2006
Mouvements
Dossier : Émeutes, et après ?
Émeutes, et après ?
Dossier coordonné par
Michel Kokoreff
Patricia Osganian
Patrick Simon
Il s’est bien passé quelque chose en novembre dernier, mais quoi précisément ? Comment qualifier cet embrasement des quartiers populaires qui aura surpris tout le monde par son intensité et sa durée – même s’il était prévisible ? Et quelles leçons en tirer ? Autant de questions qui sont au cœur de ce numéro dont le parti pris est clairement de mettre en relief et en débat la dimension politique sous-jacente à ces émeutes plus inédites qu’il n’y paraît.
D’emblée, la disqualification dominante des « violences urbaines » aura contribué à évacuer le potentiel de révolte de ces émeutes, interdisant de comprendre les raisons d’une colère d’ailleurs largement partagée mais tellement peu exprimée ; et cela, tout en jouant sur les peurs qu’inspirent ces jeunes de milieux populaires, pour mieux légitimer une politique d’ordre. En France comme ailleurs, et depuis le milieu des années 1990, le discours « loi et ordre » constitue le B.A.BA du conservatisme virant au populisme. La lecture plus progressiste, et plus euphémisée aussi, de la « crise des banlieues » aura, paradoxalement, provoqué un effet similaire. En effet, inscrire ces événements dans un script bien connu depuis plus de vingt ans revenait à en évacuer à la fois la dimension protestataire et revendicatrice – pourtant manifeste – et les profondes transformations socio-économiques dont les émeutes sont le symptôme. Force est de constater que ces trois semaines incendiaires n’ont pas seulement secoué ce que l’on appelle désormais sans autre précision « les quartiers », de fait en proie aux effets conjugués des processus de paupérisation sociale et de ségrégation (urbaine, scolaire, ethnique), mais bien la société française dans son ensemble. Pour autant, il ne suffit pas d’invoquer (encore et toujours) la République en danger ou de faire l’inventaire des causes sociologiques (hélas ! bien connues) pour saisir la signification profonde de ces nuits de novembre qui dérangent y compris nos catégories de pensée et d’analyse. À croire que nous n’en avons rien appris…
Alors que le calme est revenu dans les cités populaires – bien que précaire et émaillé d’incidents faisant au mieux l’ordinaire des faits divers –, que l’état d’urgence a été levé, les initiatives du gouvernement de Villepin/Sarkozy s’accélèrent sous couvert d’un projet de loi sur l’égalité des chances et d’un durcissement de la politique sécuritaire. C’est pourquoi il était urgent de revenir sur la signification politique de ce qu’il faut bien appeler des « émeutes », c’est-à-dire pour reprendre la définition du Petit Larousse un « soulèvement populaire spontané », et sur ce qu’elles ont signifié pour les émeutiers et les acteurs engagés.
Interroger et saisir la dimension politique de ces émeutes nous paraît d’autant plus fondamental que celle-ci est passée à la trappe de la plupart des commentaires autorisés. Or cette dimension est pourtant évidente si on considère l’action du gouvernement. En effet, celui-ci s’est empressé de réduire à un banal fait de délinquance la mort des deux adolescents à Clichy-sous-Bois. Il a multiplié les déclarations injurieuses à l’égard des victimes (dont il est tellement fait état aujourd’hui) et leurs familles, révélant le mépris du pouvoir politique pour les gens de ces cités qui cumulent les difficultés et tentent, néanmoins, de vivre dignement.
En présentant les évènements comme le fait d’éléments isolés, de casseurs récidivistes à l’incivilité notoire, alors même que tout indiquait au contraire leur possible portée politique, le gouvernement redoublait le dispositif répressif d’une sémantique guerrière (complaisamment ou non relayée par des médias trop souvent caricaturaux). Cette guérilla symbolique visait non seulement à réduire les banlieues populaires à des brûlots, mais aussi à orchestrer le débat public sur la situation dans les quartiers autour du péril communautaire, offrant ainsi à l’offensive néoconservatrice de diabolisation de l’islam contre les « valeurs de la République » un nouveau terrain de fertilité. Cherchant à masquer les effets pernicieux des politiques sécuritaires par un habillage « social » de son action, sur fond de basses rivalités politiciennes, le gouvernement a contribué à stigmatiser toujours plus des populations précarisées et discriminées tout en esquivant le principe même de responsabilité politique de ce qui arriveans ce qui arrive. Car quelles « solutions » sont proposées ? Un ensemble de mesures dont l’orientation générale est claire : contrat de responsabilité parentale avec possible suspension des allocations pour les familles déficientes, mise au travail dès l’âge de 14 ans des jeunes déscolarisés au risque de l’aggravation des inégalités scolaires, pénalisation des familles les plus exposés aux effets de la crise. Ne soyons pas dupes : les émeutes de novembre auront été l’occasion d’accélérer (au nom de la réforme !) la mise en place de politiques libérales-sécuritaires, détricotant d’une main le code du travail pour retisser de l’autre le périmètre régalien de l’État et mettre en cause les libertés publiques. Là où le pouvoir politique feint de cibler des « groupes à risques », voilà qui concerne un corps social en voie d’éclatement avancé, et par là, atone.
En dépit du sens commun, les émeutes ont aussi été aussi « politiques » dans le sens où elles ont donné lieu à une action collective exprimant une colère d’ordinaire rentrée, isolée et éphémère. Les acteurs interviewés sur les lieux en témoignent, même dans les villes où la médiation entre les jeunes et la police s’est faite par l’intermédiaire d’associations religieuses, faute de présence suffisante d’animateurs et d’éducateurs, par l’intermédiaire d’associations religieuses, comme ce fut le cas à Clichy-sous-Bois, il n’y a jamais eu chez les émeutiers la moindre tentation d’islamisation du conflit. La révolte s’attaquait bien plus à la réalité quotidienne du harcèlement policier et de la discrimination au faciès ou au principe de l’insulte et de l’humiliation, invoquant le respect de la dignité et l’estime de soi, de même que l’accès à l’emploi et l’insertion professionnelle. Tout le problème étant alors le passage d’une lutte pour la reconnaissance à celle pour l’égalité des droits. Car la non-représentation politique des personnes les plus précaires, dans un contexte de défiance généralisée vis-à-vis des organisations politiques (le plus souvent assimilées aux institutions), de gauche comme de droite, laisse entière, avec la question de l’inscription du sens de la révolte dans la durée, celle de ses modes de résolution. Bien que louable et nécessaire, la campagne pour l’inscription sur les listes électorales pourrait-elle y pourvoir si elle n’est pas assortie de luttes radicales pour la prise en compte politique des laissés pour compte ? Or, à ce profond désir de changement de société, à cette revendication de justice et d’égalité, à ce refus des effets cumulatifs de la pauvreté, de la ségrégation, du racisme et du non-droit, les institutions objectent la persistance de dispositifs normés révélant, derrière leur faillite grandissante, l’écart vertigineux entre les citoyens et leurs représentants.
C’est aussi l’écart entre les populations reléguées dans les quartiers pauvres et le reste de la société qui se creuse. Ainsi en va-t-il des « classes moyennes » (ou ce qu’il en reste). Exposées aux effets des discours populistes et démagogiques, elles sont aussi confrontées à toutes les insécurités (sociales, civiles, identitaires). Sans adhérer mécaniquement aux premiers, elles érigent des barrières pour se prémunir des secondes. La hantise de leur déclassement passe par le développement de stratégies de contournement (par exemple de la carte scolaire) et de rattrapage (par exemple dans l’accès à des filières d’excellence).
De là le caractère central de l’école : lieu par excellence de la concurrence systématique des individus dont les logiques doivent moins à un idéal républicain qu’à un impératif gestionnaire, elle vient conjurer pour les mieux dotés en « capitaux » l’incertitude de l’avenir alors qu’elle est synonyme pour une part croissante de la population sinon d’exclusion, du moins de relégation. On a pu s’étonner que les émeutiers mettent le feu à des établissements scolaires ou à des équipements culturels. Qu’y a-il de si étonnant dès lors que ces édifices symbolisent leur échec ? Que peuvent-ils réellement en attendre ? À cet égard, le projet d’apprentissage dès 14 ans, de même que l’annonce d’un développement des ZEP est d’une totale hypocrisie ! Comment faire croire que cette « politique » s’attaque à la racine des problèmes rencontrés, en particulier dans les établissements situés dans les zones de marginalité urbaine, lorsqu’elle ne fait que la renforcer ?
On en est donc là : aggravation de la situation sociale et de la relégation des quartiers pauvres, accentuation du sentiment d’injustice qui peine à trouver des débouchés politiques face à l’incapacité de la classe politique à prendre langue et attache avec ces nouvelles classes populaires, délitement des politiques publiques notamment sur la ville mais aussi sur le travail social et la prévention spécialisée, ou encore l’école, au profit d’une gestion managériale des « inutiles au monde », triomphe dans toutes ses déclinaisons possibles de la doctrine de la tolérance zéro évacuant totalement les dimensions de pacification et de prévention de la police urbaine.
Si la chose est politique, c’est peu dire qu’il est urgent de relancer le débat sur ce que peut dire et faire la gauche aujourd’hui et demain, de rendre audibles des analyses qui prennent la mesure de la diversité des situations dans et hors les quartiers populaires, de travailler sur les représentations et les imaginaires qui façonnent notre capacité à vivre ensemble, afin de rendre crédibles des alternatives aux politiques libérales sécuritaires. Le défi est de taille. Saurons-nous en prendre la mesure ? Ce dossier propose en tout cas une série d’éclairages critiques, fondés sur des faits, afin de contribuer à un chantier essentiel pour notre société si elle veut éviter le pire.
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