2005
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A propos des « déviances scolaires »
Pour l’auteur de cet ouvrage, qui a enquêté dans un lycée professionnel marseillais, les comportements des élèves ne sont pas réductibles à l’expérience de la domination scolaire et de l’échec. Il importe alors d’étudier les pratiques lycéennes en n’ayant plus pour seul horizon l’institution scolaire dans lesquelles elles se déploient nécessairement. Il importe de tenter une saisie plus résolument soucieuse de leurs ancrages dans une culture juvénile que l’on pourrait comprendre comme spécifiquement populaire, et dont les ressorts ne seraient pas nécessairement ancrés dans la stricte enceinte de l’établissement.
Jeune appelé du contingent, Christophe Andréo officie, un an durant, dans un lycée professionnel marseillais. De cette affectation provisoire qui ne lui apportait rien « si ce n’est d’éviter de dormir en caserne », il fait un terrain d’enquête. Il profite alors tout à la fois d’une présence prolongée dans l’établissement et d’une relative proximité avec les élèves, les surveillants et les conseillers d’éducation, une proximité que lui autorise son statut relativement détaché des « intérêts catégoriels » habituellement en présence (et en lutte) dans ce type d’établissement.
L’objectif de l’enquête est clairement énoncé par l’auteur : plutôt que de travailler sur la relation pédagogique et l’acquisition des savoirs, cette étude se propose de saisir l’(es) expérience(s) scolaire(s) de jeunes lycéens engagés dans des filières professionnelles hiérarchisées entre elles, et à ce titre, plus ou moins éloignées des « carrières » les plus légitimes de l’institution scolaire. Il s’agit de se pencher sur les pratiques de ces lycéens, « les manières dont ils utilisent l’école », tant dans leurs modes d’investissement propres que dans leurs stratégies de mise à distance ou de neutralisation des règlements y ayant cours.
L’ethnographie règle sa foulée sur le déploiement des confrontations et des conflits institués entre les élèves et les multiples agents chargés de garantir l’ordre et les fonctions traditionnellement attachées à l’institution. L’appelé du contingent, qui a nécessairement partie liée avec l’encadrement, ajuste alors le regard sociologique pour saisir les forces en présence à la fois comme des agents institutionnels (élèves, surveillants, professeurs, CPE) et plus directement sociaux : tout au long de l’analyse, l’auteur s’efforce de garder en main et de donner à voir les disparités sociales qui se maintiennent, en filigrane, sous les différents statuts – plus ou moins précaires, plus ou moins assis symboliquement – des personnels d’encadrement et, pour les élèves, sous les filières scolaires hiérarchisées entre elles selon leur degré de prestige dans l’enseignement professionnel.
La question du contrôle social, très largement entendu « comme l’ensemble des normes et attentes disciplinaires officielles et officieuses ayant cours dans l’établissement » occupe bien une large part du récit ethnographique. Cependant, l’étude des (réjouissantes) pratiques et techniques lycéennes autorisant une mise à distance de l’établissement, de son enceinte et de ses règles, amène l’auteur à élargir quelque peu le champ des problématiques mobilisées, pour s’aventurer dans une réflexion plus large sur le poids des normes de réussite scolaire sur des agents en situation d’échec, relégués, au terme d’un cursus souvent chaotique, dans des « voies de garage ».
Plus largement, l’auteur entend s’interroger sur les attitudes de rejet de l’école observées au quotidien chez ces lycéens, des attitudes de rejet que l’on se borne, selon lui, à ne comprendre trop souvent que comme des façons (bien à eux) de se protéger et de réagir face à la violence symbolique et sociale que leur réserverait le système scolaire. Entre les lignes, ponctuellement et comme porté par un souci de donner la parole à des « jeunes » trop longtemps tenus à distance des dissertations inquiètes dont ils font l’objet, l’auteur dessine une approche soucieuse d’aborder les pratiques lycéennes de façon plus positive, plus entière pourrait-on dire : « Je m’efforcerai de montrer que les comportements des élèves ne sont pas des réactions défensives systématiques face à une école qui les relègue et « fabrique » du mépris.(…) Pour le dire autrement, j’essaierai de mettre en évidence que leurs comportements ne sont pas réductibles à l’expérience de la domination scolaire et de l’échec. Dès que l’on ne focalise plus exclusivement sur celui-ci, qui préoccupe probablement davantage les adultes (parents, pédagogues, sociologues, politiciens), que les élèves, le comportement de ces derniers prend alors une autre signification » (p. 20). Quant à la question de « l’imposition des normes disciplinaires et des attentes du personnel, l’usage de la négociation dans l’application des règles générales (…) incitera à se demander si, finalement, les adultes décident bien pour les jeunes » (p. 15).
Il s’agit alors d’accorder moins d’importance à l’influence des processus sociaux « très généraux » (domination sociale et culturelle), pour se donner les moyens de poser les jalons d’un nouveau registre de questionnements : les comportements des élèves n’étant pas « réductibles à l’expérience de la domination scolaire et de l’échec » (p. 20), il importe alors d’étudier les pratiques lycéennes en n’ayant plus pour seul horizon l’institution scolaire dans lesquelles elles se déploient nécessairement. Il importe de tenter une saisie plus résolument soucieuse de leurs ancrages dans une culture juvénile que l’on pourrait comprendre comme spécifiquement populaire, et dont les ressorts ne seraient pas nécessairement ancrés dans la stricte enceinte de l’établissement.
L’auteur, guidé dans son travail par une précautionneuse volonté théorique de ne pas placer son matériel ethnographique sous la seule autorité d’une analyse menée uniquement en terme de classes sociales, d’appartenance scolaire ou d’effets de contexte, propose de riches perspectives qui tendent pourtant le plus souvent à laisser le lecteur sur sa faim. L’étude oscille entre une attention toute particulière accordée à la vie de l’établissement et une volonté, rarement « transformée », d’aller au-delà d’une analyse strictement parlée dans le langage de la vie scolaire. On pourrait passer outre ce petit défaut, qu’il serait possible de comprendre au regard de la nécessaire clôture imposée par un terrain d’enquête exclusif, si les développements de l’auteur ne tendaient pas précisément, au cœur de son travail, à prôner une ouverture vers les « quartiers » des élèves, des espaces sociaux dont la méconnaissance des hiérarchies internes et des registres de distinction propres prive le sociologue « en lycée » d’un outil d’analyse déterminant. « L’analyse des différences d’attitude et de comportement des élèves révèle que même si le clivage entre les filières « de pointe » et « de relégation » est prépondérant, il ne faut pas négliger les disparités internes. Les différences de comportement constatées procèdent autant des différences sociales et scolaires des élèves que des effets de contexte. Il a été cependant difficile de départager tous ces éléments d’autant que je n’avais qu’une connaissance limitée du degré de différenciation sociale des élèves au sein d’une même filière, particulièrement concernant les filières « de relégation », ne vivant pas dans leurs quartiers … » p. 81.
En hésitant entre une prise de parti résolue pour l’étude de l’ordre scolaire et la sensation bien affirmée qu’une étude des « pratiques lycéennes » non indexées sur les seuls soucis et cadres de l’institution s’impose, l’auteur nous livre parfois de bonnes intuitions, sans résolument investir des pistes qu’il laisse alors en pâture au lecteur.
Les développements consacrés à la prise en charge de la pratique répressive par les différentes catégories de personnel donnent notamment une prise certaine sur le type d’enjeux professionnels et symboliques pouvant travailler le plus banal des épisodes de la vie quotidienne. Les analyses consacrées aux stratégies de mise à distance, chez le personnel encadrant, des pratiques coercitives (pratiques rattachées au pôle impur des fonctions imputables aux agents de l’établissement) dessinent d’éclairantes perspectives sur l’organisation et les luttes pouvant traverser un espace social marqué par de profondes hiérarchies plus ou moins explicites où chacun doit également composer avec une nécessaire alliance autour d’un « projet d’établissement », canoniquement défini comme une tâche collectivement partagée. En présentant le lycée comme une « concentration d’agents aux qualités sociales hiérarchisées », du côté de l’encadrement comme du côté des élèves, l’auteur met au jour les ressorts des jeux de distinctions disponibles : mise à distance du travail coercitif, investissement différentiel de l’espace selon les filières, rapport rationnel et méthodique à la déviance et aux modes de sociabilité différentiels.
Cependant, concernant le désir de véritablement rendre raison des pratiques lycéennes observées, on ne peut que regretter la clôture de ce terrain où la découverte d’usages et de rapports non conventionnels à l’école ne semble pas avoir décidé l’auteur à, quelquefois, quitter l’établissement alors même que ses observations l’amenaient à supposer que ces pratiques « déviantes » de l’école avaient quelque chose à voir avec un mode de sociabilité juvénile et des hiérarchies sociales dont les ancrages et les déploiements ne suivaient pas nécessairement les frontières internes et externes du lycée.
L’attention que le sociologue porte à ses jeunes enquêtés autorise la saisie de certains rapports spécifiques à l’école, profondément différents de ceux engagé ou attendus par les professionnels de l’éducation. On y découvre des rapports qualifiés de « très pragmatiques », plus volontiers centrés sur les niveaux de diplômes, l’attribution des bourses sociales d’années en années, l’inscription dans tel ou tel réseau de sociabilité au détriment d’une tension vers la réussite d’une année ou la cohérence thématique d’un cursus. L’auteur nous aide à observer, au quotidien, les conséquences de profonds malentendus sur le rôle dont les parents, les élèves et les professionnels de l’éducation voudraient voir le lycée investi. Malheureusement, on peine à véritablement saisir les racines de ces conceptions concurrentes : les familles et les espaces sociaux où évoluent les lycéens les plus concernés par cet usage déviant de l’école restent absents de l’analyse, ou tout juste mentionnés, à mots couverts et incertains.
Il semble parfois que l’auteur se soit refusé à prendre certaines dispositions d’enquête pour réellement s’engager sur des voies d’analyse que ses propres observations et intuitions lui soufflaient pourtant très fortement. On peut, avec l’auteur, déplorer le manque d’études consacrées en France aux modes de sociabilité juvéniles dans les classes populaires. Ce travail aurait peut-être pu contribuer à pallier ce manque, tant décrié. Le lecteur est frustré. ●
Christel Coton