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Mouvements

2009/2 (n° 58)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782707156938
  • DOI : 10.3917/mouv.058.0021
  • Éditeur : La Découverte

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● Mutations contemporaines du monde du travail

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Le capitalisme contemporain, « néocapitalisme » ou « capitalisme flexible », est caractérisé par des dynamiques multiples qui se déploient tant dans le registre des conditions et des organisations du travail que dans celui de l’emploi et de ses régulations, ou dans celui des divisions du monde productif, à l’échelle nationale et internationale. On appellera ici « précarisation » l’ensemble cohérent de ces processus, que l’on peut décrire autour de quatre grandes lignes de force.

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En premier lieu, on assiste depuis une vingtaine d’années à une précarisation et une flexibilisation de l’emploi et des temps de travail, avec la normalisation des emplois précaires, le développement du travail à temps partiel, et la banalisation des temps de travail flexibles et irréguliers (cf. les enquêtes Emploi de l’INSEE et les enquêtes Conditions de travail de la DARES [1][1] Direction de l’Animation de la recherche, des études,...). À cela s’ajoute une insécurité de l’emploi que de plus en plus de salariés perçoivent, en lien avec les multiples restructurations des entreprises et leurs conséquences en termes de licenciements et de délocalisations. Ces processus contribuent à rendre les conditions d’emploi et les parcours professionnels plus incertains et plus instables pour une part croissante du salariat.

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Simultanément, on observe un mouvement massif d’intensification du travail, démontré par plusieurs grandes enquêtes françaises et européennes [2][2] M. Gollac et S. Volkoff, « Citius, altius, fortius..... En effet, depuis le début des années 1980, à la suite d’innovations dans les organisations de travail, les pénibilités déclarées par les salariés sont en augmentation très nette, tant sur le plan des efforts physiques (port de charges lourdes, mouvements répétitifs, expositions à des nuisances, etc.) qu’en termes de charge mentale (vigilance constante, polyvalence imposée, situations de tensions avec les collègues ou le public…). Contrairement à une représentation du travail moderne comme « dématérialisé » et allégé grâce aux progrès technologiques, ces résultats rappellent que les pénibilités sont loin d’avoir disparu. Dans nombre de secteurs, elles s’accroissent même, sous l’effet de la règle de l’urgence et du resserrement drastique des contraintes de temps (raccourcissement des délais, fréquentes interruptions des tâches, obligation de toujours se dépêcher, exigence de réponse immédiate à la demande du marché).

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En troisième lieu, le monde du travail s’est réorganisé avec le développement de formes d’emploi qui ne relèvent plus du modèle classique de la relation duale salarié-employeur. Il s’agit des nouvelles divisions du travail inter-entreprises, qui s’appuient sur toutes les formes d’externalisation du travail (intérim, sous-traitance, portage…). Il en résulte une atomisation du salariat : les collectifs de travail sont éclatés entre salariés permanents et temporaires, salariés du « noyau dur » et salariés « extérieurs », salariés du jour et de la nuit, etc.

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Enfin, les entreprises ont mis en œuvre de nouvelles formes de mobilisation des salariés, fondées sur un « néomanagement » mettant l’accent sur l’engagement personnel dans le travail, et faisant appel à la motivation et à l’investissement individuel des salariés. Ces derniers ne sont plus seulement tenus de faire leur travail, mais ils sont appelés à s’y engager à titre personnel, à faire preuve de loyauté, d’autonomie et d’initiative. La pression qui pèse sur eux en est à la fois plus forte et plus individualisée.

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Comment ces divers processus entrent-ils en résonance avec la santé des individus ? Qu’est-ce que la précarisation « fait » à la santé, et que font les salariés de l’articulation santé-travail dans ce contexte ?

? Précarisation du travail et santé : continuités et nouveaux enjeux

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Un ensemble de résultats, solidement ancrés dans des enquêtes quantitatives et qualitatives, montre que l’exposition à une ou (souvent) plusieurs composantes de la précarisation va de pair avec une mise en jeu accrue de la santé au travail. Ce constat global se décline à différents niveaux. Sur le plan des conditions de vie tout d’abord, le chômage, l’emploi intermittent et les temps partiels créent une insuffisance et/ou une irrégularité des revenus qui rendent plus difficiles l’entretien et la préservation de la santé au quotidien (restriction des budgets alimentaires, des soins médicaux, des pratiques de loisirs…). De plus, le nomadisme professionnel auquel sont contraints certains salariés s’accompagne d’une multiplicité d’expositions potentiellement pathogènes, et donc d’un cumul des risques sanitaires. À ces processus s’ajoutent les effets pathogènes propres de la souffrance morale, de l’inquiétude et du sentiment d’injustice éprouvés par les personnes faisant l’expérience de la disqualification sociale ; et ceux des comportements addictifs ou à risques qui peuvent accompagner ces diverses formes de mal-être.

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Il faut souligner le caractère de cercle vicieux de ces liens entre précarité socioprofessionnelle et santé : dans le contexte d’un marché de l’emploi hyperconcurrentiel, et face à des exigences toujours plus fortes dans l’accomplissement du travail, les salariés dont la santé est défaillante sont les premiers à voir leur intégration professionnelle fragilisée. « On va te dire que tu ne peux pas accéder à un contrat à plein-temps parce que tu as des problèmes de santé, alors que c’est justement un contrat à plein-temps qui va te permettre d’aller mieux ! », résume par exemple un jeune animateur en contrat précaire et temps partiel souffrant de lombalgies aiguës (voir encadré).

Les exemples sont issus d’une thèse de doctorat en sociologie qui visait à comprendre comment le travail et la santé s’articulent au fil de l’expérience sociale de salariés confrontés à des formes de précarisation du travail [3][3] V. Hélardot, Santé ou travail ? Les expériences sociales....

L’enquête comporte trois volets : cinquante entretiens téléphoniques avec des médecins du travail ont permis d’analyser le point de vue de ces acteurs professionnels sur les liens entre précarisation au travail et santé, et de recruter une population de deux cents salariés interrogés par questionnaire sur leur situation professionnelle présente et passée, sur leurs conditions de travail, sur leur santé, et sur les liens qu’ils perçoivent entre les deux domaines ; enfin, des entretiens approfondis ont été réalisés avec trente salariés, afin d’analyser leurs expériences croisées de santé et de travail. Les personnes rencontrées sont âgées de 21 à 54 ans et occupent des emplois de catégories diversifiées, en contrat précaire ou en CDI.

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Le caractère « intenable [4][4] L. Théry (dir.), Le travail intenable. Résister collectivement... » du travail peut conduire à des formes d’inemployabilité par la santé : la précarisation renforce ainsi les mécanismes classiquement connus de sélection professionnelle par la santé.

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Un deuxième ensemble de conséquences de la précarisation sur les liens santé-travail apparaît si l’on prend en considération non plus la dimension « emploi » mais le registre du travail et de ses conditions de réalisation. Le cumul de contraintes (marchandes, industrielles, relationnelles) associé à une intensification des rythmes se traduit par une sollicitation accrue des ressources physiques et psychiques des salariés. En témoignent notamment l’explosion des pathologies musculo-squelettiques ainsi que les fluctuations du nombre d’accidents du travail, étroitement liées à celles de l’activité économique. Mais ces deux types d’atteintes ne constituent que la partie la plus manifeste d’une nébuleuse de troubles très diversifiés (douleurs, fatigue, nervosité, troubles du sommeil, maladies cardiovasculaires…). De plus, outre ces effets corporels et mentaux directs, l’intensification du travail atteint également la santé en réduisant les marges de manœuvre laissées aux salariés dans la réalisation concrète du travail. L’ergonomie a en effet montré de longue date que les travailleurs élaborent des stratégies pour concilier à la fois leurs objectifs professionnels, les compétences et les moyens dont ils disposent ainsi que la préservation de leur santé. Leur expérience des situations de travail et la connaissance de leur propre fonctionnement permettent aux salariés de contourner les sources de pénibilité ou de difficulté en anticipant sur les gestes ou les déplacements, en coopérant avec autrui, en s’appropriant le travail par une organisation personnelle au sein de l’organisation prescrite. Or, par un « usage inapproprié ou excessif des hommes et des femmes au travail [5][5] P. Davezies, « Évolutions des organisations du travail... », l’intensification amenuise ces marges de manœuvre protectrices.

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Au-delà des atteintes à la santé physique et mentale des salariés, certaines caractéristiques des conditions et des organisations du travail sont génératrices de mal-être, d’insatisfaction et de multiples formes de « souffrance au travail », qui dépassent largement les phénomènes regroupés sous la notion de « stress ». C’est le cas par exemple lorsque les salariés sont confrontés à des injonctions contradictoires (rapidité/qualité) ; lorsque les dysfonctionnements, les interruptions fréquentes, l’insuffisance d’information et de communication ou le manque de moyens pour accomplir les tâches les obligent à « mal travailler » ; ou encore lorsque la solitude dans le travail ou les tensions dues à la mise en concurrence des salariés entre eux rendent impossible l’expression de formes de reconnaissance sociale du travail accompli. Les recherches en psychodynamique du travail ont bien montré qu’à travers ces processus, c’est finalement l’estime de soi, l’identité au travail et l’épanouissement personnel qui sont menacés [6][6] C. Dejours, Travail, usure mentale, Bayard, Paris,.... Il faut souligner que ces souffrances sont d’autant plus délétères qu’elles sont vécues sur un mode essentiellement individuel, dans un sentiment d’isolement et de culpabilité éprouvé par les salariés. La précarisation sape en effet les appuis collectifs qui permettraient de socialiser cette souffrance, c’est-à-dire de faire en sorte qu’elle soit partagée, reconnue publiquement, et éventuellement combattue collectivement. C’est donc l’individu qui porte personnellement le poids des échecs et des défaillances rencontrés au travail.

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Enfin, lorsque le travail est externalisé ou confié à des salariés temporaires, via l’intérim, la sous-traitance ou les contrats précaires, ce sont aussi les risques qui sont déplacés hors de l’entreprise, et reportés sur les intervenants extérieurs. Dès lors, rien d’étonnant à ce que les salariés en contrats non durables ou employés en sous-traitance soient surexposés aux tâches les plus dangereuses et les plus pénibles, et soient plus souvent accidentés. L’exemple du secteur nucléaire est ici l’un des plus manifestes : la part de rayonnements ionisants (cancérigènes connus) « absorbée » par les travailleurs « extérieurs » des centrales nucléaires (emplois non durables et salariés d’entreprises sous-traitantes) se situe autour de 80 %. Les doses de rayonnements annuelles par personne sont trois à quatre fois plus fortes pour ces salariés extérieurs que pour les agents EDF, ce qui participe d’une « gestion de l’emploi par la dose [7][7] A. Thébaud-Mony, L’industrie nucléaire. Sous-traitance... ».

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Plus exposés, les salariés les moins bien intégrés professionnellement sont souvent aussi moins bien informés sur les risques et sur les moyens de les prévenir, et ils ont moins que les autres la possibilité d’acquérir les savoir-faire de préservation de leur santé au cours du travail, car ils doivent être opérationnels immédiatement et en permanence. Ils sont aussi plus démunis pour agir collectivement sur les conditions de travail et la santé au travail : dominées sur le marché de l’emploi et disposant de peu de marges de manœuvre, les entreprises sous-traitantes sont aussi, bien souvent, des petites ou moyennes structures sans CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail).

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La précarisation de l’emploi et les phénomènes d’externalisation se doublent donc d’une division sociale des risques pour la santé et la sécurité au travail. De ce point de vue, plus que le statut contractuel de l’emploi, c’est bien la place occupée dans le système productif qu’il est pertinent de prendre en considération – cette place étant définie simultanément par les conditions d’emploi et de travail, et par le contexte organisationnel où se situe l’activité professionnelle.

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Ces multiples constatations amènent à une double conclusion. D’une part, à l’échelle macrosociale, la santé apparaît non seulement comme un enjeu de la précarisation du travail, mais aussi comme un « instrument » de cette précarisation, au sens où les ressources de santé des salariés sont considérées comme un « amortisseur », comme une variable d’ajustement dans les processus de production. Autrement dit, les mises en jeu de la santé des individus dans le capitalisme contemporain ne relèvent pas seulement du registre des conséquences ou des « dommages collatéraux » : elles sont au cœur même de ces processus, elles en sont l’une des conditions de possibilité [8][8] B. Appay et A. Thébaud-Mony (dir.), Précarisation sociale,.... D’autre part, à l’échelle des individus, les enjeux existentiels majeurs que sont la sécurité dans l’emploi, la satisfaction dans le travail et la construction de la santé sont de plus en plus difficiles à concilier, et leur articulation ressemble à une recherche de la « quadrature du cercle ». Par des arbitrages et des compromis divers opérés au fil des parcours, les salariés sont amenés tantôt à sacrifier quelque chose de leur santé et de leur bien-être immédiat pour construire leur intégration professionnelle et sociale à plus long terme ; tantôt à renoncer à s’épanouir dans leur travail pour avoir les moyens d’entretenir leur santé et/ou de réaliser leurs aspirations dans leur vie personnelle. Finalement, au niveau sociétal comme au niveau individuel, on observe que la précarisation exacerbe la tension fondamentale entre santé et activité professionnelle.

? Quelles marges pour les salariés ?

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Dans cette recherche de compromis acceptables, dans cette hiérarchisation des priorités entre santé, travail et emploi, quelles sont les ressources dont disposent les salariés, quels moyens mobilisent-ils au fil de leurs parcours professionnels ? Précisons tout d’abord que l’antagonisme santé-travail, lorsqu’il se manifeste, se solde le plus souvent par la nécessité de « tenir » au travail. Dans un contexte de crise de l’emploi, les cas où les salariés choisissent de refuser ou de quitter un emploi trop pénible ou dangereux font figure d’exception. Ils recouvrent deux logiques bien distinctes : soit on dispose d’une qualification ou d’une expérience professionnelle qui favorise l’employabilité, et l’on peut alors « se permettre » de chercher un meilleur emploi ; soit à l’inverse on s’estime condamné à des « sales boulots », et le refus ponctuel d’un emploi s’inscrit alors dans une logique de « moindre mal », où la précarité contractuelle joue paradoxalement comme une marge protectrice (si c’est précaire, on peut partir…). Mais de fait, dans tous les autres cas, il s’agit bien de « tenir », c’est-à-dire de trouver des moyens de se maintenir dans l’emploi le moins mal possible. Quels peuvent être ces moyens ?

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Notre enquête auprès de salariés permet d’identifier un premier ensemble de ressources dont l’origine est interne au milieu de travail. Il s’agit d’abord du soutien social apporté par les autres salariés : entraide, partage d’expérience, réconfort et « re-moralisation » mutuelle ont été rapportés par les personnes enquêtées, mais il faut souligner leur rareté (et parfois leur caractère presque clandestin au sein d’organisations du travail fortement prescrites). La précarisation du travail y est bien sûr pour quelque chose : les nouveaux modèles organisationnels et managériaux, ainsi que la flexibilité des conditions d’emploi, se traduisent bien souvent soit par l’inexistence pure et simple de collectifs de travail (tâches individuelles accomplies dans la solitude), soit par des tensions dans les relations interpersonnelles. Ainsi, une ouvrière du secteur agroalimentaire décrit bien comment l’intensification a transformé l’ambiance au travail : « avant on s’entraidait entre les personnes… Maintenant, tout le monde est énervé, ça s’engueule ». Dans ce contexte, on comprend que des ressources collectives plus organisées et plus formalisées telles que les syndicats soient largement absentes des expériences du travail précarisé.

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Un autre type de soutien dans la sphère professionnelle peut être recherché auprès du médecin du travail. Par sa double qualité de médecin et d’observateur de l’entreprise, il peut être pris à témoin pour confirmer, attester, reconnaître le problème rencontré (qu’il soit de l’ordre de la santé ou du travail). Parce qu’il connaît l’entreprise et les autres salariés, il est bien placé pour comprendre, conseiller, et éventuellement apporter une solution. Mais là encore, les limites sont vite observées : les médecins eux-mêmes font état d’un profond sentiment d’impuissance, prisonniers qu’ils sont de la procédure de l’(in)aptitude qui les place en porte-à-faux dans la mesure où bien souvent, protéger la santé du salarié revient à le fragiliser dans son emploi.

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Collectif de travail et instances dédiées telles que la médecine du travail, sont donc des soutiens relativement limités dans leur existence et leur portée. C’est pourquoi les salariés sont amenés à rechercher en dehors du travail, dans leur vie personnelle, d’autres ressources pour « tenir » au travail. Trois catégories ont ici été identifiées. Il s’agit tout d’abord du soutien moral trouvé auprès des proches. Nombreux sont les récits de moments de discussion, d’échange, de confidence avec des membres de l’entourage relationnel. « Tenir » au travail consiste ici à rechercher auprès d’autruis significatifs une écoute bienveillante permettant de se libérer d’une part de la souffrance ressentie, et éventuellement de solliciter des avis ou des conseils. Mais ce type de recours peut aussi avoir un prix, celui par exemple d’« importer » les soucis du travail au sein de la vie personnelle, et notamment de la relation de couple.

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Un autre registre de moyens mis en œuvre réside dans toutes les formes de « travail sur soi » consistant, par des ajustements subjectifs internes, à faire en sorte de mieux endurer les pénibilités rencontrées. Ainsi ce salarié d’un magasin de menuiserie décrit le travail de mise à distance qu’il a peu à peu effectué à la suite d’une dégradation de sa situation professionnelle dans l’entreprise : « pendant à peu près 3 ans, j’ai été déstabilisé complet, se dire : “je sais plus travailler, je sais plus…” […] Et puis j’ai dit stop, et après j’ai essayé de faire autrement, de faire l’approche autrement, de vraiment faire le vide… […] C’est un moule quoi, on rentre dans un truc, on se forge… On est quand même soi-même, mais bon, on s’adapte à la façon de travailler ». Comme on le voit, c’est bien grâce à une adaptation de sa propre sensibilité et à un travail intérieur que cet homme a réussi à « se faire » à la situation et à se ménager un retrait partiellement protecteur. Dans le même ordre d’idée, mais avec une démarche impliquant l’intervention d’un professionnel, on peut citer le recours à la sophrologie mis en œuvre par une salariée de la grande distribution lors d’un grave conflit avec sa direction. Plus largement, la plupart des pratiques de développement personnel (« coaching ») qui se développent aujourd’hui dans certains milieux de travail nous semblent pouvoir être lues comme des exemples de moyens utilisés par les salariés (ou imposés à eux) pour arriver à mieux « tenir » au travail : « prendre sur soi », c’est-à-dire agir sur soi pour être plus conforme aux exigences psychologiques et identitaires du travail, au prix sans doute d’une « usure de la personnalité [9][9] R. Sennett, Le travail sans qualités. Les conséquences... ».

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Enfin, un dernier ensemble de ressources pouvant être mobilisées face aux pénibilités éprouvées dans le travail se rapporte aux consommations médicales et médicamenteuses diverses auxquelles les salariés ont recours, soit pour rétablir un état psychocorporel défaillant, soit pour atténuer les répercussions pénibles du travail sur la santé physique et le bien-être moral. Il peut s’agir de recours ponctuels (prendre un antalgique pour aller travailler « quand même » un jour de crise de sciatique) ou de consommations plus fréquentes, voire habituelles (prise d’antidépresseurs au long cours pour pouvoir supporter une ambiance de travail dégradée). Antidouleurs, psychotropes, somnifères, vitamines et compléments alimentaires, décontractants musculaires… (sans même parler des usages de drogues légales – alcool – ou illégales), il existe toute une pharmacopée à usage professionnel, inscrite dans la sphère domestique ou plus formellement médicalisée, à laquelle recourent les salariés lorsqu’un décalage trop important se fait sentir entre leurs capacités psychocorporelles et les exigences du travail. Ces formes de dopage professionnel contribuent doublement à une occultation des enjeux de santé au travail : d’une part, ils font disparaître ou atténuent des symptômes qui relèvent des atteintes professionnelles à la santé ; d’autre part, ils relèvent de la santé et de la médecine hors travail et participent donc d’une privatisation complète des enjeux de santé au travail.

? Conclusion

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On ne peut qu’insister sur la gravité et l’ampleur des phénomènes ici brièvement décrits. Le capitalisme contemporain n’est favorable ni à la santé des individus – multiplication d’atteintes diverses doublées de leur occultation par de nombreux biais –, ni à la prise en compte des enjeux de santé au plan sociopolitique – priorité accordée à l’emploi et au travail comme objectifs et valeurs prenant le pas sur la santé. La fragilisation de la condition salariale repose ainsi avec acuité la question de production sociale de la santé, et celle des inégalités sociales de santé, et l’on n’a sans doute pas encore pris la mesure des conséquences, en termes de santé publique, des différentes dynamiques de précarisation professionnelle et sociale.

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Face à ces constats qui posent la question du coût social et sanitaire d’un travail sans limites [10][10] BTS-SALTSA, Colloque « Le travail sans limites ? Réorganiser..., on peut trouver des perspectives de réflexion stimulantes dans les travaux récents autour de la notion de « travail soutenable », celui-ci étant défini comme « bio-compatible, c’est-à-dire adapté aux propriétés fonctionnelles de l’organisme humain et à leur évolution au fil de l’existence ; ergo-compatible, donc propice à l’élaboration de stratégies de travail efficientes ; et socio-compatible, donc favorable à l’épanouissement dans les sphères familiale et sociale, et à la maîtrise d’un projet de vie [11][11] M. Gollac, S. Guyot et S. Volkoff, À propos du « travail... ». Elaborer des systèmes de travail soutenable, permettant donc à chacun de construire et d’entretenir sa santé et ses compétences tout au long de la vie professionnelle, constitue bien un enjeu majeur compte tenu des évolutions et des perspectives actuelles dans le champ santé-travail. ?

Notes

[*]

Sociologue.

[1]

Direction de l’Animation de la recherche, des études, et des statistiques.

[2]

M. Gollac et S. Volkoff, « Citius, altius, fortius. L’intensification du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 114, 1996, p. 54-67 ; P. Askenazy, D. Cartron, F. de Coninck et M. Gollac (dir.), Organisation et intensité du travail, Octarès, Toulouse, 2006.

[3]

V. Hélardot, Santé ou travail ? Les expériences sociales de la précarisation du travail et de la santé, Thèse de sociologie, Université de Toulouse II- Le Mirail, 2005 ; V. Hélardot, « Enjeux d’emploi, de travail et de santé : la quadrature du cercle », in G. de Terssac, C. Saint-Martin et C. Thébault (dir.), La précarité : une relation entre travail, organisation et santé, Octarès, Toulouse, 2008, p. 73-84.

[4]

L. Théry (dir.), Le travail intenable. Résister collectivement à l’intensification du travail, La Découverte, Paris, 2006.

[5]

P. Davezies, « Évolutions des organisations du travail et atteintes à la santé », Travailler, n° 3, 1999, p. 87-114.

[6]

C. Dejours, Travail, usure mentale, Bayard, Paris, 2000.

[7]

A. Thébaud-Mony, L’industrie nucléaire. Sous-traitance et servitude, EDK/Inserm, Paris, 2001.

[8]

B. Appay et A. Thébaud-Mony (dir.), Précarisation sociale, travail et santé, Institut de recherche sur les sociétés contemporaines, Paris, 1997.

[9]

R. Sennett, Le travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité, Albin Michel, Paris, 2000.

[10]

BTS-SALTSA, Colloque « Le travail sans limites ? Réorganiser le travail et repenser la santé des travailleurs », Bruxelles, 25 au 27 septembre 2000, Bulletin d’information du BTS-BUTB, n° 15-16, 2001.

[11]

M. Gollac, S. Guyot et S. Volkoff, À propos du « travail soutenable ». Les apports du séminaire interdisciplinaire « Emploi soutenable, carrières individuelles et protection sociale », Rapport du CEE, n° 48, juin 2008 ; A.B. Shani, P. Docherty, J. Forslin, Creating sustainable Work Systems. Emerging Perspectives and Practices, Routledge, Londres, 2002.

Résumé

Français

Les relations santé-travail sont par nature complexes et ambivalentes : si le travail (son contenu, ses conditions, son organisation) et les conditions d’emploi contribuent à construire – ou à fragiliser – la santé physique, mentale et morale, la santé en retour configure la façon de travailler et les orientations des parcours professionnels – positivement lorsque la bonne santé permet une pleine participation au monde du travail, ou négativement lorsqu’opèrent des processus de sélection/exclusion professionnelle sur des critères de santé. Sans pour autant postuler qu’un « âge d’or » aurait existé, dans lequel santé et travail auraient été pleinement compatibles et pacifiés, l’objet est ici de montrer que les transformations profondes qui traversent le monde du travail depuis une trentaine d’années renouvellent, en la durcissant, la dialectique des relations santé-travail. Autrement dit, il s’agit de montrer comment les diverses composantes de la précarisation du travail pèsent sur les possibilités laissées aux salariés de concilier activité professionnelle et préservation de leur santé.

Plan de l'article

  1. ● Mutations contemporaines du monde du travail
  2. ? Précarisation du travail et santé : continuités et nouveaux enjeux
  3. ? Quelles marges pour les salariés ?
  4. ? Conclusion

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