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S'inscrire Alertes e-mail - Mouvements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDilemmes contemporains du féminisme colombien autour de la question de la différence
AuteurMara Viveros[*] [*] Sociologue. ...
suitedu même auteur
Dans le monde contemporain, un des enjeux politiques majeurs est la gestion de la différence et de la pluralité. Le projet féministe, dans sa dimension théorique comme dans sa dimension politique, a apporté quelques réponses à cette question. L’auteur évoque ici quelques-uns des dilemmes contemporains du féminisme face à la diversité (culturelle, ethnique) et aux inégalités sociales qui caractérisent la société colombienne. Pour ce faire, elle s’inspire de l’analyse et de la périodisation proposées par la philosophe politologue Nancy Fraser au sujet des débats féministes actuels. De son point de vue, les matières et les enjeux de ces débats en Colombie donnent à voir avec justesse les contrastes et les contradictions auxquels se heurte le pays.
2 Au sein du féminisme, l’idée de la différence s’est développée en opposition à celle d’universalité et s’est présentée comme la revendication, soit d’une identité spécifique, soit au contraire, d’un pluralisme radical. Dans les deux cas, elle a été arborée comme contrepoint au projet de la modernité et à l’utilisation que celui-ci fait des catégories de portée explicative générale. Dans son livre Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution[1] [1] La Découverte, Paris, 2005. ...
suite Nancy Fraser analyse les débats féministes du xxe siècle autour de la question de la différence et les glissements de sens de cette notion à l’intérieur du mouvement.
3 Fraser établit une périodisation de cette discussion en trois étapes. La première va de la fin des années 1960 jusqu’à la moitié des années 1980 et son centre d’intérêt est la différence de genre, la subordination des femmes et l’androcentrisme. La suivante comprend la deuxième moitié des années 1980 et les débuts des années 1990. L’axe de discussion est alors la différence entre femmes. Jusqu’alors, le débat avait privilégié l’opposition entre « la femme » et « l’homme », laissant de côté l’analyse des différences entre femmes, selon leur classe sociale, leur appartenance ethnique, leur âge et leur orientation sexuelle. Le centre d’intérêt se déplace donc des similitudes aux différences. La troisième phase, actuellement en cours, s’organise autour des multiples différences et de leurs intersections.
4 Les débats des années 1990, centrés fondamentalement sur l’identité de groupe et la différence culturelle, se divisent en deux courants : anti-essentialiste et multiculturaliste. Ceux-ci partagent d’après Fraser des problèmes communs : une conception unidimensionnelle de l’identité et de la différence (dans sa version sceptique et négative comme dans sa version festive et positive) et l’ignorance des injustices sociales liées à une distribution politico-économique inéquitable et un intérêt quasi exclusif aux injustices provenant du manque de respect culturel. Dans cette étape, la politique de la reconnaissance des multiples différences tend à éclipser la politique de la redistribution économique comme remède à l’injustice et comme objectif des luttes politiques. Comment ces discussions se sont-elles déroulées en Colombie ?
● Du paradigme marxiste aux politiques multiculturelles
5 Pour le dire rapidement, le mouvement féministe colombien naissant des années 1970 provenait principalement, comme aux États-Unis, des femmes blanches (ou de son équivalent colombien, les femmes blanches-métisses) des classes moyennes et il était constitué par des petits groupes de conscience qui remettaient parfois en cause la conception traditionnelle de la politique, donnant une nouvelle dimension à ce qui était perçu jusqu’à ce moment-là comme « personnel ». Dans les années 1980, les courants féministes se sont diversifiés en même temps qu’apparaissait un ample mouvement social de femmes qui se démarquait du féminisme pour accomplir un travail avec les femmes des couches populaires et chercher des alliances avec des partis politiques de gauche et des organisations de lutte armée. La présence des femmes des secteurs populaires (qui ont joué un rôle central dans un contexte de crise économique et d’ajustement structurel) provenant d’autres mouvements sociopolitiques de gauche est l’un des traits caractéristiques de la Colombie et une différence par rapport aux mouvements féministes d’Europe et des États-Unis.
6 Les années 1980 correspondent à la période de diffusion des connaissances cumulées dans le champ des études féministes et de leur institutionnalisation dans des programmes universitaires, les agendas des conférences internationales et des plate-formes d’action. L’institutionnalisation de la problématique de « l’équité de genre » produisit des effets très divers. D’un côté, cette problématique fut mieux connue, plus répandue et plus visible dans l’ensemble de la société, et des organisations gouvernementales s’engagèrent dans des politiques publiques dont l’objectif était l’amélioration des conditions de vie des femmes. De l’autre, le thème du « genre » commença à être utilisé par les organismes internationaux et les ONG de façon purement rhétorique, ignorant le caractère politique de la problématique des inégalités de genre et son origine contestataire.
7 Étant donnée l’importance du marxisme comme matrice théorique dans la trajectoire académique et politique d’une grande partie des féministes colombiennes, la différence de classe fut longtemps perçue comme la plus importante différence entre les femmes. Beaucoup des féministes pionnières pratiquaient le double militantisme, dans le parti politique et dans le mouvement féministe. Certaines d’entre elles livraient d’âpres luttes avec les dirigeants de leurs partis, cherchant en même temps à « dépasser » les limites des petits groupes de conscience à travers une représentation d’autres groupes ou organisations corporatives et populaires « réellement politiques ». La question sous-jacente dans la plupart des débats féministes des années 1980 en Colombie était celle du degré d’autonomie souhaitable du mouvement féministe par rapport aux partis politiques, syndicats et mouvements de gauche.
8 La défense de l’autonomie des luttes des femmes par rapport à la lutte de classes a impliqué la mise en avant d’une identité commune (réelle ou potentielle) à toutes les femmes comme groupe social dominé par un autre groupe social, celui des hommes, et l’ignorance théorique et politique du fait que nombre de femmes colombiennes n’étaient pas uniquement soumises à une domination masculine mais aussi à des rapports de pouvoir en fonction de leurs appartenances ethnico-raciales, de leurs orientations sexuelles, de leurs groupes d’âge, etc. Il a fallu du temps pour comprendre que l’autonomie du féminisme comprenait aussi le rapport entre féministes hétérosexuelles et lesbiennes, féministes blanches, indiennes et afro-descendantes. Parce qu’elles méconnaissaient dans leurs analyses l’hégémonie blanche dans les discours du métissage et celle de l’hétérosexualité, les pratiques de nombre de féministes colombiennes ont renforcé les régimes de race, l’eurocentrisme hérité et l’hétérosexisme. De même, en présupposant que la domination masculine se superpose à tout autre rapport de pouvoir, on a ignoré les effets mutuels des différentiations sociales, raciales, ethniques et d’orientation sexuelle sur les différenciations de genre.
9 Les discussions entre essentialisme et multiculturalisme qui ont caractérisé le débat féministe nord-américain des années 1990 sont apparues peu de temps après en Colombie, suite aux débats suscités par la reconnaissance, dans la nouvelle constitution de 1991, du caractère pluriethnique et multiculturel de l’identité colombienne, en rupture avec une tradition républicaine fondée sur le principe d’égalité et en consonance avec l’avènement des politiques multiculturelles dans la région. En effet, dans les années 1990, une grande partie des États latino-américains (Nicaragua, Brésil, Colombie, Mexique, Paraguay, Pérou, Bolivie, Équateur et Venezuela) ont reformé ou adopté de nouvelles constitutions dans lesquelles ils se sont reconnus comme nations pluriethniques et multiculturelles. En 1992, la célébration du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique est fortement contestée dans la région par un mouvement social mettant en avant l’identité culturelle et les droits des Indigènes. En Colombie, si s’ouvre alors une ère dans laquelle le droit à la différence a substitué la recherche de l’indifférenciation dans une identité nationale uniforme, les débats féministes de cette période n’ont pas assimilé les nouveaux défis intellectuels et politiques qu’impliquait cette redéfinition constitutionnelle.
10 Dans ce contexte politique, l’établissement d’alliances sur le plan politique et d’articulations des objectifs émancipateurs de ces divers mouvements sociaux est devenu un besoin, même si peu de projets politiques ont estimé prioritaire de répondre à ce défi. Planeta Paz[2] [2] Planeta Paz est un projet financé par le gouvernement norvégien...
suite a été l’un des rares à articuler divers secteurs sociaux (paysans, syndicalistes, mouvement social des femmes, mouvements ethniques, associations LGBT[3] [3] Lesbien, gay, bi et trans. ...
suite) autour du renforcement de la participation de la société civile au processus de paix colombien et d’une alternative politique au conflit armé[4] [4] En Colombie existent plus de trente factions de guérilla...
suite. Dans ce cas précis, les féministes et les organisations groupées sous le sigle LGBT ont partagé une même position avec la devise « Le corps, premier territoire de paix ». Cette déclaration marque l’articulation entre les luttes pour la reconnaissance de la diversité de genre et sexuelle et les luttes pour une nouvelle approche de la paix. Celle-ci est conçue dorénavant comme impliquant la transformation de la situation économique, sociale, culturelle et politique du pays, condition indispensable pour désamorcer les conflits armés. En 2002, et dans cette même perspective, le mouvement social de femmes, dans toute sa diversité, a créé un réseau international de femmes contre toutes les violences civiles et militaires quelle que soit leur origine (armée gouvernementale, paramilitaires ou guérillas) et pour la paix appelé Constituante émancipatrice des femmes colombiennes.
11 Au sein du féminisme colombien, les débats actuels sur la place de la différence s’inscrivent dans un scénario politique et social dans lequel se mêlent des thèmes très divers : demande d’une redéfinition constitutionnelle qui reconnaisse le caractère multiculturel et pluriethnique du pays ; critique des politiques d’ajustement structurel qui réduisent la protection sociale publique et contribuent à l’accroissement des inégalités socio-économiques ; critique de la permanence des inégalités de genre malgré l’institutionnalisation des politiques d’équité et une plus grande visibilité des problématiques des femmes ; revendication des droits des minorités sexuelles dans le cadre de l’exercice de la citoyenneté, etc.
● Mouvements féministes, identités ethniques et diversité sexuelle
12 Bien que la lutte antiraciste et anti-hétérosexiste ait été perçue théoriquement comme une lutte importante pour le féminisme latino-américain, il a été très difficile de faire accepter l’existence du racisme et de l’homophobie à l’intérieur du mouvement et de questionner les prérogatives dont jouissaient les féministes blanches et hétérosexuelles. À partir de la deuxième moitié des années 1990 commencent à surgir en Colombie des mouvements bâtis sur la défense et la consolidation d’une appartenance ethnico-raciale spécifique, comme les mouvements des femmes indiennes ou afro-descendantes. Pour beaucoup de ces mouvements, une politique de l’identité constitue un acte politique de résistance et quelquefois de transformation de la société. Mais comme l’ont signalé quelques féministes afro-dominicaines telles que Yuderkys Espinosa et Ochy Curiel, défendre l’identité, c’est-à-dire la spécificité d’une expérience historique, politique et culturelle collective, n’a pas impliqué forcément pour les femmes indiennes ou afro-descendantes la remise en cause des pratiques patriarcales. De même, certaines valeurs culturelles de leur groupe d’appartenance, comme la place accordée aux femmes dans la transmission de la langue et la culture, ont parfois renforcé leur subordination en tant que femmes. En ce sens, l’accès aux instances de pouvoir à l’intérieur des organisations, la puissance d’action des dirigeantes, la non-utilisation des symboles externes de leurs cultures, le caractère plus tardif du mariage ou de la conception des enfants ont souvent été interprétés comme des attitudes et des comportements menaçants pour l’unité et les luttes de leur groupe d’appartenance. Comme le dit Martha Sánchez, la leader indienne mexicaine, les conditions ne sont pas encore réunies pour que les femmes indiennes mexicaines se définissent et s’assument sur le plan collectif et organisationnel comme féministes, bien qu’au niveau individuel certaines d’entre elles le fassent[5] [5] M. Sánchez Néstor, « Construire notre autonomie. ...
suite.
13 Quant au sujet de l’homosexualité, il occupe une place réduite dans les discussions des femmes noires et indiennes colombiennes. Dans certains ateliers de travail autour des droits sexuels et reproductifs, on parle de sexualité mais surtout en termes de sexualité responsable et très peu sous l’angle de la liberté sexuelle. Par ailleurs, si le droit à la contraception peut faire des femmes blanches des individus à part entière, autonomes, responsables d’elles-mêmes et maîtresses de leur corps, chez les femmes noires et indiennes, marquées fortement par l’histoire coloniale des Amériques, le choix d’avoir des enfants ou non est une affaire qui relève de leur propre position en tant que sujets mais aussi de leur appartenance à un groupe ethnique racialisé.
14 La plupart des femmes indiennes et noires n’acceptent pas l’existence de l’homosexualité dans leurs groupes ethniques, même si quelques-unes reconnaissent sa présence dans leur communauté et leur famille. Cependant, l’implication des mouvements indiens et noirs dans la défense des droits humains a introduit la question de la diversité sexuelle dans les discussions internes de ces mouvements, même si elle ne constitue pas pour eux une priorité politique. Et par ailleurs, quelques jeunes femmes indiennes et noires commencent à s’assumer publiquement comme féministes indiennes, noires et lesbiennes, comme c’est arrivé lors de la neuvième Rencontre féministe d’Amérique latine et des Caraïbes, réunie au Costa Rica en 2002. Il est important de souligner ainsi les changements générationnels qui touchent les groupes ethniques. En Colombie, les jeunes noires et indiennes qui habitent les grandes villes sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses. D’après des études démographiques, 70 % des populations noires, qui représentent entre 20 et 26 % de la population nationale, habitent dans des concentrations urbaines. Même si les femmes noires et indiennes qui résident en ville n’ont pas nécessairement perdu leurs liens avec leurs régions et leurs communautés d’origine, quelques-unes d’entre elles ont mis de côté certaines de leurs traditions et constituent une génération de femmes qui s’affrontent aux difficultés et aux changements complexes déjà en marche à l’intérieur et à l’extérieur de leurs communautés.
15 Les mouvements sociaux fédérés autour des identités homosexuelles et trans-genres sont très hétérogènes ; même si les processus d’organisation et les revendications politiques des hommes et des femmes homosexuels présentent des ressemblances, ils ont aussi beaucoup de différences. C’est pourquoi il est hasardeux de parler d’une communauté ou d’un mouvement homosexuel colombien au singulier. Néanmoins, depuis une dizaine d’années, ces divers mouvements partagent le même cadre des droits humains pour parler de la diversité sexuelle et de genre. D’abord, il s’est agi davantage d’un prolongement des questions des droits des femmes et des droits sexuels et reproductifs que d’un objet en tant que tel. Le phénomène du sida dans la région a permis d’établir des liens entre ce thème et les discussions internationales sur les droits sexuels et reproductifs comme droits humains, mais associés à un contexte fortement médicalisé, celui de la santé sexuelle et reproductive. Ensuite, à partir de l’année 2000, le sujet des droits humains est apparu dans le domaine public, à propos des deux projets de loi pour la défense des droits patrimoniaux des couples du même sexe, associé aux questions de lutte contre les discriminations et pour l’élargissement de la notion de citoyenneté. L’appropriation et l’utilisation du cadre des droits humains par les mouvements LGBT en Colombie leur a permis deux choses nouvelles : un repositionnement de leur place dans le contexte local au-delà de leurs revendications proprement identitaires et une participation à des réseaux nationaux, régionaux et internationaux de mobilisation sociale.
● En guise de conclusion
16 La Colombie, comme d’autres nations latino-américaines, est un pays de contrastes. S’y côtoient l’emprise du catholicisme dans la politique et des mœurs et normes juridiques progressistes, les styles politiques traditionnels et les pratiques de démocratie participative innovatrices, le métissage culturel et le racisme. En dépit de ces dissimilitudes, de l’instabilité politique liée à la persistance des violences, du problème du narco-trafic et des mouvements forcés de population qui l’affectent encore, un régime démocratique fonctionne depuis 1958 et les politiques publiques multiculturelles mises en œuvre dans la dernière décennie ont un impact certain.
17 La situation des femmes, des minorités sexuelles et des divers groupes ethniques est fortement marquée par l’existence d’un haut degré de discrimination à leur égard et par un manque de reconnaissance de leur statut en tant que sujets sociaux et politiques. En même temps, les changements liés à la laïcisation et à la modernisation du pays et le rôle joué par les divers mouvements sociaux dans la défense des droits humains ont permis le déploiement d’une grande créativité culturelle pour affronter l’inégalité sociale croissante engendrée par les réformes libérales.
18 Le besoin de pallier aux conséquences sociales négatives de ces réformes a motivé une série d’alliances entre différents acteurs sociaux. Ces derniers ont ainsi élargi l’éventail de leurs demandes, intégrant à leurs réclamations identitaires celles de citoyenneté, de justice et d’équité. Nous sommes en train d’assister à un déplacement progressif des revendications identitaires vers la question des nécessaires transformations économiques, sociales, politiques et culturelles de la société colombienne dans son ensemble. Ainsi, ces mouvements sociaux ont évité quelques-uns des dangers qui guettent souvent les politiques de l’identité, à savoir une conception étroite des politiques de représentation qui « donneraient la parole » aux hommes et aux femmes indiens, noirs, ou homosexuels, comme à une minorité qui doit se représenter elle-même mais seulement elle-même, et comme membres d’une collectivité supposée homogène, stable, et unifiée.
19 Deux événements récents méritent d’être signalés car ils sont révélateurs de la façon dont les sujets de genre et de sexualité sont devenus des enjeux politiques majeurs et des critères d’évaluation de l’adéquation des sociétés aux normes démocratiques modernes. Le premier est la décision de la Cour constitutionnelle de dépénaliser l’avortement en cas de malformations du fœtus, de risque de décès pour la mère ou de viol. Cette décision a été prise le 10 mai 2006 à la suite d’une lutte âpre du mouvement féministe colombien appuyant la demande de l’avocate Monica Roa. Celle-ci dénonçait le caractère inconstitutionnel de l’article du Code pénal punissant jusqu’ici dans tous les cas cette pratique d’un à trois ans d’emprisonnement. Le deuxième est la mise en place d’une politique municipale pour la population LGBT de Bogota, qui s’inscrit dans le cadre des politiques publiques de la ville de l’actuelle administration municipale[6] [6] Cette politique cherche à mettre en place des dispositifs...
suite. Le maire de Bogotá a présenté publiquement cette politique le 28 juin 2006, date de la commémoration de la Journée internationale de la fierté gay.
20 Dans un cas comme dans l’autre, il est intéressant de signaler l’étendue des débats publics qui ont accompagné ces événements, la récurrence des questions à leur sujet dans les enquêtes d’opinion publique et dans les entretiens avec les différents candidats aux élections législatives et présidentielles, et la façon dont ils ont été utilisés politiquement pour donner à voir l’adhésion ou non des candidats à un projet de société « démocratique et moderne ». Les questions sexuelles et de genre sont devenues essentielles pour évaluer l’extension du domaine démocratique dans une société et les positions politiques d’une personne ou d’une collectivité.
21 Comme les questions sexuelles, les questions ethniques et raciales sont aussi devenues des enjeux politiques. Dans le contexte d’institutionnalisation du multiculturalisme – qui offre un nouveau modèle de nation et un nouveau récit de l’identité nationale colombienne – ont surgi des mouvements sociaux qui ont pu se saisir de l’ancestralité et de la culture pour devenir des acteurs politiques. Les questions ethnico-raciales comme les questions sexuelles ne sont plus considérées comme naturelles, évidentes ou relevant de l’ordre du privé, elles déplacent les frontières entre le non politique et le politique.
22 La convergence des luttes des mouvements féministes, LGBT et ethniques a fait preuve de son efficacité sur le terrain politique et juridique, mais il faut aussi tenir compte des différentes logiques qui les animent et des intérêts qui peuvent parfois les opposer. Comment concilier la spécificité et la singularité des diverses luttes avec la prise en considération des logiques sociales plus générales dans lesquelles s’inscrivent les discriminations ? Il est peu probable que l’on parvienne à construire à partir d’un seul mouvement un projet politique de justice sociale pour lutter contre le sexisme, l’homophobie, le racisme et toutes sortes de discriminations. L’expérience colombienne montre qu’il est d’abord nécessaire d’utiliser de façon plus efficiente les ressources politiques propres à chaque mouvement. Il faut ensuite déjouer la possible utilisation par les acteurs politiques des revendications de certains mouvements au détriment d’autres mouvements. Enfin, il s’agit de promouvoir des actions publiques concertées et plus délibérément orientées contre l’injustice sociale dans toutes ses expressions. ●
Notes
[ *] Sociologue.
[ 1] La Découverte, Paris, 2005.
[ 2] Planeta Paz est un projet financé par le gouvernement norvégien dont le but est d’articuler divers secteurs sociaux traditionnellement non écoutés, autour de la recherche d’une solution politique pour le conflit armé et social colombien.
[ 3] Lesbien, gay, bi et trans.
[ 4] En Colombie existent plus de trente factions de guérilla même si aujourd’hui seules deux d’entre elles sont actives (Les FARC, Forces armées révolutionnaires de Colombie, et l’ELN, Armée de libération nationale). Elles affrontent les forces paramilitaires et l’armée et contrôlent une bonne partie du territoire, caractérisée par son inaccessibilité et par le développement de la production de cocaïne.
[ 5] M. Sánchez Néstor, « Construire notre autonomie. Le mouvement des femmes indiennes au Mexique », Nouvelles Questions Féministes, vol. 24, n° 2, 2005.
[ 6] Cette politique cherche à mettre en place des dispositifs assurant le respect des droits de la population LGBT (vis-à-vis des services de police, de la Sécurité sociale, etc.) et la prise en compte de ces droits dans toute nouvelle action publique municipale.
PLAN DE L'ARTICLE
- ● Du paradigme marxiste aux politiques multiculturelles
- ● Mouvements féministes, identités ethniques et diversité sexuelle
- ● En guise de conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Mara Viveros « Dilemmes contemporains du féminisme colombien autour de la question de la différence », Mouvements 5/2006 (no 47-48), p. 109-116.
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2006-5-page-109.htm.
DOI : 10.3917/mouv.047.0109.




