Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2707147567
168 pages

p. 156 à 161
doi: 10.3917/mouv.042.0156

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Livres

no 42 2005/5

Isabelle Sommier et Jean Brugié, Officier et communiste dans les guerres coloniales, Flammarion, 2005, 436 pages, 23 €

Voici un livre vraiment écrit par deux personnes. Jean Brugié a rédigé tout ce qui le concernait sa biographie –, Isabelle Sommier en a conçu le contexte. Ils se sont appuyés sur une cinquantaine d’heures d’entretiens et sur des dizaines de kilos d’archives, dont quelques-unes sont présentées en fin d’ouvrage. L’ensemble est particulièrement captivant car le personnage est hors du commun. Ses nombreuses vies nous sont relatées dans un style remarquable.
Né à Strasbourg en 1926, Jean est influencé par son père, capitaine de l’armée (il finira général). Il passe ses vacances d’enfant dans l’Aveyron, à Lédergues – où demeure actuellement sa femme, Hélène. L’Aveyron est un département conservateur, mais il séduit Jean : il devient « le pays du maquis ». Il faut dire que seule la moitié de ses résistants se déclarent catholiques. Il deviendra membre de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée). À la Libération, Jean intègre les FFI (Forces françaises de l’intérieur). Le général de Gaulle n’a que mépris pour ces résistants. « Ces tensions, Jean ne commence à les percevoir qu’en décembre 1944, lorsqu’il assiste au départ de certains officiers FFI, écœurés, ou renvoyés en garnison en France. » En avril 1945, Jean franchit le Rhin, au sein du 80e RI. Il mène une guerre contre les nazis, pas contre le peuple allemand. Il assiste à la libération d’un camp de concentration. « Comment des hommes peuvent-ils se comporter ainsi avec d’autres hommes ? » s’interroge-t-il. « L’antifascisme se rive définitivement à lui. » Le groupe français qui partage Berlin est bien reçu par les Soviétiques, car ce sont des anciens du maquis.
Jean s’engage en janvier 1947 dans l’école d’officiers de Saint-Cyr-Coëtquidan, en Bretagne. Il reçoit des notes peu amènes, qu’il ne découvrira qu’au retour d’Algérie : « s’intéresse au social », « lit » (sic). Il pratique la provocation, s’abonne aux Lettres françaises et à l’Humanité. « Et comme le PCF a su s’imposer comme “le parti de la résistance”, s’en rapprocher est pour Jean le témoignage le plus manifeste de sa qualité de résistant. » En rencontrant Henri Rol-Tanguy, il comprend sa mission : « il faut s’inscrire dans la défense du programme du Conseil national de la Résistance, c’est-à-dire pour une armée républicaine composée de soldats citoyens ».
La guerre d’Indochine va servir de prémices au départ des ministres communistes du gouvernement. Trois raisons décident Jean à partir en Extrême-Orient : d’abord l’épisode romanesque des mutins de la Mer noire ; ensuite, la politique qu’il préfére à la vie affective ; enfin, le fait qu’un responsable du PCF lui certifie que le Viet-minh est d’accord pour la présence d’officiers communistes dans l’armée française. D’avril 1951 à janvier 1952, c’est le « temps des illusions ». Il assiste au trucage des élections. Comme on veut les extraire du réel de la guerre, les officiers républicains, communistes ou non, sont envoyés soit en première ligne, soit dans un endroit sûr. Pendant ce temps, la mobilisation contre la guerre est un échec : la population française, du moment que les appelés ne sont pas sur place, ne s’y intéresse pas. Du côté du corps expéditionnaire, « Jean s’est rendu compte que l’espoir de le sensibiliser au mot d’ordre du rapatriement relevait de la plus naïve des illusions. On peut supposer que Jean est surveillé par la Sécurité militaire. Lieutenant au 5e régiment de la Légion étrangère, il tente de se fixer des règles : « refus d’exactions sur les populations ; refus des représailles ; secours identiques à tous les blessés […] ; respect des prisonniers […] » Ce respect se transforme en fascination quand Jean observe les méthodes du Viet-minh. Jamais les fellaghas algériens n’en bénéficieront. « Ce qui fascine […] Brugié dans la lutte du Viet-minh, c’est aussi cette foi patriotique qui fait écho à celle qu’il a pu éprouver dans son enfance et sa jeunesse […]. » On loue en lui sa baraka au combat, ce qui en fait un quasi-intouchable.
De retour en France en août 1953, il est attaqué par la Sécurité militaire. Les agents de la SM ne sont intrigués dans ses bagages que par une pièce de Courteline, antimilitariste. Du côté du PCF, l’univers est sombre : les officiers communistes de la guerre d’Indochine « n’ont pas d’existence ». L’idée d’un rapatriement du corps expéditionnaire n’est pas crédible. Et l’épuration du Parti tombe sur André Marty et Charles Tillon, dirigeants héroïques de la Résistance. Pendant ce temps, Henri Rol-Tanguy organise à Versailles des cours clandestins pour une « armée nouvelle ». Jean repart, dans le cadre du 25e BCA, en Tunisie. « Comme en Indochine, il découvre la colonisation avant de connaître la guerre. » Il poursuit ses lectures, un peu abandonnées en Indochine. Mais il est repris par la guerre : la mort d’un subordonné le place en arbitre entre la population française et les autochtones. Il sera le seul officier français présent lors de l’indépendance de la Tunisie.
Il revient en France alors que la guerre d’Algérie bat son plein. D’avril 1957 à décembre 1958, il prépare son retour au front. Il sait déjà qu’il ne commettra pas de tortures dont les témoignages commencent à sortir. Il ne peut pas être traité de « mauviette » et n’a pas de préoccupation de carrière. On le voit servir de « nègre » à André Stil pour un livre sur l’Algérie. Il dit au futur maire d’Arcueil – où il demeure maintenant, entre deux séjours en Aveyron –, Marcel Trigon, de faire attention en distribuant l’Humanité dans le camp de Frileuse. Jean assiste à la politisation de l’armée. Trois temps pour cela : l’appel du 18 juin, quand un général a dérogé à la subordination et à l’apolitisme ; la guerre d’Indochine, où l’armée vit une véritable défaite ; l’humiliation de l’expédition de Suez, en 1956, qui va renforcer la place de la Légion étrangère en Algérie. Le 14 mai 1958, la quasi-totalité des EOR (élèves officiers de réserve) signent un message au président René Coty affirmant leur attachement aux principes et aux institutions de la République. Il paraît dans l’Humanité et dans le Monde.
Il débarque en Algérie en janvier 1959. Il participe à un séminaire de formation, véritable bourrage de crâne de propagande anti-algérienne. « Pour lui, les officiers férus d’action psychologique sont “des cinglés”, des anticommunistes virulents fascinés par les méthodes marxistes qu’ils ont expérimentées dans les camps de prisonniers viet-minh. » Il se retrouve au camp de regroupement de Slissen : fourniture de médicaments, fréquentation assidue de l’école. Il poursuit ses études personnelles sur la guerre et en fait part à Henri Rol-Tanguy, « son mentor ». Il devient un spécialiste des questions militaires au PCF. Mais il a gagné son pari : être un bon combattant, irréprochable. Tout en refusant de couvrir les combines de ses subordonnés dans le meurtre et la torture.
En mai 1961, il est affecté avec sa compagnie au secteur d’Oran, après l’échec du putsch des généraux. « Jean n’a aucune formation pour assurer le maintien de l’ordre de la population et aucun goût pour cela, car il redoute d’être confronté à des foules ». Il revient en France en décembre 1961, affecté au 11e BCA de Barcelonnette. C’est là, entre un cours de russe et un de préparation à l’école d’état-major, qu’il commence à s’intéresser à l’armement nucléaire.
Dégagé des cadres de l’armée en 1966, il adhère ouvertement au PCF, puis devient directeur adjoint des services vacances de la région parisienne auprès du ministère de la Jeunesse et des Sports. Cette tâche lui fait plaisir, elle lui rappelle sa jeunesse. Chevalier de la Légion d’honneur, il peut – en camouflant sa période militaire – suivre la session de l’Institut des hautes études de la Défense nationale. En 1968, il suit la ligne du Parti, puis s’affronte avec les trotskistes sur les marchés d’Arcueil – il a choisi cette ville pour devenir maire-adjoint de Marcel Trigon. Il n’en est pas moins troublé par ce qu’il apprend du massacre de Katyn, lors d’une visite en Pologne. Tout le monde y sait que ce sont les Soviétiques qui ont commis ce forfait. En revanche, il couvre les trucages électoraux à Arcueil. En juin 1975, il est élu maire-adjoint d’Arcueil, chargé de la culture, de la jeunesse, des sports et des loisirs. Il commence à critiquer la ligne du Parti sur la question de la morale que la direction a voulu introduire dnas le texte préparatoire au XXIIe congrès.
Il participe aux négociations du Programme commun de gouvernement, entre le PCF, le PS et les radicaux. Il y défend le refus de l’armement nucléaire, un statut démocratique du soldat, l’abrogation de l’ordonnance de 1959. Il devient « un collaborateur précieux et apprécié », car il aide les députés dans leurs travaux parlementaires. Il devient l’un des secrétaires de Rol-Tanguy. Durant dix ans, de 1967 à 1977, il est militant à plein temps. Jusqu’au 11 mai 1977, où il apprend par la presse que le comité central du PCF accepte l’armement nucléaire comme « seul moyen de dissuasion réel ». De plus en plus critique, il sera exclu par sa section mais pas par sa cellule jusqu’à son auto-dissolution. Il est vraiment blessé par la décision du Parti, « en dépit de ses efforts, il a toujours été un néophyte au PCF ; il n’a jamais vraiment intégré les codes et règles de fonctionnement, notamment en persistant à croire que les “experts” des différentes commissions dont il faisait partie jouaient un rôle réel dans l’élaboration de la ligne ».
Jean va s’orienter vers la « gauche de la gauche. Il rejoint la Convention communiste, composée de dissidents puis la Fédération pour une gauche alternative. Il côtoie les rénovateurs communistes et la revue M. (ancêtre de Mouvements) s’engage dans la campagne présidentielle de Pierre Juquin. « La collaboration lui fournit l’occasion de fréquenter des jeunes d’extrême gauche ; revenant sur son jugement hâtif de mai 1968, il les trouve préparés et dévoués. Cependant, leur trop grande assurance les égare souvent dans un sectarisme qui, à ses yeux, n’a rien à envier à celui du Parti.
Jean, se retrouve ensuite au sein du Forum international de politique (FIP). Il en est administrateur, travaille avec l’historien Jean Elleinstein. Ce personnage l’oriente dans ses lectures, mais « il l’irrite par son inconstance et son rapport “un peu fou” avec l’argent ». Le FIP ne résiste pas à ces désordres. Jean va participer parallèlement à l’aventure de l’Assemblée européenne des citoyens, avec Bernard Dréano, née en 1990 à Prague. Il dirige sa publication, Réseaux de citoyens. En même temps, il fonde avec Serge Depaquit le réseau Icare (Initiatives de citoyenneté active en réseau). « Activisme tous azimuts… qui ne suffit pas à l’occuper. » Il lance avec Marcel Trigon un organisme de formation associatif, Formation et citoyenneté. Il s’agit de former des élus et acteurs locaux. Pendant ce temps il trouve les libertaires sympathiques, même s’ils s’affrontent « à des chimères, prenant le nom pour la chose, la surface pour le fond, leurs sentiments personnels pour les sentiments de la masse, les moyens pour les buts ». Néanmoins, leur révolte ressemble à l’image romantique qu’il s’est fait par la lecture, du « ferment libertaire ». « Cette vision de la lutte, qui exalte la spontanéité, le panache, la fougue individuelle, il ne s’en est, au fond, jamais départi ». Entouré de deux adjoints, il s’est mis au calme au 23, rue Voltaire, à côté du CICP. Toutes les deux semaines, il s’enfuit en Aveyron, dans sa maison, auprès de sa femme. Au calme, toujours, après une vie trépidante. Ce livre est un bel hommage à ce parcours. â—
Jean-Louis Peyroux

KRISTIN ROSS, Mai 1968 et ses vies ultérieures, Complexe / Le Monde diplomatique, 2005, 252 pages, 18 €

On n’en a pas fini avec Mai 1968. Et ce livre magistral se veut « l’écho plutôt que le récit de ce qui fut le plus grand mouvement de masse de l’histoire de France, la grève la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier français et l’unique insurrection “générale” qu’aient connue les pays occidentaux surdéveloppés depuis la Seconde Guerre mondiale ». L’auteure critique d’emblée l’histoire officielle, qui fait de Mai 1968 un drame familial, un conflit de génération, sans violence ni dimension politique déclarée, simple parenthèse dans une mutation légère des mœurs, dans le « passage d’un ordre bourgeois autoritaire à une nouvelle bourgeoisie moderne et économiquement libérale ».
Ce raccourci trompeur concentre d’ailleurs la vie politique à la capitale et singulièrement au Quartier latin. Un simple exemple contredit cette vulgate : la naissance, sur le Larzac, d’un mouvement paysan antiproductiviste au début des années soixante-dix. « On pourrait alors redécouvrir des militants oubliés, comme Bernard Lambert, activiste agricole d’obédience catholique et maoïste en 1968 », précise Kristin Ross. Deux figures sont d’ailleurs absentes du tableau des leaders de Mai 1968 : l’ouvrier et le militant anticolonialiste. L’auteure a recoupé les inévitables et indispensables interviews avec des documents d’archives : tracts, articles, documentaires. L’avantage des témoignages écrits est d’être accessibles à tous.
Pour commencer, Kristin Ross montre comment la présence policière a transformé les « événements » en un conflit politique. « En 1968, l’idée d’affrontement direct avec la police en tant que représentante du pouvoir d’Etat avait déjà acquis, pour beaucoup de militants, une certaine consistance à la suite d’une série de grèves qui avaient éclaté dans les usines françaises au milieu des années 1960 ». Et de rappeler la grève des mineurs en 1963, celles de Renault, de la Rhodiacéta. Mais la répression s’articula avec la fin des guerres coloniales. Ainsi les massacres d’octobre 1961 ont vu les policiers en première ligne contre les Algériens et les sous-officiers étaient souvent des gradés démobilisés de la guerre outre-mer. « Sous Papon, la torture était à Paris », résume Kristin Ross. « La confiance de l’Etat gaulliste (de Gaulle n’est pas général pour rien) en Papon et en Massu, respectivement chef de la police et général d’armée, créa une alliance dont les membres furent appelés, tout au long des années soixante, à unir leurs forces contre l’ennemi commun. »
Cet ennemi, le gouvernement va tenter de le contenir dans le strict Quartier latin, afin qu’il soit isolé des ouvriers, eux-mêmes enfermés dans leurs usines occupées. Comme le dit un témoin après la manifestation matraquée du 24 mai, la principale erreur fut « surtout, de retourner au Quartier latin. Il fallait nous morceler, investir la ville. (…). L’autre erreur est de n’avoir pas su nous libérer à temps du mythe de la barricade ». Autre contresens sur Mai 1968, celui des manifestations de jeunes bourgeois. Dans les manifestations de Mai 1968 au contraire, on voit grandir le nombre de jeunes ouvriers et d’ouvriers au chômage. Encore un oubli : la forme même de l’activité militante. Kristin Ross estime qu’elle est plus « luxemburgienne » que « léniniste ». À preuve le nombre de comités d’action qui fleurissent après la grève générale, unis dans une lutte « anticapitaliste ». Elle préfère l’adjectif luxemburgien à antiautoritaire ou anarchiste, qui supposent un « individualisme chaotique » dont ne sont pas dotés les comités d’action.
Autre particularité de Mai 1968, la référence aux luttes du tiers-monde, singulièrement du Vietnam. C’est la répression d’une action contre les intérêts américains à Paris qui fut l’étincelle du mouvement. Marxisme antistalinien, textes tiers-mondistes, la période située entre le milieu des années 50 et celui des années 70 a « produit une frange extrêmement éloquente et intelligente d’étudiants, lycéens ou universitaires, informés sur les affaires du monde, non xénophobes dans leur approche, et capables de développer une argumentation ». Le titre même de « mouvement du 22 mars » est d’origine cubaine. Les « établissements » d’intellectuels dans les usines font référence aux « médecins aux pieds nus » chinois. Le Comité d’action de Censier va faire la liaison avec les travailleurs. « Son existence prévient tout déni ironique de la mythologie ouvrière souvent attribuée à Mai, de même qu’elle mine l’opinion selon laquelle la grève s’est développée de manière autonome, sans aucun lien avec le mouvement étudiant, affirmant que leur simultanéité n’était que pure coïncidence », conteste Kristin Ross.
Trois revues d’histoire vont refléter la mémoire de Mai, et ses pratiques : Le Peuple français, les Cahiers du Forum-Histoire et Révoltes logiques. La première était, comme son nom l’indique, une publication assez populiste, vaguement maoïste ; la deuxième fut le fruit de la rencontre (tumultueuse) entre les paysans du Larzac et des groupes engagés dans les Comités Vietnam de base ; la troisième s’intéresse plutôt aux archives « Le projet du Peuple français n’était rien de plus qu’une accumulation de détails destinés à en apprendre davantage sur ce que nous savons déjà. (…) Si Forum-Histoire avait fini par oublier le passé pour se dissoudre dans l’activisme quotidien, Révoltes logiques, pour sa part, risquait de se perdre dans le passé. » Elles furent victimes de leur absence d’appui institutionnel, comme mangées par le présent.
L’auteur étudie ensuite deux ouvrages – les meilleurs selon elle – consacrés à Mai 1968 : Mai en héritage, d’Elisabeth Salvaresi, et Des révolutionnnaires dans un village parisien, de Nicolas Daum. A contrario, elle analyse longuement « Le procès de mai », une émission de télévision de 1988, consacrée à Bernard Kouchner. Dans celle-ci, la révolte des étudiants est conçue comme le fruit d’une contagion par un virus extérieur, l’université française est victime d’un retard de « quinze ou vingt ans », le mouvement est présenté par Annette Lévy-Willard comme « ultraféministe », la violence est le fait des seuls insurgés. « Par moments, l’émission présente la violence gauchiste des années 1970 comme ce qu’il faut renier pour sauver un Mai bien intentionné et vertueux, de la même façon que Furet est, à divers moment de son interprétation de la Révolution française, enclin à répudier 1793, le régime jacobin et la Terreur afin de louer le 1789 de la Déclaration des droits de l’homme », résume Kristin Ross. C’est le climat des années 80, précise l’auteure, qui a permis cette révision de l’histoire. Qu’on se souvienne simplement qu’hormis une représentation de Marianne, la République, pas une des quelque 350 affiches produites par l’Atelier populaire des Beaux-Arts n’envisage les rapports sociaux de sexe. Le summum de la caricature est atteint par Bernard Kouchner lui-même : l’ex-ministre de la Santé « s’arroge le droit de balayer une dimension entière du mouvement, à savoir sa relation avec les luttes anticoloniales et anti-impérialistes en cours, commme le Vietnam, l’Algérie, la Palestine et Cuba, où lui-même s’est rendu au début des années 1960 afin d’interviewer Castro pour le journal communiste étudiant Clarté ». Il traite les étudiants de « nombrilistes », d’« oublieux du monde extérieur ». Guy Hocquenghem, en 1985, dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, n’ira pas de main morte : c’est la même intelligentsia, autour d’André Glucksmann, qui s’est mobilisée pour l’installation des Cruise missiles et des Pershing II en Europe occidentale au début des années 80. Aucun texte des Nouveaux Philosophes, si prêts à renier Mai 1968, n’a survécu en tant qu’œuvre philosophique, souligne Kristin Ross. « La conversion enthousiaste de certains gauchistes aux valeurs du marché a été déguisée, avec succès, en révolution culturelle ou spirituelle, et Mai peut, semble-t-il, être réinventé en tant que moment fondateur de cette trajectoire. En 1988, dans « Le procès de mai », Kouchner n’a plus besoin de reconnaître le tiers-mondisme de son passé et de beaucoup d’autres, et moins encore de le combattre ou de prendre ses distances vis-à-vis de lui. Il peut se contenter de construire l’histoire comme si elle n’avait jamais eu lieu. »
L’histoire sert donc à justifier le présent. Autant changer le passé. Dans la version de Gilles Lipovetsky, L’Ere du vide, Mai 1968 est « un soulèvement cool, sans mort ». C’est la négation des morts de Mai-Juin et des suicides qui suivirent. Cet événement ne fut pas d’une étonnante civilité, comme l’affirme Lipovetsky. Autre non-sens : « la main invisible de Marcuse » comme initiateur intellectuel du mouvement. Ce n’est qu’à la fin des événements que ses ouvrages commencèrent à se vendre. De même, les délires mégalomaniaques de Guy Debord, dont les écrits ne furent lus à une échelle de masse que bien après Mai 1968.
En quelque sorte, l’opération visait à « façonner une “génération” à partir d’une petite clique d’invidus, faisant abstraction de l’expérience de milliers d’autres ». L’accueil fait à l’ouvrage d’Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, dans les journaux à la mode, masque d’autres faits. Ainsi, dans l’Atelier populaire des Beaux-Arts, presque aucune affiche ne fait référence au mouvement étudiant. Elles s’inspirent de la lutte politique contre le régime gaulliste et de la solidarité avec les luttes des travailleurs. En décembre 1995, ce fut le gouvernement Juppé qui fut sur la sellette. « On n’avait jamais vu de telles manifestations en France depuis Mai 1968. A certains égards, elles étaient même plus massives. » Mouvement national et d’intérêt général – Paris fut moins touché que les villes de province –, les grèves de 1995 furent portées par les salariés du public en faveur également de ceux du privé, les étudiants y eurent un rôle infiniment moindre, et les syndicats suivirent la base. Dans les campagnes, les activités syndicales de la Confédération paysanne sont comme un écho de ce vaste mouvement antilibéral, mais aussi de celui de Bernard Lambert. On est donc loin du mouvement libertaire modernisant le capitalisme qui est l’ordinaire de l’analyse sur Mai. â—
Jean-Louis Peyroux

Annie Stora-Lamarre, La république des faibles. Les origines intellectuelles du droit républicain (1870-1914), Armand Colin, Coll. L’histoire à l’œuvre, 2005, 224 pages, 24 €

L’écrivain britannique E.-M. Forster distinguait trois types idéaux d’homme : l’homo sapiens (le réel), l’homo fictus (le romanesque) et l’homo biographicus (le grand homme biographié). Avec l’exploration des lois Bérenger de la fin du XIXe siècle, Annie Stora-Lamarre dégage un quatrième idéal-type, l’homo fragilis, (les femmes et les enfants abandonnés) comme un modèle qui ne nous quittera plus et dans lequel s’engouffrent abondamment toutes les figures des victimes dont la liste s’allonge à l’infini. Les femmes déchues, les bâtards, les filles séduites, les criminels, les pères incapables, les enfants martyrs ou coupables, les accidentés, les domestiques réprouvés : la République de cette fin de siècle refusera la fatalité du mal par une débauche de lois protectrices que l’on n’imagine guère.
On ne mesurera jamais assez à quel point le noyau d’angoisse pesait sur les “incapables” (les femmes et les enfants), un noyau d’inquiétude lié aux maladies, à la mort, au fléau vénérien, à la syphilis, et sous l’autorité des hommes. On oublie vite les coulisses du tragique, du mal corporel, de la violence, de la brutalité des rapports sociaux. Dans ce XIXe siècle, les femmes et les enfants sont tout autant écrasés par la pauvreté, les coups ou l’oubli. La peur rend silencieux et conforte les communautés de “taiseux”.
Vers les années 1880, tout explose, les figures et les images des faibles s’affichent, et les juristes de s’élancer dans des croisades morales tout azimut : absinthe, pornographie, prostitution, crime, dépopulation, dégénérescence, infanticide, homosexualité, écrits séditieux. L’Ecole de l’exégèse fait son œuvre, le culte de la loi l’emporte. “Les textes avant tout !” disait-on. Plusieurs centaines de lois sont réécrites, remaniées, transformées afin de refléter la société, suivant le juriste allemand Ihering auquel se joint R. Saleilles. Le militantisme moral de la “Belle Epoque” est dominé en France par un déferlement de panique multiforme, une angoisse aux origines floues mais dont les manifestations sont spectaculaires. La France, imagine-t-on, est un pays menacé de disparition par la dégénérescence de sa population. Alors que Vachet de Lapouge, avec d’autres eugénistes, propose la stérilisation obligatoire des “êtres héréditairement inférieurs”, alors que la République prend conscience de la nécessité de son intervention dans les domaines de l’hygiène et de la santé publique, en quelques années, surgissent par dizaines des associations militantes dont l’objectif est de stopper cette décadence et d’impulser la mobilisation pour la régénération de ce qu’on appelle alors volontiers la “race”.
Annie Stora-Lamarre nous conte ce droit qui se dresse pour protéger les faibles, un droit pratique, qui “est le fouet et le sabot de la diligence”, un droit social naissant en somme. Un siècle de la faute, disent certains, un siècle de la protection très certainement. Parce que la responsabilité est interrogée, elle prolifère jusqu’à enfanter le principe de précaution. Voilà pourquoi la morale n’est pas seulement un discours, elle est un programme. â—
Jean-François Laé
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