Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2707147567
168 pages

p. 152 à 155
doi: 10.3917/mouv.042.0152

Veille sur la revue
Vous consultez

Livres

no 42 2005/5

Ce que propose cet ouvrage, fondateur à plus d’un titre, va bien au-delà de la reconstruction et de l’analyse fine de l’activité de l’ingénieur Ernest Mattern chez Peugeot entre 1906 et 1919. Pour réaliser cette histoire, Yves Cohen a été conduit à aborder et, par là à revisiter, tout un ensemble de thématiques, de questionnements et de pratiques développés par divers courants et disciplines des sciences humaines et sociales depuis une trentaine d’années. Cet exercice de haut vol, qui requiert tout à la fois une érudition maîtrisée, une grande créativité méthodologique et une finesse théorique particulièrement développée, s’avère, au fil des pages, particulièrement réussi et abouti.
Ernest Mattern est un ingénieur des Arts et Métiers d’exception. Diplômé en 1900, il rejoint en 1906 Peugeot, entreprise dans laquelle il effectue ensuite la presque totalité de sa carrière. Entre 1906 et 1919, il est successivement contremaître, chef d’atelier, puis chef de fabrication à l’usine de Lille (1911-1912), directeur de l’usine d’Audincourt (1912-1917), et enfin, à partir de 1917, directeur technique des trois usines Peugeot du Doubs et de tous les bureaux d’études. A chacun de ses postes, Mattern traque l’inefficacité, transforme avec succès et de façon conséquente la manière de produire, afin d’augmenter la rapidité d’exécution et la qualité des produits et ce, en diminuant les coûts. Ceci implique non pas simplement l’invention de nouveaux objets techniques – outils, machines, modèles de voiture –, mais aussi, conjointement et solidairement, la conception et l’instauration de nouvelles manières d’agencer l’espace et de maîtriser le temps, de nouvelles formes d’organisation du travail et de gestion des hommes, de nouvelles relations entre les hommes et de nouveaux rapports des hommes à leur activité au sein de l’usine.
C’est ainsi qu’Yves Cohen raconte et analyse comment, à une époque charnière – celle où commence à s’inventer, à tâtons, dans la difficulté, mais avec foi, le travail à la chaîne et la production de masse – cet ingénieur se place en situation de perpétuel apprentissage et refaçonne avec succès un atelier, puis une usine et enfin un groupe d’usines. Il n’« applique » rien, au sens propre, mais il se sert de tout en adaptant tout.
 
Un pari risqué et inhabituel pour un historien
 
 
Suivre pas à pas un ingénieur du passé dans son activité quotidienne, reconstruire finement cette activité et l’analyser en situant chaque geste historiquement, n’a rien d’évident. La stratégie utilisée par Yves Cohen est innovante et repose sur l’invention conjointe d’une source et de la manière de l’utiliser. Le cœur du travail de ce livre est réalisé à partir de la centaine de pages dactylographiées que constitue l’autobiographie professionnelle d’Ernest Mattern, écrite en 1941. Choisir non seulement de mobiliser cette source, mais aussi d’en faire le support principal d’une étude aussi volumineuse, est un pari risqué et très inhabituel. L’historien se méfie en effet des textes écrits a posteriori. Il les relègue traditionnellement au second plan, quand il ne les ignore pas totalement, car lesdits textes présentent la caractéristique dangereuse d’être construits par la fin et de transformer substantiellement le moment auquel on s’intéresse.
Yves Cohen ne méconnaît pas cet écueil mais parce que ce document existe – et justement parce qu’il constitue un récit subjectif de l’action –, il a décidé de s’en emparer et de se donner les moyens de l’utiliser pour un travail historique – c’est-à-dire reconstruire, narrer et interpréter un moment du passé. Pour ce faire, Yves Cohen est entré dans l’intimité du texte. Il s’est penché sur la manière dont Mattern verbalise ce qu’il présente de son action. Il a méticuleusement questionné, travaillé au corps chaque idée, chaque mot du texte. Il les a confrontés entre eux, avec d’autres sources, d’autres études, d’autres analyses provenant de travaux historiques, mais aussi économiques, sociologiques, anthropologiques ou issus des sciences politiques. Le travail réalisé par Yves Cohen apparaît comme particulièrement long et exigeant – et c’est sans doute un des éléments de la réussite de ce dernier. Cependant, paradoxalement peut-être, son enquête, qui peut l’emmener très loin, sur les terres de la linguistique par exemple, ne tient qu’une seule ligne : rendre compte de la pratique d’organisation de l’ingénieur Ernest Mattern chez Peugeot entre 1906 et 1919. Tout au long du livre, Yves Cohen cherche, trouve, décortique, en la reconstruisant, cette pratique : qu’est-ce qui motive, constitue et façonne les choix de l’ingénieur ? Comment donne-t-il corps, matérialise-t-il et concrétise-t-il lesdits choix ? De quoi son action est-elle faite ? Quelles sont les conséquences de cette action ? Quelles sont les constantes de cette pratique ? Comment et pourquoi se transforme-t-elle ? On obtient dès lors une extraordinaire histoire de pratique qui saisit si fort et si systématiquement une pratique individuée qu’elle indique ce qu’on pourrait faire avec toute autre.
Déployer un tel labeur – qui apparaît comme immense et intense – pour un objet apparemment aussi petit peut sembler disproportionné, voire inutile. Après tout, Ernest Mattern, pour exceptionnelle que soit sa carrière, n’est pas, loin s’en faut, le seul ingénieur de la période ni le seul acteur des transformations dans les modes de production industrielle qui ont alors lieu. La méthodologie déployée par Yves Cohen lui permet d’éviter le danger d’une érudition exotique. Bien au contraire, l’objet choisi par l’historien, la pratique d’organisation d’un ingénieur sur treize ans, et la manière dont il appréhende, construit et étudie cet objet, ont pour conséquences la production d’une histoire complexe qui, tout en restituant finement cette pratique, raconte et analyse de nombreuses autres histoires. L’action de Mattern est en effet un élément central de la transformation des usines Peugeot. L’étude pragmatique – et minutieuse – de cette action d’organiser « à travers toute une série de pratiques matérielles, gestuelles, corporelles, graphiques, instrumentales auxquelles [elle] a recours » (p. 321), conduit l’historien à dénouer tout un écheveau d’histoires et à montrer comment ces histoires se nourrissent les unes les autres, sont intimement liées entre elles et ne peuvent se comprendre les unes sans les autres.
Organiser à l’aube du taylorisme, en démontrant, de manière exemplaire, combien « ni la technique ni le social ne sont intangibles l’un par rapport à l’autre » (p. 342), offre en un premier cercle des perspectives tout autant sur l’histoire des stratégies de développement des usines Peugeot pendant la période que sur les histoires de l’interchangeabilité des pièces, de la standardisation, des machines-outils, du contrôle du travail ouvrier, de l’encadrement, de la comptabilité, de l’usage de l’écrit, de la conception, des mouvements ouvriers, des systèmes de salaires, du façonnement du concept de ‘prix de revient’, des rapports entre guerre et usine, des femmes ouvrières, ou encore de l’architecture des usines d’automobile. « Nous sommes tout à la fois, pour reprendre les mots d’Yves Cohen, dans l’histoire industrielle, dans l’histoire des entreprises, dans l’histoire de la gestion, dans l’histoire des techniques et dans l’histoire sociale” (p. 343).
Dans son travail de confrontation de sa source avec d’autres sources, avec des littératures existantes, leurs propositions et leurs interprétations, il va plus loin encore. Mobilisant les grands travaux portant sur l’histoire et/ou la sociologie d’autres constructeurs automobiles, sur l’histoire des techniques, celle du mouvement ouvrier, des ingénieurs, de la taylorisation, du fordisme ou de la Première Guerre mondiale, etc., il est conduit à discuter leurs résultats. Dans ce va et vient entre le décryptage de sa source et celui des littératures convoquées, s’élabore une vision infiniment complexe du monde et de ce moment historique qu’est celui de « l’aube du taylorisme ». Oui, la Première Guerre mondiale est une forme de rupture. Mais laquelle ? Oui, il existe des grands mouvements tels que la « taylorisation » ou le « fordisme ». Oui, mais rien n’est dit et, surtout, rien n’est compris, si l’on s’arrête aux mots. Il faut aussi aller se frotter au local, et au moment – 1906 n’est pas 1914, qui n’est pas 1917 –, regarder comment ces grands mouvements – qui impliquent des visions à la fois globales géographiquement et de long terme temporellement –, sont ignorés, importés, appropriés, refaçonnés dans les contingences, les références, les choix qui s’opèrent localement et dans l’instant. Il faut encore s’interroger : comment l’événement local très enchevêtré participe à la formation de grands mouvements et de grandes chronologies – temps de guerre de masse, de bouleversements techniques et de révolutions. On saisit alors comment s’élaborent en même temps des formes d’action caractéristiques du XXe siècle et les manières controversielles sinon conflictuelles de les penser.
 
L’écriture porte une vision du monde
 
 
On le voit, les niveaux et les types d’analyse proposés dans Organiser à l’aube du taylorisme sont nombreux : la microanalyse des formes d’investissement de l’espace productif par l’organisation, l’évaluation des différentes interprétations et modes d’analyses de l’“américanisation”, la critique de l’impact de la Première Guerre mondiale sur les modes de production industrielle français, le point sur les transformations techniques et organisationnelles dues au recours à une main-d’œuvre féminine pendant la Grande guerre ou la réflexion sur les régulations de pratiques, n’en sont que quelques exemples. Se pose alors une question : comment faire tenir tout ces niveaux ensemble sans risquer de produire un texte confus, voire incompréhensible ?
La réponse d’Yves Cohen se trouve dans la stratégie d’écriture qu’il construit et déploie. Cette stratégie n’a pas pour simple objectif de « mettre de l’ordre » et d’« organiser » un propos complexe afin de le rendre lisible. L’écriture a ici une véritable valeur heuristique. Elle intériorise et porte la vision complexe du monde proposée par l’ouvrage, en même temps qu’elle participe de la présentation et de l’explicitation de cette vision. Cette stratégie est, je crois, double. Premièrement l’historien a élaboré un savant système de répondants et de mises en regard. Il alterne et intègre les mises en contexte plus larges et les microanalyses d’éléments de la pratique de Mattern, les présentations d’éléments de littérature et les réflexions que lui inspire ce qu’il découvre en travaillant sa source par rapport à ce que propose la littérature. S’écartant avec netteté de l’histoire industrielle traditionnelle inspirée de l’historien américain Alfred Chandler, il discute avec les études sociales des sciences, les théories de l’action située ou la sociologie pragmatique, attentif aux liens entre les actes et des phénomènes plus macro. Aucun élément, qu’il prenne la forme d’un chapitre entier ou d’un simple paragraphe, n’est placé au hasard : chacun répond, fait écho, nourrit, complète, affine, ce qui suit ou précède (un index n’aurait pas été inutile pour faciliter la circulation dans cet espace élaboré).
Deuxièmement, et conjointement, Yves Cohen pense chaque niveau de son texte. Chacune des phrases est porteuse de sens en elle-même. De chacun des paragraphes émergent une ou plusieurs idées qui sont plus que la somme des éléments contenus dans chacune des phrases. De même, chaque partie est cohérente en elle-même et dit plus que ce que ne dit chacun des paragraphes qu’elle contient. Chaque chapitre constitue une entité propre, cohérente, dont la lecture apporte une vision à la fois différente et complémentaire de ce qui est contenu dans chacune des parties qui le compose. La totalité du livre propose encore autre chose que la simple addition de ce qui est contenu dans chacun des chapitres qui le constitue. Nous avons là un véritable travail d’orfèvre, dans lequel chaque mot est choisi, réfléchi et placé pour produire du sens indépendamment et à différents niveaux de lecture. Il participe tout à la fois de l’élaboration du sens d’une phrase, de celui différent d’un paragraphe ou de celui encore différent du livre. Dans le même temps, ce qui est véhiculé par le livre tout entier, le paragraphe ou la phrase lui confère sa valeur et sa fonction.
 
De nouveaux outils d’analyse
 
 
Organiser à l’aube du taylorisme est un ouvrage inclassable. Il ne s’inscrit véritablement dans aucun courant, ne cherche pas à répondre à l’exigence d’une mode et d’un moment. Il est le fruit d’un travail soutenu et de très longue haleine. Yves Cohen maîtrise parfaitement son terrain. Il parle sans complexe et sans hésitation de tours, de spécifications, de têtes de gaines, d’emboutissage, de plans, d’organigrammes (étonnant chapitre sur ce dernier thème), etc. Il connaît tout aussi finement les nombreuses littératures qui se rattachent à l’usine, à l’ouvrier, aux mouvements sociaux, à la gestion au management, à la production industrielle, aux techniques, etc. Acquérir l’ensemble de ces connaissances et compétences est une chose déjà difficile en soi. Se donner les moyens de tirer de ces dernières de quoi produire un travail aussi riche et original, capable tout à la fois de questionner nos visions de l’entrée de la France dans l’ère de la production de masse, des pans entiers de littérature produites par les sciences humaines et sociales, comme nos manières de faire de l’histoire et plus généralement d’étudier le monde social, témoigne encore d’un autre niveau d’exigences. On est à la fois dans la reconstruction historique de tout un monde de production à partir de la pratique d’une seule personne et dans une réflexion multidimensionnelle sur la capacité des sciences sociales à rendre compte d’un moment contemporain.
Il me semble, pour autant que je puisse en juger, que l’ampleur et la profondeur dont fait preuve cet ouvrage doive avant tout à l’existence chez Yves Cohen d’une véritable volonté de compréhension des sociétés du vingtième siècle dans la radicalité, la vitesse, l’importance et la violence des changements que ces sociétés ont été capables de produire. Cette volonté me semble être ce qui confère une unité – et donc une solidité – au travail de cet historien, à la fois sur le long terme, et dans les objets, a priori disparates, qu’il étudie – de la pratique d’organisation de Mattern à l’usage du téléphone par Staline. Cette volonté permet de comprendre pourquoi Yves Cohen a été capable de reprendre un travail de thèse plus de vingt ans après l’avoir réalisé afin de produire un livre qui non seulement n’appartienne pas à une autre époque, mais soit une véritable source d’inspiration.
Il est possible de simplement survoler ce livre pour y repérer ici ou là des éléments d’information ou d’analyse qui correspondent à certains centres d’intérêt. Cette forme de lecture est certes facile, mais, elle me semble tout à la fois erronée, injuste, voire injurieuse – tant la masse de travail et d’intelligence dont fait montre l’ouvrage est impressionnante. J’invite le lecteur à y entrer véritablement, à se confronter à chacun de ses mots, à jauger ses visions du monde et ses pratiques à l’aune de ce qu’il propose. Le voyage est certes moins confortable et beaucoup plus ardu. Mais il en sera d’autant plus enrichissant. L’honnête homme y découvrira de nouveaux outils d’analyse du monde dans lequel il vit – ce livre m’a beaucoup apporté quant à la compréhension de la détresse actuelle de techniciens et d’ingénieurs de ma connaissance face aux transformations auxquelles ils ont à faire face dans leurs entreprises. Tout chercheur en sciences humaines et sociales y verra sa pratique renouvelée et enrichie. Il s’agit de prendre ce livre pour ce qu’il est : une œuvre, au sens premier et noble du terme, destinée à rester et à servir de ressources à plusieurs générations de chercheurs. â—
Nathalie Jas
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis