2005
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Brésil : Parti des Travailleurs, l’heure de vérité ?
[*]
Marc Saint-Upéry
Bien qu’aucune preuve juridiquement valide n’ait été encore apportée, les scandales de corruption qui frappent le Parti des Travailleurs brésilien s’appuient sur des indices suffisamment probants pour plonger cette organisation dans une crise sans précédent depuis sa fondation il y a 25 ans. Ce n’est pas seulement le bilan controversé du gouvernement Lula et la réélection du président métallo qui sont en jeu, mais l’avenir de la gauche brésilienne toute entière et celle de la dynamique d’alliances progressistes sans précédent qui embrasse toute la façade atlantique du continent sud-américain, du Vénézuéla à l’Argentine.
C’était le plus grand parti de gauche des Amériques, et probablement aussi le plus grand de la planète
[1]. Né de la convergence entre syndicalisme ouvrier, mouvements sociaux urbains et ruraux, communautés de base chrétiennes et intelligentsia critique, avec plus de huit-cent mille adhérents et plusieurs millions de sympathisants, il a représenté pendant vingt-cinq ans un immense espoir non seulement pour d’amples secteurs de la société brésilienne, mais pour des millions de militants et de citoyens progressistes du monde entier. D’ici quelques mois, d’ici quelques semaines, peut-être, son quart de siècle d’existence pourrait s’achever par une désastreuse implosion ou par une pitoyable autocastration politique, idéologique et morale.
Bien qu’à ce jour aucune preuve juridiquement valide n’ait encore été apportée
[2], l’avalanche de révélations qui s’est accumulée depuis la mi-mai 2005 démontre que d’importants dirigeants du Parti des Travailleurs brésilien (PT) étaient impliqués dans de complexes opérations de financement parallèle et, de façon plus hypothétique, d’achat de votes parlementaires – avec ou sans enrichissement personnel des divers acteurs concernés. Ces pratiques, inadmissibles en général, sont d’autant plus désastreuses pour un parti de gauche qui a constamment fait appel à son capital éthique comme axe essentiel de son patrimoine de valeurs. Malheureusement, et si l’on adopte un point de vue un peu moins abstrait et complaisant que la démagogie justicière sensationnaliste que déploient depuis plus de quatre mois des médias brésiliens littéralement déchaînés – et singulièrement oublieux des précédents scabreux qui ont éclaboussé tous les gouvernements brésiliens depuis le rétablissement de la démocratie en 1984
[3] –, ce scandale n’a rien de très surprenant au regard de la perversité structurelle du système de financement et de gestion médiatique des campagnes électorales et de la politique dans la quasi totalité des démocraties libérales –
a fortiori dans un pays où, comme dans le reste de l’Amérique latine, la corruption politique est massive et généralisée. On n’oubliera pas qu’au cours des trente dernières années, la majorité des partis socialistes et communistes ouest-européens ont été secoués à un moment ou un autre par des scandales locaux ou nationaux liés à des « caisses noires » de campagne ou à l’argent facile des financeurs publics ou privés. D’après le témoignage de l’économiste César Benjamin, qui a quitté le PT en 1995, c’est au moins depuis 1994 que des secteurs informels de l’appareil dirigeant « pétiste » géraient des « ressources parallèles » dans la plus totale absence de transparence comptable et politique.
● La logique de la corruption
Un regard froid sur le contexte de la victoire de Lula permet de relativiser les évidences simplistes du moralisme bon marché. Si l’ex-métallo a gagné les élections présidentielles avec 62 % des voix, le PT, lui ne contrôlait jusqu’ici que 18 % des sièges (90 députés sur 513) au sein d’un parlement où 24 autres partis, pour la plupart sans foi ni loi, se disputent faveurs, emplois et ressources publics. Dans cet immense pays à structure fédérale, ce sont plus de 20 000 postes administratifs qui sont en jeu à chaque élection nationale sans parler des dizaines de milliers d’emplois au niveau des États et des municipalités. Soucieux de disposer d’une marge de manœuvre suffisante pour appliquer ses politiques, le PT a contrôlé jusqu’ici plus ou moins 75 % des postes-clé, ce qui n’a pas manqué de faire pousser des cris d’orfraie à la droite, aux médias et aux alliés circonstanciels de centre et de centre-droit du gouvernement, qui exigent tacitement leur part du gâteau. D’où les dénonciations régulières, sans aucune crainte du ridicule, de la mainmise « totalitaire » du parti de Lula sur l’appareil d’État.
Dans de telles circonstances, gouverner de façon tant soit peu efficace, faire voter des lois, maintenir une coalition stable, constituent un véritable casse-tête. C’est cette logique infernale qui, comme le suggèrent certains observateurs, expliquerait pour bonne part les déboires actuels du PT, dont certains dirigeants auraient fort imprudemment adopté une stratégie lénino-machiavélienne au service de leur projet réformiste modéré. Cela semble être le cas de José Dirceu, ex leader guérillero, éminence grise de Lula, grand ingénieur des âmes de l’appareil du PT et grand articulateur des alliances du gouvernement, hier super-ministre chargé de la coordination du cabinet et des relations avec le parlement, aujourd’hui démissionnaire en tant que principale cible des accusations de la droite, mais aussi de la gauche interne du Parti. Apparemment, pour Dirceu et certains de ses principaux collaborateurs, la réalisation d’objectifs-clés comme gagner les élections, construire une majorité parlementaire viable et bâtir une hégémonie politico-électorale durable dans une société aussi hétérogène sur le plan sociologique et territorial que l’immense Brésil, justifiait pleinement l’usage de méthodes peu orthodoxes comme les caisses noires et, éventuellement, l’achat de votes
[4]. Ce qui reste surprenant, même du point de vue de la plus cynique
Realpolitik, c’est que les dirigeants pétistes concernés n’aient pas pris en compte ce qui crève les yeux de n’importe quel militant un peu familier de la réalité politique latino-américaine : en dehors même de toute considération éthique, il est extrêmement dangereux pour un parti de gauche de se compromettre dans de complexes schémas d’alliances et de négociations secrètes avec le type de politiciens véreux qui sont un des principaux piliers du système politique brésilien ; on ne saurait en effet compter sur la loyauté durable (même pour la courte durée d’un mandat présidentiel) de mafias « physiologiques »
[5] changeantes qui n’ont aucune raison idéologique ou corporatiste de protéger les naïfs qui traitent avec eux en croyant avoir la situation parfaitement sous contrôle
[6].
Au principe de cet aveuglement stratégique, on peut sans doute évoquer le délire d’omnipotence qui s’empare si facilement de tous ceux qui s’approchent du cœur du pouvoir, ainsi que l’ambiance enivrante – surtout pour des cadres militants d’origine ouvrière et petite-bourgeoise – du microcosme de la haute politique, avec ses restaurants de luxe, ses hôtels cinq étoiles, ses jets privés, ses petits « cadeaux » et la tentation de l’argent facile qui en est le corollaire. Or, l’argent facile n’est pas pervers parce qu’il est de l’argent (on ne fait pas de grande politique sans moyens financiers), mais précisément parce qu’il engendre cette impression de facilité qui annule la perception des véritables coûts politiques.
● Crise morale et bilan du gouvernement
Quoi qu’il en soit, tous ceux qui étaient arrivés depuis au moins deux ans à la conclusion que le PT avait trahi son projet historique, considèrent, à tort ou à raison, que les évènements des quatre derniers mois confirment amplement leur pronostic. Ils sont aujourd’hui rejoints par les quelques centaines de cadres et militants – qui seront peut-être demain plusieurs milliers – et une demie-douzaine de députés qui, au cours des dernières semaines, viennent de décider d’abandonner le parti pour adhérer au petit PSOL (Parti Socialisme et Liberté), fondé en 2003 par les premiers parlementaires dissidents expulsés du PT, la sénatrice Heloisa Helena et les députés Luciana Genro et Baba. Quant à la majorité des militants et des sympathisants du PT, qui contestaient à mi-voix ou acceptaient à contre-cœur la justification de la politique économique restrictive et ultra-orthodoxe d’Antonio Palocci (ministre des Finances) et Henrique Meirelles (directeur de la Banque Centrale) en raison de la vulnérabilité externe du pays et des dangers de déstabilisation macroéconomique, ils se sentent aujourd’hui profondément déçus et frustrés, en même temps que terriblement angoissés par l’avenir de leur organisation et la possible dilapidation de tout le capital accumulé en vingt-cinq ans de lutte pour la démocratie et la justice sociale. Nombreux sont ceux, bien au-delà de l’aile gauche traditionnelle du PT, qui réclament une refondation radicale du parti et une réorientation politique et économique du gouvernement. Dans les débats internes comme dans les interventions externes des principaux cadres dirigeants et intellectuels du parti
[7], prévalent très nettement sur les voix autocritiques qui associent au désir de préserver le patrimoine éthique et politique du PT la volonté de (re)démocratiser son fonctionnement interne et de renforcer son autonomie par rapport au gouvernement.
La question du bilan du gouvernement et celle de son lien avec la crise politique et morale actuelle suscite au sein du parti une gamme d’opinions extrêmement variées, qui vont d’un suivisme embarrassé aux critiques les plus féroces. La perception de ce bilan est fort contrastée et dépend évidemment des points de comparaison choisis par les analystes. L’idée que, en raison de la gestion désastreuse de Fernando Henrique Cardoso (FHC), - qui avait considérablement augmenté l’endettement et la vulnérabilité externe du pays, le Brésil se trouvait en 2002 au bord d’une crise catastrophique de type argentin, - est souvent défendue avec des arguments de poids par des experts non seulement du PT, mais de son allié le PC do B (Parti communiste). C’est cet « héritage maudit » qui justifierait l’austérité budgétaire et les limites qu’elle impose à la politique sociale et à la réactivation de la production nationale. Bien entendu, l’acceptation plus ou moins réticente d’une orthodoxie ultra-prudente qui va parfois au-delà même des recommandations du FMI a aussi été facilitée par d’autres facteurs que la simple loyauté partidaire. La nette reprise de la croissance et de l’emploi, les remarquables performances du commerce extérieur, ont convaincu beaucoup que le gouvernement était dans la bonne voie en choisissant de miser sur la stabilité et la crédibilité macroéconomique. D’autres mettent en avant la politique extérieure progressiste et la mise en place d’un certain nombre de programmes sociaux innovateurs comme l’allocation famille, qui bénéficie déjà à près de 7 millions de familles pauvres (20 millions de personnes, soit près de 60 % de la population visée) et associe complément de revenu et incitation à l’intégration scolaire de 15 millions d’enfants, le tout lié à la perspective d’une abolition totale du travail des mineurs. Citons aussi le programme de bourses d’étude pour les jeunes à bas revenus (Prouni), la politique de discrimination positive et de lutte contre la racisme, la promotion de logiciels libres et de l’accès à l’informatique de la population et une politique audacieuse d’accès au crédit en faveur des secteurs plus défavorisés.
Reste que la croissance est toujours poussive et précaire et que la baisse du taux de chômage ne compense pas la dégradation générale des conditions de travail et des salaires depuis les années 1990. Et surtout, stabilité macroéconomique, maîtrise de l’inflation et baisse du risque-pays ne suffisent pas à faire rêver une base pétiste qui, comme le signalait le président intérimaire du parti Tarso Genro, a cessé d’être « passionnée » par son gouvernement. Quelle que soit l’amélioration des principaux indicateurs économiques, il y a des chiffres qui font mal quand on sait que le Brésil reste un des pays les plus vertigineusement inégalitaires du monde. D’après Joao Sicsu, de l’Université fédérale de Rio de Janeiro, fin 2005, le gouvernement Lula avait déboursé 450 milliards de
reais au profit des détenteurs de titres de la dette publique brésilienne, tandis que les investissements en éducation et dans le programme Allocation Famille se chiffraient respectivement à 45 milliards et 20 milliards de
reais
[8]. José Dirceu lui-même reconnaissait, il y a quelques mois, que la politique économique choisie par le gouvernement suppose le payement annuel de 125 milliards de dollars en intérêts, soit « le processus de concentration de revenu le plus intense qui puisse exister dans une société ».
● Une conspiration des élites ?
Tout en réclamant le maximum de transparence éthique et un châtiment exemplaire pour les coupables de malversations, plusieurs dirigeants pétistes ont dénoncé une tentative de « putsch » médiatico-parlementaire des élites. C’est aussi l’opinion des principaux porte-voix des mouvements sociaux indépendants du PT, même s’ils sont le plus souvent très critiques du gouvernement, comme le puissant Mouvements des Paysans sans Terre (MST). Il est clair que, pour la droite et les secteurs oligarchiques traditionnels, le peu qu’a fait le gouvernement Lula pour commencer à changer le Brésil est déjà beaucoup trop. Certes, l’oligarchie financière ou le vigoureux secteur agro-industriel, qui bénéficient respectivement de taux d’intérêts réels de 14 % (les plus hauts du monde) et d’un formidable excédent commercial essentiellement dû aux exportations agricoles, ont tout pour se réjouir de la gestion de Lula. Mais l’arrêt des privatisations des grands secteurs stratégiques, comme le pétrole, la relation non répressive et relativement fluide du gouvernement – malgré des tensions et les contradictions réelles – avec les mouvements sociaux radicaux comme le MST, sont régulièrement dénoncés avec fureur par les médias dominants. La perspective de consolidation sociale et électorale, à moyen et long terme, d’un projet de transformation des structures politiques, économiques et sociales du pays, fût-ce dans une version modérée et conciliatrice, est un véritable cauchemar pour les élites traditionnelles. Sans oublier leur préoccupation – partagée par Washington – face à la stabilisation d’une alliance politico-économique entre Caracas, Brasilia et Buenos Aires, sur la base d’une intégration économique régionale commençant par les pays de la façade atlantique du continent, de la construction massive d’infrastructures multiplicatrices de développement, de la formation de chaînes productives transnationales et de la consolidation de stratégies politico-commerciales convergentes
[9].
Divisés sur la possibilité de mettre en œuvre un mécanisme d’impeachment parlementaire, et eux-mêmes de plus en plus éclaboussés par une avalanche de révélations qui démontre le caractère systémique de la corruption, les partis de droite semblent pour l’instant avoir abandonné toute perspective de destituer le président brésilien. De fait, au sein même du PT, les critiques du « camp majoritaire » (la droite du parti, qui contrôlaient jusqu’ici largement l’appareil) craignent la possibilité d’un accord final peu transparent entre gouvernement et opposition pour « limiter les dégâts ». L’objectif minimal de l’opposition conservatrice reste d’affaiblir et de « saigner » Lula jusqu’aux élections présidentielles de 2006, et surtout d’annihiler complètement la légitimité et les potentialités du PT en tant que projet partidaire de gauche ou même de centre-gauche. Ce qui explique le sensationnalisme apocalyptique et très orienté du traitement des scandales, comme le souligne le juriste Dalmo Dallari dans une interview accordée à la revue Fórum : « Quand ce genre de pratiques était le fait du gouvernement de Fernando Henrique, les médias nous en ont chichement informé sans les présenter comme une tragédie nationale. Mais dès qu’il s’agit du gouvernement de Lula, on nous les décrit comme si c’était la fin du monde ». Il est en effet assez obscène de voir de vieux requins de la politique mafieuse, ayant survécu à des scandales de corruption autrement plus considérables, se poser aujourd’hui en vestales de la moralité républicaine. Mais la mauvaise foi sans vergogne et le caractère nettement conspiratif des manœuvres de déstabilisation de la droite et des médias hégémoniques n’effacent en rien la grave responsabilité des membres du noyau dirigeant qui ont plongé le PT dans ce torrent de boue. Dénonçant le kidnapping du parti par un appareil parallèle dépourvu de boussole morale, le troisième vice-président national du PT, Valter Pomar (animateur de la tendance « Articulation de Gauche ») signalait, il y a quelques semaines, qu’en l’absence d’une réaction vigoureuse et adéquate, « nous risquons d’être écartés du pouvoir d’une façon tellement démoralisante que la gauche brésilienne pourrait se trouver neutralisée pour plusieurs décennies en tant que force active de transformation ».
● Les élections internes et l’avenir du Parti
Pour le moment, la réaction du groupe dirigeant pétiste envoie des signaux passablement contradictoires. Du côté du gouvernement, le remaniement partiel du cabinet ne va guère dans le sens du nouveau cours économique réclamé par la majorité de la base et par les mouvements sociaux. Certaines nominations à des postes ministériels semblent répondre à l’exigence d’accords « physiologiques » avec les partis alliés de centre et centre-droit, comme pour calmer leurs velléités d’entrer dans la danse putschiste. Elles tendent à confirmer l’hypothèse d’un gouvernement encore plus « décaféiné » et soumis aux intérêts conservateurs. Par ailleurs, Lula, qui déclare se sentir « trahi » par certains de ses proches et a demandé publiquement pardon au peuple brésilien, mise visiblement sur son charisme et sur l’énorme sympathie dont il continue à bénéficier parmi les secteurs populaires. Reste que son image s’est sérieusement détériorée, surtout au sein des classes moyennes. La bonhomie plébéienne et la pédagogie de tonalité sentimentale qui constituent le registre préféré du chef de l’État sont loin de projeter l’impression d’énergie et d’autorité requise par les circonstances, et elles apparaissent à l’occasion comme l’expression d’une compulsion de répétition un peu somnambulique. Un satiriste a pu ainsi déclarer que Lula avait « abandonné le pétisme pour l’autisme » ; il y a malheureusement une certaine part de vérité dans cette remarque cruelle.
Du côté du parti, la nomination comme président intérimaire d’une personnalité dotée d’un certain prestige historique, intellectuel et moral, et non directement liée au noyau dirigeant du « camp majoritaire », l’ex-maire de Porto Alegre et ministre de l’Éducation Tarso Genro, semblait démontrer une certaine volonté de transparence et de rénovation. Quelques jours avant d’être nommé, Genro expliquait dans une tribune du quotidien Folha de Sao Paulo qu’il manquait au PT « un programme qui puisse aider le gouvernement en matière de propositions de transformation de la réalité brésilienne. […] Nous n’avons pas réussi à formuler une alternative qui réveille les meilleurs sentiments de solidarité et d’humanisme, proscrits par l’économicisme néolibéral. Nous avons avancé, mais nous sommes restés bloqués à mi-chemin, non pas entre le progressisme et la social-démocratie, mais entre le progressisme modéré et un néolibéralisme teinté de fausse modernité ». Le PT aurait subordonné son programme « au relativisme du marché financier » et « a besoin d’une réforme politique, programmatique et d’un changement de méthodes de direction pour pouvoir assumer de nouveau ses responsabilités à l’égard du Brésil et de la démocratie ».
Pour Genro, le PT fait face à « deux types de transition, dont une qui serait essentiellement négociée avec le système de pouvoir antérieur ; mon option, en revanche, est celle d’une transition avec rupture ». Cette option n’est guère favorisée par la résistance de l’appareil qui se refuse entre autres à écarter José Dirceu des instances dirigeantes du parti, comme le souhaitait l’ancien maire de Porto Alegre. En signe de désapprobation, à peine quinze jours avant le scrutin interne, Genro a fini par retirer sa candidature à la présidence du parti au profit de l’ex-ministre du Travail Ricardo Berzoini, plus conciliant. Ce dernier a obtenu 42 % des voix (contre 53 % à José Dirceu en 2001) lors du premier tour le 18 septembre dernier. Plus de 300 000 adhérents (40,7 % du total) ont voté pour renouveler la totalité des instances du PT, soit beaucoup plus que le quorum statutaire de 15 %. Un taux de participation impensable chez les autres partis brésiliens, qui sont essentiellement des appareils électoraux, et qui montre la vitalité d’un parti que les médias déclaraient il y a peu, agonisant. Sur le papier, le candidat de gauche Raul Pont, qui a obtenu 14,7 % des voix, peut vaincre si les deux tiers des voix de l’opposition interne (dispersée sur six listes au premier tour) se réunissent sur son nom. Mais nombre de facteurs, comme le taux de mobilisation des militants au deuxième tour et le contrôle de l’appareil sur les affiliés les plus récents et les moins politisés, peuvent changer la donne. Pont – lui aussi ancien maire de Porto Alegre – qui a obtenu 14,7 % des voix, pourrait vaicre si les deux-tiers des voix de l’opposition interne (dispersée sur six listes au premier tour) se réunissaient sur son nom. Mais nombre de facteurs, comme le taux de mobilisation des militants l’hémorragie qui frappe les courants de gauche qui restent au PT et le contrôle de l’appareil sur les affiliés les plus récents et les moins politisés, pourraient changer la donne. Quel que soit le résultat final, il est clair que la direction sortante sera affaiblie par cette épreuve et que les relations du PT avec le gouvernement seront plus difficiles à gérer en douceur
[10].
Dans une résolution publiée le 16 août, la direction du PT présentait ses excuses au pays pour les graves irrégularités commises par certains de ses cadres dirigeants « à l’insu des instances formelles du parti », promettait la transparence totale des investigations internes et externes, un châtiment exemplaire pour les coupables et la reconstruction démocratique des mécanismes de direction et des relations entre gouvernement et parti. Par ailleurs, elle défendait le bilan global du gouvernement tout en proposant plus d’investissements à destination du social, plus de croissance productive et plus de redistribution salariale « sans compromettre la stabilité macroéconomique ». Soit un texte de compromis qui tentait de canaliser l’énorme malaise interne sans remettre en question de façon trop risquée l’adhésion du PT à la ligne gouvernementale. Pour les cadres et les militants pétistes porteurs d’une volonté à la fois sincère et réaliste de refonder et remobiliser leur parti, la marge de manœuvre est fort étroite entre la légitimation d’une opération purement cosmétique destinée à sauver les meubles jusqu’aux élections de 2006 et une dynamique de rupture ouverte, d’autodestruction et de fragmentation organisationnelle qui ne ferait sans doute que renforcer la démoralisation et l’impuissance politique du camp progressiste, fût-ce au nom de la classique illusion gauchiste de la « clarification ». Pour Paul Singer, secrétaire d’État à l’Économie solidaire au sein du ministère du Travail et critique de l’orthodoxie imposée par Palocci et la Banque Centrale, « ce qui doit nous guider dans cette tâche, ce n’est pas la nostalgie d’un PT plus pur et authentique, mais la recherche intelligente des limites à partir desquelles les moyens ne sont plus justifiés par les fins, mais deviennent un obstacle pour la réalisation de ces mêmes fins ».
Un repli fondamentaliste n’aurait en effet guère d’incidence sur l’inévitable droitisation et démoralisation d’un scénario « post-Lula ». D’après Emir Sader, dont les critiques de gauche de la gestion de Lula sont bien connues au Brésil, l’acharnement de la droite contre le régime dément l’idée que Lula présiderait en fait le « gouvernement de la nouvelle droite : « Ceux qui défendent cette thèse sont incapables d’expliquer pourquoi la droite […] attaque de façon aussi virulente le gouvernement. Ceux qui font l’amalgame entre le gouvernement de FHC et celui de Lula ne peuvent pas comprendre pourquoi la droite unie préconise le retour de la coalition [présidée par FHC] entre le Parti Social-Démocrate du Brésil et le Parti du Front Libéral (PSDB-PFL). Politique extérieure, éducation, politique culturelle : voilà au moins trois éléments de rupture avec la politique néolibérale et pro-américaine du gouvernement de FHC. […] Ce que la droite unie désire, ce n’est pas tant la débâcle du gouvernement, mais la débâcle de la gauche et de ses aspirations historiques à long terme. […] La gauche doit savoir que, même si les choses vont mal avec Lula, elles seraient bien pires sans lui. Cela se traduirait par le retour à la politique de servilité face à l’hégémonie impériale américaine, avec toutes les graves conséquences qu’elle implique pour le Brésil, l’Amérique latine et les pays du Sud […] par le retour à la privatisation de l’éducation, de Petrobras, du Banco de Brasil […]. ».
Avec diverses nuances selon les organisations, c’est aussi en gros la position qui détermine la stratégie du MST et d’autres mouvements sociaux importants. Mais, tout en exhortant le gouvernement à se libérer de la camisole de force de l’orthodoxie financière, à cesser de miser sur la seule gouvernabilité et les accords institutionnels et à s’appuyer sur la mobilisation populaire, les dirigeants du MST n’hésitent pas à reconnaître en privé le reflux global du mouvement social et la profonde démobilisation et dépolitisation de la majorité des secteurs populaires
[11]. Aussi sensée qu’elle puisse paraître, une position de soutien plus ou moins critique au gouvernement de Lula accompagnée de fortes pressions revendicatives ne répond nullement à certaines interrogations fondamentales. Comment gouverner et appliquer un programme de transformations profondes avec une gauche toujours largement minoritaire au parlement et dans la société ? Comment impulser une indispensable réforme politique – laquelle devrait imposer le financement strictement public et plafonné des campagnes électorales, la stabilité des allégeances partidaires et la sanction politique et juridique du « transformisme » politique
[12] – sans transiger avec les intérêts corporatistes des alliés et de l’opposition ?
La crise du PT interpelle profondément la gauche latino-américaine et la gauche mondiale. Il n’est pas de fatalité anthropologique qui nous oblige à penser que le capitalisme soit le dernier mot de la civilisation humaine, ni qu’il faille renoncer à lutter pour une société plus juste, mais ces vérités hypothétiques sont bien trop intemporelles pour répondre de façon satisfaisante à nos exigences de court et moyen terme. En cette première moitié du XXIe siècle, est-il possible de construire un projet transformateur qui aille au-delà de la gestion « responsable » et « à visage humain » du capitalisme, soit au-delà d’un horizon social-libéral caractérisé par une prudente orthodoxie économique mitigée par des politiques sociales compensatrices ? À cette question cruciale, il n’est pas de réponse indépendante des efforts et des expériences à venir, mais il ne fait guère de doute de que le destin final du Parti des Travailleurs brésilien définira nombre des paramètres de notre façon de poser le problème. ●
[*]
Une version préliminaire de cet article a été publiée en espagnol dans les revues Entre Voces (Quito) et El Juguete Rabioso (La Paz).
[1]
Si l’on excepte, pour des raisons évidentes, le Parti communiste chinois.
[2]
Le principal accusateur du PT, Roberto Jefferson, président du Parti travailliste brésilien (PTB, populiste, allié du gouvernement), vient d’être expulsé du parlement, entre autres pour n’avoir pas pu prouver l’existence du «
mensalao » (pot-de-vin mensualisé) censément payé par le PT à certains de ses alliés.
[3]
Pour une analyse détaillée et fort pertinente des mécanismes de la corruption politique brésilienne et du scandale touchant le PT, voir Sylvie Dugas, « L’administration Lula en crise : la corruption à l’assaut des institutions brésiliennes »,
La Chronique des Amériques, Observatoire des Amériques (
http:// www. ameriques. uqam. ca), Université du Québec à Montréal, septembre 2005, n° 29.
[4]
Dirceu parle de lynchage politique indiscriminé – en quoi il n’a pas entièrement tort – et continue à clamer son innocence. Il n’est pas impossible qu’en fin de compte, celle-ci soit techniquement avérée. Reste qu’au minimum, son pragmatisme manœuvrier sans rivages a clairement favorisé des dérives incontrôlables. La question de savoir si Lula « savait », bien que moralement et juridiquement pertinente, est politiquement presque frivole : s’il savait, il est complice ; sinon, c’est sa crédibilité de dirigeant qui est remise en cause.
[5]
Les Brésiliens désignent du terme de « physiologiques » les partis sans projet ni définition idéologique claire qui vivent essentiellement du parasitage de l’appareil d’État, du clientélisme et de la vente de leur quote-part de pouvoir et de représentation au meilleur offreur.
[6]
Et d’autant plus naïfs qu’ils nourrissaient sans doute l’illusion d’être de véritables Clausewitz de la manœuvre politique.
[7]
Reproduites pour la plupart sur le site de la revue du PT,
Teoría e Debate :
www. fpabramo. org. br/ especiais/ tdurgente/ especial_td. htm
[8]
Soit respectivement à peu près 200 milliards, 20 milliards et 8,9 milliards de dollars américains au taux d’octobre 2005.
[9]
Les adeptes du slogan « Chávez oui, Lula non » ont du mal à expliquer la solidité de l’alliance entre Caracas et Brasilia, qui s’est concrétisée au cours des derniers mois par la signature de 26 accords techniques, économiques et militaires, par une ligne de crédit brésilien d’un milliard de dollars à destination du Venezuela et par un soutien politique sans faille à la légitimité du gouvernement de Chávez face à Washington.
[10]
NdR : Cette article a été envoyé à l’édition avant le 9 octobre, date du deuxième tour des élections internes du PT. Les résultats partiels (96,5 % des bulletins) du 11 octobre donnaient Berzoini gagnant avec un peu plus de 51 % des voix.
[11]
On oublie souvent que le MST lui-même, malgré son impressionnante capacité de mobilisation, est une organisation rurale dans une société à 80 % urbaine marquée par la précarité sociale et une certaine fragmentation des couches populaires.
[12]
Au Brésil, un tiers des députés en moyenne change de parti au moins une fois pendant la durée d’un mandat. Un quart en change plus d’une fois. Ce phénomène est très fréquent dans toute l’Amérique latine.