2005
Mouvements
Dossier : Techno, une histoire de corps et de machines
I Le corps et la techno
Techno : le rôle des communautés gays
Un entretien avec Didier Lestrade
Propos recueillis par
Patricia Osganian
Renaud Epstein
Didier Lestrade est l’un des fondateurs d’Act Up. Il est aujourd’hui journaliste à Têtu, après être passé à Libération où il fut parmi les premiers à chroniquer les disques de House music. Il a publié « The end » (2004), « Kinsey 6, journal des années 80 » (2002) et « Act Up, une histoire » (2000). Figure du mouvement homosexuel français, il nous livre ici un regard rétrospectif sur les musiques de danse – du disco à la techno –, leur réception par le public gay et leur rôle dans la structuration de la communauté.
Mouvements : Les communautés gays semblent particulièrement apprécier les musiques électroniques : techno, house, électro-pop de groupes comme les Pet Shop Boys, voire disco. Comment l’expliquez-vous ?
Didier Lestrade : Dans les années 1960 et 1970, les gays étaient dans une situation de marginalisation, d’oppression culturelle comparable à celle des Noirs. On s’est retrouvé dans des musiques qui semblaient porter notre message ou représenter notre image. C’était le cas avec les New York Dolls, Bowie ou Marc Bolan, des hétéros qui ont délibérément joué la carte de l’ambiguïté. A défaut de comprendre les paroles de ces artistes anglo-saxons, on retrouvait notre identité dans le visuel ou dans le comportement. Il n’y a pas un goût particulier pour les machines, mais pour la dance music en général, qui date du moment où la musique noire a répondu aux besoins des gays.
M. : Pourtant, la musique noire d’aujourd’hui, notamment le rap, a du mal à intégrer la communauté gay, contrairement aux musiques électroniques.
D. L. : Effectivement, mais le goût des gays pour la musique électronique s’inscrit dans une histoire, transmise d’une génération de gays aux suivantes. Dans les années soixante-dix, les Blancs écoutaient très peu de musique noire en France. Avant que j’arrive à Libération en 1987, les disques de musique noire n’étaient pas chroniqués. Politiquement, ça faisait tache. Quand on voit que la musique noire est maintenant la musique dominante, on mesure le chemin parcouru. C’est une avancée culturelle importante et nous, les gays, nous nous sommes vraiment identifiés à cette avancée de la musique noire. Quand la disco est arrivée au milieu des années soixante-dix, ça a été énorme, d’autant plus qu’au niveau du rock, c’était une époque un peu effrayante. La disco représentait vraiment une renaissance musicale. Elle apportait une modernité technique, électronique, en utilisant les instruments électroniques suivant l’exemple du rock planant allemand de Tangerine Dream et Klaus Schulze. Il s’est alors passé quelque chose de très important au niveau du son, des paroles, de l’attitude, des fringues, de la mode, du décor, de l’explosion du clubbing… Tout allait dans le même sens, et les homosexuels ont joué un rôle clé dans ce mouvement, notamment au sein de maisons de disques comme Casablanca (NDLR : label de Donna Summer et Village People).
M. : Qu’est-ce qui fait que la communauté gay s’est retrouvée dans la disco, puis ensuite dans la techno ?
D. L. : La base c’est le clubbing parce que les gays, comme les Noirs, se retrouvent plus facilement dans la société la nuit. Le club est un lieu où les gens ont des expériences très fortes non seulement de découverte de musiques mais aussi de drague, d’histoires d’amour… Au début des années quatre-vingts, on a dit que la disco était morte, mais les gays ont continué à sortir en boîte. Quand la house est arrivée dix ans après le début de la disco, c’était un nouveau cycle qui s’amorçait. Les gens découvraient en même temps une musique, de nouveaux endroits, une nouvelle façon de danser, de bouger. Et au début des raves à Paris, il y avait un très bon mélange d’hétéros et de pédés.
M. : L’image la plus courante est pourtant celle d’un relatif clivage entre des raves techno et hétéros d’une part, des clubs homos qui étaient plus tournés vers la house d’autre part.
D. L. : C’est vrai, mais au départ, les gays sont allés en rave. FG, qui était une radio très identitairement gay à l’époque, a accompagné le début de la house et le développement des raves. FG les annonçait, en organisait… Il n’y a jamais eu de raves gays, mais c’était des endroits de grande tolérance vis-à-vis des gays. Ce qui est historiquement et politiquement intéressant dans la house et la rave, c’est que c’était unificateur. Il se passait des choses relativement comparables dans les clubs et dans les raves, esthétiquement, musicalement, dans la danse, etc. Cette musique rassemblait des gens qui avaient grandi séparément. La génération d’après a voulu se démarquer de ce legs de la house, en développant une musique plus forte, plus masculine, comme pour s’émanciper de l’héritage homosexuel. Les raveurs ont insisté sur l’idée de l’underground, avec les free parties et les teknivals, tout ce côté plus traveller, altermondialiste et anti-commercial. On considérait qu’il y avait de la place pour tout le monde, mais c’est vrai qu’à un moment il y a eu une rupture.
M. : Rétrospectivement, quel a été rôle de la techno et des pratiques festives qui lui sont associées dans l’expression des gays ? Ont-elle pesé sur les formes d’expression politique de la communauté ?
D. L. : La techno est complètement assimilée dans la culture gay, on le voit dans la Gay pride. La house est un phénomène musical qui est arrivé avec le sida, qui l’a accompagné. L’arrivée du sida en France et le décollage de la house, c’est la même année : 1987. Les gens ont réalisé qu’ils souffraient de cette maladie en même temps qu’ils découvraient une nouvelle musique…
M. : …et une nouvelle drogue.
D. L. : et une nouvelle drogue qui fait oublier ce qu’on a, tout comme la house, ça fait oublier ce qu’on a. C’est une musique qui vous console, vous accompagne, vous parle, quitte à trouver des sens là où il n’y en a pas. La house était là pour réconforter les homosexuels quand ils étaient vraiment attaqués. Danser, c’était une façon de se libérer, l’espace d’une nuit, des problèmes qu’on pouvait avoir dans la journée. Cela s’est retrouvé dans l’évolution du son, avec la deep house, des trucs de plus en plus trippy. Les gens prenaient des drogues qui leur permettaient de voyager dans la tête mais aussi d’aller plus loin dans l’oubli. C’était une façon de réaliser quelque chose, un nouveau message, mais un nouveau message qui passait par l’oubli. Ça a été un anti-dépresseur pour beaucoup de gens.
M. : Cela expliquerait l’attrait de la techno et de l’ecstasy, qui installent un autre rapport au temps, permettant ainsi de prolonger le temps communautaire, de retarder le retour vers un monde très dur.
D. L. : Quand on cherche un réconfort, on a envie que l’expérience dure longtemps. La musique fonctionne comme un palliatif du sexe, surtout chez les gays, et le sexe, quand c’est idéal, on a envie que ça dure longtemps. En plus, ce sont des drogues qui sont non seulement plus fortes, mais dont on met plus de temps à se remettre. Pour le meilleur et pour le pire, c’est une expérience qui dure plusieurs jours : on sort le samedi, on va en after le dimanche, on est patraque le lundi, on déprime dans la nuit de mercredi, on commence à s’en remettre le vendredi… C’est là que les gays sont rentrés dans un processus de surcharge du temps, avec une musique qui accapare souvent beaucoup de choses dans leur vie.
M. : Le clubbing et les drogues seraient donc finalement structurants, au-delà même du temps de la fête. Au point de devenir un élément constitutif de la communauté gay ?
D. L. : On peut le regretter en voyant comment les gens abusent des drogues, alors qu’on peut apprendre beaucoup de choses sur soi quand on prend de la drogue, surtout quand on la prend dans le cadre d’un groupe. Chez les Américains et les Anglais, il y a une culture qui fait que les gens s’accompagnent mutuellement, en prenant des drogues différentes au fil de la soirée et de la nuit. Dans les clubs, sur un groupe de six mecs, il y en a toujours un qui possédait la drogue et qui la distribuait aux autres de façon à ce qu’ils ne fassent pas d’overdose. Comme le mec qui conduit.
M. : On voit comment la house et les drogues ont pu consolider la communauté gay autour d’une culture commune. Mais ont-elles eu un impact, sur le plan politique notamment, sur les revendications des droits des minorités ?
D. L. : La drogue, c’était une façon de se recentrer dans un clan, et la communauté était faite de plein de clans qui mis bout à bout faisaient une Gay pride. Et la Gay pride faisait avancer les choses. Mais la drogue n’est qu’un moyen, ce que certains ont oublié. Les jeunes sont nettement moins engagés dans le militantisme, notamment dans des mouvements homosexuels. Ils sont dans le plaisir, la compulsion, le consumérisme. Travaillant à Têtu, je suis bien placé pour le savoir.
M. : Comment réagissent les associations face à cette démobilisation ?
D. L. : Elles sont dépassées. On le voit sur la prévention. Les gens en reviennent à une envie de s’amuser, de vivre comme avant le sida. C’est « après moi le déluge », ce qui fait que les associations n’arrivent plus à trouver l’angle pour parler aux gays, pour leur montrer qu’il y a quelque chose à faire. Les jeunes en ont marre d’entendre que l’âge d’or de l’activisme, c’était il y a dix ans/quinze ans, chez les gays comme dans la techno. En tant que génération, ils ont envie de se démarquer de la génération précédente. Sur la prévention, tout ce qu’on peut leur dire ne peut pas avoir de prise.
M. : Vous parlez du relaps. Ne peut-on y voir l’une des formes de contestation qui traversent cette nouvelle génération ? Les expressions de la contestation actuelle se diversifiant, elles peuvent s’étendre des formes musicales au relaps et engager un nouveau positionnement politique du mouvement gay. En d’autres termes, qu’y a-t-il derrière cette apparente dépolitisation de la communauté ? On constate que de nouveaux mouvements sociaux ont repris à leur compte certains des rites et des modes d’expression qui avaient été inventés dans ce cadre, notamment les parades à la place des manifs, quelque chose qui en caricaturant serait la fusion du teknival et des alters dans le Larzac. N’est-ce pas un peu paradoxal ?
D. L. : C’est notre idée, à chaque fois, de créer soi-disant les modes puis de s’en laisser déposséder tout en traitant de ringards ceux qui sont fidèles à ces images mais en étant fiers de les avoir créées. J’ai vu au Pays basque des actions de désobéissance civile dans la plus pure tradition d’Act Up. Simplement, elles sont aujourd’hui revendiquées par des minorités plus radicales, libérées de leur propre homophobie ou de leur gêne vis-à-vis du sida. On invente des moyens d’action pour les autres. Les gays ont beaucoup de mal aujourd’hui à créer des mouvements sociaux aussi tranchants qu’il y a dix ou quinze ans. Ça vaut autant pour les autres pays européens. Hormis les revendications sur le mariage ou l’homoparentalité – on le voit très bien avec l’Espagne – qui sont des évolutions inévitables, ce qui actuellement occupe le devant de la scène gay, c’est la consommation. Les jeunes hétéros le vivent mais les gays le vivent avec une puissance d’autant plus incroyable qu’ils n’ont pas d’enfants. Le temps qui hier était consacré à la politique et à l’engagement associatif est aujourd’hui entièrement dévolu à la drague et au sexe. Même si c’est rapide grâce à Internet, il faut quand même du temps pour chatter et pour bloguer.
D’autant qu’il y a à la fin la cerise sur le gâteau du sexe, peut-être du sexe et de la drogue, et peut-être du sexe, de la drogue et du relaps.
Je ne pensais franchement pas qu’après ce qu’on a traversé avec les années sida, on allait se retrouver dans cette merde culturelle. Et on va en souffrir. L’évolution commerciale d’une radio comme FG est de ce point de vue tout à fait symptomatique. Même si l’argument est de plaire aux jeunes, est-ce que ça justifie la daube ? Il y a quand même assez de disques qui sortent pour avoir le choix. Eh bien non ! Aujourd’hui, les gays veulent de la daube. Comme si culturellement, on était passé d’une phase d’initiation sociale à une sorte d’oubli ou de parenthèse culturelle n’obligeant à rien sous prétexte qu’on est gay.
M. : Ce mouvement massif et rapide de banalisation d’une communauté n’est-il pas en même temps le signe d’un immense succès, avec comme corollaire la réduction de l’homophobie, une meilleure acceptation ?
D. L. : C’est dur d’être banal et les gays ont sans doute du mal à vivre avec ça. Ils ont du mal à apprécier ce qu’on a mis quarante ans à leur offrir. OK, c’est la crise. Mais c’est aussi la crise dans les autres pays européens et si c’est la crise, raison de plus pour que les gays bougent. Non ?
M. : Le basculement vers des valeurs plus festives que politiques n’a-t-il pas joué un rôle dans cette adhésion à la société de consommation ?
D. L. : Ça, on le voit dans d’autres pays comme l’Angleterre, l’Allemagne ou l’Espagne où ça se passe beaucoup mieux pour les gays et où il y a davantage d’initiatives. Ce sont des sociétés globalement plus positives où il y a plus de croissance, où les jeunes ont une place. Je maintiens qu’il s’agit d’une question d’intégration et que les jeunes gays vivent en France dans une société où il n’y a ni mixité, ni réelle intégration. Dans une société qui va mal. Dans les autres pays européens, les gays se débrouillent mieux pour se mélanger avec les femmes et les hétéros. Ici, non seulement les gays vont continuer à beaucoup souffrir de leurs relations et de leur sexualité puisque c’est leur principal centre d’intérêt mais il y a en plus l’urgence d’une renaissance spirituelle, comme ça l’a été au début de la house.
M. : Si l’on revient à l’histoire du mouvement, le combat pour la reconnaissance a effectivement pris du temps. Mais cette période est-elle vraiment révolue ? Une certaine tendance, très française, à la discrimination des minorités – que vous décriviez – n’est-elle pas précisément un frein au tout consumérisme et même à la banalisation de la communauté ?
D. L. : Je ne pense pas. N’oubliez pas qu’au début des années quatre-vingts, la France était leader en Europe. Il y avait deux centres homosexuels à l’époque : Paris et Amsterdam. Donc, on voit bien que les gays français ont eu accès à une reconnaissance, à des droits, du moins à une place dans la société. Certes, cela a été plus rapide culturellement qu’au niveau des droits mais ça, c’est l’universalisme français. On en est toujours à discuter sur le concept de communauté tant il y a d’hostilité sur le terme. On a eu bien sûr accès à une bouffée de liberté, mais l’homophobie existe toujours. Les jeunes ont vraiment du mal à s’imaginer ce qu’était l’homophobie il y a quarante ans, et même ils en rigolent, mais c’est plutôt parce qu’ils ont besoin de se mettre des barrières pour se protéger.
M. : Est-ce cela qui explique la non mixité ? Pourquoi ne se fait-elle pas en France alors qu’elle se fait dans les autres pays européens ?
D. L. : Quand en 1984 j’allais en Angleterre, dans tous les clubs gays, il y avait des garçons et des filles. Le sens communautaire anglo-saxon fait qu’à partir du moment où on appartient à une minorité sexuelle, les gens sont mélangés. Quand on est dans une minorité noire, les garçons et les filles sont là, pratiquement à un niveau égal. Tandis qu’en France, on a évolué dans une société homosexuelle très séparatiste. Le grand club homo dans les années quatre-vingts, c’était le Tea Dance où il n’y avait pas de femmes. En tant qu’homosexuel, j’ai grandi personnellement dans un univers sans femmes, avec un séparatisme dans des bars où les femmes ne pouvaient pas rentrer.
En Espagne, en Angleterre, en Hollande, les lesbiennes et les homosexuels se sont mélangés. En France les lesbiennes ne voulaient pas voir les pédés et les pédés ne voulaient pas voir les lesbiennes. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a créé Têtu, pour en sortir. On paie non seulement notre séparatisme vis-à-vis des sous-communautés lesbiennes et gaies mais c’est en plus comme si l’on avait toujours besoin de vivre dans le mirage de l’homophobie. Comme si c’était l’unique levier de pression. Et ça signifie que non seulement les gays n’apprécient pas le legs activiste mais qu’en plus, ils ne reconnaissent pas le travail accompli par les générations précédentes.
M. : On parlait des spécificités de la communauté gay française et notamment de son caractère séparatiste. Mais il y a aussi le rôle joué par cette communauté dans la diffusion de la musique techno. Et là, s’il existe une permanence dans le champ des avant-garde, ne se situe-t-elle pas plutôt du côté lesbien et queer ?
D. L. : Je suis peut-être un vieux ringard là-dessus mais le queer, ça fait maintenant dix ans que j’en entends parler et c’est vraiment une tarte à la crème médiatique. Ça plaît aux médias mais ça n’a pas de pénétration réelle dans la communauté ou alors de façon très marginale. Même si un club comme le Pulp a eu un impact en mélangeant pédés, lesbiennes et hétéros, ça reste un phénomène avant tout parisien. A part le succès de Butler, le reste est vraiment monté en épingle et je ne crois pas que ça influence la communauté gay, ni même la société en général. Il y a bien sûr une influence par le tatouage, le côté tribal et bondage mais selon moi, ça procède davantage de la perte de repères que je décrivais chez les jeunes. Idem pour les substances. Vous voyez le métabolisme d’un gosse de quatorze ans et ce que les ecstas peuvent faire là-dessus ? En Angleterre, dans les fêtes, à quatorze ans déjà les mômes gobent. Ils sont en train de découvrir la sexualité avec l’ecsta. Ca veut dire que l’étalon de base de la sexualité, avec la désinhibition de la première fois, les sentiments, la découverte du corps, l’amour, ce qu’on a attendu toute sa vie, est donné par l’univers de l’ecsta et qu’ils vont essayer de retrouver ça toute leur vie. Et ça signifie qu’ils risquent non seulement d’avoir une accoutumance très forte à la drogue du fait du lien avec le sexe, mais qu’en plus le seuil de la sexualité est situé extrêmement haut. C’est pareil pour les sentiments que pour la musique, avec le téléchargement. Télécharger mille morceaux, dix mille morceaux dans un i-pod… qui peut écouter dix mille chansons dans un i-pod ? Ça nous ramène au fonctionnement de l’ensemble de la société, au fait d’imposer des choix de plus en plus précoces et de généraliser la compétition.
M. : Mais est-ce vraiment le propre de la communauté gay ? Les évolutions de la société n’impliquent-elles pas de transformer une partie du message politique en message éducatif ? Car la question est là aussi : comment s’adresse-t-on à des jeunes en demande ou en refus de quelque chose ?
D. L. : Les politiques ne sont même pas au début de se poser les bonnes questions. La seule chose qui pourrait vraiment débloquer la situation en France, c’est une autre politique de l’intégration, bien plus que la résolution du chômage. Parce que s’il n’y a pas d’intégration, ça se retrouve aussi dans le problème du chômage. Ce sont les jeunes qui souffrent le plus de ce cloisonnement de la société et de la surconsommation. Quand on grandit dans une culture dépréciée et que l’on vit avec cette culture, comment envisage-t-on le futur ? C’est typique avec le relaps. Ce que je vois avec l’histoire de la prévention du sida, c’est que les gens n’ont pas envie de vieillir. Ils préfèrent se contaminer maintenant et mourir dix ans plus tôt que de s’imaginer à soixante-cinq ans dans une maison de retraite- où du reste ils n’iront pas parce qu’il n’y en a pas pour les gays- ou dans leur petite maison avec une vie sage et planifiée. Ca prouve une énorme incapacité à se projeter dans l’avenir. Et si les jeunes gays ne s’engagent pas, c’est parce qu’ils sont dans une situation du now, de l’instant présent, vivre l’intensité du moment. Il y a quand même un peu une idée d’après moi le déluge.
M. : Mais ces valeurs que vous décriviez, dont l’individualisme fait du reste partie, ont aussi été au centre du succès de la musique et de la fête techno. Ne sont-elles pas au centre de ce que l’on pourrait finalement qualifier « d’expérience techno » ?
D. L : Et c’est pour ça que la drogue n’arrête pas de se développer, avec de nouvelles drogues qui prolongent l’instant. C’est sûr que l’ecsta, plus le K, plus le GHB, plus le viagra, et maintenant le cristal qui arrive, le cristal qui est une drogue qui marche sur vingt-quatre/quarante-huit heures, on est vraiment dans le fait de stretcher le temps au maximum pour être le plus cassé pendant le plus longtemps possible. Qu’est-ce qui fait que ces gens n’ont plus cet esprit de protection et de conservation que nous on avait ?
M. : Vous parliez du no future et du manque de perspective politique des jeunes gays ainsi que de la non mixité et du repli sur soi de la communauté. Mais n’est-ce pas la façon dont historiquement, en France, elle s’est structurée qui est responsable aujourd’hui d’une sorte de repli identitaire ou, en tous cas, d’une forme de revendication politique presque entièrement centrée sur la question de l’identité ?
D. L. : C’est très important. Les gays français n’ont pas voulu travailler sur le communautarisme parce que, encore une fois, c’est l’universalisme à la française, tout le monde leur a dit non. D’abord, les politiques ont refusé cette idée d’appartenance identitaire à une communauté. Pourtant, on a quand même été dirigé par la gauche pendant longtemps. Quant aux associations, elles sont restées bloquées sur un dogme qu’elles ont refusé de faire évoluer parce que c’était leur fond de commerce. C’est ce que je pense vis-à-vis d’Act Up, de Aides et de plein d’autres. On a bien sûr de très belles réussites en France, comme par exemple le fait d’avoir les médicaments dans un temps super rapide, plus vite que dans d’autres pays. Je connais la recette pour faire du lobby. Malgré tout ce qu’on a obtenu : plus de visibilité, une chaîne gay, des écrivains engagés, les gens n’avaient pas envie. Nous sommes une minorité gâtée pourrie par rapport à d’autres minorités beaucoup plus discriminées mais les gays se considèrent toujours dans une situation de victimes et de malheur. Pour ma part, je comprends qu’à ce niveau là, les hommes politiques se disent qu’ils ont d’autres chats à fouetter. Si on n’est pas reconnu politiquement, c’est parce qu’on ne le veut pas. Prenons l’exemple de Delanoë. Il montre parfaitement, au niveau de son fonctionnement politique, que ce qu’il est n’influence pas ce qu’il fait. Et qu’il n’a pas à montrer ce qu’il est parce que ce serait préjudiciable à ce qu’il fait. En tant que gay, il fonctionne sur le plan politique exactement comme n’importe quel chiraquien.
M. : Vous dites d’un côté qu’on ne devrait pas séparer du message politique la revendication identitaire mais vous dites également, de l’autre, que la tâche de demain pour la communauté gay est de s’intégrer aux revendications politiques de l’ensemble de la société. Comme vous le souligniez à propos de Delanoë mais aussi à propos des évolutions du mouvement lui-même, la question gay est loin d’y être prioritaire. N’est-ce pas antinomique ?
D. L. : Je considère au contraire que les gays doivent s’insérer dans la politique exactement comme ils le font dans les pays anglo-saxons. C’est-à-dire sans diluer leur identité jusqu’à devenir invisibles à la façon de Delanoë ou d’un beur travaillant au PS et défendant encore plus l’universalisme que le Blanc de chez blanc. À jouer avec ça, on perd l’adhésion de sa base. Quand je dis intégration à l’anglo-saxonne, ça signifie que je ne vais pas donner des gages à la classe politique pour être accepté. Je veux qu’on me prenne tel que je suis parce que je considère qu’après vingt-cinq ans de travail, j’ai contribué à la société. Tout ça est un énorme gâchis. À la rigueur, que les jeunes hétéros soient mal dans la société parce qu’ils ont l’impression qu’ils ne vont pas trouver de travail, que l’avenir est bouché, OK. Mais il y a quand même plus de possibilités dans la société d’aujourd’hui qu’on en avait il y a vingt-cinq ans où on était vraiment dans une société bloquée. Et là les gays ont une responsabilité. Comment est-il possible qu’après avoir traversé tant de difficultés, identitaires, culturelles, au lieu de proposer et d’essayer d’infléchir les politiques, ils répondent de manière corporatiste en disant : « on s’en fout ».
M. : Le libéralisme, au sens plein du terme, c’est-à-dire celui d’un monde le liberté, ne peut finalement prendre son sens qu’en lien avec un fonctionnement communautaire. C’est l’aspect intéressant dévoilé par le rapport que le mouvement techno entretient à la drogue. La free party est un espace de libre consommation mais aussi de régulation communautaire de l’usage, même si cette régulation est fluctuante et autorise certains excès, ce qui fait qu’elle n’est pas sans risques.
D. L. : C’est exactement l’idée. On va me tomber dessus pour le libéralisme mais je considère, avec mes côtés un peu naïfs et positifs sur cet aspect, que la communauté est précisément là pour réguler l’usage : connaître et savoir utiliser les usages de la drogue.
Et ça vaut également pour la musique, pour les codes. C’est l’histoire. Tout ça, forcément, se régule dans le groupe parce que le groupe est soudé, s’entraide. Il y a des pairs et des anciens qui racontent, il y a des jeunes qui apportent leurs nouveaux trucs. À une rave de province à laquelle je participais, j’ai vu des centaines de personnes descendre un escalier où il y avait une bouteille d’Évian à moitié remplie. J’ai fait le test, je suis resté pendant une heure et je me suis dit quelqu’un va la renverser. Personne ne l’a renversée. Pourquoi ? Parce que les raveurs savent qu’une bouteille, quelqu’un va venir la chercher, que l’eau on en a toujours besoin. Ce sont des petits détails comme ça qui montrent que c’est bien de respect qu’il s’agit. Et quand on voit les mecs, vingt, vingt-cinq ans, ce sont des travellers, de vrais teufeurs, ils se comportent pratiquement de la même façon que dans les premières raves alors que personne ne leur a expliqué le mode d’emploi. Pourquoi la transmission peut-elle marcher dans un domaine aussi restreint et visiblement sans médias, à l’exception d’Internet mais il n’y a pas de presse écrite là-dessus, pas de livre, et pourquoi échoue-t-elle chez les homos ? Il n’y a jamais eu autant de livres sur l’histoire du mouvement gay. Or les jeunes gays ne connaissent pas Pasolini, ni Fassbinder, ils ne savent même pas qui est Fellini, et là je ne parle pas de la génération des gosses. Je parle des trentenaires. Alors là franchement, je ne m’explique pas…. ●