoir comment « faire » exister les multiplicités qui peuplent, de manière virtuelle ou actuelle, les domaines de l’existence. Pour Deleuze, il faut passer par le rhizome, la singularité, les flux, et non pas contempler les arbres, les universaux, les codes. Il faut passer par l’immanence et non pas imposer la transcendance.
De ce point de vue,
L’Anti Œdipe est un grand livre, invitant à en finir avec les filiations, que ce soit dans le domaine de la vie ou bien dans celui de l’histoire des idées. L’inconscient est orphelin et ne se rattache pas à des symboles. Le désir est branché sur le social et non pas sur les principes moraux ou religieux instaurés par les institutions répressives. L’histoire des idées s’intéresse aux discours et aux énoncés. Elle n’a pas pour point central la recherche de précurseur, l’interprétation des textes et la construction de filiations. Il ne s’agit pas d’interpréter la pensée des auteurs du passé pour savoir si elle a des liens de parenté avec les doctrines totalitaires ou le libéralisme :
« Un système de parenté n’est pas une structure, mais une pratique, une praxis, un procédé, et même une stratégie »
[4]. La force de la pensée deleuzienne, au-delà des critiques adressées à la dialectique, est d’en avoir définitivement fini avec la notion de précurseur pour restituer à l’existence sa volonté de puissance, immanente à elle-même. Il n’y a que des « intensités », « des lignes », écrit Gilles Deleuze. Il faut en finir avec tout ce qui renvoie à la familiarité, aux ressemblances imposées arbitrairement
: « L’histoire des idées ne devrait jamais être continue, elle devrait se garder des ressemblances, mais aussi des descendances ou filiations, pour se contenter de marquer les seuils que traversent une idée, les voyages qu’elle fait, qui en change la nature ou l’objet »
[5].
L’histoire des idées est empoisonnée par les filiations : recherche des origines, recherche des précurseurs, recherche des ressemblances. On rapproche l’extrême-droite et l’extrême-gauche, Virginie Despentes et le fascisme. On a même fini par rapprocher Deleuze de Platon ou de Hegel. La mode intellectuelle est aux codages analogiques, aux amalgames simplistes. On rapproche la techno et la drogue, le hard rock et le satanisme ; alors qu’il y a beaucoup d’amateurs de musique électronique qui ne se droguent pas, beaucoup de gens qui aiment le black metal sans être satanistes. C’est contre cette imposition arbitraire de signification que s’érige la pensée de Gilles Deleuze, en récusant les filiations, les codages, les symbolismes. Hier, Marx était le père des doctrines totalitaires. Aujourd’hui, on associe islam et islamisme pour annoncer la venue du fils spirituel des totalitarismes et crier au choc des civilisations (alors qu’il n’y a jamais eu qu’une seule civilisation, constituée par la multiplicité des êtres humains). C’est ignorer, qu’à côté de la vision anti-humaniste des terroristes islamistes ou bien des États théocratiques qui se servent de la religion pour opprimer les populations administrées, il existe des musulmans ouverts, tolérants, pratiquant de manière fervente, modérée ou ne pratiquant pas du tout. L’imposition arbitraire de signification, notamment à travers le recours à l’analogie, ne fait que recouvrir l’immanence et les singularités qui existent dans la réalité sociale
[6]. S’il existe des précurseurs, nous dit Deleuze, c’est uniquement pour rire : Alfred Jarry et sa pataphysique comme précurseur méconnu d’Heidegger…
● Alliance, intimité, multiplicité
Pour Deleuze et Guattari, il est important de substituer les alliances aux filiations : «
Le devenir ne produit rien par filiation, toute filiation serait imaginaire. Le devenir est toujours d’un autre ordre que la filiation. Il est de l’alliance. Si l’évolution comporte de véritable devenir, c’est dans le vaste domaine des symbioses qui met en jeu des êtres d’échelles et de règnes tout à fait différents, sans aucune filiation possible »
[7]. En histoire des idées, plutôt que de construire des filiations entre tels auteurs ou tels phénomènes, une autre approche consiste à se pencher sur la nature des commentaires pour y chercher les usages symboliques, stratégiques ou conceptuels qui ont été effectués à partir d’un même texte. Faire un rhizome avec tous les discours produits sur un auteur. Non pas chercher la bonne interprétation de Platon, de Marx, de Joseph de Maistre mais restituer la multiplicité des discours qui ont été produits sur eux, l’hétérogénéité des commentaires que leur œuvre a rendue possible.
Quelle est la nature de l’alliance deleuzienne ? Nous pourrions peut-être la définir comme une forme
d’intimité, partagée entre deux entités spécifiques qui forment une symbiose. Sans prétendre définir entièrement sa complexité (Proust, Duras, Haruki Murakami l’ont fait d’une manière magistrale), l’intimité comporte au moins quatre caractéristiques fondamentales. Tout d’abord, elle implique le secret. Elle instaure une connaissance commune et réciproque entre les partenaires qui n’est
a priori pas destinée à être sue par des tiers. Les moments intimes que Rosa Luxemburg a partagés avec les écrits de Marx ou que Isaiah Berlin a connus lorsqu’il est entré en contact avec les textes de Joseph de Maistre resteront à jamais secrets. Mais l’intimité est constituée également par l’ignorance existant entre les individus qui partagent cette proximité. D’une part, le fait que Rosa Luxemburg ait partagé des moments intimes avec l’œuvre de Marx n’empêche pas que cette dernière possède des secrets qui resteront à jamais inconnus pour cette intellectuelle judéo-allemande. D’autre part, l’intimité entre un texte et son commentaire peut conduire au phénomène inverse. C’est le commentateur qui peut être amené à découvrir sur l’œuvre qu’il étudie des éléments que cette dernière ignorait sur sa propre existence. Dans un texte célèbre, qui n’a pas grand chose à voir avec une construction arbitraire de filiation, Isaiah Berlin avait vu une intimité entre les « Contre Lumières » de Joseph de Maistre et les doctrines totalitaires
[8]. À ces trois composantes de l’intimité s’ajoute celle du regard extérieur projeté sur elle. Différents cas de figures peuvent conduire les protagonistes de l’intimité à être épiés, surpris ou à se livrer volontairement au regard d’un observateur extérieur. Rosa Luxemburg a une lecture de Marx qui sera lue ensuite par Lukacs, par François Furet, par Daniel Bensaïd. Bien qu’il ne puisse pas connaître les secrets présents entre eux, le regard de l’observateur est l’instrument à travers lequel le rapport intime peut exister en dehors des personnes qui le composent. Même s’il ignore de nombreux éléments à son sujet, l’observateur est celui qui indique l’effectuation de l’intimité. Tout en étant extérieur à cette
alliance dont il a vu, perçu ou deviné l’existence, il fait quand même partie de cette symbiose d’éléments corporels et incorporels. Il est placé dans cette position paradoxale qui le conduit à être englobé au sein de cette proximité vis-à-vis de laquelle il demeure distant, et avec laquelle il fait rhizome.
Cette volonté explicite de rompre avec les filiations constitue un apport fondamental pour l’histoire des idées. Si l’on admet que les commentaires d’un auteur sont des pratiques historiquement et sociologiquement situées, la construction des formes de savoirs est une question politique et non pas un simple travail d’érudition. L’histoire des idées n’a pas uniquement pour but d’examiner un texte et de retrouver les phénomènes contemporains auxquels il se rattache mais également de reconstituer les enjeux à travers lesquels certaines formes de savoirs s’imposent et d’autres se retrouvent disqualifiées. Les filiations historiques ne sont pas des données qui doivent être admises sur le mode de « l’allant de soi » mais des constructions théoriques produites par des acteurs qu’il s’agit d’étudier en tant que telles, c’est-à-dire en dehors d’un souci de correction ou d’approbation. C’est sur les conditions intellectuelles et sociales de production des formes de savoirs que l’histoire des idées pourrait se pencher, en construisant son objet à partir des interprétations et des usages d’un auteur, d’un concept ou d’un phénomène donné. ●
[*]
Politologue
[1]
G.
Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, pp. 87-88.
[2]
G.
Deleuze, F.
Guattari,
Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, pp. 102-106.
[3]
G.
Deleuze,
Pourparlers, Paris, Minuit, 1990, p. 196.
[4]
G.
Deleuze, F.
Guattari,
L’Anti-Oedipe, Paris, Minuit, 1972, p. 173.
[5]
G.
Deleuze, F.
Guattari,
Mille plateaux, op. cit., p. 288.
[6]
P.
Bourdieu a posé le problème d’une autre manière, notamment
Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, p. 149-161.
[7]
G.
Deleuze, F.
Guattari,
Mille plateaux, op. cit., p. 291.
[8]
I.
Berlin, « Joseph de Maistre et les origines du totalitarisme »,
Le bois tordu de l’humanité, [1990], Paris, Albin Michel, 1992, p. 100-174.