Mouvements
La Découverte

I.S.B.N.2-7071-4817-2
198 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

Veille sur la revue
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Éditorial

no 44 2006/2

2006 Mouvements Éditorial

Mouvements en deuil
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Mouvements est en deuil. Gilbert Wasserman nous a quittés brutalement le 16 janvier dernier. Pour sa famille, pour ses amis, pour tous ceux qui collaboraient politiquement ou intellectuellement avec lui, la perte est immense. Elle l’est aussi pour notre revue. Mouvements est une entreprise collective, mais depuis sa création en 1998, Gilbert en était le rédacteur en chef, au sens noble du terme, son pivot au quotidien. Il constituait le lien entre des sensibilités plurielles. Par sa générosité et sa gentillesse, il n’avait pas peu contribué à ce qu’il soit agréable de se rencontrer et de travailler dans cet espace. Ses engagements politiques, en particulier dans le mouvement altermondialiste, ont, de façon décisive, nourri la revue et assuré son rayonnement.
Journaliste, personnage public, Gilbert était à la fois chaleureux et réservé jusqu’à la pudeur, en même temps que capable d’une distance ironique. Grand voyageur, curieux de chaque recoin du monde, doté d’une mémoire prodigieuse et d’une grande culture historique et littéraire, cinéphile averti, internationaliste jusque dans son goût pour le sport, il était aussi l’homme des saveurs au quotidien ; un cuisinier hors pair, dont l’un des plus grands plaisirs était d’accommoder pour les amis les produits de sa pêche, faite sur les rochers de Saint-Guénolé.
Politique dans l’âme, il avait toujours veillé à ce que les contraintes de l’engagement et les conflits qu’elles peuvent faire naître ne mettent pas en danger les amitiés et les personnes. Il avait aussi réussi à éviter que les choix tactiques des uns ou des autres se répercutent par trop sur la réflexion intellectuelle qui caractérise une revue.
Pour ceux qui l’ont connu à M puis à Mouvements, Gilbert a d’abord été un militant et un intellectuel de gauche, issu d’une famille juive polonaise, dont le père s’était engagé au sein de la résistance avec les communistes dans la MOI (groupe Manouchian). Il n’était pas l’un de ces idéologues repentis qui vivent de la dénonciation des errements de leurs ex-camarades. Il ne faisait pas non plus partie du clan des nostalgiques pour qui le temps où la classe ouvrière et ses représentants institutionnels purent peser sur les compromis politiques et sociaux reste le seul horizon envisageable, l’étalon de tout futur. Gilbert a été l’un de ces passeurs qui font l’honneur de la gauche critique, un politique pour qui le sens de la justice, et l’engagement pour les opprimés et les dominés se couplait avec le sens critique, la curiosité intellectuelle et le goût des rencontres. Certains de ses choix ont pu être contestés, tous ceux qui l’ont côtoyé reconnaissaient son honnêteté, sa droiture et son ouverture d’esprit.
Gilbert a contribué à l’histoire du communisme français dans ce qu’il a de meilleur. Appartenant à sa manière à la génération 68, il a vite été déçu par la pratique d’un « socialisme réellement existant » que, contrairement à de nombreux communistes, il avait pu voir de près dans la Tchécoslovaquie de la normalisation. Journaliste d’un parti qui, avec la signature du programme commun, prétendait rassembler à gauche, animateur de sa revue théorique Révolution, il fut longtemps fasciné par le communisme italien. Pour Gilbert comme pour nombre d’intellectuels proches du PCF, le parti frère transalpin menait de façon plus cohérente une politique d’ouverture à gauche, de rassemblement des couches populaires et de recherche programmatique ou intellectuelle. De l’autre côté des Alpes, la capacité à prendre ses distances avec l’expérience soviétique n’était pas une concession mais un atout, une étape dans la constitution d’une hégémonie culturelle et politique. Plus encore que l’opposition au stalinisme, c’est cette référence au socialisme démocratique qui a nourri la déception de la fin des années 1970, lorsque la direction communiste française a abandonné la politique d’union de la gauche. Avec les « rénovateurs » Gilbert est alors passé dans l’opposition, mettant progressivement en cause les choix tactiques du PCF et le modèle du parti bolchevique.
Comme on sait, l’entreprise rénovatrice a fait long feu, minée par ses illusions sur la réforme interne du PCF et du projet communiste, par les découragements, par les considérations tactiques, par les recyclages partidaires. Convaincu que la gauche avait besoin de nouvelles formes d’engagement, d’une réflexion de fond sur ses valeurs et ses objectifs, d’une élaboration théorique permettant de comprendre les bouleversements affectant les sociétés capitalistes et industrielles, Gilbert a su, avec un esprit d’ouverture sans pareil, aller à la rencontre d’autres traditions, d’autres militants, d’autres références intellectuelles.
La fondation de la revue M et sa production pendant près de dix ans résultèrent de façon décisive du travail de Gilbert, de ses talents d’animateur. Soucieux d’en faire un espace de dialogue, parfois rude, entre des ex-communistes, des sociaux-démocrates, des trotskistes, des écologistes, des alternatifs, il a réussi à faire que ce qui aurait pu tourner au rassemblement des orphelins du marxisme dogmatique devienne un lieu d’intelligence collective. M a contribué à ce que la réflexion critique reste mobilisée pour un projet de changement social, un projet d’émancipation qui ne pouvait plus se décliner en termes d’hégémonie ouvrière, de nationalisation ou de parti d’avant-garde. Le pari de M a été un succès. Mais toute réussite a son temps. La dynamique s’est épuisée. Au milieu des années 1990, cette revue avait du mal à attirer une nouvelle génération, à faire le lien entre universitaires et militants, à maintenir son audience. Gilbert n’a pas été le dernier à s’en apercevoir et à réfléchir à une alternative. Lorsque les mobilisations de l’hiver 1995 ont redonné de l’actualité à la question de l’engagement intellectuel et ouvert à la possibilité d’un renouveau de la gauche dans toutes ses composantes, le projet d’une autre revue est devenu crédible.
Parce qu’il était un homme d’unité et de consensus démocratique, parce qu’il était une garantie face aux risques opposés de l’instrumentalisation politique et de l’isolement académique, il était évident qu’il revenait à Gilbert d’assurer la transition entre les deux projets, puis la direction de Mouvements. Sous son impulsion, notre revue est devenue un lieu où des universitaires et des militants peuvent échanger, même si l’ambition initiale d’un équilibre rédactionnel n’a pas été pleinement réalisée.
Le Mouvements de Gilbert Wasserman est un projet intellectuel et politique, un outil où l’on tente de conjuguer les analyses des sciences humaines et sociales, les perspectives critiques issues du socialisme, du féminisme ou de l’écologie politique, et la capacité à intervenir dans les débats quotidiens de la gauche. La critique du social-libéralisme, celle du nouveau conservatisme national-républicain, l’implication dans le mouvement altermondialiste font partie d’une identité qu’il a largement contribué à forger. En harmonie avec son histoire familiale, son parcours et ses amitiés, il avait fait de la construction d’une Europe politique et démocratique le ferment d’un projet de transformation sociale.
Le Mouvements de Gilbert Wasserman est aussi un groupe, avec ses inimitiés et ses nombreuses amitiés, ses polémiques et ses positions assumées, ses départs et ses nouveaux arrivés. Nous avons tous pu nous plaindre de tel ou tel choix, nous irriter de ce qui apparaissait parfois comme une pratique du « laisser faire et voir venir » nourrie par l’expérience du temps qui passe, par une certaine ironie sur les ambitions académiques et les tactiques politiques, par l’horreur des conflits. Reste que cet alliage subtil entre ouverture et décision, entre engagement et distance, entre lucidité et respect pour chacun quotidiennement mis en œuvre par une rédaction en chef atypique a fait que Mouvements est une revue où les décisions ne sont pas l’apanage d’un gourou, des plus activistes ou d’un club masculin, une revue critique et ouverte, une revue que nous avons plaisir et intérêt à faire vivre.
C’est ce double héritage que nous voulons perpétuer, dans l’esprit que Gilbert aurait aimé : en sachant évoluer pour rester fidèle à soi-même.
Adieu Gilbert et merci.
Mouvements
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