2006
Mouvements
Livres
Mouvements a lu
Ulrich Beck, Qu’est ce que le cosmopolitisme ?, ALTO Aubier, Paris, traduction française, 2006, 345 pages, 25 €
La lecture du dernier opus d’Ulrich Beck apporte au premier abord bien des satisfactions. La recherche de compréhension du monde actuel est ici libérée de cette démarche forcée par laquelle on ramène si souvent encore toute analyse au vieux cadre national comme unique référence, même lorsque celui-ci, à l’évidence, ne produit plus de sens.
Ici, le cosmopolitisme permet de percevoir le monde autrement qu’à partir des divisions nationales. Il est le résultat et le préalable à une reconstruction de la perception. Il est distingué de la « cosmopolitisation », processus au cours duquel « la nature historique des mondes sociaux et la fonction des États dans ces mondes ont été irréversiblement modifiées ». L’un est une attitude politique, l’autre une réalité imposée. Dès lors, les attitudes politiques contraires, celles qui restent construites sur des optiques nationales correspondent à une « perte clinique du sens de la réalité », ce qui caractérise assez bien ces mouvements « souverainistes » qui ne permettent plus aucune avancée politique. Pire, ils sont à l’origine de politiques aberrantes par lesquelles on répond aux risques à l’aide de concepts existants inaptes à les appréhender. Ainsi pour le terrorisme, risque global, contre lequel la guerre faite à un État mène à l’échec programmé. Ainsi de l’idée d’identités « naturelles » conférant des droits à partir de la notion « d’autochtones », ce qui masque que les autochtones n’existent pas, puisqu’il y a toujours eu ceux qui étaient là auparavant, l’histoire des humains étant celle de leur mobilité. Ulrich Beck est donc convaincu que l’agir politique qui nous constitue comme citoyens est aujourd’hui confronté à l’épreuve du cosmopolitisme, indispensable pour lutter en commun contre des fléaux qui ne se laissent pas circonscrire par les frontières. L’optique nationale inhérente à la catégorie du politique en devient historiquement fausse, car si la pensée est encore nationale, la réalité ne l’est plus.
On se réjouit donc de voir dénoncée avec cette vigueur l’erreur massive de notre temps chez ceux qui croient encore que la nation est première et ne comprennent pas que « c’est l’internationalité qui permet la nationalité » (p. 126). On appréciera également l’analyse selon laquelle la cosmopolitisation représente la disparition définitive de la société fermée. Et il est vrai que ce phénomène est apprécié différemment selon le niveau économique de chacun. Ceux qui en bénéficient le moins ne peuvent le vivre comme une libération et ce « programme forcé à l’ouverture du monde » entraîne un retour de flamme du nationalisme.
Tout cela est très convaincant, comme le sont les développements sur l’impasse où se trouve la société mondiale de cette période que Beck désigne comme la « Deuxième modernité ». Cette société comme toute société est confrontée à la régulation de la violence : où sera le fondement de la légitimité de la violence, dès lors que la légalité classique n’est plus adaptée aux nouvelles formes de danger ?
Toutefois, la jubilation ressentie à la pertinence de bien des réflexions est mêlée d’insatisfaction. Une impression de bavardage est provoquée par des répétitions et une présentation assez confuse des problèmes. L’approche ici principalement sociologique vise le politique dans toutes ses dimensions, incluant l’idéologie et le droit. Dès lors, le cosmopolitisme qu’Ulrich Beck appelle de ses vœux comme posture politique adaptée au monde tel qu’il est déjà doit s’inscrire dans une philosophie de l’universalisme. Mais il ne suffit pas de critiquer les tendances à l’universalisme qui dans le passé n’ont été que des projets hégémoniques, comme l’a été l’universalisme chrétien. Encore faut-il s’interroger sur la possibilité même d’un monde reconnu comme universel et politiquement constitué hors hégémonie. L’universalisation des droits de l’homme évoquée par Ulrich Beck est loin de suffire. Dans leur formulation et définition, ces droits de l’homme restent porteurs de l’idéologie d’une partie du monde. Et la culture de cette partie (l’Occident) en investissant l’espace de l’universalisme corrode l’idée de démocratie mondiale. Les travaux d’Ernesto Laclau sur la nécessité d’un lieu vide comme référence de l’universel, sont autrement féconds en dépit de leur difficulté
[1]. La seule « consistance » que l’on puisse trouver à l’universalisme, sans s’égarer à nouveau dans une tentation hégémonique, est l’expression balbutiante et embryonnaire d’une conscience universelle. La construction de la notion de crime contre l’humanité en témoigne dans le versant négatif (la défense de quelque chose qui serait ce que les humains ont en commun), comme en témoigne aussi la recherche de plus en plus exigeante d’un bien commun à l’échelle du monde, le versant positif.
C’est à ce niveau que le droit intervient, non pas seulement comme semble le concevoir l’auteur, en tant que somme de valeurs reconnues à un moment donné comme contraignantes, mais plutôt en tant que procédures permettant l’objectivation des situations et du règlement des conflits. Et c’est sans doute sur le terrain juridique que la société mondiale et la cosmopolitisation en cours manquent d’une pensée du droit adaptée. Englué dans la pensée nationale qui produit encore des effets, à défaut de produire du sens, le droit international n’est pas la clef des avancées attendues. Lorsqu’Ulrich Beck énonce (p. 95) que le régime des droits de l’homme abolit le national et l’international parce que «
l’on aboutit à une globalisation de l’engagement délibéré à respecter les droits de l’homme… ainsi que les règles de base de la démocratie, et ce partout dans le monde », il néglige curieusement la résistance de certains aspects de ce que l’on a nommé la souveraineté. Sans doute, celle-ci n’est-elle plus son propre concept selon des analyses menées par plusieurs auteurs, notamment Gérard Mairet
[2], car la souveraineté ne se divise pas et pour être souverain, un pouvoir doit avoir l’exclusivité des compétences sur son territoire. Mais l’altération du concept, due sans aucun doute à la cosmopolitisation en cours, n’empêche pas certains effets partiels récurrents de la souveraineté, parmi lesquels, la possibilité de priver les nationaux dépendant de cette souveraineté des droits qui, dans le monde tel qu’il est encore, dépendent de l’engagement de chaque État. On s’étonnera dans le même sens qu’Ulrich Beck imagine que le droit international ait été fait pour assurer la paix. La doctrine du droit international des origines (Grotius par exemple) produisait des traités du droit de la guerre (et accessoirement de la paix), car la fonction régalienne principale étant le droit de faire la guerre (et d’en tirer des conquêtes), le droit international de la « Première modernité », droit entre souverains, réglait les limites éventuelles (toujours débordées) de la guerre interétatique. Sur ce sujet de la guerre, on comprend mal la distinction tentée entre «
la guerre ou le contrat ». Le droit international c’est la guerre ET le contrat. Il s’agit en effet d’un droit essentiellement contractuel, né des accords entre souverainetés délimitées entre elles selon les résultats du rapport de forces, notamment militaire et économique. Beck le sait bien d’ailleurs, lorsqu’il souligne comment les États-providence nationaux rejettent les risques de pauvreté autant qu’ils le peuvent sur d’autres États. La question n’est donc pas entre la guerre et le contrat, mais entre la guerre et le contrat d’un côté et la « loi » de l’autre, c’est-à-dire ce passage à un moment politique dans lequel le contrat s’élargit à tous et prend une portée générale qui dépasse la relativité habituelle. Alors, la société trouve son droit. Il est parfaitement exact que la guerre d’un État contre un autre n’est pas capable de répondre aux situations post-nationales d’aujourd’hui. Mais alors il faut aller beaucoup plus loin. Il ne faut pas, contrairement à ce que fait Ulrich Beck, souhaiter que l’Europe s’arme pour contrebalancer l’Amérique. Il faut souhaiter des progrès du côté des Nations unies et des juridictions internationales, ce qui permettrait d’accéder à un droit universel efficace en dehors de toute nouvelle centralisation. Alors la société mondiale pourrait aller vers un réel désarmement du monde et la recherche du bien commun. Quant à l’ingérence qui n’est actuellement que l’intrusion arbitraire d’un sujet dans les affaires d’un autre, elle peut être nécessaire en cas de violences massives. Mais elle doit reposer sur un mécanisme permettant une approche objective de la situation conduite par tous et non sous la domination des plus puissants. â—
Monique Chemillier-Gendreau
Boubacar Boris Diop, Odile Tobner, François-Xavier Verschave, Négrophobie, Les Arènes, Paris, 2005, 200 pages, 19,80 €
Comment Stephen Smith, journaliste au
Monde, spécialiste de l’Afrique subsaharienne parmi les plus lus en France, a-t-il pu écrire
Négrologie et se faire encenser par bon nombre de critiques ? C’est la question qui ouvre
Négrophobie, ouvrage dans lequel Odile Tobner, Boubacar Boris Diop et François-Xavier Verschave analysent le discours du journaliste sur l’Afrique. Celui-ci, malgré les prétentions novatrices d’un journaliste affirmant pourfendre ce qu’il appelle le politiquement correct, s’inscrit dans une veine binaire très classique. Face à la situation douloureuse de l’Afrique, deux lectures. L’une prétend essentiellement l’expliquer par des causes exogènes, la traite, la colonisation, le pillage. L’autre prétend essentiellement remettre au premier plan des causes endogènes, la faillite des élites locales, le tribalisme, la culture, entre autres. C’est dans cette seconde optique, prétendue taboue et courageuse, que se situe
Négrologie : l’Afrique meurt non pas parce qu’on l’assassine mais parce qu’elle se suicide. Sans doute cette optique est-elle développée de manière plus caricaturale que chez d’autres, plus démagogique aussi, en sollicitant d’emblée le bon sens commun contre les constructions idéologiques des adeptes de l’impérialisme. Mais
Négrologie s’inscrit dans la veine ouverte à partir des années 1980 en réaction au tiers-mondisme, dans la lignée d’un Pascal Bruckner
[3], plus que celle d’un René Dumont invoqué à plusieurs reprises, même si l’agronome s’est assez attaché à montrer les mécanismes de domination extérieure aux côtés des dysfonctionnements internes pour pouvoir prétendre déplaire au journaliste du
Monde. Et certainement pas dans celle d’un Frantz Fanon sous le signe duquel, par l’épigraphe d’ouverture, Smith place, assez étrangement, son ouvrage.
Noirs et blancs dans Négrologie
Odile Tobner entreprend une critique linéaire de
Négrologie, reprenant en miroir l’ensemble de ses dix chapitres. L’introduction est malheureusement rapidement passée, alors qu’elle est représentative du projet de Smith. «
Il est temps, écrit-il,
de mettre fin à une double hypocrisie : celle des Occidentaux qui […] ne disent pas la vérité aux Africains qu’ils savent pourtant condamnés […] ; celle des Africains, bien conscients de leurs limites mais qui, juchés sur leur « dignité d’hommes noirs » […] rejettent toute critique radicale
[4]. » (Smith, p. 23) Voilà posés les deux protagonistes collectifs d’un ouvrage qui prétend mettre fin à «
ces non-dits qui piègent l’échange – sursaturé en mélanine – entre Noirs et Blancs » (Smith, p. 26), ouvrage lui-même plein de mélanine. Comme l’écrit Tobner, «
la cible principale qu’essaie de désigner Smith est purement fantasmatique : âme noire, négritude, africanité » (Tobner, p. 55).
La critique de Tobner s’appuie largement sur la reprise textuelle de
Négrologie, reprise qui semble parfois presque se suffire à elle-même au regard des propos originels. Sur la pauvreté, Smith écrit ainsi que l’Afrique est «
un continent qui n’est que “potentiellement riche” », sous-entendu, l’hypocrisie en moins : qui le serait s’il n’était pas peuplé d’Africains ou que «
si six millions d’Israéliens pouvaient, par un échange standard démographique, prendre la place des Tchadiens à peine plus nombreux, le Tibesti fleurirait et une Mésopotamie africaine naîtrait » (Smith, p. 49). Au-delà du relevé des phrases les plus édifiantes de
Négrologie, Tobner s’attache à démonter la manière dont Smith sélectionne ses pans de réels pour illustrer sa thèse posée en réponse à une alternative. Est-ce donc de
notre faute ou de la
leur ? «
Qui faut-il blâmer, les Occidentaux “égoïstes” ou les Africains “incapables” » (Smith, p. 61) ? Ainsi, concernant l’esclavage, Smith tourne en dérision la place donnée dans la mémoire à la maison des esclaves de Gorée
[5], rappelle le rôle joué par les intermédiaires africains dans la capture d’esclaves par les négriers européens et insiste sur l’existence des traites transsahariennes et orientales aux côtés du commerce triangulaire. Autant de faits connus que l’on retrouve révélés dans
Négrologie, juxtaposés à la traite atlantique comme pour en relativiser la portée, comme pour relativiser le passé esclavagiste d’États européens et la position de population structurellement asservissable dans laquelle était placée les Subsahariens. Et en quoi, demande Tobner, ces faits peuvent-ils relativiser le «
premier phénomène de déportation et d’extermination à fondement purement raciste » (Tobner, p. 29) ?
Parfois, Tobner se laisse elle-même enfermer dans la logique binaire, civilisationnelle et parfois colorée qu’elle reproche à Smith. Ainsi, toujours sur la traite dont elle affirme, sans considérer les travaux spécialisés, qu’elle « n’a jamais été ni exposée ni chiffrée de façon objective », elle demande : « Et comment le pourrait-elle ? Autant demander aux Allemands qu’ils fassent l’histoire de la Shoah. On ne peut pas être à la fois juge et partie » (Tobner, p. 29). Le iiie Reich, précisément, revient régulièrement dans sa contribution comme un repoussoir blanc à une prétendue barbarie noire, comme une acception symétrique de l’opposition catégorielle entre « eux » et « nous » à laquelle invite Smith. Quand celui-ci affirme que « l’État africain n’est pas suffisamment “civilisé” pour imposer aux gouvernements la distinction entre “revenus privés” et la “recette privée” » (Smith, p. 81), elle demande « en quoi l’État du iiie Reich, né au cœur de la civilisation, répondait à la définition de l’État civilisé », (Tobner, p. 24), question qu’elle juge elle-même « oiseuse » et qui s’inscrit dans la même grille conceptuelle. Tobner renvoie, pour conclure, Smith à sa position d’Occidental dont le discours sur l’Afrique souffrirait a priori d’un déficit de légitimité parce que n’émanant pas d’un Africain. « Depuis le temps que les Occidentaux se mettent à la place des Noirs pour juger ce qui est bon pour eux, il est urgent qu’ils soient remis à leur place » (Tobner, p. 59). Peut-être est-ce pour prévenir cet argument que Smith invoque, tout au long de son ouvrage, des intellectuels noirs à l’appui de sa thèse.
« Les Africains » comme objet d’étude
Boubacar Boris Diop, le plus incisif des trois auteurs, adopte une démarche transversale pour mettre en valeur le présupposé qui guide, d’après lui, la rédaction de Négrologie à savoir une lecture racialisante de la réalité. Celle-ci n’est certes pas théorisée ou exprimée en tant que telle, Smith se défendant à plusieurs reprises de toute réification raciale ou même culturaliste des populations subsahariennes, prétendant « exorciser l’essentialisme pigmentaire » (Smith, p. 29) et se refusant de franchir tout « pas excessivement culturaliste » (Smith, p. 51). Il n’empêche que son ouvrage constitue bien l’examen d’un groupe, « les Africains », doté d’aptitudes – en l’occurrence d’inaptitudes – propres, un groupe posé indépendamment de toute relation présente ou passée avec d’autres groupes et, surtout, posé sans que soit vraiment discutée la pertinence d’une telle catégorisation. Dans son introduction, Smith prétend rejeter la représentation coloniale d’un « pays des Noirs qui sont tous pareils » et n’admettre comme dénominateur commun d’une Afrique plurielle qu’une communauté de douleurs. C’est peu dire que cette intention de départ ne cesse de s’effilocher au cours de Négrologie, le monde duquel, comme l’écrit Diop, est « en noir et blanc » (Diop, p. 70). C’est ainsi que Smith, dans son dernier chapitre, trouve « indiqué de tester la “négrologie” […] à l’exemple de l’Afrique du Sud multiraciale » et demande pourquoi « si la “renaissance africaine” […] est possible dans l’ex-pays de l’apartheid ne le serait-elle pas aussi au nord du fleuve Limpopo qui constituait jusqu’au revirement de 1990 l’indépassable frontière de “l’Afrique blanche” » (Smith, p. 200 et 201).
Cette lecture racialisante se nourrit d’abord de clichés jetés au bon sens commun et, plus grave, tous prêts à resservir. La paresse, l’ignorance et la cruauté traversent Négrologie sous forme d’images qui, ainsi que le montre Diop, s’inscrivent dans la lignée des vieux stéréotypes coloniaux. Elles peuvent être burlesques telles que celle de la dactylographe qui, « désormais pourvue d’un ordinateur, n’a plus le front coloré du ruban encreur à force de faire la sieste sur sa machine à écrire » (Smith, p. 58), anthropophagiques telle que celle des « pénis rôtis des ennemis tués » (Smith, p. 131), paternalistes telle que celles des « Africains (qui) ne (comprennent) pas qu’ils ne peuvent pas baigner dans le liquide amniotique de leur “authenticité” » (Smith, p. 230). Dans la même veine, le lien entre colonisation et développement est définitivement résolu, d’abord sous le mode de l’écart de civilisation, « la soumission de si vaste étendues outre-mer (n’ayant) été possible qu’en raison de l’important écart de civilisation entre colonisateurs et colonisés », puis sous celui de l’inversion de la cause et de l’effet, « les Africains (n’étant) pas en retard parce qu’ils sont passés sous le joug colonial mais l’inverse : ils ont été conquis si aisément parce qu’ils étaient sous-développés » (Smith, p. 89 et 90). Comme pour amener cette thèse dont le fondement – au moins – évolutionniste et belliciste n’est pas discuté, Smith indique par deux fois que le « continent […] n’a inventé ni la roue, ni la charrue » (Smith, p. 24), « ni la poulie » (Smith, p. 52).
Cette lecture racialisante s’appuie également sur une structure narrative qui place Smith en position du non-Africain parlant de l’Afrique à des non-Africains. Un de «
ces intellectuels occidentaux », «
un journaliste occidental (écrivant) à l’intention du grand public occidental », «
Stephen Smith en train de parler aux siens », écrit Diop (Diop, p. 62 et 63), sans que l’on perçoive toujours s’il désigne la posture dans laquelle il place Smith ou celle dans laquelle se met lui-même le journaliste du
Monde. Le style de connivence qui habite
Négrologie semble effectivement présupposer l’appartenance à un même monde de l’auteur et de son lectorat. Cela transparaît notamment dans l’utilisation des anecdotes mises sur le même niveau narratif que les faits principaux avec, en incise, des commentaires complices délivrés sur le mode du retour de voyage ou d’exploration (Diop, p. 64). Dans le résumé de la crise ivoirienne fait dès l’introduction, on trouve ainsi un «
complot du cheval blanc » au milieu des morts et des coups d’État, complot devant lequel, commente Smith, «
on se frotte les yeux » (Smith, p. 15) sans que le lectorat soit en mesure de remettre à sa place – insignifiante – l’événement apparemment burlesque ainsi mis en exergue
[6]. Comme Tobner, Diop prend cependant parfois le contre-pied de cette supposée complicité occidentale lorsqu’il demande «
comment des Africains ont-ils pu apprécier ce livre alors qu’ils recevaient un crachat dans la gueule » (Diop, p. 70), ou rétorque à l’étalage que Smith fait des massacres en Afrique les massacres occidentaux, coloniaux et (encore) nazis (Diop, p. 87). «
Il est difficile de savoir à quoi rime la compétition ainsi ouverte par Négrologie », écrit-il (Diop, p. 88) même si, très ponctuellement, il s’engouffre lui-même dans cette voie.
La production de l’information
François-Xavier Verschave, s’éloignant de l’ouvrage de Smith, met en cause la fiabilité de son travail journalistique en se focalisant sur sa couverture de quelques grands évènements, le plus souvent brièvement
[7], mais en s’arrêtant davantage sur le génocide au Rwanda. Il adopte pour cela le mode de l’enquête minutieuse qui caractérise ses précédents ouvrages. On est mis face à une multitude de faits, de personnages, de témoignages plus ou moins détaillés qui contredisent point par point la version de Smith, et qui, s’il faut les croire – ce qu’on n’est pas toujours en mesure de faire faute de maîtriser l’ensemble des données – procurent le vertige. Aussi ce troisième réquisitoire est-il plus convaincant lorsqu’il s’extrait de l’événementiel pour mettre en valeur les modes de couverture de l’événement par Smith.
Parmi ces modes, la focalisation journalistique sur un fait qui, survalorisé par rapport à la chaîne de faits à laquelle il se rattache, en modifie la perception et le jugement. La focalisation sur l’attentat perpétré le 6 avril 1994 contre le président rwandais Juvénal Habiyarimana est exemplaire. Cet attentat non élucidé, dont l’origine a été alternativement imputée au Front patriotique rwandais (FPR) actuellement au pouvoir et au
Hutu Power renversé, apparaît quelle que soit la source comme l’acte qui marque le début du génocide d’avril 1994. Cependant, rétorque Verschave, «
ce n’est pas cet acte de guerre qui a entraîné le génocide mais le fait qu’il était prêt à être perpétré par le Hutu Power,
n’attendant qu’une occasion ou qu’un signal » (Verschave, p. 117). Le président de l’association Survie
[8] ne nie pas le bien-fondé des interrogations relatives à l’attentat – dont il admet qu’il peut être dû au FPR (Verschave, p. 154) – mais la centralité de cet événement dans la lecture de Smith. Lecture qui minimise le travail ethniciste préalable et son exacerbation par le
Hutu Power. L’historicité du génocide et la préparation dont il a été l’objet rend difficile l’idée de placer le FPR sur le même plan que le régime hutu, quelle qu’ait été la part de responsabilité du mouvement rebelle dans l’événement déclencheur de cette tragédie.
Second mode, l’habillage d’une perception partisane par une rhétorique d’ordre descriptif. Smith reproche à Verschave de populariser une approche qui, en chargeant exclusivement le
Hutu Power, couvrirait le FPR. Mais au moins le président de Survie n’avançait-il pas masqué en s’inscrivant d’emblée dans une perspective de combat. Smith, lui, décrit : il y a l’attentat qui provoque le génocide, attentat peut-être perpétré par ceux qui, à terme, en recueilleront les fruits, le FPR ; il y a le massacre de Tutsis par les Hutus et le massacre de Hutus par les Tutsis. Description ? En entretenant la théorie du double-génocide, Smith couvre en même temps les services français impliqués au Rwanda. Certes, ceux-ci soutiennent tardivement le régime de Kigali avant le génocide
[9]. Certes, l’interposition française après le génocide permet d’exfiltrer quelques-uns des hauts responsables de ce régime. Mais cette politique n’a plus le même sens dès lors qu’elle intervient au milieu de deux camps également criminels, plutôt que de s’opposer d’emblée à un pouvoir génocidaire – ce qu’elle n’a pas fait. Smith avance ainsi des chiffres relatifs au massacre de population hutue par l’Armée patriotique rwandaise (APR, bras armé du FPR), chiffres dont il reconnaît lui-même le caractère hasardeux puisqu’ils relèvent d’un «
calcul qui n’a d’autre valeur que d’engager la responsabilité des nouveaux dirigeants » (Smith, p. 129). Il affirme plus loin que «
le FPR (constitue) un pouvoir tout aussi brutal et ethniste que le précédent » (Verschave, p. 147)
[10]. Il arrive que le voile objectiviste tombe et que le journaliste glisse du registre descriptif au registre prescriptif.
À la lecture de Négrophobie, on a parfois l’impression que l’auteur de Négrologie est ouvertement raciste, viscéralement haineux, parfois inculte et qu’il ne connaît rien à ce dont il parle. Or, Smith se défend de tout racisme, il est peu probable qu’il haïsse l’Afrique et son ouvrage est truffé de références bibliographiques. Il « n’est pas un jeune fanatique sévissant dans une feuille d’extrême droite » (Négrophopie, p. 67). Voilà pourquoi Négrologie est si inquiétant, plus encore que s’il n’était qu’ouvertement raciste : il témoigne d’un dicible qui évolue, véhicule et conforte les pires clichés relatifs à l’Afrique en leur donnant l’habillage d’une pensée intellectuelle médiane. Négrophobie est le seul ouvrage qui a répondu au scandale de Négrologie, et surtout au « scandale qu’a constitué l’absence de scandale » suscité par son auteur (Négrophobie, p. 56). â—
Vincent Bonnecase
Thierry Zarcone, La Turquie. De l’empire ottoman à la république d’Atatürk, Gallimard-Jeunesse, Collection Découverte, Paris, 2005, 160 pages, 13,90 €
ÀÀ mesure que se rapprochera la perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, beaucoup de Français chercheront à s’informer sur l’histoire récente de ce pays dont la modernité et les transformations ne se réduisent pas à l’offre touristique. D’autant que le scepticisme des Européens se nourrit des soubresauts intérieurs à la Turquie, tels que le procès, finalement abandonné, contre Orhan Pamuk accusé d’« insulte délibérée à l’identité turque » suite à sa déclaration dans le journal suisse Tagesanzeiger en février 2005 : « Un million d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais presque personne n’ose en parler. »
Dans ce contexte, on devrait se réjouir de la publication, dans une collection renommée, d’un petit ouvrage richement illustré, sous la plume de Thierry Zarcone, spécialiste de la Turquie au CNRS. Mais l’intérêt laisse place à la stupeur lorsque l’on comprend que le génocide des Arméniens y est purement et simplement nié, même si cette négation est implicite et contournée. Dans le chapitre consacré à l’effondrement de l’Empire ottoman, le mot génocide est omis au profit du terme moins infamant de «
massacres », dont l’ampleur est d’ailleurs minimisée : «
de 600 000 à 800 000 morts », écrit-il, alors que l’estimation actuelle des spécialistes dépasse le million. Pour avancer ce chiffre, l’auteur s’appuie sur un historien américain négationniste, Justin Mc Carthy, dont les manipulations démographiques ont été largement démontées
[11]. Il s’agit d’ailleurs de la seule référence sur la question arménienne citée dans la bibliographie (p. 152).
Surtout, Zarcone affiche une pseudo-objectivité qui laisse croire que la question fait débat chez les historiens (p. 43) : « Deux thèses s’opposent sur les massacres des Arméniens en 1915 : pour les Arméniens, le triumvirat jeune-turc a planifié l’extermination sous couvert de déplacements […], pour les Turcs, les déplacements, pratique courante en temps de guerre, visaient à écarter une population qui soutenait l’ennemi russe. » Une assez bonne illustration du propos de Jean-Luc Godard caractérisant l’information à l’ère télévisuelle : « Cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler. »
Mais il y a plus grave, car Zarcone reprend à son compte les arguments des nationalistes turcs qui reportent sur les Arméniens la responsabilité de l’annihilation dont ils furent victimes. Ainsi l’ordre de « déplacement forcé » (sic) – expression censée désigner la déportation dans des conditions épouvantables de 700 000 hommes, femmes, enfants et vieillards d’Anatolie dont seulement 50 000 arrivèrent à Alep – fut, selon lui : « une décision du triumvirat pour contrer le soutien arménien aux troupes russes qui envahissent l’Empire et mettre fin aux opérations de guérilla menées par des bandes arméniennes en territoire turc (p. 42 et 43). » Et d’ailleurs, ajoute-t-il, selon la logique bien connue du chaudron : « C’est au tour des milices arméniennes qui accompagnent l’occupant de se livrer à des massacres sur les populations musulmanes (p. 43). » Bref, les victimes furent responsables de leur malheur et se livrèrent à des tueries similaires avec la circonstance aggravante de la trahison et de la perfidie. En outre, évoquant les massacres de 1896, Zarcone les impute à des réactions provoquées par les « réformes administratives imposées par l’Europe en faveur des Arméniens » (p. 33).
Comme les dernières pages de l’ouvrage vantent l’adhésion future de la Turquie à l’Union européenne, Thierry Zarcone est bien obligé d’aborder « la question arménienne » et d’écrire le mot « génocide » (p. 126), mais c’est pour mieux en relativiser l’existence. D’une part, il se réjouit que les critères de Copenhague (1993) n’en parlent pas, en se gardant bien d’informer ses lecteurs que le Parlement européen a déclaré solennellement en juin 1987 que les massacres commis par les Turcs en 1915 constituaient un crime de génocide conformément à la Convention des Nations unies sur le génocide (1948). D’autre part, il souligne que, sur les 25 pays de l’Union, seuls « quelques pays en Europe (France, Pays-bas, Grèce, Belgique) ont reconnu le génocide », laissant entendre que les autres en nieraient la réalité alors que ces pays ne discutent pas le fait génocidaire arménien sans, pour l’instant, éprouver le besoin d’une reconnaissance officielle et solennelle qui n’est pas une pratique de tous les parlements. Enfin, il affirme que la question arménienne « n’est plus un tabou en Turquie, depuis qu’Ozal a mis un terme au refus de discussion de l’État turc sur ce sujet ». Pour un peu, seul le gouvernement turc finirait par rendre aux Arméniens le tribut à la vérité historique qu’ils méritent ! Il est vrai qu’une conférence d’historiens indépendants s’est tenue à Istanbul en septembre 2005 sur la question arménienne mais, en attendant la publication des travaux, des intellectuels et journalistes sont poursuivis au nom du nouveau code pénal, voté en avril 2005, qui interdit d’« insulter, de mépriser ou de rabaisser publiquement la “turquité”, l’État, le gouvernement, l’armée et les forces de sécurité turques » (article 301).
Rappelons les raisons pour lesquelles il ne peut y avoir deux thèses quant à la responsabilité du gouvernement des Jeunes Turcs dans la destruction des Arméniens. Les spoliations et massacres d’Arméniens dans les années 1894-1896 (100 000 morts) puis en 1909 (25 000 morts) donnèrent lieu à une intense propagande sur leur supposé irrédentisme et le danger potentiel qu’ils représentaient, même si l’anéantissement n’était pas fatalement inscrit à l’horizon. La Première Guerre mondiale précipita les événements avec la proclamation en novembre 1914 du djihad par le sultan-calife et le grand mufti qui installa tous les chrétiens dans un statut de cibles légitimes.
Une vaste offensive russe conduisit à la défaite de Sarikamich en janvier 1915. Les nationalistes musulmans la mirent aussitôt sur le compte d’une trahison arménienne afin de dégager leurs propres responsabilités, réactivant les mensonges d’une propagande éprouvée. Le 24 avril 1915, une partie de l’élite arménienne de Constantinople est arrêtée ; 2 350 intellectuels et notables seront assassinés. Enfin, le 24 mai, le ministre de l’Intérieur Talat Pacha donne l’ordre à l’armée de déporter les populations civiles soupçonnées d’espionnage. En plus des déportations confiées à une milice secrète encadrée par des officiers et qui s’attaquèrent aussi à d’autres minorités chrétiennes ainsi qu’à des Arméniens d’autres régions, de 100 000 à 150 000 Arméniens d’Anatolie furent massacrés sur place.
En 1882, la population arménienne de Turquie était estimée par le patriarcat à 2,4 millions d’individus. Le dernier dénombrement approximatif ottoman, en 1914, ramène ce chiffre à 1,2 million. En 1927, le premier recensement de la jeune République turque ne comptabilise plus que 65 000 à 77 000 d’Arméniens, presque tous installés à Istanbul où la présence des légations étrangères contribua à empêcher leur destruction (une des premières preuves du génocide fut constituée par les récits et témoignages de diplomates dont plusieurs appartenaient pourtant à des pays alliés de la Turquie). Si le mot génocide ne fût créé qu’en 1944 par le juriste américain Raphaël Lemkin, il s’applique malheureusement à l’épisode de 1915 dans lequel on reconnaît la volonté de détruire un peuple qui pouvait présenter une menace pour le pan-turquisme, l’hégémonie musulmane et la dictature unioniste.
Supposons que Découvertes-Gallimard publie un ouvrage sur l’histoire moderne de l’Allemagne en écrivant à propos du judéocide de la Deuxième Guerre mondiale : « Deux thèses s’opposent sur le massacre des juifs… » C’est, mutatis mutandis, ce qui vient de se passer à propos des Arméniens et plusieurs questions surgissent après ce petit livre révisionniste. Thierry Zarcone a étudié la mystique musulmane et les sociétés secrètes turques, mais pourquoi exciper de cette qualité afin de rejeter les conclusions de la quasi-totalité des spécialistes internationaux de l’extermination des Arméniens ? S’il possède des archives nouvelles, des documents inconnus ou des informations inédites qui réviseraient les conclusions établies depuis longtemps avec sûreté, qu’il les soumette à la critique publique mais ne profite pas d’un ouvrage populaire pour instiller un doute qui n’a aucune justification. Comment expliquer que le CNRS ait pu abriter en son sein des négationnistes des deux grands génocides du xxe siècle ? Serait-il inconvenant de dire qu’on y trouve le meilleur, surtout en sciences dures, mais aussi parfois le pire en sciences sociales ?
Faut-il croire enfin que l’État turc n’attend de ses commensaux que soumission à ses diktats idéologiques et que le prix à payer de l’intégration européenne serait le renoncement à ce qui permit l’émancipation de l’Europe, le libre-examen et la critique intellectuelle en vue de la recherche de la vérité, contre toutes les assertions dogmatiques des Pouvoirs ? En voulant faire mieux connaître la Turquie d’aujourd’hui à des Français il est vrai envahis de préjugés, mais au prix d’une falsification historique, ce livre contribuera au contraire à renforcer la méfiance de nos compatriotes. â—
Gérard Molina
Helène Hatzfled, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970, Presses Universitaires de Rennes/ADELS, Rennes, 2005, 328 pages, 21 €
Hélène Hatzfeld, politologue sensibilisée à la démarche historienne, revient sur une période trop souvent dénigrée par les historiens : celle de l’après 1968. Les années 1970, et telles que nous les décrit l’auteur, méritent pourtant bel et bien leur place dans l’histoire politique française par leur statut particulier de « transition » : entre l’héritage du xixe siècle et les changements de la fin du xxe, le gaullisme et le mitterrandisme, les trente Glorieuses finissantes et le début de la crise… Elles méritent également cette place tant par les idées nouvelles ou reprises qu’elles ont brassées, par la multiplication des mouvements sociaux contestataires, que par les changements dans les organisations politiques, toutes ces choses dont nous héritons aujourd’hui. Hélène Hatzfeld tente par son ouvrage de répondre à la question de, ce qui, « dans une société, donne sens à la vie en commun » (p. 7) et d’aborder ainsi le politique au sens large. En remontant la généalogie des débats actuels sur la démocratie, c’est-à-dire en s’intéressant au contexte des années 1970, elle établit une synthèse des idées fortes pouvant apporter des éléments de départ pour la définition d’un renouveau démocratique. Ce faisant, elle interroge à la fois la politique et le politique durant cette décennie où les forces de gauche entament une remise en question et une réflexion sur l’avenir, apportant parfois des alternatives – fussent-elles novatrices ou réchauffées –, à la représentation politique, un renouvellement de l’implication et du rôle des citoyens dans la sphère publique, ainsi que de nouvelles formes de revendications et de défense des intérêts communs… Ces tentatives de transformation et de renouvellement du politique sont ici appréhendées à travers un triple prisme : les idées, conflits et évolutions traversant la gauche pendant les trente Glorieuses, les réflexions autour du mouvement social et enfin les nouveaux thèmes qui font leur apparition dans le débat et participent à une redéfinition de la démocratie et à de nouveaux rapports au politique.
Dans une première partie particulièrement ambitieuse et richement documentée, l’auteur, après une définition du partage des rôles historiques entre partis, syndicats et associations, s’attache à l’identification de la nébuleuse du courant socialiste français des années 1960-1970, qui donnera naissance au Parti socialiste que nous connaissons. À travers la vieille SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) et ses courants internes, les radicaux, la CFDT (Confédération française démocratique du travail), le PSU (Parti socialiste unifié), et les divers clubs et associations, le livre s’attarde sur les conflits d’idées, les liens et alliances, les enrichissements théoriques mutuels qui entrent dans la refonte d’une gauche institutionnelle non communiste, intégrant ou récupérant les mots d’ordre des années 1960. L’auteur aborde ainsi la tentative éphémère de l’Union de la gauche, les attaques contre le PS, les essais de son dépassement par la gauche (PSU, CFDT, Groupes d’action municipale, Centre d’études de recherches et d’éducation socialiste de Jean-Pierre Chevènement), les alliances avortées avec le Parti communiste… Elle nous fait parcourir une décennie pendant laquelle la stratégie pour l’avenir des forces socialistes est au cœur des débats, où réflexions tactiques et théoriques affirmeront finalement la suprématie du PS à gauche jusqu’aux points culminants de l’unification de 1974 (Assises du socialisme) et de la victoire de 1981, et ce, au détriment des alternatives esquissées quant aux formes d’organisation et d’expression politiques. Cette tentative de renouvellement s’inscrit dans la lutte pour parer à la crise du parti politique traditionnel. Au final, ce tableau synoptique retraçant l’évolution des organisations et des idées sera très utile à l’acculturation et à la compréhension de l’évolution des liens entre les différentes catégories politiques dans la refonte de la gauche française contemporaine. Le partage historique des rôles évoqué plus haut connaît en effet un bouleversement du fait même des idées et des stratégies mises en œuvre par les uns et les autres pour restructurer la gauche (politisation de la CFDT et des associations, « expertise » des clubs…).
Mais c’est surtout par la multiplicité des « nouveaux mouvements sociaux » et par son intérêt pour ceux-ci que la gauche espère se refaire une jeunesse, redéfinir son rôle et renouveler la politique. Ceci entraîne par là même une polémique entre les partisans de l’instrumentalisation politique des luttes (PS, essentiellement) et ceux de la primauté de celles-ci pour le changement politique et social (CFDT, PSU…). Dans une deuxième partie plus théorique et moins descriptive, l’auteur aborde, après un exposé synthétique des théories du sociologue Alain Touraine, cette émergence du « mouvement social » et sa substitution au traditionnel mouvement ouvrier. Par là même sont abordés la confrontation du « mouvement social » théorique aux « nouveaux mouvements sociaux » et le passage du vieux mouvement ouvrier à ces nouveaux mouvements sociaux, par l’apparition de nouveaux thèmes de mobilisation d’ordre plus qualitatif (féminisme, écologie, régionalisme, cadre de vie…) que quantitatif (encore que cette conception ouvre à discussions au regard des anciennes luttes ouvrières pour les conditions de travail). Ces mouvements sociaux, révélateurs du fait social et de sa prééminence par rapport à l’économique et au politique (traduite entre autres, selon Touraine et Hatzfeld par le déclin du marxisme), apportent justement un nouveau souffle à la gauche et à la politique, s’agissant des moyens à mettre en œuvre pour « faire de la politique autrement ». Les années 1970 proposent ainsi des alternatives, par le biais des nouveaux mouvements sociaux, et esquissent une nouvelle conception de la politique et de la démocratie. Substituts éventuels de la politique traditionnelle (des partis), ces mouvements, après l’hostilité du PCF et l’indifférence relative du PS, sont tardivement institutionnalisés et récupérés tactiquement par les appareils politiques, à la fois dans leurs discours, dans leurs programmes et dans leurs actions.
Dans une troisième partie intitulée « L’interpellation du politique », Hélène Hatzfeld, associant des références à Claude Lefort, Alain Touraine et Pierre Rosanvallon, interroge enfin le contenu de cette redéfinition du politique dans les années 1970, qui vise essentiellement à améliorer la démocratie et à la repenser à l’aide de nouveaux termes : le local comme échelle démocratique pertinente, la participation visant à redonner une place centrale au citoyen et l’autogestion, prônée par le PSU, les GAM, La CFDT et le CERES, et participant de la refonte idéologique et organisationnelle de la gauche. Cette idée d’autogestion, d’inspiration proudhonienne et portée par les expériences étrangères (Yougoslavie des années 1950-1960) ainsi que par les expérimentations françaises dans les entreprises (Lip en 1973), illustre le mieux, pour l’auteur, ce statut d’« entre-deux » propre aux années 1970. Bien qu’éphémère, elle arbore en effet le statut privilégié de «
vecteur de mutations idéologiques et politiques » (p. 223). Quoi qu’il en soit, ces différents thèmes de réflexion et de mobilisation sont considérés à l’époque comme des « remèdes » à la démocratie représentative, voir parfois comme ses substituts possibles (ce fût parfois le cas pour la « démocratie participative »), mais en tout cas, comme des éléments « ressourçants » pour la démocratie. Hélène Hatzfeld explique ce ressourcement démocratique par la convergence de plusieurs éléments. Il est à la fois le fait du contexte de critique croissante de la centralisation, de la volonté de « rationaliser » l’action de l’État présente par exemple dans les clubs, de l’évolution du rapport du citoyen à l’État, ou encore de la politisation des mouvements chrétiens et de leurs liens fluctuants avec le marxisme. L’influence des idées de 1968 et des réflexions sur le pouvoir ainsi que la critique de la politique professionnelle (démocratie représentative) ne sont pas non plus à minimiser. La valorisation de la « base » et des luttes, et enfin, les tentatives de constitution d’un véritable projet de société par le mouvement social considéré comme unitaire (Touraine), viennent compléter ce dispositif. C’est donc par la «
déconstruction des approches institutionnelle et marxiste du politique » que s’opère la «
redéfinition » de celui-ci (p. 259), autrement dit par son élargissement à la société civile et son évolution en fonction des mutations sociales. Auparavant soumis à un certain déterminisme économique par les luttes syndicales, le politique se lie de plus en plus au social par le biais des nouvelles formes d’action et d’expression. «
Faire de la politique autrement » revient donc, pendant cette décennie, à «
désacraliser » – «
désinstitutionnaliser » – la politique, à revenir à la «
pratique quotidienne », au social et à l’individuel (p. 264). Cette mutation n’est ici presque exclusivement abordée qu’avec l’exemple du mouvement féministe. On s’étonnera, par exemple, du peu de cas fait dans l’ouvrage des mouvements sociaux urbains – ici qualifiés de mouvement pour le «
cadre de vie » – et étudiés dès l’époque par Manuel Castells, pour qui, justement, ces mouvements ont «
la lutte politique de classe » pour «
élément central »
[12]. Le dialogue avec les analyses à chaud idéologiquement orientées des mouvements sociaux, légitimant les positions et peut-être influencées pas des schémas théoriques en déliquescence et les analyses faites avec le recul de l’histoire auraient d’ailleurs mérité de plus amples développements, au-delà de l’analyse des thèses d’Alain Touraine. Mais les années 1970 ne constituent pas pour autant une période d’individualisation et de dépolitisation, et en cela, Hélène Hatzfeld prend le contre-pied des analyses de Jean-Pierre Le Goff et des « anti-68 ». Elle démontre que ce qui advient alors, – avec des temporalités différentes selon les tendances et organisations –, est bel et bien la reconnaissance du fondement social du politique par la critique et l’exploration des possibles. Le politique est dorénavant perçu comme le produit du social.
À travers la restructuration de la gauche institutionnelle, les mouvements sociaux des années 1970, les thèmes débattus au sein de ce que l’on a coutume d’appeler la « nouvelle gauche » (l’autogestion, la participation…) et avec en toile de fond le déclin du PCF et de la pensée marxiste orthodoxe, Hélène Hatzfeld nous fait revire et nous éclaire sur cette décennie de transition politique, institutionnelle et idéologique. Transition surtout entre une conception de la démocratie « représentative » (des partis) et une démocratie « plurielle » par la redéfinition de la place du citoyen. La mise en regard de cette décennie avec la période actuelle effectuée par l’auteur à la fin de son ouvrage, permet d’entrevoir, outre la perpétuelle évolution de la conception du politique, que les questions qui y furent posées perdurent depuis lors telles quelles ou sous des formes différentes – perverties, diront certains (l’hypertrophie du PS à gauche, la crise de la gauche depuis 2002, les tentatives pour pallier cette crise, la méfiance vis-à-vis des partis, la résurgence des mouvements sociaux depuis 1995, les expériences autour de la « démocratie participative » et les interrogations qu’elles soulèvent…). Cet ouvrage apparaît en définitive essentiel, par la richesse de ses réflexions et des informations qu’il nous donne, pour apporter des clés d’interprétation à l’évolution récente des débats sur la démocratie et à la situation politique actuelle. Ceci est d’ailleurs le but avoué de l’auteur qui, dès les premières pages, déclare souhaiter contribuer à la compréhension du présent à la lumière des idées et des expériences du passé. D’autant plus que les débats et expériences abordés ici reste « inachevés », comme l’annonce le titre de l’ouvrage, du fait que le recul historique permet dorénavant de les qualifier de purement utopiques bien que nécessaires, ou du fait que, justement, leur application concrète et leur institutionnalisation reste à faire ou à redéfinir. En effet, comme le souligne Hélène Hatzfeld à la fin de son ouvrage, les diverses alternatives proposées dans les années 1970, et pour celles qui ont survécu, ne se sont pas donné les moyens pratiques d’existence. « Comment faire de la politique autrement ? » reste donc une question plus que jamais d’actualité. â—
Grégory Busquet
[1]
E.
Laclau, « La démocratie et la question du pouvoir »,
Transeuropéennes, n° 17, Hiver 1999-2000, p. 79.
[2]
G.
Mairet,
Le principe de souveraineté. Histoire et fondements du pouvoir moderne, Paris, Gallimard, Folio, 1997.
[3]
Pascal Bruckner,
Le sanglot de l’homme blanc. Tiers Monde, culpabilité, haine de soi, Paris, Le Seuil, 1983.
[4]
Les citations sont tronquées par souci de lisibilité sans volonté de les rendre plus caricaturales qu’elles ne le sont.
[5]
Le passage qui présente comme un aveu – «
les boursouflures de style en moins » – les propos de Djibril Samb, universitaire sénégalais, organisateur d’un colloque sur la place de Gorée dans la traite – place située dans la mémoire plus que dans l’histoire – est particulièrement pesant (Smith, p. 88). Un autre journaliste du
Monde avait déjà soulevé le «
problème » de la maison des esclaves de Gorée où «
tout est faux ou presque » dans un article datant du 27 décembre 1996, article assez mal reçu à Dakar.
[6]
Le 18 mai 2000, au cours d’une tentative d’assassinat du chef de l’État ivoirien Robert Gueï, son cheval est tué ce que mentionne – comme un fait mineur – la presse ivoirienne.
[7]
À la décharge de Smith, accusé, entre autres, d’occulter la confiscation du pouvoir par les dictateurs soutenus par la France, notamment au Tchad et au Togo, on peut relever sa mention de «
scrutins scandaleusement truqués comme l’élection d’Idriss Déby… en 2001 » (Smith, p. 180) et celle des manœuvres de «
l’Élysée [qui] s’est donné la peine de trouver des parlementaires français aptes à crédibiliser le nouveau bail sollicité [en 2003] par le général président Gnassingbé Eyadéma au pouvoir depuis 36 ans et indéfectible ami du président Chirac » (Smith, p. 183).
[8]
www. survie-france. org
[9]
Smith conteste la poursuite du soutien militaire au régime de Kigali après avril 1994, ce que dénoncent en revanche les associations Survie et Human Rights Watch.
[10]
La première citation est tirée de
Libération du 27 février 1996, la seconde du
Monde du 19 mai 2001.
[11]
Cf. F.
Paulin, « Négationnisme et théorie des populations stables : le cas du génocide arménien »,
in H.
Le Bras,
L’Invention des populations, Odile Jacob, Paris, 2000, p. 161 à 176. Ainsi que G.
Karmasyn, « La négation du génocide arménien sur Internet »,
Revue d’Histoire de la Shoah, n° 177-178, janvier-août 2003, p. 504 à 551.
[12]
La question urbaine, François Maspero, Paris, 1972.