2006
Mouvements
Livres
Mouvements a lu
Arnaud Montebourg, Bastien François
,
La Constitution de la VI
ème
République. Réconcilier les Français avec la démocratie
, Paris, Odile Jacob, 191 pages, 19 €.
On ne peut que se réjouir a priori de la publication de cet ouvrage, sous l’égide d’Arnaud Montebourg – pionnier du Mouvement pour une VI
ème
République et du juriste Bastien François, pour tenter de réconcilier nos concitoyens avec une démocratie fort mal en point. Il est cependant heureux que ce texte, apparemment complet et détaillé, en 13 titres et 105 articles d’une Constitution refondée, précédé d’une vigoureuse introduction, ne se présente finalement que comme l’ouverture d’un débat.
À moins de se ranger en effet parmi ceux pour lesquels ne jouent que les rapports de force, les traditions républicaines et révolutionnaires de ce pays sont inséparables de constitutions inaugurales. Et la conscience du croissant gâchis politique entraîné par la V
ème
République, comme la nécessité d’en changer, ont pris aujourd’hui une dimension grandissante, de la gauche au centre droit. Notons donc d’emblée le caractère peu contournable du propos de l’ouvrage de même que l’évidente fécondité de la plupart de ses propositions. Néanmoins, pour tous ceux qui ont soutenu depuis des années l’intransigeant combat de Montebourg et des siens, on est en droit de se poser à son sujet quelques interrogations liminaires.
Était-il par exemple de bonne stratégie de s’exposer aussi aisément à l’échenillage de tous ses détracteurs – sde bonne ou mauvaise foi – en livrant ainsi un produit apparemment tout ficelé d’avance ? Surtout quand il émet des propositions dont certaines accusent des modifications sinon des infléchissements plutôt fondamentaux au projet initial ? En particulier, nous y reviendrons, à propos de la clé de voûte de l’édifice, annoncée dés l’an 2000 par Montebourg dans
La machine à trahir
[
1]
: la remise en cause de l’élection du président de la République au suffrage universel direct, ce rouage central, disait-on, de la perversion « cinquiémiste ». Ne serait-ce pas le signe qu’on est passé sans prévenir de la rupture au compromis, sinon aux compromissions ?
N’étant pas plus juriste que constitutionnaliste, je me contenterai de quelques observations citoyennes dictées par le souci « engagé » d’un changement valide. Commençons par une vive adhésion à l’idée maîtresse et aux chapitres les plus convaincants de l’entreprise. Venant surtout de personnalités du parti de François Mitterrand, lequel dénonça férocement la Constitution de la V
ème
comme « un coup d’État permanent » pour mieux l’épouser au pouvoir, contribuant ainsi au naufrage de la gauche, on ne peut que souscrire au réquisitoire contre les responsabilités premières du système dans la décomposition politique et la mise en place de la « société de défiance généralisée » actuelle. Face à ce qui est justement dépeint comme un « despotisme éclairé » entouré d’une « cour technocratique », empêchant toute alternative démocratique véritable, ce n’est plus en effet le changement de « disquette » mais de « disque dur » qui s’impose. Soit un nouvel « outil démocratique », la VI
ème
, qui réhabilitera la responsabilité et la légitimité démocratiques primordiales de nos élus.
L’option décisive choisie pour casser le présidentialisme totalitaire régnant est celle, reposant sur la séparation des pouvoirs, d’un régime parlementaire dit « primo-ministériel » à l’anglaise. Les pouvoirs de décision omnipotents et « irresponsables » du président y seront remplacés par ceux d’un Premier ministre devant rendre des comptes au parlement et disposant de « l’ensemble des moyens de gouvernement » jusque là en majeure partie confisqués par les « domaines réservés » du président.
Le parlement, qui reste bicaméral, avec à côté d’une Assemblée nationale régentée cette fois par le mandat unique un Sénat refondé en chambre des régions élue au suffrage universel, recouvre son rôle de contrôle de l’exécutif, mais aussi de l’administration. Rôle renforcé par les pouvoirs élargis de la Cour de justice et de la Cour des comptes sur
l’ensemble du personnel politique
, pouvoirs mis enfin à la disposition du parlement. Surtout, antidote au poison présidentialiste, le texte tend vers l’instauration d’une « République de citoyens » visant à assurer leur participation véritable, sous diverses formes, aux décisions politiques jusque là souvent opaques. Il en est ainsi notamment d’un référendum d’initiative citoyenne, du droit d’accès aux informations détenues par l’administration ou de la participation et de l’éligibilité des étrangers communautaires – voire aux non-communautaires – aux élections locales…
Sans doute, le montage accéléré de cette construction, dans la foulée du référendum européen, n’était-il pas exempt du souci d’une plus large diffusion… mais au risque d’interpeller sérieusement beaucoup de fervents partisans d’une autre république. Leurs réserves sinon leurs désaccords ne sont en effet souvent pas dépourvus de pertinence. Ils se concentrent avant tout autour de la question de la désignation du nouveau président. Admettons le postulat : le maintien pour son élection au suffrage universel direct (produit dit-on d’un « arrangement » au sommet entre Bastien et Montebourg) perdrait de son importance antérieure dans la mesure où ce Président ne détiendrait plus sa primauté politique écrasante pour se confiner à un rôle d’arbitre ou de « sage », symbole d’unité nationale et nécessitant donc une légitimité indiscutable.
Quelques sources de perplexité voire de désaccords
On peut d’abord rester perplexe devant les exemples présentés comme possibles de ce genre de président « neutre », quand on nous cite les noms de Delors, Balladur ou Rocard ! Mais la critique la plus aiguë et la plus partagée consiste à s’interroger sur le fait que cette légitimité, restée « plébiscitaire », ne resterait pas forcément perçue comme plus forte et surplombant celle des simples élus, ouvrant la porte aux dérives auxquelles on veut justement mettre fin ? À l’heure où la classe politique souffre de discrédit auprès de 74 % de Français, ceux-ci seraient-ils aussi favorables qu’on le croit au soi-disant acquis de l’élection présidentielle en direct ? «
Sans voir
, écrit par exemple le constitutionnaliste Guy Carcassonne,
qu’en conservant ce mode d’élection, les auteurs ruinent les espoirs qu’ils nourrissent par ailleurs
». Car, selon lui, «
la puissance du président dépend moins des pouvoirs conférés par la Constitution que justement de l’extraordinaire légitimité que lui donne en France ce mode d’élection
». «
On propose (de plus)
, ajoute-t-il,
de donner au Premier ministre le droit de dissolution, mais sans le retirer au chef de l’Etat… de sorte qu’est maintenu le rôle central de ce dernier.
» Une observation forcément renforcée quand on découvre que les nouveaux attributs présidentiels demeurent considérables. Exemples : pouvoir de saisine
suspensif
auprès de la Cour constitutionnelle d’une nouvelle loi, ou demande impérative au parlement d’une nouvelle délibération de celle-ci ; droit aussi d’en appeler à ce dernier pour l’organisation d’un référendum ; privilège enfin de nommer (comme son prédécesseur) les présidents des grandes autorités administratives (CSA, CNIL, CNDS, etc.) Ces attributs, hérités de la V
ème
, ne confèrent-ils pas, pour le moins, à ce nouvel Elysée un dangereux pouvoir de nuisance ?
Autre survivance pour le moins discutable : l’élection de l’Assemblée nationale au semblable scrutin majoritaire sans même qu’il soit question d’un panachage de proportionnelle. La crainte de donner l’impression de retomber dans la néfaste « instabilité » de la IV
ème
République, cause prétendue de tous ses maux, l’a probablement emporté. On sait pourtant bien aujourd’hui que la IV
ème
République, tout de même période des « 30 glorieuses », a surtout chuté des suites de l’engagement catastrophique dans la guerre d’Algérie, générateur de l’autoritarisme gaullien. Alors que les petits partis de gauche très proportionnalistes comme les Verts accepteraient un panachage à l’allemande entre scrutins majoritaire et proportionnel, il reste, pour une représentation parlementaire plus démocratique, un sérieux « cactus ». Avec ses pouvoirs renforcés, une Assemblée issue de ce scrutin ne risquerait-elle pas de recréer le décalage avec une partie de l’opinion, et pas seulement celle de gauche ?
Enfin, objection peut-être la plus sérieuse : l’absence délibérée d’un véritable préambule autre qu’un rappel formel des grands textes de référence (1789, 1946) et de celui sur le respect de l’environnement. Carence d’autant moins acceptable qu’en un demi-siècle et surtout depuis les débuts de la mondialisation, la mutation dramatique de notre monde et l’émergence subséquente de nouveaux droits économiques et sociétaux sont tels que leur affirmation était un préalable impératif.
Faut-il rappeler que, dans sa plateforme internationale, Attac a souligné à cet égard que «
la mondialisation financière a substitué au choix des peuples, à des institutions démocratiques ainsi qu’aux États, des logiques strictement spéculatives aggravant drastiquement les inégalités et l’insécurité sociales et économiques
» ? Ne voit-on pas l’Union européenne – fort peu évoquée ici malgré son poids grandissant sur nos décisions – se désagréger sous ses coups ? Alors que ni la charte de 1948 des Nations unies, ni ses pactes successifs, comme celui de 1966, ou celui de 1974 qui comporte le droit imprescriptible d’un État de contrôler la nature des investissements étrangers sur son territoire, la question d’une troisième génération des droits de l’homme manque à l’appel.
Ces « nouveaux droits de l’homme » ont d’ailleurs fait l’objet d’un manifeste, « Titre II à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 », initié par Pierre Bercis et signé fin 1999 par la majorité des parlementaires. Elle comprend, pour n’en donner qu’une idée : «
le respect hors tout commerce de l’intégrité physique, psychique et génétique menacée par les tentatives de modification du patrimoine humain (…), la proclamation de l’espace extra-atmosphérique et la biosphère biens communs de l’humanité, exploitables uniquement à des fins pacifiques.
» Ou à l’heure des multinationales : «
la légitimité d’entreprendre si elle n’est pas contraire aux droits de l’homme, en particulier ceux de la santé, de l’éducation et de la culture, menacés par le démantèlement des services publics.
» En bref la mise de l’économie au service de l’homme.
À moins de s’enfermer dans un juridisme hexagonal dépassé, le rappel d’emblée de tels droits répondrait au « pourquoi faire » de l’instrument VI
ème
république, et au scepticisme fréquent de l’opinion à l’égard des institutions. Ainsi, quels que soient ses mérites et l’exigence en soi du projet initial, ses compromissions permettent, tel qu’il est, de douter qu’il suscite le consensus minimal espéré pour faire bouger les Français. L’ouvrage ne constitue heureusement que la première pièce annoncée d’une série à venir pouvant constituer alors les bases indispensables d’un large et nécessaire débat public. ●
Jean LIBERMAN
Nicolas Renahy
,
Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale
, Paris, La Découverte, 2005, 285 pages, 25 €.
Qui sont-ils ces « gars du coin » ? « Être du coin », ça veut dire quoi ? Après une enquête de terrain menée pendant une dizaine d’années dans un petit village rural de six cent habitants, Foulange, dans la province de Dijon, Nicolas Renahy restitue une récolte et une analyse ethnographiques très riches de matériaux et de réflexions autour des jeunes ruraux. Un travail qualitatif, qui essaye de trouver dans la profondeur de l’observation participante, des entretiens ouverts, et dans l’étude historique d’archives, les outils méthodologiques nécessaires pour une
compréhension
de la condition juvénile hors des contextes métropolitains.
Mais dans ce livre, tiré partiellement de sa thèse de doctorat, l’auteur ne veut pas simplement s’occuper de la catégorie jeunesse : il s’agit aussi de poser le regard sociologique sur la façon dont le monde du travail, en tant qu’univers social significatif, influence la formation, la reproduction, le déclin et le renouvellement des groupes sociaux. Il ne s’occupe donc pas d’emblée d’une jeunesse rurale, mais d’une « jeunesse rurale ouvrière ». Ou de ce qu’il en reste. Parce que l’histoire de ce village est depuis un siècle indissolublement liée à celle de l’usine métallurgique qui a donné du travail à la plupart de ses habitants. Le rapport entre la fermeture de cette usine en 1982 (et ses conséquences) et le changement des conduites socio-professionnelles des jeunes foulangeois dans les décennies suivantes devient le sentier sur lequel on avance en parcourant le texte. Et s’il fallait choisir un concept-clé dans ce travail, ce serait celui de « classe », qui émerge avec le plus de force. Un concept que l’auteur n’hésite pas à utiliser avec maîtrise, en dépit d’une obsolescence de la catégorie analytique soutenue par une certaine sociologie. Classe d’âge, classe sociale et croisement interprétatif entre les deux : cet ouvrage s’attache à analyser la crise de reproduction ouvrière entérinée dans la campagne paupérisée et la rechute sociale que ce phénomène a induit pour les jeunes qui la vivent : «
La structure du groupe ouvrier est touchée : les lignages les plus enracinés voient le fondement de leur légitimité anéanti ; la compétence, le savoir local ne sont plus reconnus
. » La plus grande conséquence de ces transformations est un « déracinement » de la jeunesse rurale, la naissance d’une génération qui reste quand même ouvrière, mais qui se trouve délocalisée, obligée à vivre cette dissociation entre usine et village, entre emploi et tissu social.
Si un certain nombre de jeunes sont partis, même avec leurs familles, et ont abandonné la réalité en changement de ce village, d’autres y sont resté, et deviennent les témoins de cette œuvre. On pénètre la vie quotidienne d’un groupe de garçons de Foulange, qui ont tous une vingtaine d’années environ (le lecteur les voit grandir pendant l’enquête), mais qui se distinguent individuellement par rapport à des trajectoires et des stratégies d’adaptation à ce contexte social de déstructuration du système familial-professionnel paternaliste dans lequel ils avaient tous étés socialisés. La division par chapitre s’organise autour des espaces-temps de vie quotidienne vécus par ces groupes : l’enfance et la scolarité, le sport et le foot en particulier, l’usine et le travail en général, l’entre-soi de la maison, les rapports sentimentaux, le café du village et les discours politiques. Des extraits de récits, de journal de terrain, des reconstructions narratives, nous expliquent les pratiques d’adaptation de ces jeunes à l’expérience de la confrontation avec le chômage, le célibat, les soucis à quitter la famille, à la recherche de temps d’évasion et de bien-être. Enfin, à la recherche d’une identité qui n’a pas été transmise comme pour les générations d’avant.
Sans céder à la nostalgie, donc sans regretter la perte de ce système qui avait tout de même ses formes de discrimination et de domination reconnues, Nicolas Renahy nous engage sur le discours du binôme jeunesse-incertitude qui caractérise le débat sociologique et social depuis désormais longtemps. Mais c’est justement cette superposition entre jeunesse ouvrière et milieu rural qui diffère tellement de la jeunesse urbaine. Quelques exemples d’une certaine portée.…
D’abord un plus fort esprit de communauté, remarquable dans la pratique sportive : on s’aperçoit dans l’équipe de football du village (dans laquelle Nicolas Renahy joue pendant son travail d’enquête) que le succès personnel passe à travers la victoire de l’équipe, et pas grâce au geste athlétique personnel. L’importance du « nous » devient évidente, par rapport aux groupes sportifs urbains, où le besoin de reconnaissance passe à travers le jeu personnel et le geste individuel. Dans l’équipe de Foulange «
on s’en fout de marquer un joli but, quand on perd…
» L’affirmation de l’individu passe (comme dans cet exemple) par le collectif, le processus d’individualisation s’exprime avec moins de force, en laissant de l’espace à des identifications collectives assez rares dans les contextes urbains.
Ensuite, les différentes formes de pratiques d’un entre-soi et de modèles d’indépendance. Le départ de chez les parents et la colocation entre trois jeunes de classe ouvrière est différente des formes de colocations des étudiants, parce dans ce cas il s’agit de formes de construction d’une « indépendance sociale », plutôt que de formes d’expérimentation de « l’indépendance parentale ». Le retour chez les parents reste la chose la plus probable, mais la création d’un entre-soi qui ne doit rien aux autres semble beaucoup plus importante que chez les étudiants urbains, au moins à un niveau symbolique. L’esprit de groupe, de bande, qui va se fixer avec l’appartement, se reproduit et se légitime dans l’écoute de musique et dans l’usage de drogues légères. Mais dans ce cas y compris, les pratiques ne correspondent pas exactement à celles des groupes des jeunes de banlieue. La consommation musicale surtout, apparaît comme un besoin d’une distinction culturelle : en écoutant une musique rock qui privilégie des sonorités folk, peu électroniques, ces « gars » s’éloignent du rap et des stigmatisations que cette musique tend à charrier (stigmatisation dont les jeunes de banlieue font trop souvent l’objet).
Par ailleurs, les relations sentimentales entre jeunes semblent révéler des problèmes de reproduction du rapport de couple qui vont de pair, comme dans la vie sociale en général, avec la déstructuration de l’emploi ouvrier sur le territoire. Au-delà de quelques exceptions, le mariage ne leur paraît pas envisageable et même les relations flexibles, les histoires sans lendemain, ne semblent pas nombreuses. Évidemment, la séparation des espaces de sociabilité entre hommes et femmes semble être une cause forte de cette difficulté à se lier en couple dans un premier temps, et de garder le lien dans un second.
Enfin, le travail. Alors que la mobilité sociale représente un objectif typique du parcours professionnel, chez ces « gars du coin » c’est la reproduction d’un parcours ouvrier qui façonne principalement leur projet d’insertion. Ce n’est pas simplement l’absence d’une identité professionnelle qui marque les parcours biographiques de cette jeunesse rurale, mais aussi l’absence d’un contexte socio-économique dans lequel ils avaient été socialisés. Dans cette situation, le niveau des compétences est remis en cause en tant qu’élément de base pour l’intégration de l’individu dans son environnement social ; être jeune et devenir adulte n’a pas de sens, même si c’était le cas jusqu’à la génération précédente.
Les « gars du coin », avec leurs caractéristiques, leurs spécificités, représentent la génération
démobilisée
qui a dû affronter cette crise du système de reproduction sociale du village, en sachant (comme disait Hannah Arendt) que crise ne veut pas dire fin, mais bouleversement. Mais dans le moment de bouleversement les catégories ne sont pas claires, les identités se fragilisent, le politique ne trouve pas sa place dans les actions et dans les croyances des acteurs sociaux, comme ces jeunes peu instruits du milieu rural. On répond ainsi aux questions posées au départ : « être du coin » est synonyme d’ « être du pays ». Mais l’expression acquiert aussi un sens générationnel : «
Tandis que « pays » marque l’érection d’une localité en cadre privilégié de référence et est utilisé couramment aux environs et après l’âge de quarante ans, « coin » paraît effectivement plus neutre, et est employé par les jeunes.
»
Une double considération pour conclure. La première concerne le rapport entre sujet enquêteur et objet d’étude. Dans ce travail, la possibilité d’entrer en profondeur dans tous les espaces et les réseaux privés de certains jeunes du village a été rendue possible principalement par le fait que l’auteur a grandi « dans le coin ». Il choisit en fait de travailler sur son propre lieu d’origine, celui où lui même a été socialisé, et comme il l’affirme lui-même :
« Sans l’héritage d’un capital social particulier et les vertus émancipatrices de l’école républicaine, j’aurais sans aucun doute pu moi aussi être un gars du coin.
» Ce rapport de préférence avec le terrain enquêté lui a fourni des voies de connaissance plus commodes de son objet, en laissant à certains moments de la lecture le lecteur expert en sciences sociales un peu perplexe par rapport au choix des sujets enquêtés. En outre, il devient très dur de délimiter la frontière entre
l’enquêteur
et
l’ami
, de savoir comment ces deux rôles ont interagi lors du travail de terrain, et dans quelle mesure cela a influencé les résultats.
Deuxième considération : la dimension
masculine
de l’enquête. En effet, le canal privilégié des vieux copains d’école et de l’équipe de foot entraîne clairement la recherche de Nicolas Renahy dans un univers masculin, fait de pratiques et de situations construites par les hommes et entre les hommes. Un chapitre dédié aux femmes ouvrières ne suffit pas à rendre justice aux conditions féminines de la transformation de la jeunesse rurale, conditions qui restent relativement obscures après lecture de l’ouvrage. Les « filles du coin » pourraient venir compléter cette recherche ethnographique déjà riche.…●
Stefano Bory
Max Weber
,
La science, profession et vocation
, suivi de Isabelle Kalinowski,
Leçons wébériennes sur la science et la propagande
, Marseille, Agone, 2005, 300 pages, 20 €.
La petite maison d’édition marseillaise Agone semblait plutôt réserver jusqu’alors sa collection « Banc d’essais », dirigée par le philosophe Jean-Jacques Rosat, à des études philosophiques (sur Wittgenstein en particulier) ou littéraires (sur le polémiste radical Karl Kraus, ou encore sur l’écrivain fascisant Ernst Jünger). Avec la publication d’une nouvelle traduction de la conférence de Max Weber,
La Science, profession et vocation
(
Wissenschaft als Beruf
) et surtout du long essai (240 pages) d’Isabelle Kalinowski qui lui fait suite, c’est à l’histoire sociale des sciences sociales que semble heureusement s’ouvrir cette collection.
Retrouver seule la conférence wébérienne sur la science peut surprendre le lecteur français, habitué à lui voir associée la conférence intitulée « La Politique, profession et vocation » (
Politik als Beruf)
au sein d’un unique livre,
Le Savant et le Politique
. Fondé sur des arguments historiques (contrairement à une croyance initiale, ces deux conférences n’ont pas été données la même année, mais respectivement en 1917 et en 1919), le choix d’Isabelle Kalinowski de ne traduire qu’un des deux textes est aussi stratégique : il va permettre de réinscrire systématiquement, et dans les détails, les positions weberiennes sur « la science » dans leur contexte à la fois socio-historique (l’Allemagne et les universitaires allemands, plongés dans la Guerre mondiale) et biographique (Max Weber, homme à se couper volontairement de l’activité universitaire pour une vingtaine d’années). Avec cette recherche nécessairement approfondie se profile une sociologie des intellectuels à double détente : d’une part, la sociologie des intellectuels de Weber, menée ici à un fort degré de clarification et comme « réactivée » au gré de réflexions qui ne sont pas strictement herméneutiques mais très souvent ouvertes (sur le mode : « les propositions wébériennes permettent-elles de penser tel aspect caractéristique de la vie intellectuelle ? ») ; d’autre part, une sociologie des intellectuels à la fois dérivée de la première et autonome par rapport à celle-ci, qui s’affirme en particulier via les efforts de
Biographie sociologique
(celle de Weber, mais aussi de plusieurs de ses contemporains, comme Sombart, Simmel, le poète Stephan Georg etc.), et de
Sociologie de la réception et de la traduction
(d’un auteur allemand en France). Les perspectives sont alors très diverses, notamment : comment s’articulent les conditions et les contradictions du succès scientifique et académique ? Quels sont les rapports entre impulsion politique en science et impulsion scientifique en politique ? Où se situent, conceptuellement et pratiquement, les rapprochements entre activité économique et activité intellectuelle ?
Les cinq chapitres au fil desquels Isabelle Kalinowski développe ces analyses sont assez indépendants entre eux, et il est possible, plutôt que de chercher à résumer l’ensemble, de s’attarder sur un développement particulier. Or, s’il est une chose à retenir avant tout des
Leçons wébériennes sur la science et la propagande
, c’est le véritable scoop sociologique qu’elles contiennent : la « neutralité axiologique » – autrement dit ce que beaucoup de lecteurs français considèrent aujourd’hui encore comme une pierre de touche de la sociologie wébérienne –
n’existe pas
. Ou plus exactement, explique Isabelle Kalinowski, cette trop fameuse neutralité, traduction particulièrement osée de l’allemand
Wertfreiheit
, n’a pu exister effectivement dans le champ intellectuel qu’au gré d’une logique d’« instrumentalisation anti-marxiste » (p. 192), importée directement des États-Unis de l’entre-deux-guerres, vers la France de l’après-guerre (les agents décisifs étant ici les traducteurs, de part et d’autre de l’Atlantique, soit respectivement Talcott Parsons et Julien Freund). Car enfin rien ne va spontanément dans le sens d’une telle formulation de l’activité scientifique, comme pouvant et devant demeurer sagement impartiale. Du côté des textes wébériens, de nombreux passages témoignent d’un refus tranché d’une conception « neutre » de la démarche scientifique (ainsi dans les
Essais sur la théorie de la science
, traduits pourtant par Freund en 1962, Weber stigmatise vertement les idéologues du « juste milieu »). Mais en outre, souligne Kalinowski en traductrice attentive, si l’on répertorie les usages que Weber fait des termes allemands
neutral
et
Neutralität
, on constate qu’« il les emploie systématiquement dans un sens négatif, pour dévoiler un mensonge : la « prétendue neutralité », une « neutralité qui n’est que du papier », etc. » (p. 197). Du côté des pratiques effectives de Max Weber savant, l’ « engagement » – autrement dit l’envers de la cible implicitement visée par la « neutralité axiologique » – est patent : même à passer sous silence les interventions dans la presse allemande de Weber, très fréquentes (en moyenne six par an de 1915 à 1920), ou encore le « Parti démocratique allemand » qu’il a contribué à fonder en 1918, il est impossible d’oublier, au plus près du texte de la conférence sur
La Science
, ce qu’en tant que telle elle a d’ « engagé » : Weber s’y livre à une charge très politique contre les petits prophètes universitaires qui, si l’on peut dire, dans l’emballement suscité par ce que la « vocation » à la science a de mystique, de religieux, en viennent à manquer aux exigences de leur « profession ».
Un réinvestissement du concept de charisme
Au final, Isabelle Kalinowski invite à concevoir plutôt la
Wertfreiheit
comme une « non-imposition des valeurs » (p. 199), à opposer à la « propagande », et non à l’« engagement ». Ainsi redéfinie, la notion en vient, explique l’auteur qui ne veut pas en rester à une querelle de traduction, à dépasser son statut de postulat méthodologique pour devenir une clé de lecture de l’attitude de Weber envers la science (sociale) telle qu’il l’a effectivement éprouvée : comme un lieu contradictoire, que l’on investit toujours suivant une intention politique, mais une intention qui doit paradoxalement se censurer constamment pour que le lieu en question continue d’exister comme réalité spécifique, et puisse de ce fait continuer à l’accueillir. Soit, d’un autre point de vue, et dans une formulation sans doute trop lapidaire : l’homme de science accompli, selon Weber et à l’image de Weber, est un propagandiste qui se refuse à sa propagande.
On trouvera dans l’essai d’Isabelle Kalinowski des développements moins brûlants mais tout aussi intéressants. Le deuxième chapitre, intitulé « La voix de Max Weber », est notamment l’occasion d’une très belle tentative pour restituer et analyser, à l’aide de sources ingénieusement mises à jour et d’un concept wébérien intensément réinvesti et retravaillé (celui de « charisme »), ni plus ni moins que le corps du savant en action (la « voix » du titre n’étant pas à entendre métaphoriquement). La dernière page tournée, l’ouvrage laisse l’impression tout à fait enthousiasmante d’un Weber passablement « dur », et fort éloigné de l’image très ancrée du « sociologue compréhensif ». On dira sans doute que c’est la radicalité de la commentatrice qui déteint sur le commenté. Mais peut-être, plus simplement, qu’à « sociologiser » un auteur avec soin, on lui restitue une présence sociale – qu’alors surgissent
toujours
des idées plus radicales sur ses sensibilités, et,
parfois
, des intuitions sensibles de sa radicalité. ●
Wilfried LIGNIER
Ires
,
Les mutations de l’emploi en France
, Paris, La Découverte, Repères, 2005, 122 pages, 8,50 €.
Qu’est-ce que l’emploi, quelles sont ses transformations, quels obstacles empêchent le retour au plein emploi, quelles sont les discriminations qui frappent certaines catégories ? Autant de questions abordées par l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) dans
Les mutations de l’emploi en France
.
L’emploi n’est pas simplement une mesure statistique, c’est un ensemble de règles et de droits, « composante essentielle du statut social ». En huit chapitres, les chercheurs de l’IRES explorent les recoins de ce que la pensée dominante appelle le « marché du travail », pour montrer que le chômage et les discriminations au travail sont moins dus aux « rigidités structurelles », mises en avant par les libéraux, qu’aux nouvelles exigences du capitalisme.
De nouvelles normes d’emploi ont vu le jour (CDD, intérim, temps partiel imposé), «
ramenant le contrat de travail à un contrat marchand pur, voisin du « tâcheronnat » qui préexistait au salariat
». Toutefois, le CDI ne disparaît pas et la mobilité n’augmente pas globalement. La flexibilité touche surtout les jeunes, les femmes et les non qualifiés, mettant en évidence une fragmentation du salariat.
L’évolution de la condition salariale est le fait de l’État qui a déclenché un « drame salarial » en sacrifiant les acquis sociaux à la désinflation compétitive et à la construction européenne. Pas étonnant alors que le marché soit de retour et que les entreprises profitent du fait que 90 % des offres d’emploi soient acceptées par les chômeurs. Il s’ensuit des pratiques d’individualisation des salaires et la dévalorisation des conventions collectives. Le statut du salaire minimum est en question et son ambivalence refait surface : il est à la fois un minimum social dû à tout travailleur et un moyen pour influencer les politiques salariales.
La durée du travail continuera-t-elle de diminuer à l’avenir ? Le bilan des 35 heures en France est bien connu : entre 300 000 et 500 000 emplois créés pour 59,6 % des salariés concernés. Si l’expérience française est isolée, partout des formes de RTT qui ne disent pas leur nom sont à l’œuvre : ainsi en va-t-il du temps partiel imposé. À voir la violence patronale pour extirper de la législation toute notion de durée légale du travail, on est sûr que le temps de travail restera un enjeu essentiel sur deux plans : quelles barrières élever face à la flexibilisation et à l’intensification du travail ?
Le marché du travail est-il aussi inefficace, c’est-à-dire insuffisamment flexible, que le disent les experts de l’OCDE ? Le démenti est apporté par l’étroite corrélation positive entre créations d’emplois et croissance du PIB, et au contraire par la corrélation négative entre créations d’emplois et modération salariale. L’enchaînement véritable est celui-ci : croissance, emplois et gains de productivité, augmentation du salaire réel, augmentation de la demande. Les baisses de cotisations sociales sur les bas salaires ont joué sur la structure des emplois entre non qualifiés et qualifiés et non pas sur leur volume. Au total, la France ne se singularise pas au sein des pays européens, sinon par le fait qu’elle combine différemment des autres les variables influençant le niveau d’emploi (production, productivité horaire, durée du travail, taux d’activité et démographie). Serait-on trop généreux avec les chômeurs ? Cette explication ne tient pas car elle fait appel à des ressorts incompatibles : ou bien des indemnités élevées incitent à ne pas travailler, ou bien à travailler pour pouvoir en bénéficier si l’on tombe au chômage.
Les jeunes en difficulté cumulent deux handicaps : manque d’expérience et absence de diplômes. Les politiques d’insertion ont donc consisté à réduire le coût du travail des jeunes en contrepartie d’une formation professionnelle. Or les cycles économiques accentuent dans un sens ou dans l’autre le rôle de l’ancienneté sur le marché du travail ; leur influence prime sur l’appartenance à telle ou telle génération. Si l’emploi des jeunes est aussi réactif à la conjoncture, c’est parce que les jeunes sont surreprésentés parmi les demandeurs d’emploi. Ils souffrent donc le plus des transformations des normes d’emploi. L’accumulation de « flux » de jeunes soumis à ces normes nouvelles finit par affecter le « stock » de salariés, c’est-à-dire que les entreprises finissent par imposer les nouvelles normes d’emploi par l’intermédiaire des jeunes. Ainsi, par un effet retour, le facteur génération joue sur le facteur conjoncture par le biais du taux d’emploi.
Bien que les femmes aient des diplômes comparables, voire supérieurs aux hommes, elles souffrent de discriminations persistantes. En particulier, le travail à temps partiel pénalise les femmes de trois façons : quant au salaire et plus tard à la retraite, quant au déroulement de carrière, quant à la conciliation vie professionnelle/vie familiale à cause de l’obligation de travailler en dehors des « temps sociaux » normaux. Tout se conjugue en précarité (CDD, horaires variables, travail de nuit ou le week-end, temps partiel) et les nouvelles normes d’emploi se diffusent par rapport au temps de travail.
La fin de la vie active est marquée par les sorties anticipées et par la difficulté à trouver un emploi après 50 ans. D’où les difficultés à relever le taux d’emploi des seniors, victimes à la fois des licenciements ou des mises à la retraite et de discriminations à l’embauche et à l’accès à la formation.
Dans le dernier chapitre de ce livre, consacré aux travailleurs immigrés, on trouve bien sûr la confirmation des discriminations dont ces derniers pâtissent, mais aussi une hypothèse iconoclaste au moment où les banlieues explosent : l’intégration des immigrés dans la période d’après-guerre fut moins l’œuvre de la République que celle d’un salariat menant la lutte des classes et réussissant ainsi à faire en sorte que les immigrés puissent s’intégrer en son sein et par là dans la société. Aujourd’hui, la nouvelle approche de l’immigré aboutit malheureusement à une « ethnicisation des rapports sociaux ».
Le livre de l’IRES participe à la déconstruction de l’idéologie libérale entourant le « marché du travail ». Sans doute attend-on quand on le referme des préconisations pour infléchir les politiques d’emploi. Mais, d’une part, elles s’inscrivent en creux dans les analyses proposées, et, d’autre part, ce pourra faire l’objet d’autres recherches. ●
Jean-Marie Harribey
Jean-Claude Famulicki, Maria Kurpik
,
L’affiche polonaise de 1945 à 2004
, Paris, La Découverte, 2005, 192 pages, 35 €.
L’affiche polonaise a fait l’objet d’une exposition, cet automne 2005, au Musée d’histoire contemporaine de la bibliothèque de documentation internationale et contemporaine (BDIC). Daniel Beauvois, professeur des universités, spécialiste de la Pologne, explique dans un bel ouvrage qui retrace cette exposition que l’engouement pour l’école polonaise de l’affiche est une illusion. Il n’y va pas de main morte : «
Les affichistes, avec tout leur talent, furent parmi les plus gros contributeurs du dévoiement de la vérité, à l’inculcation du mensonge généralisé, à l’inversion des signes, à la dépossession de l’histoire nationale entre 1945 et 1980.
» Il est vrai qu’une partie des affiches nées dans cette période ont pérennisé le « socialisme réel ». Mais Maria Kurpik, directrice du Musée de l’affiche Wilanow-Varsovie, est plus nuancée. Elle retrace l’histoire de la Pologne à travers l’affiche. Elle rappelle cette formule du graphiste Jan Lenica : «
La simplicité et l’économie des moyens plastiques de l’affiche ne l’appauvrissent pas mais lui confèrent toute sa force
. » Elle rappelle que l’affiche polonaise a trouvé naissance dans le mouvement de la Jeune Pologne de Cracovie en 1898. Après une période « réaliste socialiste » de 1945 à 1955, l’affiche va détourner les symboles du passé pour mieux critiquer le présent. Ainsi, cette affiche de Zbigniew Kaja sur les camps où le triangle rouge rappelle le statut de prisonnier de l’empire soviétique que portent les Polonais. Elle date de 1955. C’est à la fois le besoin d’affiches artistiques et le talent de leurs créateurs qui débouchera sur « l’école polonaise de l’affiche ». La période post-Solidarnosc, de 1981 à 1989, verra disparaître pour un temps toute collaboration des artistes à tout ce qui ressemblait au régime détesté. Mais, rappelle Maria Kurpik, «
très appréciée à l’étranger, l’affiche polonaise de cette période, du fait d’un humour audacieux et d’une grande force expressive, présentait un pouvoir de communication inaccoutumé.
» Et un pouvoir artistique réel, car, comme le soutient Krzysztof Pomian, directeur de recherches au CNRS, l’affiche a attiré, depuis Toulouse-Lautrec, quelques grands peintres du XX
ème
siècle. L’affiche est enfant de la ville, de l’industrie et de l’éducation de masse, elle sort des bras du constructivisme (avec l’importance donnée à la typographie) et de l’impressionnisme (rupture au niveau de la couleur). Elle va, après guerre, être laissée un peu en liberté dans les annonces de spectacles et d’événements sportifs. «
Elle frappait principalement par son audace formelle qui tranchait avec la grisaille ambiante
, relate Krzysztof Pomian. (…)
Aussi l’affiche polonaise de cette période éblouit-elle par le feu d’artifice des perspectives adoptées, des graphismes, des traitements des couleurs, des manières de représenter les animaux, la figure humaine, le visage.
» Le Festival international des jeunes et des étudiants de l’été 1955 sera le tournant, dans l’exposition du jeune art polonais, contre le réalisme socialiste. Ce qui n’empêche pas celui-ci d’inonder l’affiche politique : seules les dates nationales (1
er
mai et 22 juillet) verront un air de fête se dévoiler en elles.
Pour Andrzej Turowski, historien de l’art, pas de doute, «
l’affiche polonaise est devenue sans doute l’un des phénomènes les plus intéressants du graphisme contemporain. Vivante, pleine de couleurs, variée, elle s’est développée sur le fondement de bonnes traditions.
» Il rappelle qu’alors que les affiches politiques étaient tirées à 100 000 exemplaires et plus, les affiches culturelles ne l’étaient pas à plus de 1 000 ou 1 500. De nombreux peintres et architectes se sont réfugiés dans l’affiche pour échapper au réalisme socialiste du début des années 1950 : «
Tandis que la peinture politique devait être purgée des valeurs esthétiques et de toute forme d’expérience artistique, il était permis à l’affiche culturelle de divaguer, de commenter, d’émouvoir, de pratiquer la métaphore et même de « surprendre par la nouveauté ». Outre une poétique spécifique, métaphorique, l’affiche offrait alors également des compositions dynamiques de couleurs »
, souligne, pour sa part, Andrzej Turowski. Alors que les échanges culturels internationaux depuis 1950 concernaient surtout l’URSS, le Comité de la coopération culturelle extérieure s’attellera à prendre des contacts avec les pays occidentaux. Des expositions d’affiches cinématographiques auront lieu à Copenhague, Londres, Paris, en Belgique, en Suisse. L’affiche polonaise, a dit Jan Lenica, affichiste réputé, décédé en 2001, un des créateurs du concept d’école polonaise, «
a créé son style à part, son propre profil artistique. À l’image de l’art folklorique polonais, elle est très pittoresque et originale. Elle s’exprime par des idées pleines d’humour ou, au contraire, par des images poétiques, évite le maniérisme et les clichés graphiques en s’approchant souvent de la peinture par sa liberté d’expression et sa gamme très riche de couleurs. »
Pour Lenica, l’intérêt de l’affiche polonaise cinématographique, c’est qu’elle ne manifeste pas un « matraquage publicitaire », mais elle surprend le spectateur «
par une métaphore imagée, une synthèse du film qui a recours à tout l’arsenal des moyens à la portée d’un artiste contemporain, depuis le grotesque satirique jusqu’au raccourci dramatique et lapidaire
». Le début des années 1960 verra l’institutionnalisation de l’affiche : immense production dans le cinéma, concours de « l’affiche du mois », section créée au Musée national de Varsovie. «
Si tant d’audace et d’invention ont pu se développer pendant des décennies malgré le contrôle et la censure
, relève Jean-Marie Famulicki, conservateur du Musée d’histoire contemporaine de la BDIC,
c’est que le pouvoir communiste devait composer avec une société aux traits spécifiques : une agriculture privée, des traditions intellectuelles marquantes, une foi catholique majoritaire. Une société diversifiée, en mutation, mais souvent hostile, comme en témoignent les grèves révoltes ouvrières successives.
» Elle restera malgré tout une liberté restreinte, prête à être sacrifiée sur l’autel du socialisme réel. Ce fut le « socialisme du goulach », selon la recette Gierek qui, dans les années, transforma l’affiche artistique en ambassadeur publicitaire de la consommation polonaise. On la trouve alors partout, des foires internationales aux instituts polonais. Ce fut un avant-goût de «
l’uniformisation du message publicitaire qui semble (définitivement ?) s’imposer
». Oui, affirme Famulicki, les affichistes «
se trouvent confrontés à la concurrence de la publicité commerciale et du clip télé
». Et le défi est grand. ●
Jean-Louis Peyroux
[
1]
A.
Montebourg
,
La machine à trahir. Rapport sur le délabrement de nos institutions
, Paris, Gallimard, 2000.