Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.
184 pages

p. 5 à 9
doi: en cours

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Éditorial

no 43 2006/1

On aurait préféré écrire cet éditorial au plus fort des émeutes, lorsque les commentateurs politiques et médiatiques cherchaient avec angoisse des explications et donnaient enfin la parole à des « jeunes », des acteurs de terrain et des sociologues. Les racines de la crise se mettaient à nu : peu de scoops ni de révélations, l’ordinaire de la sédimentation des relégations sociales et urbaines, articulées par réseau dense et invisible de discriminations ethniques et raciales, verrouillées par le harcèlement policier quotidien. La fonction cathartique de la violence y était évoquée. On sortait du faux duel Sarkozy-Villepin et le congrès du PS n’était pas encore à la une. Les tréfonds des inégalités s’étalaient plusieurs jours de suite dans la chronique médiatique. Et puis l’état d’urgence est arrivé, l’incroyable raidissement disproportionné dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences sur le moyen terme. Dans la foulée de la matraque de « l’ordre républicain » sont revenues les explications insultantes, parfois confinant à l’absurde. Responsables, des jeunes délinquants multirécidivistes réunis dans des mafias de dealers, pour le ministre de l’Intérieur. Responsables, les parents dépassés et –justement– irresponsables. Responsables, la polygamie et les mœurs limites sauvages d’Africains mal dégrossis pour une académicienne, un ministre et des parlementaires UMP. Responsable, l’immigration irrégulière selon le président Chirac, bien que l’on ne voit pas bien où et quand les sans-papiers ont participé aux émeutes. Responsables, des groupes de rap appelant à la violence et à « l’anti-France », selon plus de 150 parlementaires et sénateurs UMP. Responsables, la haine de la France et le communautarisme pour un philosophe qui dans un journal israélien a craché son venin raciste. En moins d’une semaine, l’introspection douloureuse est esquivée et les vieux démons, prétextes en tout genre, sont revenus.
À force d’avoir été pronostiquée, l’explosion est advenue. Il aura fallu une nouvelle provocation de Sarkozy, pas la première et vraisemblablement pas la dernière au vu des dividendes qu’il engrange à chaque pseudo-dérapage. Tous ceux qui observent ou travaillent sur les arêtes de la fracture socio-urbaine en connaissent la profondeur et s’attendaient à l’éruption. Plus de vingt ans de dispositifs et d’interventions publiques diverses n’ont pas renversé la tendance. Au contraire, plus les politiques se sont penchés sur les désordres urbains et sociaux et ont prétendu y remédier et plus leur discours s’est décrédibilisé. L’impuissance publique s’évalue désormais au nombre de gyrophares qui trouent la nuit des quartiers disqualifiés.
 
â— Sous le volcan, décidément
 
 
Aucun des paramètres de la crise ne nous est inconnu. Il n’y a pas vraiment de nouveaux faits à creuser pour comprendre pourquoi et comment on en est arrivé là. Les diagnostics ont été dressés, l’urgence sociale est avérée. Deux années de destruction méthodique des filets sociaux y sont pour beaucoup. De la suppression des emploi-jeunes au retrait des financements associatifs décidé par la loi sur la rénovation urbaine, de l’abandon de la police de proximité à l’échec des réformes successives de l’école, l’ordinaire des conditions de vie dans les quartiers s’est progressivement tendu jusqu’à atteindre le point de rupture. Il serait cependant trop court de ne rapporter la crise qu’à ces deux années de retrait de l’action publique. Le manque de moyens est criant depuis les débuts même des politiques sociales territorialisées. Au-delà des limites dans leur conception, ces politiques se disqualifient elles-mêmes par le saupoudrage budgétaire.
Les ZEP ? Une prime budgétaire ridicule, infinitésimale au regard du budget de l’éducation nationale, alors que les écoles concernées cumulent les défauts d’équipement, d’encadrement et de ressources du côté des élèves et des familles. Compte tenu des besoins, la redistribution effectuée dans les ZEP ne couvre sans doute pas 10 % des écarts réels entre les bons établissements et ceux confrontés aux difficultés. Le problème des ZEP, ce n’est pas la stratégie elle-même, bien qu’elle reçoive de nombreuses critiques et pas que de Sarkozy, c’est le décalage entre le programme et sa réalisation du point de vue des moyens. Or le système éducatif est au cœur de la tourmente. Reproduction des inégalités, discriminations, élitisme forcené et fonction de tri social et ethnique qui s’impose au détriment de la transmission des savoirs : une école de classe qui devient le plus sûr moyen de reproduire les hiérarchies ethnico-raciales et de renforcer la conviction chez les élèves d’origine immigrée qu’il leur faut surmonter deux obstacles majeurs : travailler dur pour compenser les décalages de capitaux sociaux et culturels dans leur famille et en faire plus pour dépasser le marquage des origines.
La politique de la ville ? Même constat. On croit donner plus à ceux qui ont moins, mais les circuits de la redistribution sont tortueux et l’argent apporté ici a en fait été pris dans le même pot, mais à une autre ligne budgétaire. Jeux de dupes : combien a réellement été apporté en plus dans les quartiers prioritaires ? De toute façon, Borloo l’incendiaire a signé l’arrêt du système en redirigeant les crédits vers la démolition-reconstruction. La pierre contre l’accompagnement social. Détruire pour changer la vie : un remake des années 1950, alors que l’on construisait déjà ces tours et ces barres que l’on rend responsables aujourd’hui des désordres sociaux. Singulière réduction qui facilite la tâche du politique, il suffit de relifter le paysage pour retisser de la cohésion sociale. De qui se moque-t-on ? Au passage, on investit des sommes lourdes dans le bâtiment, pompe à fric du politique, on arrose les organismes HLM, grands partenaires des collectivités et des petits potentats locaux et on crée une crise sans précédent du logement. Alors même que le nombre de mal-logés augmente et que le marché immobilier traverse l’une des bulles spéculatives les plus sévères et durables depuis l’après-guerre, on démolit près de 50 000 logements par an. Sachant que la reconstruction demande plusieurs années, que les habitants des immeubles démolis ne seront en toute probabilité pas relogés sur place mais dans d’autres quartiers ou d’autres villes, sans doute encore plus excentrées, on comprend que la loi sur la rénovation urbaine a enclenché un vaste mouvement de redistribution des populations dans ce qui sera la morphologie de la ségrégation du XXI ème siècle, d’une part, et qu’elle a contribué à durcir la nasse dans laquelle sont aujourd’hui piégés les mal-logés, au premier rang desquels les immigrés et leurs descendants.
Deux dimensions de la crise demandent analyse car elles la singularisent de toutes celles qui l’ont précédée. La première est l’exceptionnelle durée et l’extension des nuits d’émeutes. Reconduites pendant près de deux semaines, avec une propagation dans tout le département de la Seine-Saint-Denis, puis en Île-de-France avant de gagner des villes dans de nombreuses régions et impliquer des quartiers qui n’avaient pas encore apposé leur nom sur le wall of (in)fame des banlieues chaudes, les nuits d’affrontements, de carbonisation de voitures et parfois d’écoles, gymnases, postes et autres équipements collectifs se sont répétées au-delà de l’événement qui les avaient suscités.
En ce sens, les émeutes constituent bien une révolte cristallisant la somme des humiliations et les renvoyant dans un geste politique. Aphone, sans revendication, mais politique par ses fondements et sa portée. La répétition a engendré une transfiguration de l’événement pour en faire un moment de crise politique majeure.
L’atonie du traitement politique constitue la seconde dimension dont il nous faut prendre la mesure. L’absence remarquable des organisations politiques de gauche pour accompagner la montée en puissance des émeutes, leur incapacité à les convertir en tension politique et à leur conférer un sens et une portée autre que sacrificielle. On ne sait que trop la quasi-disparition de la présence dans les « quartiers » des militants politiques, la faible inscription des organisations illustrant la perte de leur base populaire, du moins celle qui constitue le prolétariat des années 2000. De cette absence découle leur impossibilité à agir sur l’événement et les a conduit à le vivre en spectateurs impuissants, comptant les points et attendant la fin du round. Il importe de distinguer le Parti socialiste des autres organisations qui, sans se montrer plus actives –mais comment auraient-elles pu l’être ? ont su quand même éviter pour l’essentiel d’appuyer le retour à l’ordre, notamment de soutenir l’état d’urgence.
Votée le 8 novembre, la suspension des libertés publiques par l’état d’urgence autorise l’administration à restreindre à sa guise la liberté de circulation, de réunion, de manifestation (le contrôle de la presse, qui figurait dans la liste des libertés suspendues dans la loi de 1955, n’a pas été retenu). La signification du recours à une loi coloniale pour éteindre l’incendie dans les banlieues a été largement commentée. Hoquet ou hasard de l’histoire ? Le choix en a été mûrement pesé, à n’en pas douter. Que ce couvre-feu ne serve finalement à rien, sinon à inscrire la situation dans une exceptionnalité démentie presque deux jours plus tard, n’invalide pas la charge symbolique contenue dans cette réponse.
La principale force politique d’opposition, le Parti socialiste, n’a émis aucune protestation officielle, aucun communiqué de presse, bien que tel ou tel de ses leaders ait pu exprimer sa désapprobation ou sa réserve. Il a fallu attendre la réaction de la Ligue des droits de l’homme pour entendre ce que l’on aurait voulu entendre immédiatement.
Peu commenté, à peine relevé, ce fait a pourtant une portée politique certaine. On savait le PS hésitant sur le « social », timoré dans la défense d’une redistribution conséquente, on le découvre (on le redécouvre plutôt) incapable d’élan de mobilisation spontané pour défendre les libertés. En un mot il a échoué encore cette fois à être social-démocrate, à défendre le socialisme et la démocratie.
Un autre fait mérite d’être joint au même dossier. Au cours des divers débats, au parlement et dans diverses arènes publiques, les protagonistes des deux principaux partis politiques ont également été d’accord sur l’idée qu’il ne fallait pas politiser les événements, qu’il fallait avant tout apaiser les esprits. Pas d’analyse politique de leur part, donc car on ne peut pas considérer comme un débat politique la vraie fausse querelle sur la police de proximité et les subventions aux associations. À l’inverse, des analyses politiques ont été proposées par le MPF et par le FN, d’une part, et, d’autre part, par les Verts, le PCF, la LCR.
Assez de politique, assez d’utopies, et plus précisément, en cette occurrence : assez « d’excuses sociologiques », crie t-on d’un certain côté ! Il faudrait nous dit-on aller au-delà de la remarque de Lionel Jospin, alors Premier ministre : non seulement les explications sociologiques ne feraient qu’attiser les passions, mais en plus elles empêcheraient de les analyser.
Mais la vérité est muette, et ils sont bien présomptueux tous ceux qui prétendent savoir la faire parler. Plus modestement, on peut se poser des questions. Incendier une voiture, un autobus, une école, ces actes s’étaient déjà produits isolément et en plus petit nombre, n’ont-ils pas changé de nature en se produisant simultanément et en grand nombre, la quantité se changeant en qualité ? Et cependant l’énigme, la devinette, la question posée en négatif avec des flammes, est-elle différente ? La haine de la démocratie est-elle l’apanage exclusif de ceux qui participent activement aux discriminations, de sexe, de classe et de peau ? N’est-elle pas aussi forte chez ceux qui y participent passivement, tout en prétendant le contraire ?
Au secours ! Au feu ! On a envie de crier, mais de crier quoi ? Oh les savants, les demi-savants ! Voici ce qu’ils ont envie de crier : si seulement tout le monde était aussi intelligent que moi ! Aussi éclairé, aussi tolérant !
Cette pensée devenue ordinaire est peut-être plus dangereuse que le racisme sans fard, à moins qu’elle ne soit la caractéristique principale de ses formes modernes. Le fait de l’égalité, que Tocqueville avait mis au principe du développement de la démocratie, ce fait consistant à ne juger aucun homme supérieur à un autre en nature, ce fait avait un secret compagnon, le désir d’être à tous les autres supérieur en nature. Sans cesse il défait ce que l’autre fait. En ce moment il est en train de prendre le dessus. Les frontières que tracent les discriminations sont donc provisoires. Un même élan les traverse et peut les effacer au profit d’une lutte généralisée. Pour parer à la guerre de tous contre tous, inéluctablement de l’état d’urgence il faudrait se résoudre à glisser à l’état d’exception. La conviction démocratique trouve donc à s’exprimer dès maintenant, dans le refus obstiné des solutions autoritaires.
Après les émeutes, quoi ? Les chocs que l’on pourrait croire salutaires ne nous conduisent qu’à nous enfoncer encore plus dans une impuissance et un fatalisme mortifère. Déjà, le 21 avril devait annoncer une recomposition, on sait ce qu’il en a été. Ici encore, on s’est enflammé. Rien ne sera plus jamais pareil. Et puis comme l’a dit le théoricien suprême de l’inaction en politique : « Pschitt ». La rapidité avec laquelle la classe politique a refermé la parenthèse de ces nuits incendiaires au cours de laquelle la France s’est à peine fait peur renforce la perte de crédibilité de la chose publique et de l’action politique. Quels chemins de transformation ont été tracés par les appareils politiques après la crise ? Aucun, un silence assourdissant est opposé à la prise de parole des sans-voix. Question de style sans doute : prise de parole inarticulée, sans revendication tagguées ou scandées dans de grandes manifestations où flotte le drapeau rouge de la révolte, pas le bon remake de la prise du palais d’hiver et du coup inaudible, incompréhensible, heurtant même puisque nécessairement mafieux, consuméristes, inapproprié. Pour quelques experts en révolution, la révolte est magnifique, l’émeute est décevante, pas à la hauteur des grands soirs. Elle serait pauvre.
Mais nous n’en avons pas fini, à peine commencé à comprendre ce qui s’est passé. Pour notre part nous consacrerons notre dossier du numéro de mars et avril de Mouvements à une tentative d’aller plus loin. Formulons tout de même dès à présent deux exigences. Tout d’abord qu’une commission d’enquête indépendante soit formée pour rédiger un livre blanc en vue de faire la clarté sur les événements eux mêmes, notamment sur ce qui s’est passé du côté de la police et de la justice. Un rapport des renseignements généraux ne vient-il pas de montrer que la quasi-totalité des informations fournies par le ministère de l’Intérieur étaient fausses ? En second lieu qu’une loi d’amnistie permette la libération rapide de ceux qui ont été incarcérés du fait de leur participation aux émeutes et que la condamnation ne figure pas sur leur casier judiciaire. Faute de quoi ces jeunes auraient à payer toute leur vie pour les débordements de quelques nuits d’une légitime colère.
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