Mouvements 2007/2
Mouvements
2007/2 (n° 50)
186 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782707151957
DOI 10.3917/mouv.050.0042
A propos de cette revue Site Web
Acheter en ligne

Ce numéro ou un abonnement.

Ajouter au panier Ajouter au panier - Mouvements
Mouvements 2007/2 (n° 50) 15 €

Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.

Abonnement 4 numéros à partir du n°2011/HS 52 €
Abonnement 4 numéros à partir du n°2013/2 52 €
Abonnement 4 numéros à partir du n°2013/1 52 €

Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.

ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.

Cairn.info respecte votre vie privée
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Mouvements

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une publication de Jean-Paul Gaudillière
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Dossier: Où est passée la gauche? 1997-2007 - I. Trajectoires de partis, trajectoires de mouvements

Vous consultezL’écologie politique peut-elle être populaire ?

Les Verts, les Grünen et la gauche

AuteurJean-Paul Gaudillière du même auteur



Omniprésence des questions d’environnement, invisibilité du parti vert. La formule est lapidaire, mais elle résume bien la situation paradoxale de l’écologie politique française. D’un côté, en lien avec les problèmes du changement climatique, les limites des modèles traditionnels de production et de croissance sont discutées comme rarement depuis les années 1970. De l’autre, les symptômes de crise du parti qui devrait être le principal animateur de ces débats sont nombreux. Le dernier en date est bien sûr le résultat obtenu par Dominique Voynet lors de l’élection présidentielle, ce « 1,57 % » qui contraste douloureuseument avec les 10 % d’intentions de vote attribués en début de campagne à Nicolas Hulot et obère de la capacité à peser sur les recompositions à gauche. Mais le problème n’est que celui d’une conjoncture dominée par le vote utile : division profonde lors du référendum sur le projet de constitution européenne, balkanisation du débat interne, etc. À l’arrière-plan de ces difficultés, il y a bien sûr le fait que les Verts, comme le reste de la gauche plurielle, n’ont pas trouvé de réponse adéquate à l’échec de 2002 et au constat de divorce avec toute une partie des catégories populaires.

2 Face à ce que des observateurs peu amènes pourraient tenir pour un échec d’une écologie de gauche condamnée à l’impuissance parce que restée affaire de « bobos » urbains, les responsables Verts avancent plusieurs réponses. La première consiste à insister sur l’ampleur de la crise écologique. Celle-ci est telle qu’il n’y a pas d’alternative à un changement profond de nos façons de consommer et de produire. On le voit dans l’évolution radicale des débats sur l’énergie ou le modèle d’agriculture, dans le quotidien de la gestion politique : lorsqu’il est question de déchets et d’aménagement urbain, d’organisation des transports ou de contrôle des risques sanitaires. Dans la mesure où le reste de la gauche est par tradition et par manque d’intérêt souvent incapable de répondre à ces attentes de façon autre que ponctuelle et opportuniste, la vague « environnementaliste » finira bien par bénéficier aux Verts. La seconde réponse renvoie à l’opposition classique entre la faiblesse nationale de l’écologie et la richesse des actions de « terrain », dans les associations, les municipalités ou les régions. Celle-ci est un effet pervers d’un système politique centralisé et sans représentation proportionnelle. Mais cet investissement local est aussi la force et le terrain d’expérimentation des Verts. L’exemple le plus souvent cité est bien sûr celui de Paris, de sa nouvelle politique des transports, laquelle a pour la première fois réussi à faire reculer l’usage de l’automobile. Mais il s’agit aussi de nombreuses communes de banlieues où des élus Verts tentent de conjuguer écologie et lutte contre les inégalités et les discriminations. Autrement dit, la « longue marche » se poursuit.

3 Un même fantôme hante ces deux perspectives : celui des Grünen. Dans l’histoire des Verts, le parti frère est celui dont on ne parle pas souvent mais auquel, à cause de ses succès, on pense beaucoup. L’écologie politique allemande partage nombre de traits avec son homologue française. Pourtant, même si les Grünen, depuis leur passage au gouvernement et l’alliance avec la social-démocratie, connaissent aussi des difficultés à définir une stratégie, ils restent le premier parti écologique européen. Leur poids électoral s’est même renforcé depuis leur retour dans l’opposition avec plus de 10 % des intentions de vote. Troisième force politique d’Allemagne, ils sont absents des gouvernements régionaux, mais restent massivement présents dans les parlements des Länders et dans les conseils municipaux. Pour nombre de ses cadres, la condition de cette réussite a été l’effacement de l’identité « gauchiste ». Au milieu des années 1990, Joschka Fischer imaginait sans états d’âme faire des Grünen un « FDP écologique ». Fruits de la conjonction entre cet affichage et la perte d’influence du SPD, les discussions sur la possibilité d’alliances locales ou même gouvernementale avec la CDU fascinent les commentateurs politiques allemands bien au-delà de ce qui est envisageable à court terme. De fait, nombre de Grünen considèrent que le SPD est incapable de sortir de sa culture étatique et industrielle et qu’il est devenu le principal obstacle à une transformation écologique de la société allemande.

4 Les Grünen sont-ils l’avenir des Verts comme Dany Cohn-Bendit ou Cochet voudraient nous le faire croire ? A priori non, les trajectoires et les cultures des deux partis sont par trop différentes. Pourtant, face aux urgences dont la catastrophe climatique est le symbole, face aux difficultés à peser sur la scène politique, face à l’impuissance d’une gauche social-démocrate qui ne sait plus quelle alternative proposer, une tentation de recentrage fait jour. Pourquoi ne pas prendre appui sur les associations, la myriade d’ONG où les Verts bénéficient de quelques sympathies, les nouvelles pratiques de consommation pour privilégier le développement durable et afficher une écologie libérale / libertaire rompant avec tout ce que la gauche classique charrie de fascination pour la croissance, l’industrie et la redistribution ? Une comparaison rapide de la trajectoire des Verts et de celle des Grünen suggère toutefois que le prix à payer pour une telle mise entre parenthèses de l’idée d’écologie populaire serait lourd, tant en termes de valeurs que de capacité de transformation sociale.

● Verts et Grünen : éléments d’histoire croisée

5 Respectivement fondés en 1984 et en 1980, les deux partis ont beaucoup en commun. Tous deux sont issus de la forte période de contestation sociale et politique ouverte par 1968. Tous deux héritaient de la critique anti-autoritaire de l’État, revendiquant une démocratie de base, une pratique plus proche des citoyens, voire l’autogestion. Tous deux ont été étroitement associés aux mobilisations des années 1970 contre le nucléaire (civil et militaire) et leurs échecs de la seconde moitié de la décennie. Tous deux ont été renforcés par l’arrivée de courants issus de l’extrême gauche (en France) ou de la mouvance socialiste alternative (en Allemagne) qui eurent quelques difficultés à abandonner le marxisme pour se rallier à une critique du productivisme et la quête d’un autre rapport à la nature. Enfin tous deux se sont engagés dans une démarche d’alliances tactiques et de conquête institutionnelle qui ont été source de multiples tensions entre courants. Sur ce terrain partagé, les trajectoires ont toutefois été sensiblement différentes, pour des raisons qui tiennent autant aux situations sociales, aux cultures politiques qu’aux structures des systèmes politiques français et allemands.

6 La trajectoire des Verts est connue. Rappelons seulement que la création du parti en 1984 a été le fait non pas de la mouvance écologiste libertaire (regroupées dans le réseau des Amis de la Terre après la candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974) alors engagée dans un débat avec la gauche autogestionnaire, mais d’une mouvance plus « naturaliste » dont Antoine Waechter devint le porte-parole. Revendiquant un ancrage dans l’écologie scientifique, celle-ci privilégiait la mise en accusation du productivisme industriel et du technicisme plutôt que celle du système économique capitaliste. La dénonciation de la course à la consommation et la volonté d’expérimenter pour trouver ici et maintenant des formes de vie plus respectueuses de la nature allaient de pair avec une critique féroce de la course au « toujours plus » de salaires et de biens de consommation. Ces militants avaient fait leurs premières armes dans des élections locales (en particulier en Alsace) et entendaient créer un véritable parti plutôt qu’un mouvement social. Symbole de cette perspective, la première période d’existence du parti, celle du « ni droite, ni gauche » a été dominée par une alliance difficile entre mobilisations contre tel ou tel projet techno-industriel, participation aux mouvements féministes, pacifistes et régionalistes, critique des apories de la gauche et du « socialisme réel », affirmation démocratique et compromis électoraux destinés à rassembler la mouvance écologiste. Après la présidentielle de 1988, après l’échec de multiples tentatives de recomposition à gauche du PCF et du PS, l’arrivée d’une nouvelle vague de militants liant héritage marxiste et écologie, l’ailleurs revendiqué par le courant « fondamentaliste » a perdu la partie au profit de la stratégie Cochet-Voynet d’alliance structurelle à gauche.

7 L’histoire des Grünen est marquée par des tensions similaires. Leur issue a été très largement déterminée par les spécificités sociales et politiques de la RFA. La coupure entre la « génération 68 » et une gauche réduite au SPD a été particulièrement profonde et violente, rendant impossible l’identification à une famille de gauche. Parce que la radicalisation étudiante est restée isolée. Parce que la social-démocratie avait depuis les années 1950 pris le parti de la croissance, de la co-gestion et du patriotisme économique. Parce que la révolte anti-autoritaire a été celle de la première génération née après la guerre, laquelle était traumatisée par la question du national-socialisme et avait de bonnes raisons de suspecter les élites politiques et économiques de la République fédérale de rapports troubles avec le passé. Enfin, plus conjoncturellement, parce que le SPD était aux affaires dans les années 1970 et a organisé la lutte contre la RAF mais aussi, plus généralement, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des groupes radicaux.

8 La seconde spécificité allemande a été l’ascension institutionnelle fulgurante des Grünen. Bénéficiant des dispositions d’un système électoral proportionnel à tous les niveaux, d’un financement public généreux des partis et de la structure fédérale des Länder, le parti écologiste a très vite fait son entrée dans les parlements des grandes villes et régions. Dès 1984, trois ans après la fondation, les Grünen se posaient la question d’une alliance avec le SPD pour constituer le gouvernement du Land de Hesse et décidaient d’un soutien sans participation. L’expérience buta vite sur les désaccords concernant le nucléaire, mais elle fut suivie de nombreuses autres. Dès 1986, une coalition SPD-Grünen gouvernait la Hesse. Ce fut ensuite le cas après les élections de 1990 à Berlin, en Basse-Saxe et en Rhénanie du Nord-Westphalie ; en 1995, de nouveau en Rhénanie du Nord ; en 1996 en Schleswig-Holstein. Ces expériences régionales (sans parler des multiples municipalités gérées par les Grünen avec le SPD ou même la CDU) ont assuré la viabilité financière des Grünen, contribué à la professionnalisation de leurs cadres, à la constitution de réseaux d’influence qui se révélera fort utile après la signature d’un accord de gouvernement avec le SPD de Schröder en 1998.

9 Cette longue marche dans les institutions n’a toutefois été possible que parce la longue compétition pour le contrôle du parti entre les courants dit « réaliste » et « fondamentaliste » a progressivement conduit à la marginalisation puis au départ des seconds. Au début des années 1980, le paysage interne des Grünen était dominé par une polarisation entre courants éco-socialistes et alternatifs / naturalistes parallèle à celle de l’écologie politique française. Certes, une composante chrétienne-conservatrice avait joué un rôle important mais elle avait rapidement été éliminée. La vraie différence de culture entre les deux partis tenait à l’importance que les engagements féministes, pacifistes et anti-impérialistes ont eue dans la constitution de l’identité intellectuelle et politique des Grünen. Portée par les succès institutionnels et par la crise du gauchisme, la prise d’influence des « realos » a été facilitée par le traumatisme de l’unification. En 1990, pour les premières élections après la chute du Mur, les Grünen, qui avaient toujours considéré la question de la DDR comme un faux problème et combattu l’OPA de la RFA sur la DDR, échouèrent à passer la barre des 5 % et perdirent leur fraction parlementaire (à l’exception – ironie de l’histoire – des députés des Länders de l’Est). Dans les années qui suivirent, dans un contexte particulièrement tendu d’autocritique et de remaniement stratégique, la majorité des « éco-socialistes » décidèrent de quitter les Grünen pour rejoindre le PDS (issu de l’ancien SED est-allemand) ou de s’engager dans le mouvement altermondialiste.

10 L’identité sociale et intellectuelle des Grünen a profondément changé au cours de cette « longue marche ». En 1999, un groupe de quarante jeunes élus Grünen signaient un manifeste de la seconde génération verte où ils déclaraient : « Bundnis 90 et les Grünen ont droit à une seconde chance et ont besoin d’une seconde génération. Cette seconde génération n’est pas un problème d’âge mais de style politique. Nous, jeunes appartenant à cette seconde génération ne pouvons et ne voulons assister sans rien faire aux proclamations moralisantes à toujours tout savoir de la première génération. […] Il faut en finir avec l’histoire de 68. Nous comprenons bien que pour la génération fondatrice le chemin conduisant du mouvement social au parti a été difficile, qu’ils se voient encore à la lumière des jours d’alors comme l’avant-garde d’un mouvement de transformation de la société. De cette façon vous avez réussi beaucoup de choses, nous vous en remercions de tout cœur, mais maintenant s’il vous plaît, arrêtez d’énerver la République avec ces vieilles histoires. […] Oui, vous étiez pour un autre système. Oui, vous avez poursuivi un combat sans espoir et sans résultat contre le Capital. Oui, pour vous les entrepreneurs appartenaient à l’Empire du Mal. C’était faux à l’époque, et cela l’est encore aujourd’hui et vous le savez bien. Alors, tenez-vous en là. […] Pour nous, Grünen de la seconde génération, la question de savoir comment vous avez fait la paix avec l’économie sociale de marché n’a plus aucun intérêt. »

● Les faux-semblants de la participation gouvernementale

11 1997, Jospin dirige un gouvernement de gauche plurielle après avoir gagné des élections surprises marquées par la négociation éclair d’une plate-forme commune avec le PC et les Verts. 1998, une coalition SPD-Grünen gouverne l’Allemagne et met fin à quinze ans de domination politique de la CDU. Les deux partis écologistes sont aux affaires environnementales et poussent aux réformes. Dans les deux cas, l’expérience gouvernementale se termine dans la crise. En France, en 2002, les Verts font un score honorable après le remplacement du premier candidat désigné Alain Lipietz par Noël Mamère, mais la gauche est absente du second tour. En Allemagne, la victoire à l’arrachée de la coalition allemande est suivie d’une longue période de conflits autour de la politique sociale, en particulier la réforme de l’assurance-chômage qui conduit aux élections de 2005 et au retour des Grünen dans l’opposition. En dépit de ces parallèles, les deux partis écologiques ont géré leur présence au gouvernement de façon très différente. Au risque de la caricature, on peut opposer des Verts soucieux de politique sociale dont la politique environnementale a été victime des compromis passés avec le PS à des Grünen jouant de l’opinion et de leur soutien aux réformes sociales décidées par le SPD pour imposer des mesures radicales en matière d’environnement. Deux enjeux majeurs relevant de l’héritage commun de la gauche écologique suffisent à prendre la mesure de ce contraste : la question du chômage et celle de l’énergie.

12 Quand on parle de chômage, rien ne marque plus la différence entre les deux gouvernements « rouge-vert » que le rapport au temps de travail. La semaine de quatre jours figurait dans les programmes des deux partis. En France, le passage aux 35 heures et ses perspectives ont été au centre des réformes du gouvernement Jospin. On ne reviendra pas ici sur le bilan des lois Aubry, sur leur impact non négligeable mais loin des attentes, sur leurs effets contradictoires, sur les liens entre réorganisation du processus de travail, flexibilisation et hausses de productivité. On notera seulement ici que les Verts ont avec obstination mais sans beaucoup de résultats tenté d’infléchir la nature du compromis négocié avec le patronat. Il s’agissait notamment de préserver une dynamique de passage aux 32 heures (pensées comme garantes d’un effet de seuil en matière de recrutement et de réorganisation des activités), de lier plus étroitement attribution des aides et embauches, d’étendre le bénéfice des lois Aubry à l’ensemble des entreprises, de favoriser le développement de l’économie sociale en parallèle au gain de temps libre. Les marges de manœuvre étaient étroites, d’autant plus étroites que le « débat sur les 35 heures » se jouait en l’absence d’une forte mobilisation. Une fois le service minimum assuré (il y aurait bien une loi), les « épines » se sont multipliées. D’une part, la loi complémentaire sur le tiers secteur voulue par la direction verte n’a jamais été discutée, ni même sérieusement envisagée. Surtout, la négociation des conditions de mise en œuvre de la réduction du temps de travail en ont, dans beaucoup d’entreprises, rogné les avantages, à commencer pour les femmes, premières victimes du temps partiel. Malgré cette expérience ambiguë, la priorité accordée à la gestion du temps de travail n’a pas disparu de l’agenda social vert. Il en est tout autrement en Allemagne où la question a été évacuée sans discussions de l’agenda gouvernemental, puis éliminée du programme des Grünen.

13 La politique environnementale était le terrain où tout le monde attendait les Verts. Le conflit sur la chasse et l’application de la directive européenne sur la protection des oiseaux migrateurs a largement retenu l’attention des médias. Beaucoup plus significatif de l’impuissance du ministère de l’Environnement a toutefois été le débat sur la taxation écologique qui s’est déroulé dans l’intimité des cabinets. Après les mesures purement symboliques concernant le nucléaire, la discussion sur la taxation des carburants et des transports a en effet été la seule occasion où une politique énergétique allant dans le sens d’une réduction de l’empreinte écologique et d’une limitation du changement climatique a été évoquée. Finalement, il ne fut question ni de taxation du diesel, ni de soutien au ferroutage, ni a fortiori de taxe sur les émissions de carbone ou les pollutions.

14 La scène allemande offre un autre paysage après la bataille. Les Grünen ont à peu près obtenu le respect des termes du contrat de législature. C’est en particulier le cas de l’abandon du nucléaire, qui devrait être réalisé d’ici à 2020 par fermeture progressive des centrales arrivant en fin de carrière. Un choix sur lequel la CDU de la grande coalition a le plus grand mal à revenir. En parallèle, une nouvelle politique énergétique a introduit nombre de mesures en faveur des énergies renouvelables : financement de la recherche, nouvelles normes d’économies écologiques dans l’habitat. Surtout la production d’électricité renouvelable a été très fortement soutenue sur la base d’un mécanisme assurant la profitabilité des investissements par un système de prix garantis. L’essor de l’éolien qui compte désormais pour 3 % de la production globale renvoie autant à ces incitations qu’à la libéralisation du marché de l’énergie qui a permis à une partie des usagers de choisir des distributeurs mettant en exergue le caractère durable de leur électricité. Le résultat le plus inattendu de cette capacité à articuler pression des consommateurs, pratiques alternatives et lobbying du parti concerne l’agriculture. Surfant sur les craintes et les mobilisations associées à l’apparition en Allemagne des cas de « vache folle », les Grünen ont obtenu (en 2001) la création d’un ministère unique de l’Agriculture et de la Consommation. Dirigé par Renate Kunast, celui-ci a imposé à une profession agricole moins divisée et plus industrialisée encore que son homologue française un renforcement des pratiques de sécurité alimentaire et un élargissement des recours des associations d’usagers et de consommateurs. Plus, l’introduction d’incitations fiscales et techniques a commencé à déplacer l’équilibre entre agriculture biologique et agriculture fondée sur l’usage massif des intrants, engrais ou traitements chimiques.

15 La contrepartie de cette réussite environnementale a été l’absence complète des Grünen dans les débats de politique sociale. Que ce soient ceux qui ont porté sur la réforme des retraites (avec l’introduction des premiers fonds de pension, l’augmentation des contributions et le report des départs à 67 ans) ou l’avenir de l’assurance-maladie. Le signe le plus évident de cette division du travail avec le SPD a été le soutien des écologistes à la réforme de l’assurance-chômage dite Hartz IV. Celle-ci a unifié l’assurance-chômage de longue durée et l’aide sociale en un dispositif unique dont l’objectif était double : réduire les prestations en réduisant la durée d’indemnisation et en instaurant un contrôle beaucoup plus serré des ressources des foyers, faciliter le retour à l’emploi en combinant formation et conditionnement des aides à l’acceptation des offres proposées par les offices pour l’emploi quelle que soit leur nature. À l’automne 2004, les manifestations contre Hartz IV organisées à l’initiative du PDS, d’Attac Allemagne et de très nombreuses structures socialistes, ont été les plus importantes depuis les années 1980, plongeant le SPD dans la crise la plus profonde de son histoire et n’épargnant pas les Grünen.

16 Le contraste entre les pratiques de gouvernement des Verts et des Grünen n’est qu’un des symptômes de leurs choix stratégiques divergents. Il n’est pas le seul. La période des gouvernements pluriels a aussi été celle d’un aggiornamento idéologique des Grünen. Le changement n’est pas seulement l’adoption d’un regard moins utopique et plus pragmatique conduisant, par exemple, ne plus parler d’alternative ou de régulation du capitalisme mais d’écologisation de l’économie. Il s’agit bien d’un changement des valeurs de référence comme en témoigne la teneur du programme adopté pour les élections de 2005.

17 Celui-ci articule trois entrées : le soutien à la construction européenne, la défense des droits des citoyens dont le cœur est la politique de la « reconnaissance » visant à lutter contre les discriminations, une approche de la réforme environnementale centrée sur l’approfondissement des politiques engagées (sortie du nucléaire et développement des énergies renouvelables, tournant agricole en faveur du bio, transports écologiques). Les inflexions importantes concernent la politique économique et sociale. Pour les Grünen, la perspective d’une économie plus écologique est celle d’une économie plus « économe en ressources » parce que capable d’internaliser les coûts de la destruction de l’environnement, capable d’économiser les ressources. Pour aller vers une situation ne sacrifiant ni le niveau de vie des pays industrialisés, ni le développement des pays du Sud, il faut mobiliser les capacités d’innovation écologique. Celle-ci doit apporter des solutions pour transformer nos dispositifs de production dans le sens d’une plus grande efficacité environnementale. Elle doit aussi permettre de contrer les effets délétères de la mondialisation et de la fuite des emplois industriels en contribuant à la création d’emploi sans pour autant recourir à des interventions protectionnistes (dont l’exemple caricatural est le soutien aux exportations agricoles vers les pays du Sud). Dans un vocabulaire proche de l’agenda de Lisbonne, le programme Grünen évoque ainsi la société de la connaissance, les priorités aux politiques de recherche et de formation, le rôle moteur que peuvent aujourd’hui jouer l’innovation biotechnologique ou la chimie verte.

18 Cela ne va heureusement pas sans politique sociale. Mais celle-ci est déclinée selon des termes que plus rien ne distingue de ceux du SPD, sauf peut être les références plus affirmées à la flexibilité et à l’autonomie des individus. Les Grünen considèrent désormais que le principal obstacle à la création d’emplois est le poids des charges. Ils proposent qu’en échange de la réduction nécessaire des coûts salariaux soit mis en place un système de complément fiscal aux salaires les plus bas. Ralliés depuis peu à l’idée d’un salaire minimum, ils considèrent qu’il doit pouvoir varier en fonction des régions et des branches. En matière de durée du travail, l’enjeu est maintenant de ne pas imposer des départs précoces en retraite. De sécurisation des parcours professionnels, il n’est pas question en tant que tel. Dans la continuité de ce qui a été mis en place avec Hartz IV, le chômage de longue durée doit être combattu par des efforts importants de formation et un travail plus efficace de médiation entre employeurs et sans emplois. La question des revenus sociaux est laissée de côté sauf pour réclamer un assouplissement des mesures de contrôle de ressources et du patrimoine des chômeurs. La seule proposition d’ampleur est finalement celle d’une assurance maladie pour tous les citoyens dont le financement serait fiscalisé. Le gouvernement du système de santé et son éventuelle démocratisation ne sont tout simplement pas abordés, sauf si l’on considère qu’un engagement à développer la qualité des soins relève de cette logique. Dernier enjeu d’importance, la question de la réforme fiscale. Les Grünen sont très préoccupés par l’accroissement de la dette et l’inégalité entre générations qui en résulte. Le dilemme entre les besoins de financements accrus de l’État (pour la recherche, la formation et l’aide aux familles) et l’impossibilité d’augmenter les prélèvements sur les entreprises serait résolu au moyen d’une réforme qui dégagerait des marges de manœuvre par la remise en cause des niches fiscales et – surtout – par la réaffectation des dépenses. La proposition fiscale la plus intéressante est celle d’une taxe Tobin allemande destinée à alimenter un fonds spécifique pour le développement des pays du Sud.

19 Un simple coup d’œil au programme que les Verts ont élaboré pour la campagne présidentielle de 2007 suffit à mesurer le décalage. En matière économique et sociale, les mesures phares ne sont pas très différentes de celles de 1997 et de 2002 : généralisation des 35 heures aux PME, conditionnement des aides à l’emploi à la politique sociale effective, augmentation des minima sociaux, sécurisation des parcours professionnels par introduction de mesures compensatoires à la flexibilité, etc. Surtout la perspective d’un revenu d’existence est réaffirmée, associée à l’idée d’une loi de soutien à l’économie sociale et au tiers secteur. Parallèlement, la réforme fiscale est censée permettre une politique de redistribution en augmentant les prélèvements sur les sociétés et en renforçant le rôle de l’impôt sur le revenu tout en contribuant à la réforme écologique avec l’introduction d’un crédit d’impôt carbone (fonction de la situation familiale) doublé de prélèvements spécifiques liés à l’ampleur de l’impact sur l’environnement des activités de production, de transport ou d’habitat.

20 Même si un Dany Cohn-Bendit rêve d’une alliance allant de Bayrou à Voynet, à lire ces engagements, les Verts semblent loin d’un tournant libéral qui remettrait en cause le lien entre écologie et critique du capitalisme. Reste que les facteurs à l’origine de l’évolution des Grünen pèsent aussi en France. On aurait en effet tort de lire leur trajectoire comme un simple ralliement au libéralisme économique dont les ressorts seraient à chercher du côté de la composition sociologique de leurs adhérents et électeurs (appartenant effectivement dans leur majorité aux couches moyennes intellectuelles, bien intégrées et mieux payées que la moyenne ; mais c’est aussi le cas des Verts) ou de la dynamique d’institutionnalisation. La priorité accordée par les Grünen à « l’écologisation » de l’économie de marché et à la politique des consommateurs reflète des contradictions profondes du projet « vert ». Centré sur une transformation des modes d’usage de la nature, celui-ci n’est a priori porté par aucune couche sociale bien identifiée. Il s’inscrit dans une myriade d’expériences et de projets sectoriels dont la convergence n’a rien de nécessaire ni de durable. Parallèlement, les difficultés à redéfinir une alternative aux formes minimales de régulation collective proposées par la social-démocratie favorisent une réduction de la critique écologique à ses dimensions d’encadrement environnemental du capitalisme : les pollueurs doivent payer et les consommateurs éduquer les marchés. Dans le cas des Verts, ce facteur est aggravé par la dépendance institutionnelle à l’égard d’un parti socialiste qui reste le seul à même d’octroyer aux Verts des élus dans les exécutifs des grandes villes et au Parlement. Celle-ci entretient l’ancrage à gauche. Elle est par contre un handicap sévère pour élaborer un discours de réformes radicales. Dans ces conditions, le choix « d’écologiser » la gauche peut ne devenir qu’un choix d’opportunité. L’itinéraire de Génération Écologie est là pour nous le rappeler.

● L’écologie populaire en alternative ?

21 La critique écologiste du capitalisme s’est construite en alternative au marxisme prenant autant pour cible la fascination des organisations du mouvement ouvrier pour l’État central et la planification que leur aveuglement face aux coûts environnementaux de l’industrialisation, de la croissance continue et de la course à la productivité. L’enjeu n’est donc pas seulement de prendre conscience et de tenir compte de l’impossibilité de généraliser à l’ensemble des habitants de la planète la façon dont vivent Européens et Américains sans courir à la catastrophe, mais de repenser modes de consommation et pratiques de production pour redonner du pouvoir et des marges de liberté à des individus socialement situés, pris dans des rapports où se mêlent discrimination et exploitation. L’attraction qu’a un temps exercée l’idée d’autogestion tenait à l’image utopique de la démocratie d’entreprise comme moyen pour conjuguer socialisation des moyens de production, refus de l’autoritarisme bureaucratique, lutte contre l’aliénation dans le travail et redéfinition des besoins. Son échec a laissé orphelin d’un projet où démocratie et transformation des modes de vie ne resteraient pas cantonnées hors de l’entreprise, sans prise sur la nature et les rapports de travail. Le défi auquel doit aujourd’hui faire face la critique écologique est dans la continuité de cette ambition : trouver les moyens de dépasser un mode de croissance devenu totalement insoutenable et répondre aux nouvelles figures de la question sociale.

22 Au-delà de l’étiquette politique utilisée dans et hors des Verts, l’idée d’écologie populaire est une tentative pour prendre la mesure du problème en insistant sur le fait que l’avenir de l’écologie comme de la gauche se joue dans la capacité à (re)gagner une crédibilité auprès des couches populaires. Non seulement parce que la dépolitisation, l’abstention de masse, le repli nostalgique ou nationaliste d’une part croissante du « peuple de gauche » est une machine à perdre les élections, mais aussi et surtout parce qu’on ne peut ni inventer ni imposer un nouveau contrat écologique et social sans les mobilisations, les expériences et les innovations de ceux qui sont les premiers intéressés à ne plus perdre leur vie à la gagner.

23 Parler d’écologie populaire n’est donc pas qu’un moyen pour prendre ses distances avec un modèle écolo / libéral où la lutte contre la pauvreté et la précarité destinée à compléter la politique environnementale est conçue sur le mode de la compassion et du partage. Les questions de l’accès aux moyens de travail et d’activité, de l’inégalité économique et sociale ne sont pas des effets collatéraux de la course à la production mais des dimensions essentielles d’un capitalisme qui s’est globalisé, financiarisé et a les plus grandes peines du monde à « internaliser » ne serait-ce qu’une petite partie des coûts écologiques. Plus, après vingt ans de dégradation de la situation de nombreux salariés, « l’urgence sociale » n’est pas qu’au Sud. Loin d’une certaine frilosité devant les difficultés à imaginer les contours d’un nouvel État providence, la réflexion écologique doit donc aussi porter sur un changement des modes de protection sociale et de redistribution qui ne se réduit pas à l’augmentation des minima sociaux, à la taxe Tobin ou à un autre usage des dégrèvements massifs de charges qui tiennent lieu de politique de lutte contre le chômage. Le maintien dans l’arsenal « Vert » de la perspective du revenu social garanti est un signal essentiel. Parce qu’il s’agit d’une réponse forte à la question dite de sécurisation des parcours professionnels, un moyen pour redonner des marges de manœuvre face à la conjonction du temps partiel, de la flexibilité et de la précarité (du moins si son montant n’est pas analogue au niveau actuel des minima sociaux actuels). Surtout parce qu’il s’agit d’une manière radicale de prolonger la logique de la socialisation de l’assurance contre le « risque » social en couplant la garantie de revenu non au travail salarié dans la (grande) entreprise capitaliste mais à l’activité.

24 Mais la réaffectation de ressources monétaires n’est pas tout. D’une part parce que la protection est affaire de moyens, de responsabilité (que l’on vous attribue ou que l’on prend) et d’autonomie (que l’on gagne). D’autre part parce que les métamorphoses de la question sociale sont au moins autant celles du salariat que celles d’autres formes de domination et de discrimination, à propos desquelles la gauche s’est longtemps satisfaite d’une réaffirmation abstraite de la nécessité de l’égalité : entre hommes et femmes ou, plus rarement, entre blancs et basanés. Le peu d’intérêt de la mouvance écologique française (à la différence des Grünen) pour l’idée d’empowerment dont la traduction concrète est une très grande réserve face à toute mesure de discrimination positive relève malheureusement de cet héritage.

25 Écologie populaire ne devrait pas non plus signifier « tout tenir ensemble » à la manière d’un mille-feuille : lutte contre les inégalités et politique de redistribution, tiers secteur et alternative au salariat, lutte contre les discriminations de race ou de genre, utilisation économe des ressources naturelles, décroissance au Nord et développement au Sud. La difficulté est ici pour inventer d’autres façons de consommer et de produire, d’arriver à créer une dynamique entre la reconnaissance des besoins non satisfaits et le changement de leur nature et mode de satisfaction. La question n’est pas aussi abstraite qu’il y paraît. Considérons rapidement deux enjeux pour lesquels la critique écologique bénéficie d’un acquis incontestable : la santé et la politique urbaine.

26 En matière de santé, la gauche social-démocrate s’est identifiée à la mise en place et à la défense de l’assurance maladie, en particulier de la nécessité d’un financement de la Sécurité sociale à la hauteur des besoins tels que définis par les actes et interventions des médecins. Lorsque la question de l’affectation des dépenses, des rapports entre santé et soin, de la nature des interventions est abordée c’est, du coup, pour insister sur les inégalités d’accès aux soins. Dans le contexte de précarisation, ce dernier enjeu est rien moins que négligeable (les refus de soin aux bénéficiaires de la CMU sont là pour le prouver) mais l’aborder sans poser de l’utilité des innovations médicales, des politiques de santé publique et de leurs cibles revient à entretenir l’illusion selon laquelle l’objectif est soit d’investir plus, soit de mieux répartir géographiquement et socialement les moyens. En alternative à un schéma hérité du consensus médical des Trente glorieuses, Verts et écologistes mettent en avant l’idée selon laquelle nombre de nos maladies sont devenues des maladies de civilisation ayant pour origine conditions de vie et effets indésirables des technologies. Ils considèrent aussi que le recours massif au médicament ou aux soins de haute technicité est loin d’être toujours une solution, que prévention et interventions sociales sont radicalement négligées. Ce qui manque souvent à la mise en avant de la « santé environnementale » est la prise du compte du rôle des inégalités et rapports de pouvoir dans la manière dont les maladies frappent les individus.

27 Il n’est un mystère pour personne que la carte des pathologies les plus graves, en particulier de leur accumulation chez les personnes âgées, est une carte sociale. L’explication n’est pas seulement un problème de revenu mais bien une question d’écologie sociale. Nombre de ces maladies dont l’incidence augmente depuis des décennies ne sont pas une conséquence mécanique du vieillissement de la population, mais aussi de la dégradation de l’environnement, de la multiplication des pollutions et du changement des modes de travail. L’exemple classique de cette intrication épidémiologique du social et de l’environnemental est la situation du Nord, première région du pays pour l’incidence des cancers et des maladies cardio-vasculaires. Mais les relations peuvent être beaucoup plus complexes. Des dizaines d’études soulignent que de très nombreux produits chimiques utilisés par l’industrie, l’agriculture ou dans les technologies domestiques ont des effets qui ressemblent à ceux des hormones sexuelles. Ces produits ont par conséquent la capacité de perturber le développement et d’augmenter les risques de cancer, en particulier des cancers féminins. L’incidence croissante des cancers du sein est ainsi un phénomène où se cumulent les effets du vieillissement et l’exposition aux carcinogènes (dont certains comme les traitements estrogènes relèvent des pratiques médicales et non pas industrielles) sans que cette dernière soit réductible à des questions de revenu ou d’habitat. On pourrait prendre bien d’autres exemples. Celui de l’obésité a acquis droit de citée dans la campagne présidentielle. On s’accorde désormais pour dire que c’est une « épidémie » qu’il faut contrôler par le dépistage précoce (voir la proposition 43 du programme de Ségolène Royal), mais sans trop insister sur les relations entre industrialisation de la production de nourriture, pratiques de consommation et inégalités. D’où la difficulté à imaginer des interventions « éco-sanitaires » – par exemple une politique d’aide à l’alimentation bio – qui ne se limitent pas à prendre appui sur les choix d’individus considérés hors de tout ancrage social.

28 Les mêmes contradictions se retrouvent dans la discussion sur la politique de la ville et la question des « quartiers ». Depuis la fin des années 1970, la perspective d’une rénovation urbaine « verte » s’appuie sur deux idées fortes. La première est que l’organisation actuelle, qu’il s’agisse de la structure des bâtiments, de l’organisation des transports ou de la séparation fonctionnelle entre zones aux fonctions résidentielles, industrielles et commerciales est écologiquement catastrophique. Parce qu’elle impose un gaspillage de ressources rares, parce qu’elle engendre pollutions et émissions massives de dioxyde de carbone, parce qu’elle est incompatible avec une gestion durable, en particulier dans les villes du Sud dont la croissance est aujourd’hui la plus rapide. Mais l’argument n’est pas qu’environnemental, il est aussi social. Les formes de l’urbanisation des 40 dernières années ont par leur structure (ce qui veut aussi dire par leurs modèles d’architecture) source de conditions de vie aliénantes. À partir des années 1980, dans un contexte de crise, d’exode industriel de masse et d’appauvrissement, la gestion urbaine a dans le meilleur des cas enregistré la montée des inégalités et les phénomènes de ségrégation, au pire elle a contribué à les renforcer. D’où le postulat selon lequel les couches défavorisées des banlieues françaises sont les premières intéressées à la mise en œuvre d’une politique urbaine écologiquement soutenable.

29 Le cas des transports est emblématique de ce qui pourrait être un cercle vertueux de l’écologie populaire. L’inversion des priorités entre transport collectif et utilisation massive de la voiture individuelle est – au même titre que le changement des techniques de construction – une exigence essentielle d’une lutte efficace contre les émissions de gaz à effet de serre. Idéalement, l’investissement dans les transports collectifs sert les plus défavorisés puisque ce sont ceux qui prennent déjà massivement les trains, métros et bus, ont les temps de transport les plus longs, les plus mauvaises désertes et connections. On peut tenir le même raisonnement pour la plupart des dimensions de la politique urbaine de la création des espaces verts, à la réhabilitation des logements, en passant par la reconversion des sites industriels pollués.

30 En pratique, les conflits sont patents. Un bon exemple est la reconquête des centres qui est écologiquement saine mais repousse les « autres » vers les périphéries. Le phénomène n’est pas uniquement produit par le marché de l’immobilier privé et les investissements notoirement insuffisants dans le logement social. En l’absence de politique intégrée, il est aussi la conséquence de mesures apparemment raisonnables, par exemple pour limiter la circulation automobile. Les discussions tendues entre Paris et les communes de la banlieue sur le schéma régional d’aménagement des transports en sont une illustration. Le débat sur la taxation du diesel et ses effets socialement différenciés à partir du moment où les (pas trop) pauvres y ont massivement recours en est une autre.

31 Admettre que certaines des solutions naturelles à la culture verte « bobo » ne sont rien que moins favorables à l’engagement écologique des couches populaires est essentiel. Mais ce n’est qu’un aspect du travail nécessaire pour inventer un projet capable de prendre appui sur les points forts de la politique verte – démocratie participative, économie de type « tiers secteur », développement de nouvelles pratiques techniques – pour repenser la lutte pour l’égalité, pour la reconnaissance et pour un mode de vie soutenable. Le problème n’est en effet pas seulement d’énoncer un catalogue de bonnes revendications pour concilier les différents intérêts et définir une utopie réaliste, il est aussi de faire autrement, d’engager ici et maintenant une dynamique de transformation. Les Verts peuvent-ils mener à bien cette sorte de refondation ? Rien n’est moins sûr. Ce qui l’est beaucoup plus, par contre, est qu’en son absence, l’avenir sera à une variante de « grünisation » du parti écologique. La plus probable (compte tenu de son histoire) et la plus utile (pour ne pas perdre le bénéfice du travail mené dans les institutions locales) serait peut-être encore de devenir la tendance « environnementale » d’un Parti socialiste recentré. ●

 

Résumé

1997 : l’accord électoral entre le PS, le PC et les Verts, l’association des écologistes au gouvernement Jospin sont pour beaucoup dans l’idée que la gauche plurielle peut mettre en œuvre une vraie politique de transformation sociale. Dix ans plus tard, au moment où la crise écologique est plus discutée que jamais, les Verts sont bien à la peine pour conserver une visibilité politique nationale. S’inspirant de la situation allemande, Daniel Cohn-Bendit leur propose une reconquête au centre. Les Verts doivent-ils comme les Grünen devenir un parti écologiquement radical et économiquement social-libéral ? Comparant la trajectoire des deux partis verts, Jean-Paul Gaudillière considère que les Verts perdraient beaucoup de leur histoire et de leur identité à se recentrer sur l’environnement. En dépit de ses contradictions, l’écologie politique procède en effet d’une double ambition : sortir d’un mode de croissance devenu totalement insoutenable et renouveler les formes de l’émancipation sociale. L’avenir des Verts, comme celui de la gauche, se joue dans la capacité à (re)gagner une crédibilité auprès des couches populaires.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Paul Gaudillière « L'écologie politique peut-elle être populaire ? », Mouvements 2/2007 (n° 50), p. 42-56.
URL :
www.cairn.info/revue-mouvements-2007-2-page-42.htm.
DOI : 10.3917/mouv.050.0042.