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Mouvements

2013/4 (n° 76)

  • Pages : 176
  • ISBN : 9782707177612
  • DOI : 10.3917/mouv.076.0130
  • Éditeur : La Découverte

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En l’espace de sept jours, entre le 13 et le 20 juin 2013, deux mythes tenaces dans l’imaginaire lorsqu’il est question du Brésil ont été une fois de plus brisés : ceux du pays du football et du pays sans conflits politiques ouverts. En pleine Coupe des Confédérations, des millions de personnes sont descendues dans la rue pour manifester leur mécontentement. De quoi ? C’est la grande question.

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Juin 2013 porte une multitude de revendications, de frustrations et d’aspirations. La lutte contre la hausse des tarifs des transports publics et l’opposition à la tenue de méga-événements sportifs (Coupe du monde de football, Jeux olympiques) ont catalysé des insatisfactions situées à des niveaux très différents. Les transports publics sont inefficaces, de piètre qualité et leurs prix exorbitants. Les travaux pour la Coupe du monde et les Jeux olympiques sont allés de pair avec une série de violations de droits humains et d’irrégularités juridiques toujours plus importantes, qui ont incité la population à s’interroger sur leurs prétendues retombées bénéfiques. La violente répression policière des manifestations qui ont vu le jour à travers tout le pays a déclenché une vague encore plus forte de mobilisations, à la fois pour la défense du droit constitutionnel à manifester et contre l’action de la police en général. C’est ainsi qu’un certain nombre de revendications sont venues s’ajouter aux exigences initiales.

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Aucun récit unifié ne s’est finalement imposé comme modèle. Car il ne s’agit pas d’un seul, mais de plusieurs mouvements. Par conséquent, les interprétations divergent tant sur ce qu’il s’est réellement passé que sur le sens de ce qu’il s’est passé. Autrement dit, le sens des protestations n’est pas donné et fixé, et il continuera de se construire dans la rue et dans les différentes tentatives de systématisation et d’explication.

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La dynamique de la protestation fut différente dans chaque région du pays, dans chaque ville, dans chaque quartier où apparurent des manifestations. Ces dernières surgirent comme des éruptions, grandes, petites, isolées, communes. Quand elles s’agrégèrent en grandes masses, elles prirent la forme de vagues. Et, selon la vague, la marche pouvait prendre des chemins opposés, inconciliables.

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Les protestations de juin n’avaient pas de leaders, pas de plate-forme ni de discours. Les manifestations se sont formées, divisées et réunies sans tracé prédéfini. Il était difficile de prédire où la vague allait naître et prendre corps. Les manifestations s’organisèrent à partir des réseaux sociaux et du bouche-à-oreille des textos. Ce n’étaient pas des protestations dirigées contre tel ou tel parti, contre telle ou telle figure politique. C’était des révoltes contre le système, contre « tout ce qui est là ».

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Les protestations de juin furent formidables, mais elles ne furent pas des coups de tonnerre dans un ciel bleu. À aucun moment depuis le déclin de la dictature militaire (1964-1985) la société n’avait cessé de protester. Les grèves, occupations, résistances aux actions de la police, manifestations, n’avaient pas disparu. Il y eut des revendications matérielles de la base de la société, relatives à l’inflation (du prix de la nourriture, en particulier), à la mauvaise qualité des emplois ou au prix élevé des transports publics. Mais, à eux seuls, ces éléments n’expliquent bien sûr pas les raisons de la révolte.

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Les protestations de juin ont révélé l’existence d’une nouvelle culture politique démocratique qui s’était formée à la base de la société et qui a fait irruption dans la rue. Une multitude de groupes de discussion, physiques ou virtuels, ont alors émergé et se sont multipliés. Les manifestations de masse ont ouvert la voie à une quantité impressionnante de petites manifestations, locales, se propageant à travers le pays. Les revendications et protestations se multiplièrent, soulevant des problématiques relatives aux « quartiers », des problèmes locaux, régionaux, nationaux, mondiaux, tout cela simultanément.

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Comme l’ont montré d’autres phénomènes d’irruption politique à travers le monde, aucun système politique n’est capable de contenir cette immense vitalité démocratique, qui semble simplement relever d’une société entièrement auto-organisée. Dans cette expérience, il y a aussi bien les élans généreux échappant au système que le mouvement qui les limite (mais également démocratique), visant à les institutionnaliser sous la forme d’une nouvelle configuration partisane. Perdre l’une de ces deux dimensions critiques reviendrait à perdre le sens profond de cette expérience démocratique.

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Et pourtant, malgré l’élan impressionnant d’auto-organisation venant de nouveaux groupes politiques à l’origine des premières manifestations, les protestations de juin n’avaient pas pour horizon l’abolition de la frontière entre la société et le système politique. Leur objectif était la réforme radicale de ce système.

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Du point de vue du système politique, la réaction fut la perplexité. Harcelée dans la rue, la politique officielle finit par s’enquérir d’une organisation hiérarchique, dotée de dirigeants et de revendications claires, avec lesquels elle pourrait débattre de manière technocratique des coûts, des budgets et des lois. Mais elle ne trouva personne. Elle ne comprenait pas, et ne pouvait comprendre, ce qui se passait. Pendant plus de deux décennies, ce système avait tellement pris soin de se blinder contre le pouvoir de la rue qu’il ne pouvait pas même comprendre que les rues soient inondées sans autre forme de procès.

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Ce blindage politique avait pris une première forme, précaire, lors de l’union forcée contre la dictature militaire des deux seuls partis que cette dernière avait tolérés, l’un de circonstance et l’autre d’opposition. Dans les années 1980, le parti exerçant le leadership absolu sur le processus politique, le PMDB (Partido do Movimento Democrático Brasileiro, Parti du mouvement démocratique brésilien), successeur du parti officiel de l’opposition durant la dictature, avait imposé comme indispensable une union de toutes les forces « progressistes » pour faire échec à l’autoritarisme. À l’exception du PT (Partido dos Trabalhadores, Parti des travailleurs), tous les partis participèrent à l’élection indirecte de janvier 1985, au dit Collège électoral, contrôlé par les forces de la dictature.

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Tancredo Neves, du PMDB, fut élu président. Décédé en avril de la même année sans avoir pris ses fonctions, il laissa sa charge au vice-président, José Sarney, un cadre historique de la dictature militaire. Même avec Sarney à la présidence, le « progressisme » continua d’incarner l’idéologie officielle d’une transition morne vers la démocratie, contrôlée par le régime dictatorial en crise et acceptée par une élite ayant confisqué le système politique.

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La première crise à laquelle cet arrangement conservateur eut à faire face fut durant la Constituante (1987-1988), lorsque cette union forcée eut du fil à retordre avec des mouvements et des organisations sociales, des syndicats et des manifestations populaires qui ne parvenaient pas à trouver une place dans les canaux étroits de cette ouverture politique. Sous le commandement d’une mégamajorité bipartisane largement dominée par les parlementaires du PMDB, l’élite politique trouva une solution pour les neutraliser en insistant sur l’absence de programme cohérent et d’un parti politique (ou d’un front de partis) susceptible de canaliser les aspirations au changement.

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C’est à ce moment qu’est née la première figure du blindage du système politique contre la société, que je nomme pemedebismo en souvenir du parti qui a dirigé la transition vers la démocratie [1][1] Ce propos est développé dans mon récent ouvrage : M. Nobre,.... Mais il a donné naissance, au même moment, à un ensemble de forces de transformation sociale s’opposant à ce même pemedebismo et dont la référence fut toujours la lutte pour la Constitution promulguée en 1988.

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L’unité forcée du progressisme continua de prévaloir dans la lutte pour la destitution du président Collor en 1992. Mais la période ultérieure à cette destitution préserva l’idéologie unificatrice de l’union des forces progressistes, donnant naissance à une seconde figure du pemedebismo. Si Collor était tombé, c’était par manque d’appuis suffisants au Congrès, en raison d’un manque de « gouvernance » : ce fut là une vérité tenue pour indiscutable. C’est à ce moment que naquit l’exigence inconditionnelle d’établir des majorités écrasantes au-delà des partis, susceptibles de bloquer des mouvements similaires à celui de la destitution présidentielle. C’est ainsi que le système fut préservé, sans changements, en renforçant sa logique de blocage des grandes transformations et en éliminant toute différence en vertu d’une nouvelle unité forcée.

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À partir de 1993, les canaux d’expression des forces d’opposition au pemedebismo se rétrécirent. Le pouvoir de la rue fut progressivement remplacé par la clameur de l’opinion publique. Et l’opinion publique fut remplacée par l’opinion des médias. Pour obliger le système à changer, même un peu, il était nécessaire de produire d’intenses campagnes de dénonciation portées par les médias. Les outils du blindage furent produits, testés, perfectionnés et utilisés tout au long des deux mandats consécutifs de Cardoso (1995-2002). Au cours de cette période, les forces d’opposition au pemedebismo eurent pour principale préoccupation de traduire les campagnes médiatiques en actions institutionnelles : création de Commissions d’enquête parlementaires (CPI), actions à la Cour suprême (STF), mobilisation et manifestations de protestation localisées et limitées.

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Les changements ne vinrent que de « scandales », dont le propre est d’être difficiles à produire parce qu’ils exigent une exposition assidue des faits dénoncés, en tant que développements constants qui supposent l’ajout en continu de nouveaux éléments. Et surtout, parce que cela implique de passer par le filtre des grands médias du pays, hautement oligopolistiques. Au fil du temps, même cette lucarne déjà restreinte de dénonciation finit par se rétrécir.

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Dirigeant les forces de l’opposition, le PT réorienta sa stratégie pour faire de la conquête du pouvoir fédéral – soit de l’élection de Lula – sa priorité absolue, au lieu de se concentrer sur la mobilisation sociale de masse. Durant le gouvernement Cardoso, peu de dénonciations purent réellement prospérer au point de se transformer en scandales et de provoquer des changements significatifs du côté du système. C’est seulement lorsqu’elles prirent la forme de disputes publiques entre les partis alliés au sein d’une même mégamajorité gouvernementale que les dénonciations purent prospérer et avoir des conséquences institutionnelles.

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Bien que, depuis 1989, le PT se soit installé comme le représentant par excellence de l’anti-pemedebismo, le même scénario se répéta durant la période Lula (2003-2010), lors du scandale connu sous le nom de mensalão (versement mensuel) en 2005. Il s’agissait d’une opération politique de blanchiment de fonds illégaux pour financer des candidatures locales et régionales aux élections municipales de 2004. Dix-neuf députés furent placés sous l’investigation de la Chambre des députés, dont six du PT. Quatre renoncèrent avant le début de l’enquête. La plupart furent acquittés des accusations portées contre eux au niveau parlementaire. Trois députés furent privés de leurs droits.

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Dirigeant un gouvernement minoritaire jusqu’en 2005 – le premier depuis 1992 – Lula fut alors hanté par le fantôme de la destitution présidentielle et adhéra à l’idée pemedebista de la construction de mégamajorités parlementaires. Après le mensalão, durant le reste de la présidence de Lula, le développement des outils de blindage pemedebistas se renforça, dont l’utilisation se poursuivit encore plus ostensiblement sous la présidence de Dilma Rousseff, dès 2011. À partir de là, la clameur de l’opinion publique ne parvint même plus à érafler le blindage du système politique. De plus en plus contestés dans leur activité, les grands médias traditionnels ne furent plus à même de jouer leur rôle de canalisateurs de l’insatisfaction. Il semblait que le pays s’était conformé au pemedebismo et qu’il n’y avait plus de canaux de protestation capables de percer le bloc.

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Jusqu’à ce que surgisse juin 2013, avec son rejet inconditionnel du blindage pemedebista, trait commun dans la diversité des manifestations. La nouveauté est que celui-ci ne s’exprima pas de façon unifiée, à la manière de l’unité forcée du progressisme, comme ce fut le cas lors de la destitution de Collor. Ce refus surgit de tous les côtés et porta sur plusieurs aspects du système politique. C’est aussi pour cela que les manifestations de juin marquent une avancée importante : elles montrent que ce qui est à l’ordre du jour n’est plus la transition vers la démocratie, la stabilisation économique et politique, mais l’approfondissement de la démocratie. Ce qui soulève, entre autres choses, le défi majeur consistant à tourner définitivement la page de la culture politique du pemedebismo.

Notes

[*]

Professeur à l’université d’État de Campinas, Brésil.

[1]

Ce propos est développé dans mon récent ouvrage : M. Nobre, Imobilismo em movimento: da abertura democrática ao governo Dilma (Immobilité en mouvement : de l’ouverture démocratique au gouvernement Dilma), Ed. Companhia Das Letras, São Paulo, 2013.

Résumé

Français

Il n’est pas facile de définir les implications politiques du mouvement social brésilien de juin 2013. Son mode de constitution par « vagues », sans leaders, en a fait un mouvement sans modèles, donc susceptible d’influences diverses selon les lieux, et pas toujours de gauche. Par-delà les revendications matérielles des manifestants, importantes en elles-mêmes, Marcos Nobre soulève un enjeu politique crucial. Le mouvement de juin lance un défi à un système politique qui fonctionne – depuis la « transition démocratique » des années 1980 opérée sous l’œil vigilant des militaires – uniquement sur la base de « mégamajorités », « blindées » et immobilistes. La rupture de ce consensus en juin 2013 serait-elle l’expression de nouvelles aspirations à un approfondissement démocratique ?

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