Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4817-2
198 pages

p. 184 à 197
doi: en cours

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Livres

no 44 2006/2

Mouvements et pouvoirs de gauche en Amérique latine, Louvain, Centre Tricontinental, Paris, Editions Syllepse, Collec. Alternatives Sud, 2005, 222 pages, 18 €.

Si l’Amérique latine est la région du monde où la résistance au néolibéralisme est actuellement la plus forte, chaque expérience nationale est différente et doit être examinée dans son contexte local, avant qu’il soit possible d’en tirer des conclusions à propos de stratégies « contre-hégémoniques » à l’échelle régionale. Bien que le processus de changement au Venezuela se présente comme révolutionnaire ; bien que les mouvements indigènes se soient constitués en force dynamique de changement en Équateur et en Bolivie ; bien que des projets de privatisation des ressources énergétiques aient été mis à mal par de puissants mouvements populaires en Bolivie et en Uruguay ; bien que le projet étatsunien de zone de libre échange à l’échelle des Amériques soit bloqué, il n’est pas encore prouvé que l’actuel défi au néolibéralisme puisse déboucher sur ce « modèle contre-hégémonique » que les 12 auteurs de ce livre appellent de leurs vœux, tout en reconnaissant qu’il est à peine visible à l’horizon.
Les articles qui composent ce volume sont traduits de l’espagnol ou du portugais, et tous sont écrits par des analystes et/ou militants chevronnés de la gauche radicale latino-américaine. Les cinq premiers essais, qui abordent la situation à l’échelle régionale, sont suivis de sept études de cas sur les pays à la pointe du changement : le Venezuela, la Bolivie, l’Équateur, l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil, et (peut-être) le Mexique.
Dans la première partie, plusieurs thèmes dominent : les effets sociaux ravageurs des politiques néolibérales ; la corruption endémique et l’aliénation de larges secteurs de la population par rapport à la vie politique ; la vague sans précédent de mouvements sociaux depuis une quinzaine d’années et les rapports instables et contradictoires de ceux-ci avec les partis politiques.
Atilio Borón, secrétaire exécutif du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) et professeur de théorie politique à Buenos Aires, exprime un optimisme très gardé à propos de la capacité de la gauche latino-américaine à rompre avec le néolibéralisme. Il n’est pas sûr que les gouvernements de gauche en place soient décidés à aller au-delà des réformes « possibilistes ». La révolution n’est certes pas à l’ordre du jour… mais pourrait à ses yeux devenir actuelle grâce à des réformes audacieuses susceptibles de créer une dynamique de rupture décisive.
De tous les auteurs, c’est Atilio Borón qui va le plus loin vers la définition concrète d’une stratégie de rupture. Cet auteur, marxiste plutôt orthodoxe, insiste sur l’importance de l’État comme pilier de toute stratégie de rupture. Il prône une réorientation de l’économie vers le marché interne, une vigoureuse politique de redistribution des revenus, une politique de réglementation du marché et la promotion d’un développement écologiquement durable. Des différentes expériences en cours, c’est celle du Venezuela qui l’intéresse le plus, notamment depuis le tournant radical en 2001. Comme d’autres auteurs, il ne cache pas son exaspération devant le refus du gouvernement de Lula de rompre avec l’orthodoxie des marchés financiers et d’ouvrir une voie plus décisive au changement.
Beatriz Stolowicz, sociologue mexicaine, en analysant le fonctionnement contemporain des systèmes politiques latino-américains, insiste sur la capacité de la droite néolibérale à prendre l’initiative, à redéfinir le jeu politique et refaçonner le sens commun. Elle met en lumière les stratégies consistant à vider l’État central de son pouvoir par une forme de décentralisation qui aboutit à la « dissolution des sujets sociaux collectifs » et à la désaffiliation des individus par rapport au système politique. La célébration du « microsocial » et des ONG constitue à ses yeux un piège : si le terrain local peut parfois engendrer des expériences novatrices d’autogestion et de démocratie participative, la focalisation exclusive sur le local peut contribuer à une « idéologie gradualiste » et à la paralysie face aux structures de pouvoir en place.
Emir Sader, intellectuel politique brésilien, ajoute sa voix à celles des auteurs qui pensent que les expériences de gauche en cours n’ont pas encore réussi à rompre avec l’hégémonie des politiques néolibérales. Le Venezuela serait à son avis une exception partielle : ce pays, sous le président Hugo Chávez, n’a pas mis en œuvre le modèle néolibéral, mais n’a pas non plus réussi, pour l’instant, à en définir un autre.
Analysant les formes de relations entre les mouvements sociaux et l’État dans la lutte contre le néolibéralisme, Sader voit quatre sortes de dynamiques à l’œuvre : celle des néozapatistes au Mexique qui, en concentrant leurs efforts sur le pouvoir local, ont renoncé à proposer un modèle hégémonique à l’échelle nationale ; celle des mouvements indigènes et paysans équatoriens, qui, tout en démontrant à plusieurs reprises leur pouvoir de veto contre des gouvernements néolibéraux, n’ont pas réussi à construire un projet contre-hégémonique ; le cas bolivien, proche de celui de l’Équateur sauf dans la mesure où les mouvements boliviens ont su « surmonter la crise hégémonique » en résistant avec succès à la privatisation de l’eau. Cependant, la « convergence stratégique » entre les mouvements et les partis a dégénéré en conflit, affaiblissant les deux camps et rendant très difficile la formulation d’un contre-modèle au néolibéralisme ; pour son quatrième type, Sader puise dans l’expérience du Parti des travailleurs (PT) brésilien et du Frente Amplio uruguayen puisque les deux cas expriment un décalage notable entre des partis de gauche qui s’accrochent aux politiques néolibérales et leurs bases militantes qui nourrissent d’autres aspirations.
Sader, comme d’autres, voit l’expérience vénézuélienne comme un cas à part, compte tenu à la fois du rôle de l’État qui stimule la mobilisation populaire par en haut… et des revenus du pétrole qui donnent au régime chavista une marge de manœuvre financière exceptionnelle. Le Venezuela est le seul pays où « les droits sociaux progressent » mais Emir Sader craint à terme une logique de conflit entre le gouvernement, « hiérarchisé et centralisé », et les mouvements « multiples et diversifiés ».
Theotonio dos Santos, sociologue brésilien, se montre moins préoccupé par les perspectives à court terme que par la rupture « civilisationnelle » qu’il voit à l’œuvre depuis quelques décennies. Après une longue période de « déstructuration du tissu social » par le néolibéralisme, il voit, avec les mouvements sociaux contemporains, une rupture radicale avec « l’idéologie de la modernité comme forme supérieure et unique de civilisation », puisque ces mouvements proposent une vision civilisationnelle « pluraliste », « planétaire », « post-raciste, postcoloniale et, peut-être, postmoderne. »
Hernán Ouviña, sociologue argentin, cherche à préciser ce qui rend les mouvements sociaux latino-américains récents à la fois « nouveaux » et… très différents des « nouveaux mouvements sociaux » dont parlaient les sociologues européens et nord-américains il y a une génération. Pour commencer, les mouvements latino-américains prennent racine dans des pratiques de type territorial, ayant pour enjeux le logement, l’alimentation, les services publics, les droits humains et les valeurs traditionnelles des peuples indigènes. Si les partis politiques latino-américains ont « intériorisé la crise de l’État interventionniste » en se montrant incapables d’être des médiateurs de la relation État/société, les mouvements sociaux de la nouvelle génération se caractérisent par leur caractère « autolimitant », puisqu’ils sont peu enclins à entrer dans des luttes autour de l’enjeu du pouvoir d’État ou à se transformer en structures partisanes rigides. Par ailleurs, les mouvements latino-américains représentent, plus que ceux que l’on trouve en Europe, la « périphérie » de la société : groupes exclus, chômeurs, peuples indigènes, travailleurs ruraux, etc.
Ouviña affiche son optimisme à l’égard de ces mouvements qui se caractérisent par leur forte capacité d’innovation et leur tendance à préfigurer une société future. Ces mouvements permettront peut-être de construire une nouvelle sphère politique au sein de la société civile. Cependant, les rapports entre mouvements et partis demeurent problématiques et tardent à se stabiliser. Il fait l’éloge du Forum social mondial en tant qu’espace où des discussions sur ces questions peuvent avoir lieu par-delà les frontières nationales.
Les sept analyses de pays individuels, de qualité inégale, commencent avec celle de Maristella Svampa sur le mouvement des piqueteros en Argentine depuis les années 1996-1997. Cette auteure décrit le phénomène mais ne le situe pas dans un contexte politique plus large. Par exemple, on ne voit dans son analyse aucune trace des coopératives ouvrières qui ont vu le jour après la crise de l’effondrement financier au milieu des années 1990.
Raúl Zibechi montre comment le Frente Amplio (Front large) de la gauche uruguayenne, élue au pouvoir pour la première fois de son histoire en 2003, puise son soutien dans une culture politique républicaine qui remonte au début du xxe siècle. Malgré la longue nuit de la répression militaire (1973-1985), cette gauche a pu maintenir une forme d’hégémonie culturelle grâce à ses réseaux sociaux et à son appel interclassiste large. Le refus de la privatisation de l’eau a relevé, pour une large majorité d’Uruguayens, d’un sens commun républicain bien enraciné. Cependant, ce petit pays, fortement endetté et dominé par ses voisins, l’Argentine et le Brésil, ne saurait définir tout seul le moindre projet contre-hégémonique. Plinio Arruda Sampaio, l’un des fondateurs du PT brésilien, se plaint avec émotion du gouvernement de Lula pour avoir refusé d’adopter, depuis 2002, toute une série de réformes significatives que sa base attendait de lui : augmentation des salaires, réforme agraire, reconnaissance des cultures indigènes. La liste des déceptions est longue, non seulement pour les catégories directement concernées, mais aussi pour toute la gauche latino-américaine qui plaçait d’énormes espoirs dans ce gouvernement. C’est seulement dans le domaine de la politique étrangère que Lula a manifesté une volonté de résistance, en s’opposant aux projets étatsuniens de création d’une vaste zone de libre échange dans les Amériques.
Hugo José Suárez examine utilement les grandes étapes de la (re)montée de la gauche bolivienne depuis les années 1980. Mais en restant dans la chronique politique, il aborde peu la question centrale du livre : assiste-t-on ou non à l’émergence, dans ce cas important, d’un contre-modèle viable ? Pour répondre à cette question il ne reste plus qu’à observer l’action du nouveau gouvernement d’Evo Morales, élu six mois après la publication du livre.
Les événements qui secouent l’Équateur sans relâche depuis une dizaine d’années fournissent un autre riche laboratoire pour toute réflexion sur les possibilités de transformation sociale en Amérique latine. Augusto Barrera Guarderas se montre à la hauteur de ce défi en examinant en détail les modes d’articulation entre mouvements indigènes et partis politiques, pour en conclure, comme d’autres, que le puissant mouvement équatorien a beau avoir démontré son pouvoir de veto, il lui manque encore une formule contre-hégémonique crédible.
Qu’en est-il enfin du laboratoire vénézuélien ? Le sociologue Edgardo Lander, l’un des principaux organisateurs du Forum social mondial de Caracas, n’est pas plus convaincu que d’autres qu’il existe, sous la présidence d’Hugo Chávez, un véritable « projet alternatif » ou « contre-hégémonique ». Et on ne sait pas si un tel projet, en voyant le jour, serait « un projet anti-néolibéral au sein du capitalisme » ou bien un « projet anticapitaliste ». Passant en revue les sept premières années de l’expérience chaviste, Lander affiche un scepticisme… qui se mue en un optimisme gardé au fur et à mesure que l’analyse s’approche du présent. Les politiques mises en place depuis 2001 – mesures en faveur de l’éducation populaire, la santé, la participation populaire à l’administration locale, la production coopérative, la redistribution des terres – se présentent pour Lander comme une tentative relativement cohérente de définir un modèle social contre-hégémonique, en harmonie avec les principes constitutionnels adoptées en 1999. Cependant, Lander voit la centralisation étatique excessive comme un danger réel et se méfie du leadership d’un seul homme. Il exprime néanmoins sa satisfaction devant l’intégration des pauvres et des exclus « en tant que sujets de l’action sociale et politique » –, ce qui représente un pas indispensable vers la démocratisation de la société.
Gilberto López y Rivas identifie quatre composantes de la gauche mexicaine : le Parti de la révolution démocratique (PRD), qui a toutes les chances d’arriver au pouvoir en 2006 à travers la candidature présidentielle d’Andrés Manuel López Obrador ; le mouvement néozapatiste de l’EZLN ; la guérilla marxiste qui continue à opérer dans certains États du sud ; puis une gauche « sociale, inorganique et multiple, très présente dans la société civile et dans la sphère intellectuelle. »
Le PRD est à ses yeux un parti traditionnel et opportuniste, dépourvu de programme, de vision et de contacts internationaux. L’EZLN est crédité de toutes les vertus dont le PRD est dépourvu : le projet d’un État pluri-ethnique, pluriculturel et décentralisé ; une structure d’autorité qui respecte la démocratie interne et accorde beaucoup d’importance à l’expression de la base ; un discours éthique qui n’est pas en décalage avec la pratique réelle des militants ; un large réseau international de soutien. López y Rivas avoue, cependant, que le Mexique manque encore d’un large front de gauche susceptible de devenir une « force contre-hégémonique nationale ».
Plusieurs auteurs de ce recueil évoquent un débat stratégique qui, pourtant, ne se noue jamais. Entre les partisans d’une stratégie plutôt étatiste de rupture avec le néolibéralisme et les tenants d’une vision plus décentralisée et davantage attentive à l’interaction démocratique entre bases et représentants, comment imaginer le dialogue et comment, à la lumière de ces échanges, lire les processus de changement en cours ? ●
Jim Cohen

Laurent Muchielli, Le scandale des « tournantes ». Dérives médiatiques, contre-enquête sociologique, Paris, La Découverte, collec. Sur le Vif, 2005, 124 pages, 6,40 €.

Entre 2000 et 2003, la diffusion du film La Squale s’ensuivit d’un phénomène de médiatisation intense de certains viols collectifs, appelés « tournantes », qui mettent en scène des jeunes issus des « quartiers sensibles ». Ils ont focalisé le débat politique et médiatique de ces années de campagnes électorales dont le thème principal était l’« insécurité ». Dans cet ouvrage, Laurent Mucchielli, spécialiste de la sociologie de la délinquance, poursuit les réflexions qu’il avait menées dans ses recherches précédentes. Il y conteste la tendance faisant des « jeunes des banlieues », assimilés aux jeunes issus de l’immigration, les principaux responsables d’une délinquance censée s’accroître en fréquence et en gravité.
Dans un premier chapitre, il analyse les discours médiatiques à partir d’une recension de la presse comprenant les dépêches AFP et les articles de cinq quotidiens nationaux publiés entre 1998 et 2003. Il ressort de cet examen que les « tournantes » sont présentées comme un phénomène nouveau et en expansion, expliqué dans la plupart des articles par la culture d’origine des jeunes issus de l’immigration, l’islam étant particulièrement mis en cause. Une interprétation minoritaire fait de ces viols une conséquence de la perte des repères et des valeurs au sein d’une jeunesse ne parvenant à « s’intégrer », et de la pornographie comme seul mode d’éducation à la sexualité. Les victimes seraient quant à elles de jeunes femmes issues des mêmes milieux sociaux. Le viol est interprété comme une manière de les punir pour avoir adopté les mœurs libérales de la société française. Le scénario archétypal de ces viols serait celui d’une amourette entre une jeune fille et un garçon appartenant à une bande, et qui profiterait de cette relation pour « l’offrir » à ses pairs. Mucchielli précise que les affaires les plus médiatisées sont celles correspondant le mieux aux fantasmes collectifs : elles comptent le plus grand nombre d’agresseurs, ceux-ci sont particulièrement jeunes et violents. Il met en évidence la dimension culturaliste et raciste de ces représentations.
Dans un deuxième chapitre, il entame ce qu’il appelle une « contre-enquête sociologique », dont la première étape consiste à infirmer à la fois la nouveauté et l’augmentation des viols collectifs. Il utilise d’abord la démarche historique pour mettre en évidence que des discours similaires sont apparus de façon récurrente dans le débat français : les jeunes des milieux populaires – les « blousons noirs » des années 1960 et les Apaches du début du xxe siècle par exemple – sont accusés de commettre des viols collectifs, et les mêmes cadres explicatifs sont proposés. Il soutient ensuite que ces viols ne sont pas en augmentation et il mobilise pour fonder son argumentaire des données quantitatives issues des statistiques policières et judicaires ainsi que de l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff). Bien qu’aucune de ces sources ne permette d’établir avec certitude qu’il n’y a pas d’augmentation, elles apportent des éléments qui convergent tous dans ce sens.
Il examine le profil sociologique des agresseurs et des victimes en utilisant des enquêtes ethnographiques et psychiatriques, ainsi que 15 dossiers de viols collectifs jugés en cour d’assises entre 1984 et 2001. Il en déduit que les auteurs ne sont pas plus jeunes aujourd’hui qu’autrefois et que la surreprésentation constatée par lui des jeunes issus de l’immigration africaine et magrébine ne fait que traduire la surreprésentation de cette population dans les milieux défavorisés des zones urbaines. Cette étude du profil des agresseurs nous semble cependant poser problème. Ces données ne portant que sur la région parisienne, le constat d’une surreprésentation ne peut être établi puisqu’on ignore ce qu’il en est dans d’autres régions. De plus, il s’appuie sur des dossiers de viols jugés, ce qui induit un biais de sélection des viols examinés. Il aurait fallu analyser les processus conduisant une affaire de viol en cour d’assises pour montrer qu’une sélection s’opère lors de la plainte (puisque toutes les victimes n’entament pas des poursuites judiciaires) et durant l’instruction (puisque seules certaines plaintes font l’objet d’un procès en assises). L’auteur aurait pu s’appuyer sur l’Enveff qui estime à 48 000 le nombre de viols commis en 1999, alors qu’il n’y a eu la même année que 8 000 plaintes et 1 200 condamnations. Le même reproche peut lui être fait à propos de son analyse du profil des victimes, dont il affirme qu’elles sont majoritairement « de type européen » en se référant aux mêmes sources.
Dans un troisième chapitre, Mucchielli entend désormais « cerner les contours généraux » des violences sexuelles afin de « mieux comprendre la spécificité des viols collectifs » ainsi que leur « signification sociale ». La démarche développée dans ce chapitre comporte deux failles majeures : à aucun moment il ne prend en considération la dimension structurelle de la domination masculine, et il suppose a priori qu’il existe une spécificité des viols collectifs. Il s’appuie, un peu tardivement, sur les diverses enquêtes de victimation dont l’intérêt est précisément d’être basées sur des échantillons représentatifs de la population française ou francilienne. Il rappelle donc enfin que le viol est un phénomène répandu dans tous les milieux sociaux. Il note que selon l’Enveff les violences verbales, le pelotage et l’exhibitionnisme sont plus fréquents dans les espaces publics des grandes agglomérations et en déduit l’existence de « tensions entre les sexes plus fortes dans les quartiers populaires », alors que l’Enveff précise, comme il le rappelle lui-même, que les victimes sont principalement des femmes célibataires diplômées, dont rien ne permet de penser qu’elles vivent dans les quartiers HLM. Par ailleurs, il met en cause la notion de « continuum des violences » utilisée dans l’Enveff, affirmant qu’elle signifierait que celui qui insulte une femme la violera un jour. Or, cette notion qui se rapporte aux violences conjugales entend souligner qu’elles prennent des formes multiples et forment un système incluant les injures, les violences physiques et sexuelles, et passant par le harcèlement psychologique. L’idée centrale est plutôt qu’un homme qui frappe une femme l’a généralement insultée auparavant.
Poursuivant néanmoins son raisonnement, Laurent Mucchielli s’interroge sur la « spécificité des tensions entre les sexes dans les milieux populaires » et conclut qu’elle est un effet du chômage de masse touchant durement les jeunes hommes de ces milieux. Contestés dans leur masculinité, ceux-ci se refugieraient dans des attitudes machistes exacerbées. Pour retenir cet argument il faudrait démontrer que seule la précarité économique met en cause la masculinité et que les attitudes machistes exacerbées n’existent pas dans d’autres milieux sociaux.
Il s’intéresse ensuite aux « processus psychosociaux » menant au viol collectif, qu’il prétend décrire à partir de sa revue de presse et de 25 dossiers judiciaires de la région parisienne, rassemblés par ses étudiant(e)s. En n’examinant que des viols correspondant à l’idée de « tournante », il se prive de la possibilité d’établir véritablement leur spécificité. Par ailleurs, en ignorant les rapports de genre, il produit des discours psychologisants sur les agresseurs, les victimes et les « relations complexes » qui les lient. Il faut dire qu’il s’appuie sur les expertises psychiatriques présentes dans les dossiers. Ainsi, l’un des processus psychosociaux menant au viol reposerait sur la « personnalité perturbée » de « l’auteur », terme que Mucchielli semble préférer à celui d’« agresseur », et à son « rapport personnel pathologique aux femmes ». Dans l’exemple illustrant ce processus, l’agresseur aurait subi un événement traumatique à la préadolescence qui aurait induit « une ambivalence et un profond mépris pour les femmes, ainsi qu’un fantasme de vengeance » ayant déterminé le passage à l’acte. Étant donné le nombre de personnes traumatisées exprimant du mépris pour les femmes qui ne commettent jamais de viols, on ne peut que souligner l’absence de recul du sociologue vis-à-vis des interprétations psychologiques. Plus loin, Mucchielli désigne par l’expression « le cynisme des prédateurs » le processus qui sous-tend les viols collectifs commis par des agresseurs déjà délinquants. Bien qu’il dénonce dans le reste du livre la tendance consistant à souligner la « barbarie » des agresseurs, il cède à ce travers dans la mesure où cette qualification renvoie les agresseurs à une certaine animalité. Cela a également pour effet de faire du viol le résultat de pulsions naturelles.
Parce qu’il envisage le passage à l’acte comme le produit d’une interaction entre des individus caractérisés par une psychologie et des comportements particuliers, il mentionne des détails sur l’histoire et les comportements des victimes. Cette perspective le conduit à faire de la victime une actrice à part entière de son agression. Il écrit par exemple : « La victime présente, comme l’auteur, une personnalité particulière. Même si elle a réussi un bon parcours scolaire et est employée dans la fonction publique, elle est marquée par une petite enfance très douloureuse. À presque trente ans, elle n’a pas pu stabiliser sa vie affective, elle consomme massivement du cannabis et de l’alcool et fréquente souvent des marginaux. Elle ne s’est pas étonnée outre mesure et a accepté de rejoindre cet homme en pleine nuit dans un endroit désert. Elle n’a compris qu’au dernier moment le danger qui la menaçait. » Que de telles informations soient presque systématiquement mentionnées sans que l’auteur précise jamais dans quel sens les interpréter et qu’il qualifie à plusieurs reprises d’« imprudence » les comportements des victimes culpabilise ces dernières et laisse la place à une lecture normative définissant ce qui est convenable ou non pour une femme. L’exemple précédent laisse penser qu’une femme de trente ans, mariée, fidèle, ne consommant ni alcool ni cannabis, ne sortant pas seule le soir, ne fréquentant pas des marginaux et vivant dans la peur constante du viol ne risquerait pas d’être victime d’un viol collectif. Le sociologue aurait gagné à mieux utiliser les travaux sur les violences sexuelles qui montrent que les viols collectifs se produisent aussi dans le cadre familial et que la forme de viol la plus fréquente est le viol conjugal.
Ses analyses des « relations » entre auteurs et victimes et du « rôle de l’attitude de la victime dans le crime » contribuent aussi à faire porter une part de responsabilité sur la victime. S’il anticipe la critique en la renvoyant à une posture « morale », il échoue à fonder son propos scientifiquement et adopte lui-même une posture moraliste puisqu’il explique que certaines victimes « participent directement du passage à l’acte des auteurs » en fréquentant épisodiquement un groupe de jeunes et en ayant des relations sexuelles avec plusieurs d’entre eux. Il entérine ainsi l’idée que des « comportements à risques » sont à l’origine du viol. Il considère donc l’existence même du viol comme un invariant, ce qui revient à en faire un fait de nature alors qu’il est le produit des rapports sociaux de sexe. Lorsqu’il répertorie les « significations sociales » des viols collectifs, il ne retient que le viol collectif comme moyen de renforcer la cohésion du groupe et le viol collectif comme vengeance contre la société. On ne peut que s’étonner qu’il ne perçoive pas le viol comme un instrument et une conséquence de la domination masculine.
Finalement, il conclue que les viols collectifs sont le produit de la marginalisation sociale des jeunes des quartiers populaires, et laisse ainsi transparaître le défaut méthodologique de ce chapitre : d’une part, il montre, statistiques à l’appui, que les viols collectifs ne se concentrent pas dans les quartiers populaires (p. 58), d’autre part, il les déclare « plus nombreux » (p. 81) dans les quartiers populaires, sans doute pour justifier une analyse en termes de « misère sociale ». En résumé, l’exclusion de l’ensemble des travaux sur le viol produits par les chercheur(e)s spécialistes du genre l’amène à produire des analyses partielles et contradictoires. On ne peut que le regretter dans la mesure où cela discrédite cet ouvrage qui par ailleurs doit être salué pour son analyse des mécanismes racistes ayant conduit à la médiatisation des « tournantes ».
Dans un quatrième et dernier chapitre, il étudie les « nouveaux habits de la xénophobie » en dénonçant le « poids des préjugés culturalistes » qui établissent un lien entre certaines origines « ethniques » ou certaines religions et les violences contre les femmes. Il montre que ce débat s’inscrit dans un ensemble de discours racistes qui prêtent abusivement aux jeunes issus de l’immigration des intentions ainsi que des pratiques dangereuses pour « la République » : le communautarisme, l’antisémitisme et la délinquance. Il retrace les liens idéologiques entre ces discours et la médiatisation des « tournantes » en même temps qu’il en démontre le caractère infondé. Cette analyse du racisme contenu dans la dénonciation politico-médiatique de l’« insécurité » et de la délinquance s’avère fort convaincante mais aurait pu s’accompagner d’une analyse plus approfondie du caractère systémique du racisme et ainsi gagner en généralité. ●
Christelle Hamel et Alice Debauche

Jean-Paul Besset, Comment ne plus être progressiste… sans devenir réactionnaire, Paris, Fayard, 2005, 352 pages, 20 €.

S’ajoutant à une liste impressionnante de publications critiques de la globalisation néolibérale chez Fayard (Chomsky, Halimi, Illich, Latouche, Passet, Stiglitz, Traoré), l’ouvrage de Jean-Paul Besset se présente comme un réquisitoire implacable contre la démesure industrielle, le culte de la croissance, les dogmes néolibéraux. Lecture faite, l’ouvrage n’apprendra rien aux convaincus : en ce sens, le propos de l’auteur ne brille guère par son originalité. On pourrait le classer négligemment dans la « littérature d’inquiétude » écologiste, comme l’a fait Le Monde, journal dont l’auteur fut pourtant rédacteur en chef pendant dix ans. Le mérite de Besset est ailleurs, et reste caché par un titre quelque peu anecdotique qui ne rend pas justice à l’ambition du projet. Le lecteur tient avec ces quelque 300 pages une précieuse synthèse de l’état des faits qui font consensus (et non plus des débats ou des interprétations) sur le désastre social, écologique et humain que préparent chaque jour un peu plus nos modes de vie et surtout nos schémas de pensée.
La personnalité de l’auteur n’est pas indifférente : dans un amusant avant-propos dialogué, il confesse son ancienne foi socialiste dans le Progrès, l’Histoire, la Technique, religions séculières d’un siècle sanguinaire. La justice sociale lui semblait primer sur toute autre considération : l’écologie ne pouvait être qu’un alibi petit-bourgeois pour continuer à priver de leur dû les damnés de la terre. L’équation était simple : le progrès technique permet de produire, la production permettra in fine la justice sociale, la justice sociale créera l’homme nouveau. Avec cet énorme sous-entendu : « Et la nature suivra. » N’a-t-elle pas toujours été, dans l’anthropologie hégélienne et marxiste, l’ennemie numéro un de l’humanité, du devenir de l’Esprit ? L’auteur avoue qu’il mit du temps à comprendre l’étendue du mensonge. « La vie et les vivants ne peuvent plus supporter ce à quoi, désormais, l’ambition progressiste conduit. » Naïve pour tout écologiste, cette confession d’un enfant du siècle dernier donne le ton à l’ouvrage tout entier, mené avec le zèle du nouveau converti qui peut ébranler ceux qui se méfient par principe des Cassandre. En dix chapitres écrits dans un style vif, sans temps mort aucun, Besset met à nu tous les virus qui infectent depuis les origines le logiciel progressiste, ce « viagra existentiel ».
Outre l’itinéraire personnel de l’auteur, les sources choisies sont à même d’ébranler le lecteur le plus réticent : FMI, Banque mondiale, ONU, FAO, administrations américaines, Agence internationale de l’énergie, etc. Les diagnostics les plus accablants ne viennent plus de groupes d’eco warriors squattant les arbres, ou de lobbies gauchistes et tiers-mondistes, mais des organisations détenant les plus grandes autorités morale, scientifique, économique. Tout se passe d’ailleurs comme si certaines vérités n’étaient dicibles et audibles qu’au format international. L’humanité se met en danger de mort en général, certes, mais cela ne peut concerner réellement la France, la Chine ou les États-Unis en particulier… À la suite du Pour un catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy, Besset s’attache à montrer que nous ne voulons pas croire ce que nous savons. La disposition à croire à la réalité de la catastrophe serait proportionnelle à la capacité d’inventer une solution permettant de l’éviter. Comme personne ne connaît d’alternative, tout le monde se réfugie, chacun à sa manière, dans le déni.
Que savons-nous donc que ne voulons-nous pas croire ? Que depuis les années 1950, le PIB mondial a été multiplié par sept, hissant environ deux milliards d’êtres humains au statut envié et précaire de classe moyenne ; que les conséquences humaines et écologiques pour le présent et l’avenir en sont effroyables, pas tant pour nous qui vivons protégés et hors-sol, que pour les milliards de paysans dont la subsistance dépend directement de l’état de l’environnement ; que 15 des 24 écosystèmes terrestres sont « sérieusement dégradés » ou « exploités de manière insoutenable » selon la plus grande étude menée à ce jour par les Nations unies ; que nous vivons la sixième grande période d’extinction des espèces sur terre, « crise sans précédent depuis l’extinction des dinosaures » ; que les déserts croissent ; que les océans s’acidifient ; qu’une urbanisation démente continue à galoper ; que les énergies fossiles sont condamnées ; que le nombre de catastrophes « naturelles » explose ; que de plus en plus de maladies, de morts, de guerres, de conflits ne sont qu’un retour de bâton environnemental ou liées à des questions d’approvisionnement ; que, par exemple, « chaque jour une population équivalente à trois World Trade Centers meurt à cause de l’eau », selon Michel Camdessus, ancien directeur du FMI. La liste serait longue, il n’y rien là qu’on ne puisse confirmer en consultant les sources, nombreuses, éminentes, convergentes. Les chiffres parlent, les photos satellites montrent, les humains souffrent. Le débat est terminé. Quelques chiffres étonnants donnent le vertige, tant par leur ampleur que par les inégalités abyssales qu’ils traduisent : en Chine a eu lieu en quelques années le plus grand exode rural de l’histoire, 150 millions de personnes déracinées, taillables et corvéables à merci dans les villes les plus polluées de la planète ; les USA (5 % de la population mondiale) consomment plus du quart des ressources énergétiques de la planète, et deux fois plus de pétrole que la Chine et l’Inde réunies.
Face à cela, Besset a beau jeu de montrer à quel point les discours politiques semblent pour longtemps prisonniers de l’idéal progressiste et consumériste, gardiens crispés de promesses intenables. Pas un parti de gouvernement, pas un leader qui n’ose remettre en question le dogme : « Plus, c’est bien ; plus pour tous, c’est encore mieux. » Pas un courant politique qui n’ose véritablement tomber l’habit du père Noël et montrer que la hotte est vide de sens. Dans l’imaginaire mondialisé, sobriété égale stagnation, la modération serait un déshonneur national, la remise en cause du PIB crèverait les yeux des sociétés. « L’american dream a envahi l’horizon et il s’impose comme le substrat de l’espérance humaine. » Le problème continue à se réduire au partage et à l’augmentation d’un gâteau dont personne ne remet en cause la composition, l’origine, le bien-fondé. « Ainsi l’individu se trouve-t-il poussé dans les bras de la démesure, invité à sacraliser l’outrance, à s’en emparer comme d’une part légitime de lui-même, à la consacrer en habitude de vie. » BMW, apprend-on, ce n’est pas qu’une voiture : en Afrique du Sud, c’est le Black Man Wish
Pour l’auteur, le grand récit du Progrès a été et est encore une effroyable supercherie à l’échelle mondiale, dont nous n’avons pas fini de payer les conséquences sanitaires, sociales et politiques. Il montre que ses versions assagies, qu’elles aient pour noms « développement durable », « croissance douce », « dématérialisation de l’économie », ne sont que de la poudre aux yeux ou ne corrigeraient qu’à la marge la trajectoire du Titanic.
Aujourd’hui, l’archaïsme, l’obscurantisme, le vrai mépris du peuple serait de continuer à croire et faire croire au progrès. Ici encore il a l’art de la source qui fait mouche. Qui a dit : « Le miracle économique finira bientôt parce que l’environnement ne peut suivre. » ? Pan Yue, ministre chinois de l’Environnement… La Chine, semi-dictature, investit plus qu’aucun autre pays au monde dans les énergies renouvelables. Nous pensions que, moralement, nous ne pouvions interdire aux pays du Sud de suivre notre modèle insensé, et nous voici rapidement dépassés par eux dans l’élaboration musclée de solutions. C’est que la Chine, l’Inde, l’Afrique, vivent l’insécurité environnementale dont pour l’instant nous parvenons à nous protéger.
« Le malheur est une idée neuve dans le monde. » : citant Virilio pastichant Saint-Just, Besset s’interroge. Cette nouvelle pensée du « malheur » (qui porte aussi le nom de décroissance, sobriété), il souhaite évidemment qu’elle soit portée par des partis démocratiques et qu’elle garde visage humain. En aurons-nous le temps ? La démocratie, dont la myopie, la lenteur et l’attachement animal au présent furent déjà profondément relevés par Tocqueville, sera-t-elle à la hauteur ? L’auteur préfère souhaiter sans pronostiquer. En ce sens, sa conclusion s’aventure moins loin que Jonas, qui, il y a bientôt 25 ans, parlait d’une « dictature bienveillante » et comparait très pragmatiquement les mérites d’un régime libéral ou marxiste. L’auteur, malheureusement, ne nous donne pas de pistes politiques, d’outils démocratiques permettant une transition humaniste vers une société plus sobre et solidaire. ●
Dalibor Frioux

Aimé Césaire, Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, 2005, 152 pages, 14 €.

Ces entretiens, réalisés en Martinique en juillet 2004, font dialoguer deux acteurs intellectuels et politiques issus d’anciennes colonies esclavagistes. Françoise Vergès, réunionnaise, aujourd’hui professeur de sciences politiques à l’Université de Londres et vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, interroge et nous invite à relire Aimé Césaire, le célèbre poète martiniquais, penseur de la négritude, fondateur du Parti progressiste martiniquais, qui fut aussi député-maire de Fort-de-France pendant quarante-huit ans (1945-1993). C’est précisément la réflexion et l’action politique de Césaire qui est l’objet de ce dialogue. Si en France, l’œuvre littéraire de Césaire est relativement connue, la dimension politique de ses écrits et son engagement anticolonialiste ont jusqu’ici peu retenu l’attention. En réalisant ces entretiens, Françoise Vergès n’a pas simplement souhaité « rappeler le rôle, à [ses] yeux trop souvent oublié, qu’il avait joué auprès de cette génération de femmes et d’hommes engagés dans le démantèlement des empires coloniaux. » Dans la postface qui suit les entretiens, elle montre également qu’une relecture de l’œuvre de Césaire, à l’aune des problématiques qui traversent le champ des études postcoloniales, enrichirait les débats contemporains sur la mémoire et l’écriture de l’histoire de l’esclavage, sur le colonialisme, le racisme, la « question noire » et l’interculturalité.
« Nègre je suis, nègre je resterai » fut d’abord, raconte Césaire, une doctrine, une « idée secrète ». Né en 1913 en Martinique, Césaire arrive à Paris en 1932 où il rencontre Léopold Sedar Senghor, élève comme lui en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. L’identité noire se révèle à travers cette rencontre. « Tu vois Léopold, le monde est ce qu’il est, tu t’habilles, tu mets ton costume, tu vas au salon, etc. « Mes hommages, Madame. » Mais où est le Nègre dans tout ça ? Le Nègre n’y est pas. Tu l’as en toi, pourtant. » Il y avait dans cette idée, poursuit Césaire, « l’idée d’une spécificité africaine, d’une spécificité noire. » L’affirmation de l’identité noire s’inscrit non pas dans une ontologie essentialiste, mais dans le refus d’oublier l’histoire de l’esclavage et la manière dont elle continue, à travers le racisme, à déterminer l’expérience noire ; elle travaille à construire des solidarités entre ceux qui partagent cette expérience et propose un point d’appui pour une reterritorialisation subversive des assignations induites par le racisme. « Césaire revendique une société où être noir est possible sans qu’aucun identifiant négatif y soit associé. Ce n’est pas le signe d’un plus, mais la revendication d’une histoire, celle de la traite négrière, de l’esclavage et de la dispersion à travers le monde. », écrit Françoise Vergès, dans sa postface. Elle met en perspective cette problématisation en la confrontant à celle de Frantz Fanon qui a cherché « à construire une société postraciale, où la couleur ne serait plus un identifiant. » Contrairement à Césaire, Fanon a affirmé que « le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc. » [1] Selon lui, la « couleur n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. » L’analyse qu’il propose montre que la couleur ne peut en aucun cas être le point d’appui de l’émancipation dans la mesure où elle nous condamne à rester prisonnier des hiérarchies racistes. Or, si Césaire revendique une identité noire, Françoise Vergès souligne qu’il a en même temps travaillé à déracialiser cette identité. Il accorde à la couleur un statut différent. Il tente de l’inscrire dans l’héritage de l’esclavage sans la réduire à une hérédité confinant au particularisme racial. Sa manière de problématiser l’émancipation accorde une place importante à l’histoire et à l’identité culturelle et c’est là ce qui la distingue de celle de Fanon.
Cette problématique culturelle s’inscrit pleinement dans le combat anticolonialiste de Césaire : il s’agit de mettre l’universalisme français à l’épreuve de la différence culturelle. « Est-il possible d’être égaux et différents sur un même territoire ? » C’est précisément cette question, qui, selon Françoise Vergès, fut posée il y a soixante ans, en 1946, à l’initiative des députés anticolonialistes des vieilles colonies (Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion), dont Césaire faisait partie, pour demander la transformation de ces colonies en départements français. Il s’agissait, selon lui, de prendre les principes républicains au pied de la lettre : « La thèse officielle disait : « Vous êtes français. » Donc, si nous sommes Français, donnez-nous le salaire des Français, des allocations familiales, etc. » Il s’agit là, selon Françoise Vergès, d’un « emploi pirate de promesse de liberté et d’égalité pour les libérer de leur héritage ethnicisant, issu de l’esclavage et du colonialisme. » Cependant, si l’acquisition des droits sociaux dans les départements d’outre-mer s’est avérée extrêmement difficile, Césaire rattache cette difficulté aux liens que la République entretient avec le racisme qui ordonne les différences à ses hiérarchies : « « Liberté, égalité, fraternité », prônez toujours ces valeurs, mais tôt ou tard, vous verrez, vous verrez apparaître le problème de l’identité. Où est la fraternité ? Pourquoi ne l’a-t-on jamais connue ? Précisément parce que la France n’a jamais compris le problème de l’identité. » Césaire revendique une spécificité (l’identité) sans rejeter les idéaux républicains. Mais il souligne en même temps la tension inhérente à cette posture : la revendication de l’égalité dans la différence s’avère être un combat difficile là où les différences fonctionnent précisément comme des corrélats et des points d’appui de la domination.
La loi de 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité apparaît comme une victoire qui s’inscrit dans la continuité de ces combats. Pour autant, les demandes de réparation qui s’en sont suivies laissent Césaire sceptique. D’abord, il enjoint les peuples anciennement réduits en esclavage à sortir de la victimisation qui reconduit les hiérarchies. Ensuite, opposé à la notion même de réparation qui laisserait entendre que l’esclavage serait réparable, il pointe la possibilité qu’elle ouvre à l’Europe de se dédouaner de cette manière des crimes qu’elle a commis, d’entériner une lecture de l’histoire qui relègue l’esclavage dans une parenthèse que l’abolition, puis la réparation, viendraient clore. Césaire milite au contraire pour que l’esclavage ne soit pas pensé indépendamment de la Révolution, des Lumières et des idéaux républicains.
C’est en particulier pour cette raison que Françoise Vergès, dans sa postface, plaide pour une relecture postcoloniale de l’œuvre de Césaire. Elle inscrit son œuvre dans une généalogie des penseurs anticolonialistes, travaille à une réappropriation critique de cet héritage et à sa transmission. Elle nous démontre qu’une telle lecture pourrait redonner aux débats contemporains « une dimension à la fois plus radicale et plus complexe. » ●
Myriam Paris

John J. Winkler, Désir et contraintes en Grèce ancienne, Paris, Editions Epel, 2005, 446 pages, 44 €.

Comment a-t-on perçu la sexualité dans la Grèce antique ? Les experts – s’ils ont tenté de répondre à cette question – se sont penchés exclusivement sur des ouvrages philosophiques, des poèmes et des pièces de théâtre classiques. John Winker s’est tourné en parallèle vers des sources très différentes : d’une part, les textes de magie, et les récits portant sur des croyances populaires, d’autre part, des enquêtes ethnographiques faites dans des pays du bassin de la Méditerranée. Son approche s’apparente aux recherches sur l’Iliade et l’Odyssée qui s’appuient sur des études des traditions orales, notamment dans les Balkans. Winkler ne postule pas l’existence d’une continuité entre la Grèce ancienne et les cultures modernes, mais il est à la recherche des résonances qui peuvent éclairer des attitudes et des états d’esprit. De même qu’il ne stipule pas que les écrits sur la magie et les croyances populaires contiennent une vérité immuable sur la sexualité et les relations entre les hommes et les femmes dans la Grèce ancienne, mais il propose que ces sources non conventionnelles apportent un éclairage nouveau et original sur ces questions. Les recherches de Winkler dessinent une image inhabituelle de l’Antiquité. Le choc ressenti en lisant son livre peut être comparé à la réaction d’une personne habituée à la blancheur immaculée des monuments et des statues classiques et qui regarde pour la première fois une image qui tente de reconstruire leurs couleurs originelles. La supposée austérité de l’art classique est soudainement remplacée par une richesse éclatante des couleurs des « barbares », exubérants et violents. De même, l’ouvrage de Winkler nous propose de changer notre manière de concevoir l’Antiquité. Il rend la Grèce classique à la fois plus étrange et plus familière.
Un des sujets évoqués par Winkler est la définition de la « sexualité normale ». Le judaïsme, le christianisme et l’islam sont d’accord pour réduire le normal au procréatif et, en voie de conséquence, définissent la « sexualité normale » comme une pénétration vaginale d’une femme par un homme. La normalisation de l’hétérosexualité et de la procréation fut pourtant, comme l’explique Winkler, tout à fait « anormale » dans la Grèce classique, ou le « normal », ou plutôt le « correct » a reflété la hiérarchie de pouvoir dans la dyade « pénétrant-pénétré ». Le sexe-genre des individus engagés dans les rapports sexuels fut perçu comme une question bien moins essentielle que la place qu’occupent ces individus dans la société. Le problème central n’était pas celui de la procréation et de la parentalité mais celui de la domination. En gros, on percevait comme socialement incorrect tout acte sexuel dans lequel un « inférieur » pénétrait un « supérieur ». Les rapports sexuels entre un homme et une femme qui incluaient une pénétration vaginale ou annale ont été ainsi automatiquement classés comme « corrects » puisqu’une femme, même d’un statut social élevé, a toujours été considérée comme inférieure à tout individu de sexe masculin. Les rapports homosexuels furent considérés eux aussi comme « conformes à l’usage », à condition que le pénétrant ait un statut social supérieur à celui du pénétré. Un homme libre pouvait ainsi pénétrer un esclave, un homme plus âgé un adolescent, un homme riche un pauvre. Si un individu de statut inférieur pénétrait un supérieur, il s’agissait d’une relation indésirable. Elles ne furent pas définies comme étant « contre nature », mais en tant que transgression des règles de la bienséance. Certains actes sexuels furent cependant considérés comme véritablement indésirables : l’inceste, en particulier les rapports sexuels entre un parent et un enfant, et les rapports bucco-génitaux, perçus comme déviants puisque la sexualité grecque était phallocentrique et construite autour de la pénétration.
D’autre part les règles (pénétration = domination) ne furent pas absolues. Selon Winkler, la sexualité dans la Grèce antique était d’une grande complexité, et dans des nombreuses configurations les « inférieurs » avaient une marge de manœuvre non négligeable. Les formules magiques montrent ainsi que les femmes ont pu avoir un pouvoir sexuel sur les hommes. Certains hommes se considéraient comme victimes d’un envoûtement féminin qui les avaient rendus « esclaves du désir », et les deux sexes ont tenté d’utiliser la magie et des charmes pour attirer une personne convoitée dans leur lit. En outre, les normes sexuelles en vigueur n’ont pas pu empêcher de nombreux cas de transgression. Des hommes dominés ont pénétré des dominants, des femmes ont été attirées par d’autres femmes, des femmes non mariées séduisaient des hommes, et des femmes mariées ont pris des amants. De telles transgressions furent plus ou moins tolérées selon les circonstances : des comportements sévèrement punis dans un certain contexte ont été considérés comme acceptables dans un autre.
La deuxième partie de Désir et contraintes en Grèce ancienne analyse les rapports amoureux entre les hommes et les femmes dans des œuvres classiques – l’Odyssée, Daphnis et Chloé et la poésie de Sapho – en s’appuyant sur les principes énoncés dans la première partie. Winkler y montre que le statut subordonné des femmes ne les condamnait pas inévitablement à la passivité. Les œuvres classiques décrivent des femmes dotées d’une volonté propre et d’une capacité réelle à modifier leur sort. En parallèle, il met en évidence des relations riches et complexes entre les femmes. L’argument de Winkler selon lequel les femmes de l’Antiquité n’étaient pas que des victimes passives d’un système patriarcal oppressif et qu’elles ont pu monter une résistance efficace à ce système, soit en s’opposant aux hommes, soit en utilisant la ruse, soit encore en créant des enclaves de pouvoir féminin, est tout a fait convaincant. Les cas d’une victimisation absolue d’une groupe social sont fort rares, et les opprimés réussissent souvent à développer des stratégies de résistance. Même sans lire les analyses fines de Winkler, on peut s’apercevoir que certains récits de l’Antiquité classique ont mis en avant l’initiative et le courage féminins. Les femmes, dans ces ouvrages, de Pénélope à Antigone en passant par Cassandre, Ariane ou Médée, ont une forte personnalité et sont dotées d’une véritable capacité à changer le cours de l’histoire.
Cependant, le fait que les opprimés sont dotés d’une capacité à résister ne diminue nullement la responsabilité des oppresseurs. Winkler affirme que les femmes grecques savaient probablement plus des choses sur les hommes que les hommes n’en savaient sur elles, et ont pu élaborer une vision « enveloppante » de la société. Il est tout a fait possible que ceci ait été le cas, mais les femmes grecques étaient totalement dépourvues du pouvoir sur les hommes et les enfants, et n’ont eu aucun droit dans la cité. La vision riche et poétique de Winkler adoucit peut-être un peu trop le sexisme brutal de la Grèce classique. Ce qui ne diminue nullement le plaisir de lire ce livre. Winkler rend son érudition fascinante. Son ouvrage remplit d’une manière particulièrement efficace une des fonctions importantes de la recherche historique : de rendre le familier (dans ce cas, par des siècles de vulgarisation des études classiques) étrange, et, de ce fait, de nous obliger à repenser radicalement la société grecque – et la nôtre. ●
Ilana Löwy

John et Jenny Dennis, Un peu de l’âme des mineurs du Yorkshire, Traduit de l’anglais par Philippe Mortimer, Montreuil, Éditions L’insomniaque, 2004, 176 pages, 10 €.

Ce livre consacré à la longue grève des mineurs en 1984-1985 raconte une véritable bataille civile qui s’est déroulée en Grande-Bretagne entre les « gueules noires » et le gouvernement de Margaret Thatcher. Ces quelques pages retracent comment toute une communauté a tenté de résister pendant une année face à son élimination programmée.
Le retour sur cet événement, 20 ans après, fait écho à d’autres, vécus ailleurs dans la vieille Europe avec les disparitions de grands sites miniers et industriels, inscrites dans une logique qui se poursuit aujourd’hui encore avec les « fermetures de boîtes ».
Le livre s’articule essentiellement autour du témoignage d’un couple et de la façon dont chacun a vécu cette année « d’enfer ». Dans le sens positif du terme « c’était d’enfer », puisqu’ils ont vécu à un train d’enfer une lutte dans l’euphorie des rencontres, des solidarités, des amitiés, de la fête, des rires et des chansons. Mais ces témoignages ne donnent pas à voir de façon angélique une nouvelle ère révolutionnaire, car sur la route guettent un véritable enfer, des difficultés en tout genre, puis la défaite, la séparation et la mort.
Je ne suis pas sûre que John Dennis apprécierait d’être transformé en héros mais ceux qui l’ont aimé et qui ont écrit ce livre en font une figure emblématique. Il est mort en mai 2002, « comme le dit son fils Matt : il s’est suicidé lentement… L’alcool l’a certainement achevé mais ce n’est pourtant pas ça qui l’a tué. Tout avait commencé avant… » L’histoire singulière de John l’est tellement peu. J’avais l’impression de lire du déjà lu, une vie communautaire chaleureuse de travailleurs qui vont au turbin en chantant ou presque, et puis la menace, la lutte, un sursaut de vie et la fin du monde, de leur monde. Mort sociale, avant celle biologique. Parfois je désespère comme devant cette photo de John avec pour légende : « Kiveton Park : John Dennis, gréviste magnifique et mineur anéanti, quelques mois avant sa mort, entre deux panneaux caractéristiques de l’après-grève – promotion immobilière et paranoïa urbaine. » Cette photo clôt un long avant-propos racontant comment, jusqu’au bout de la nuit, John et ses copains refont le monde depuis qu’il est défait.
Ensuite, quelques pages où John raconte ses débuts de mineur et ses premiers faits d’arme. Il n’a pas écrit la suite. Cela aurait fait un autre livre que nous ne lirons jamais.
Après ces quelques pages, l’impression de déjà lu disparaît complètement quand sa femme, Jenny, prend le relais pour raconter sa grève, sa lutte. Et là, commence un nouveau récit. Bien avant ce printemps de 1984, Jenny menait déjà un combat quotidien : celui pour assurer le couvert sur la table de sa maison du coron. Mais avec la grève, la question devient cruciale. Elle qui n’avait pas travaillé depuis la naissance de ses enfants parvient à se faire embaucher à temps partiel quelques mois comme « dame de service » dans une cantine scolaire. Un pis-aller qui ne permettra pas de résoudre durablement le problème alors que la grève prend de l’ampleur et se durcit. Et le souci numéro un de Jenny consiste alors à nourrir sa famille. Pendant que « les hommes sont au charbon », si je puis dire, il faut aussi assurer les arrières et nous verrons qu’elle le fera bien au-delà de son propre foyer. Son engagement pour la communauté venait de se concrétiser récemment : en ce début de conflit, Jenny est une toute nouvelle conseillère municipale travailliste, poste vite abandonné. « J’ai essayé de continuer à exercer mon mandat, mais la situation est vite devenue critique et j’ai démissionné de mon siège de conseillère municipale, complètement dégoûtée par les bouffonneries et la politique de collaboration du Parti travailliste, qui dansait au son du chant de Mrs Dracula Thatcher ». Jenny était donc déjà sur de multiples fronts.
En une soixantaine de pages, elle nous invite à partager ses larmes, ses rires, son histoire. Elle passe très vite sur sa propre histoire, une page et demie pour dire son origine plutôt petite-bourgeoise, la rupture avec cette famille, une trajectoire sociale que d’aucuns appelleraient un déclassement. « Mes parents m’ont à peine adressé la parole, persuadés que je m’étais mariée au-dessous de ma position sociale. » Pour justifier cette mésalliance qui lui est apparue comme assez courante dans son environnement, elle convoque Friedrich Engels [2] qui « avait observé que l’approfondissement d’une conscience historique dans l’esprit et le cœur des travailleurs pouvait exercer une réelle attraction sur les dames de la bonne société ! […] Même si plus d’un siècle s’était écoulé, cette remarque d’Engels se vérifiait encore. » Quelques pages suivent pour décrire la vie de la communauté, la place et le rôle des femmes comme ciment de cette communauté, le lien étroit et la continuité de vie entre la mine, les puits et leur famille. Comme ces haut-parleurs chargés de « cracher les consignes et les requêtes de la direction. […] Les mineurs y avaient facilement accès et les détournaient à d’autres fins. De temps en temps John se mettait au micro pour dire : « Bonne nuit, mon cœur. » » Même si ce n’était pas drôle tous les jours, ils semblaient savoir s’amuser : « Des fêtes avaient régulièrement lieu dans les rues du village et nous adorions les préparer. […] À l’occasion du mariage princier de l’été 1981 (entre Diana et Charles), on a décidé d’organiser un événement antimonarchique. On n’avait pas l’impression de faire quelque chose de politique, on le faisait surtout pour s’amuser. » Cette chaleur de la vie communautaire des mineurs est décrite dans bien d’autres ouvrages. Parfois certains tiennent à souligner qu’il y a là l’idéalisation d’un passé révolu et que cette vie communautaire n’était pas aussi heureuse que cela. Mais la récurrence du propos que l’on retrouve par la voix des mineurs qu’ils soient du nord de la France, de Carmaux ou d’ailleurs, donne à penser qu’il y a là un fait indéniable et partagé par l’ensemble des communautés de mineurs : un bonheur à vivre ensemble. Et Jenny précise que les mineurs se sont mis en grève avec pour slogan : « Se battre pour nos communautés », que le but du combat était de défendre : « une manière de vivre, bien meilleure… Plus honnête, plus humaine que le vide, la séparation et l’isolement… »
À propos d’honnêteté, il faut bien se nourrir durant la grève et les colis alimentaires sont insuffisants. Du coup, vol de cochon, chasse au mouton de nuit et vol de poulet chez les scabs (les jaunes, briseurs de grève) deviennent une activité à part entière. Mais l’essentiel de la survie pendant cette longue lutte sera assurée par des gestes de solidarité au niveau national et international. Jenny se verra propulser porte-parole afin d’appeler au soutien des mineurs en lutte. Elle qui n’était quasiment jamais sortie de son quartier depuis son mariage débarque à la gare de Londres « couverte de badges de soutien à la grève », pour être reconnue facilement.
Jenny a « les yeux écarquillés au spectacle d’une foule bigarrée, de gens à la peau noire. » Accueillie par des lesbiennes, hébergées dans un squat, fumant son premier joint : « J’étais paralysée par la crainte, car j’avais deviné ce que c’était et je souffrais mille morts en attendant que vienne mon tour de fumer. Était-ce un test ? Voulaient-elles me faire sentir que je n’étais qu’une ménagère conformiste ? » Jenny sera adoptée par celles qu’elle nommera la « frange la plus radicale du mouvement féministe londonien ». Mais elle ira aussi chercher l’argent là où il se trouve et supportera jusqu’à la nausée (ne digérant pas leurs friandises et œufs de caille, trop habituée aux choux et aux oignons) l’accueil par les femmes de la classe moyenne prenant un air condescendant devant « Jenny la petite femme de mineur ». Les propos de Jenny sont comme ça, écrits avec la force de l’expérience vécue, sans fausse pudeur et avec la justesse d’un regard qui observe, s’étonne et s’interroge par rapport à ses propres références, par rapport à son univers.
Jenny traversera aussi le channel pour chercher de l’aide et se rendra aux Pays-Bas. Elle raconte son hébergement dans un bordel à Rotterdam. Puis un deuxième voyage l’emmènera à Bâle, Zurich, Lausanne… « Un mois après mon retour de Suisse, j’ai entendu frapper à la porte. J’ai ouvert à des mecs en costumes bien coupés avec des attachés-caisses. J’ai commencé à paniquer. […] Ces mecs m’ont expliqué avec le sourire qu’ils venaient de Bâle et, après être entrés, ils ont ouvert leurs attachés-caisses et vidé les liasses sur la table. Je me suis mise à gueuler de joie, à chialer de bonheur. Pour moi, c’était comme un butin, l’argent d’un braquage, et je n’en avais jamais vu autant. »
Et John dans tout ça ? Elle raconte comme il l’attendait avec impatience, comment ils s’aimaient encore plus, comment cette inversion des rôles lui a fait prendre une place qu’il n’avait pas auprès des enfants… En légende d’une photo où l’on voit Jenny dans la rue, un micro devant la bouche, un index levé, un journal qui dépasse de la poche de sa veste couverte de badges, on peut lire : « Dans un région pourtant de forte tradition patriarcale, les hommes ont reconnu ouvertement qu’ils n’auraient pas été capables de continuer la grève sans notre détermination à faire front. Notre participation à la lutte a transformé l’attitude et la conscience politique des femmes. Nous ne reviendrons jamais en arrière. » Beaucoup d’espoir et de changement en perspective…
Mais ça ne sera pas comme ils l’ont rêvé…
Le livre s’achève sur deux textes de bilan et une chronologie intitulée « Repères historiques » qui recadrent les témoignages dans leur contexte. L’ensemble de ces éléments font de l’ouvrage une contribution à la compréhension des mouvements sociaux. Vingt ans après, où sont les acteurs de cette histoire ? Qui habite dans ce nouveau lotissement de 1 500 maisons ? John est mort, Jenny traverse ce paysage au volant de sa voiture et commente l’absence des traces de ce passé minier, son effacement en dehors des quelques vestiges éparpillés ça et là, comme cette roue au milieu d’un rond-point. Elle observe l’installation résidentielle de classes moyennes qui se préoccupent peu de connaître l’histoire du territoire où ils prennent leurs aises.
Sur la quatrième de couverture, une photo de John levant son verre avec un sourire et un œil espiègle, et une de Jenny levant un poing rageur. ●
Nicole Roux
 
NOTES
 
[1]F. Fanon, Peau noire, masques blancs, Editions du Seuil, 1952, p. 187. Sur ce sujet, voir l’article de F. Vergès, « « Le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc ». Frantz Fanon, esclavage, race et racisme », Actuel Marx, n° 38, 2005, pp. 45-63.
[2]F. Engels, La situation de la classe laborieuse en Grande-Bretagne, 1re édition 1844, Éditions sociales, Paris.
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