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S'inscrire Alertes e-mail - Mouvements Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa Paix contre la Justice ? Un bilan personnel
AuteurAlain Lipietz[*] [*] Député Vert/ ALE au Parlement européen. C’est en tant...
suitedu même auteur
Dans les années 1980, en Amérique du Sud, des collègues me racontaient combien ils restaient marqués à vif par des amnisties qui avaient occulté une douleur personnelle effroyable et non réglée. Une psychosociologue argentine me fit percevoir comme son pays restait traumatisé par les non-dits des lois de « Point final ». C’est là que j’ai compris le poids des amnisties mal réglées.
2 Aussi, quand, en 2001, on m’interviewa sur l’affaire Corse, je répondis : « il y aura sans doute, si la paix revient, une amnistie, mais il faut en finir avec les amnisties à la française. Il faut des amnisties qui ne soient pas des amnésies ». Une grande partie de la presse omit alors l’essentiel, la seconde partie de mon propos, occultant ainsi cette capacité prodigieuse de la France à s’auto-amnistier, que ce soit à propos de la Collaboration, ou de la guerre d’Algérie.
3 Quand mes parents menèrent un procès contre l’État et la SNCF pour participation à leur déportation[1] [1]http:/ / lipietz. net/ spip. php?rubrique75 ...
suite, les critiques furent diamétralement inverses, d’autant que mon père et mon oncle attaquaient en justice non des individus, mais des institutions. En effet, parlant d’impunité, de « qui » parle-t-on ? S’agit-il de déviants qui, individuellement pervers, se seraient mis à massacrer alors que leur fonction était de maintenir l’ordre ? Ou bien de froides logiques d’appareil ? Mon père et mon oncle, sur le conseil de leur avocat, Maître Rouquette, avaient choisi de mettre en cause des appareils, devant la justice administrative.
● Les questions suscitées par le procès contre l’État et la SNCF
4 Du fait de mon soutien à mes parents, je reçus un abondant courrier. 90 % sont des lettres antisémites et 10 % posent des questions légitimes. Et dès la première : « Pourquoi si tard ? », la question des amnisties ratées prend toute son importance.
5 De 1946 à 2001, l’arrêt Ganascia du Conseil d’État a en effet interdit de mettre en cause les actes de l’État français pendant la période de l’Occupation. Puis, par un renversement de jurisprudence, les arrêts Pelletier en 2001 et Papon en 2002 permirent de revenir sur cette interdiction. Aussitôt mon père et mon oncle engagèrent leur demande en réparation. Sans cette auto-amnistie de 1946 à 2001, la question aurait été débattue bien plus tôt.
6 Deuxième question : « Pourquoi la SNCF ? » L’ensemble des appareils d’État, gendarmerie, police, milice, etc. sont rassemblés sous un seul vocable, « l’État ». Mais la SNCF, société alors contrôlée à 51 % par l’État, était une personne juridique différente. Elle fut donc singularisée par le Tribunal administratif de Toulouse. Ce qui permit d’avancer dans la connaissance d’un des appareils d’État français ayant « participé » à la Shoah. Car dans le cas de la SNCF, on ne peut pas parler seulement de complicité : le rapport Bachelier[2] [2] www. ahicf. com/ rapport/ av-propos. htm ...
suite révèle que des trains ont été livrés aux cheminots allemands avec déjà un tiers de morts à bord. Morts de soif, de folie, d’écrasement, de chaleur. C’était bien la perpétration de la Shoah qui s’accomplissait « dans » les trains de la SNCF.
7 Et enfin, pourquoi deux survivants demandaient-ils réparation alors que la « plus haute instance de l’État » avait déjà proclamé une « dette imprescriptible » à l’égard des victimes en général ?
8 Ces trois questions, légitimes, indiquaient tout simplement le retard de la France par rapport à ce qu’on appelle aujourd’hui la Justice transitionnelle, avec les trois mots-clés de sa jurisprudence : Vérité, Justice et Réparation.
● Quels principes, pour en finir avec les conflits andins ?
9 En parallèle de ce procès, mes rapports diplomatiques avec le Pérou et avec la Colombie me permirent d’appréhender le problème dans toute son ampleur, et « à vif ».
10 Évidemment, je reconnais parfaitement, en tant que président de la délégation pour la Communauté andine, la légitimité d’une certaine dose d’amnistie. Si l’on veut en finir avec une guerre, et si l’on proclame à l’avance « Toute personne qui déposera les armes sera condamnée à mort, ou à des dizaines d’années de prison », personne ne posera les armes !
11 À partir du moment où l’on veut « intéresser » les adversaires à la paix, il faut admettre que la justice ne sera pas la justice standard poursuivant les crimes, mais qu’elle aura un aspect « transitionnel », une dimension d’amnistie, qu’il y aura un « rabais » dans les peines infligées. Et je suis de ceux qui, après avoir vu la photo atroce d’Ingrid Betancourt, écrit encore, pour la énième fois, aux FARC, en leur donnant du « camaradas ». Et je continue, comme à chaque rencontre, de serrer la main du Président Uribe. Je suis de ceux qui ont parrainé le début des négociations entre les autorités colombiennes et l’ELN, autre guérilla qui n’a rien à envier aux FARC en matière d’enlèvements, de barbarie exercée sur les populations civiles.
12 Et pourtant, il faut discuter. Si l’on veut la paix, on doit en passer par la diplomatie. Or la diplomatie, la conciliation ne peuvent pas menacer la « justice commune », mais doivent offrir des solutions intéressantes pour toutes les parties, et d’abord un accord humanitaire, sauf à poursuivre la guerre jusqu’à l’écrasement de l’adversaire, les principales victimes étant alors les civils. Mais ce qui peut être proposé est aujourd’hui borné par la jurisprudence internationale de la « justice transitionnelle », avec ses trois principes : la Vérité, la Justice et la Réparation. Principes à mettre en parallèle avec ce que les psychanalystes nomment l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel.
● Principe de Vérité
13 D’abord, savoir et dire ce qui s’est passé. « À chacun sa vérité » ? Possible. Mais l’enjeu de vérité est la réconciliation des mémoires, des Imaginaires du passé. Le problème n’est pas qu’une mémoire s’impose à l’autre, mais qu’il y ait au moins une zone de superposition des images du passé, sur la base d’une reconstitution objective des faits. Le Président Sarkozy, pour avoir dit pendant toute sa campagne « il faut en finir avec la mode exécrable de la repentance », a pratiquement coupé les ponts avec un certain nombre de pays dont l’un faisait partie de la France il n’y a pas si longtemps.
14 Savoir, établir les faits à défaut de « donner raison », c’est déjà permettre la coexistence des imaginaires. La SNCF ne fut pas seulement une « personne morale résistante ». Elle fut le théâtre d’une lutte de classes entre des cheminots résistants (dont un seul, Léon Bronchart, refusa de conduire un train de déportés[3] [3]http:/ / lipietz. net/ spip. php?breve259 ...
suite) et une direction « collabo » (Fournier), voire ultra-collaborationniste (Bichelonne)[4] [4] Au contraire de son ministre Jean Bichelonne, le président...
suite, qui privait d’eau les déportés, au-delà des consignes du chef de la Police de Vichy, Bousquet, et factura à la France libérée ses « convois de la honte ».
15 Nous avons assisté, pendant le procès SNCF (l’État, lui s’est reconnu coupable et responsable), à une sorte de guerre de légitimité des instances de vérité, où la justice s’est retrouvée victime collatérale de la lutte que menaient alors des historiens contre le législatif et ses lois mémorielles : « Ce n’est pas à la Loi de dire l’Histoire ». Certains historiens ont projeté sur ce procès leur rage de voir d’autres qu’eux dire devant la justice leur mot sur l’Histoire. J’invite ces historiens à relire leurs anciens, et notamment Raul Hilberg. 90 % des notes de bas de page de La destruction des Juifs d’Europe sont simplement des citations du procès de Nüremberg et des procès subséquents. La justice est un des lieux où s’établit la vérité.
● Principe de Justice, versus impunité
16 Le terme de « justice » s’oppose en général au mot « impunité ». Il faut « rendre justice ». Le procès sert d’abord à dire « qui » a été victime. Noël Mamère a rappelé ce mot d’un survivant « Nous nous sentions à la fois victimes et coupables ». La justice commence par trancher : il y a eu des victimes, et il y a eu des coupables. Et ceux qu’on a présentés comme « coupables » au moment de leur arrestation, de leur enlèvement forcé ou de leur exécution extrajudiciaire, étaient en fait des victimes. Tant qu’un Tiers, avec sa fonction symbolique et sa mission de « dire au nom de toute la société », n’a pas prononcé : « Ceux-ci ont été victimes d’une barbarie, et il y eut des gens, des organismes, pour la commettre », il n’y a pas de réconciliation possible.
17 De ce point de vue, la sanction des bourreaux, ou plutôt leur condamnation (et c’est entre ces deux mots que se glisse la possibilité de l’amnistie dans une justice transitionnelle) vient en quelque sorte confirmer la reconnaissance des abus subis par les victimes. C’est l’un des points que j’ai soulignés en 2001 quand Maître Talamoni avait exigé l’amnistie préalable des assassins du préfet Erignac : « Non, à l’issue d’un processus de paix, les amnisties ne peuvent intervenir qu’après la condamnation, le débat public, la repentance ». Et c’est là que se pose la question de l’impunité.
18 L’impunité ne blesse pas tant les âmes et la société par le refus de punir que par le refus de condamner, de dire « qui » a été coupable et ce que « coûte » le crime. Et ce débat doit être public. Après seulement peut venir l’amnistie.
19 Enfin, la troisième fonction de la justice est de fixer, rappeler ou préciser les règles. Lors du procès du mon père, sur France Culture[5] [5]http:/ / lipietz. net/ ?breve170 ...
suite, le Secrétaire général de la SNCF, Monsieur Maingasson, eut des mots glaçants. S’indignant qu’on puisse reprocher à la SNCF de n’avoir pas donné d’eau aux juifs transportés, il déclara : « Il faut savoir qu’aujourd’hui comme à cette époque, le métier de la SNCF est de faire rouler les trains », et non pas de donner de l’eau à ceux qu’elle transporte, au risque de ralentir le trafic. Aujourd’hui comme à cette époque ? C’est peut-être tout l’enjeu du procès (sur lequel le Conseil d’État s’est déclaré hélas incompétent, renonçant à fixer lui-même des règles humanitaires pour les services publics.)
● Principe de réparation
20 Nous entrons ici dans le domaine du Réel, du foncier, des dommages psychologiques ou corporels… Dans le cas de la loi « Justice et Paix » colombienne, la réparation est peut-être l’enjeu le plus important. Quatre à cinq millions d’hectares de terres ont changé de mains par l’action criminelle des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), les paramilitaires. Volées à des communautés paysannes, elles sont aujourd’hui transformées en monocultures intensives, essentiellement de palmiers à huile, pour faire rouler les automobiles nord-américaines ou européennes. L’enjeu est réel ! Les victimes, de retour après avoir été chassées, se heurtent, sur leurs terres, à d’anciens AUC amnistiés qui gardent les exploitations, pistolet au poing. Ces victimes ont-elles tout perdu ? Les bourreaux n’ont-ils pas tout gagné ?
21 La question de la réparation se pose au niveau individuel et au niveau collectif. Le procès contre l’État et la SNCF a pu démarrer avec l’arrêt Pelletier, où la justice reconnut une dette de la France vis-à-vis d’une communauté. Ce ne fut pas la reconnaissance du droit des individus, victimes survivantes, à être indemnisées… réellement et non pas « symboliquement ». Alors que la Sécurité sociale reconnaissait (et prenait en charge) le handicap physique et psychologique subi par les déportés, la justice ne leur reconnaissait pas de droit particulier. La Sécurité sociale, « réparatrice en dernier ressort », se substituait à un corps, la justice administrative française, dont une des missions est bien d’imposer à l’État l’obligation de réparer.
22 Ce débat (réparation collective ou individuelle) peut avoir des effets pervers. Devant l’hostilité de certaines associations représentant la mémoire juive, les plaignants eurent le sentiment d’avoir commis par mégarde un « opt-out » sauvage, c’est-à-dire de s’être dissociés d’une « class action » (inexistante en droit français). Selon une pièce produite par la SNCF, il y aurait eu un accord, dans les années 1990, entre la SNCF et certaines associations, selon lequel « il y aura célébration de la mémoire, pour solde de tout compte ». On avait seulement oublié de dire aux survivants que leur compte était soldé.
23 Sur ce point, la justice internationale a tranché : il faut les deux. Bien souvent, les villageois de la Sierra péruvienne, victimes de la « sale guerre » contre le Sentier lumineux, se heurtent au discours de l’État : « Puisque je construis une route vers votre village, je n’ai plus à indemniser les individus qui ont été victimes, injustement soupçonnées et suppliciés, dans la guerre de l’armée contre le Sentier lumineux ». Cela ne suffit pas.
24 Et qui doit réparer ? D’abord, bien sûr, le spoliateur, le bourreau. Mais quand le bourreau a organisé son insolvabilité, c’est l’État qui est responsable, y compris des actes de ceux qui se sont dressés contre lui. On ne peut pas dire « Le Sentier Lumineux et Vichy furent des criminels, ils sont balayés, il n’y a plus de responsable. » C’est bien à l’État de dire : « En tant que représentant de toute la société, j’ai failli à protéger mes résidents, et j’assume la responsabilité de réparer ». Hélas ! L’État démocratique, héritier de l’État criminel, se montre plus souvent défenseur des recels que réparateur. Il a fallu attendre le XXIe siècle pour que le Musée de l’Orangerie de Vienne reconnaisse qu’il recelait des Klimt volés par les nazis, et il continue à vendre leurs reproductions à son profit.
● Les apports du colloque du 6 décembre 2007
25 Les intervenant-e-s ont souvent fait un très long voyage pour se présenter à ce colloque, devant des personnes vivant principalement en France et deux parlementaires européens, les expériences les plus discutées actuellement, ou qui sont en train de réémerger. Les débats ont souligné certains points, en ont fait apparaître d’autres.
26 Plusieurs intervenants l’ont dit presque en s’excusant : il existe une demande d’amnistie, une demande populaire qui peut être majoritaire. Pour beaucoup, en Sierra Leone : « Forgive and forget, ça vaut mieux que la guerre ». L’Algérienne Nassera Dutour concéda aussi : « Entre la vérité et la justice, si je ne peux pas avoir les deux, je préfère la vérité ». À un certain moment, on peut vouloir l’amnistie totale.
27 D’ailleurs, pour les raisons évoquées par Clarisa Carrillo (de la diaspora argentino-paragayenne), la plainte ne vient pas spontanément. Quand on a été « condamné à être victime », la première réaction est de se taire, y compris dans son cas paradoxal : pendant trente ans on se présente comme épouse et fille de disparu, alors qu’on a été soi-même victime d’un emprisonnement arbitraire et qu’on oublie de le dire ! Ou, comme mon père, on peut témoigner une vie durant pour tous les morts, et se souvenir à la retraite qu’après tout, adolescent, on a soi-même souffert horriblement d’avoir été écrasé et assoiffé dans un train pendant trente-six heures. Etc.
28 Le moment de décider que « Finalement, ça ne va pas se passer comme ça » survient au bout d’un processus individuel et social, long, compliqué, cristallisé par diverses causes : un événement, la diaspora… Quand, comment et pourquoi se constitue le mouvement de celles et ceux qui, de victimes silencieuses, deviennent acteurs ? Il y a des pays oubliés, des petites régions oubliées dans les pays « victimes », et puis un jour des groupes de victimes émergent ou réémergent, s’imposent, et montrent la voie à d’autres. Pourquoi les Arméniens ont-ils cette puissance d’évoquer le crime contre l’humanité dont ils furent victimes, sans comparaison avec d’autres peuples ?
29 Amnistie collective et souffrance individuelle : c’est la question de « l’opt-out », le droit individuel à la plainte et à la réparation, par rapport à une conciliation politiquement admise. Même s’il y a un accord interne à la société pour dire « ça va, on arrête là-dessus », il reste le droit individuel de ne pas passer l’éponge : « Ce dont j’ai été victime a été particulièrement grave et ne peut pas se solder par un accord national. »
30 Immédiatement derrière l’idée que l’amnistie, et même la justice transitionnelle, sont le « prix à payer » pour la paix, il y a le problème de la fonction de la justice. N’est-elle pas là d’abord pour prévenir la répétition ? Ce fut contesté : la justice est là pour sanctionner, pas pour éduquer. Pourtant, même dans le cas de la justice pénale la plus banale (condamner un assassin ou un violeur), la fonction de la justice est quand même de prévenir le retour des crimes, de rappeler qu’il y a des interdits, qu’il y a des actes inhumains et qu’on peut être puni parce qu’on les a commis.
● Conciliation avant réconciliation
31 En une formule forte, Louis Joinet a rappelé que « la conciliation vient avant la réconciliation » ; c’est-à-dire qu’obtenir la paix implique souvent un compromis qui postule « attention, il y aura de l’amnistie », ou « attention, la justice sera transitionnelle », mais il doit d’abord y avoir un accord politique. Très précisément, dans le cas de l’Afrique du Sud, il eut d’abord un accord entre l’ANC et le régime de l’apartheid, pour dire « On sort de l’apartheid ». Mais les uns exigeaient « Pas de condamnations pour ce qui s’est passé », les autres répondaient « Si, il faudra au moins juger », etc. Il y eut une négociation sur « comment on allait faire ».
32 Le tarif des amnisties, longtemps, ce fut « zéro » pour les crimes. Ce fut le cas en Espagne, et trois fois de suite en France. La France s’est auto-amnistiée de la Collaboration, puis (après un vote parlementaire et deux référendums) des crimes de la guerre d’Algérie et en Nouvelle-Calédonie. Il existait une demande sociale et une base juridique importante, et d’une certaine façon, cela a permis de « tourner la page » sans l’avoir lue. Ce type d’accord, aujourd’hui, est contesté. Même si, pour des raisons légitimes telles que « remettre en marche l’État », on passe par la conciliation pour en finir avec la guerre, la jurisprudence internationale prévoit, et prévoira de plus en plus, que cette conciliation devra prévoir, à l’avance, que l’amnistie n’exclura ni la vérité, ni la justice, ni la réparation.
33 J’ai noté avec amusement, dans ce colloque, des cas où la réparation passait plus facilement que la justice et la vérité, comme un achat d’indulgence, de silence. Dans les cas dont je m’occupe, comme la Colombie où 4 millions d’hectares de terre ont changé de mains, je rencontre, au contraire des responsables qui récitent, en personnes ayant parfaitement lu les juristes internationaux : « L’amnistie ne doit oublier ni la justice ni la vérité. » Et quand je souffle : « Et… la réparation ? – Ah, oui, bien sûr, la réparation ». Mais on sait très bien qu’il n’y aura pas réparation, on sait très bien que ces 4 millions d’hectares ont changé de mains, sans doute, définitivement.
● Bases de la réconciliation et problèmes en suspens
34 Enfin, un débat s’est amorcé sur le rapport entre vérité et réconciliation. Débat important, complexe, juste effleuré. Est-ce que la vérité favorise la réconciliation ? Cela va à l’encontre d’une idée spontanée. Pendant cinquante ans, en France, on s’est dit « Laissons dormir la vérité, pour ne pas compromettre la réconciliation. » Je complète ce que je disais plus haut : si je défalque les 90 % de lettres antisémites que je reçois à propos du procès de mon père, dans les 10 % restantes, l’argument de la réconciliation est à chaque fois sous-jacent. « C’était Vichy, aujourd’hui c’est la République, etc. »
35 Les arguments en faveur de la réconciliation sans la vérité sont forts, ils prévalent depuis les Grecs et l’Amnistie des Trente, on ne peut pas se contenter de répéter le slogan « Pas de paix sans justice ». Goethe disait : « Mieux vaut une injustice qu’un désordre », c’est-à-dire que si, au prix d’une injustice, on peut avoir la paix, prenons la paix. Ce sont plutôt les psychologues qui nous alertent et ce fut le point de départ de ma réflexion personnelle, à partir de la souffrance de l’Amérique latine. L’exposé de Paz Rojas sur les stigmates laissés par la dictature de Pinochet sur l’âme des torturés, des enlevés, de leurs enfants, et sans doute aussi des enfants de leurs bourreaux, montre que la paix n’existe pas sans justice. L’Allemagne et l’Italie, dans les années 1970, quand la première génération post-fasciste parvint à l’âge de la post-adolescence, virent des phénomènes extrêmement violents, comme la Fraction Armée Rouge, les années noires des guérillas urbaines italiennes, qui sont très clairement des effets du refoulé.
36 La France, par bonheur, y échappa. Peut-être parce que l’amnistie succéda à une épuration violente, et d’une certaine façon, répondait à cette épuration violente. Les historiens américains qui ont étudié le cas français ont rappelé que l’amnistie est venue bloquer un phénomène d’épuration qui pouvait devenir explosif, même s’il fut limité, pour l’essentiel, aux cent kilomètres derrière la ligne de front, aux premiers jours de la Libération. Mais il choqua jusqu’aux résistants et à leurs intellectuels. Le sentiment que « Les collabos avaient payé » et que les nazis étaient jugés à Nuremberg était une idée répandue, et qui n’était pas complètement fausse. Hiatus : à Nuremberg on jugeait pour crime contre l’humanité, en France on épurait pour trahison nationale…
37 D’où un autre point important sur lequel il faudra que nous continuions à réfléchir, par exemple dans un numéro suivant de la revue Mouvements : le problème des appareils et des individus criminels, et de « qui paie ? » S’agissant de la réparation, il faudrait tout de même que les auteurs paient, quand c’est possible. En Colombie, j’ai dû à plusieurs reprises répondre à des officiels colombiens suggérant que l’Europe finance la réinstallation des déplacés : « À l’extrême limite, l’Union européenne accepterait de payer pour le démantèlement du mur entre la Palestine et Israël. Mais elle ne paiera certainement pas pour indemniser des déplacés tant que ceux qui les ont expulsés occupent actuellement leurs terres. Vous les connaissez, vous avez leurs noms, ils ont pignon sur rue ». Mais les appareils avec leurs logiques bureaucratiques sont tout aussi responsables[6] [6]http:/ / lipietz. net/ spip. php?article1885 ...
suite.
38 Un des problèmes les plus difficiles qui subsistent est le mélange entre crimes de guerre et crimes de droit commun, pratiquement indissolubles. On l’a dit à plusieurs reprises : la vie continue pendant la violence, pendant et après la conciliation. Et la vie comprend la délinquance, d’autant plus forte que le pays est appauvri par la violence, qu’il n’y a plus d’État, et que les temps sont troublés.
39 Pire : les conflits armés récents tendent à prendre la forme quasi exclusive de crimes contre l’humanité non-combattante. Emmanuel Terray[7] [7] Face aux abus de mémoire. Arles, Actes Sud, 2006. ...
suite citait élogieusement l’Édit de Nantes, prototype des amnisties françaises : amnistie pour les nobles et leurs troupes régulières, sanction pour les rapines, viols, massacres. On peut tiquer sur cette délimitation au parfum d’amnistie de classe, le principe reste juste. Mais aujourd’hui, les bandes de Karadzic ou de Taylor, les AUC ou les Farc, considèrent le viol et le massacre des civils comme la forme normale de la guerre, le narcotrafic et les enlèvements comme le nerf de la guerre. C’est tout l’enjeu des clauses sur les « buts politiques » des crimes amnistiables, quand ces buts sont en soi crapuleux, ou quand les moyens sont des crimes contre l’humanité.
● Le point de capiton
40 Une dernière remarque : l’aspect « point de capiton » des débats sur le passé refoulé (puisqu’on a évoqué la psychanalyse au début de cette conférence). On reparle de la Guerre d’Espagne, parce que l’affrontement entre le Parti Socialiste et le Parti Populaire a repris une certaine virulence. On reparle des affaires du passé à un moment où elles sont revivifiées par des batailles politiques actuelles. La mémoire est mobilisée, dans ces moments-là, pour les batailles de l’heure.
41 Voyez la guerre d’Algérie (celle de 1954-1962). Nous sommes passés par un point d’incandescence de la guerre mémorielle, avec le voyage du Président Sarkozy en Algérie [du 3 au 5 décembre 2007]. Il est bien évident que chacun a cherché à tirer la couverture à soi dans cette affaire : aussi bien le Président Sarkozy, consolidant son alliance avec l’électorat lepéniste, que le Président Bouteflika, essayant de consolider l’amnistie couvrant, non pas la première, mais la deuxième guerre d’Algérie.
42 Cet aspect de point de capiton, où l’on enfonce à nouveau l’aiguille sur un point douloureux après être passé par toute une boucle historique, quand des problèmes présents en ravivent l’actualité, ne doit pas être ignoré, mais maîtrisé. Le passé ne doit pas être exploité de manière politicienne. Il ne doit pas être non plus nié : ce colloque plaide au contraire pour la fonction éducatrice de la vérité et de la mémoire. ●
Notes
[ *] Député Vert/ALE au Parlement européen. C’est en tant que président de la délégation du Parlement européen pour la Communauté andine qu’Alain Lipietz a co-organisé ce colloque sur la Justice transitionnelle.
[ 1] http://lipietz.net/spip.php?rubrique75
[ 2] www.ahicf.com/rapport/av-propos.htm
[ 3] http://lipietz.net/spip.php?breve259
[ 4] Au contraire de son ministre Jean Bichelonne, le président de la SNCF Pierre Fournier était ombrageusement « autonomiste » par rapport aux Allemands et refusait de recevoir leurs ordres, mais avait auparavant dirigé la première mouture du Commissariat Général aux Questions Juives, le SCAP.
[ 5] http://lipietz.net/?breve170
[ 6] http://lipietz.net/spip.php?article1885
[ 7] Face aux abus de mémoire. Arles, Actes Sud, 2006.
Résumé
Dès les années 1980, lorsqu’il travaillait comme économiste en Amérique du Sud, Alain Lipietz fut confronté au débat entre amnistie et lutte contre l’impunité. Et plus récemment, avec « l’affaire Corse » (lors de sa candidature présidentielle en 2001), puis lors du procès intenté contre l’État et la SNCF par ses parents, au sujet de leur « transfert » vers Drancy. Ces affaires lui valurent de virulentes campagnes de presse où il fut tour à tour présenté comme un amnistieur irresponsable, puis comme une Erynie implacable. Il livre ici ses attentes au sujet de ce colloque et les clarifications ou interrogations qu’il en a retenues.
PLAN DE L'ARTICLE
- ● Les questions suscitées par le procès contre l’État et la SNCF
- ● Quels principes, pour en finir avec les conflits andins ?
- ● Principe de Vérité
- ● Principe de Justice, versus impunité
- ● Principe de réparation
- ● Les apports du colloque du 6 décembre 2007
- ● Conciliation avant réconciliation
- ● Bases de la réconciliation et problèmes en suspens
- ● Le point de capiton
POUR CITER CET ARTICLE
Alain Lipietz « La Paix contre la Justice ? Un bilan personnel », Mouvements 1/2008 (n° 53), p. 31-39.
URL : www.cairn.info/revue-mouvements-2008-1-page-31.htm.
DOI : 10.3917/mouv.053.0031.




