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Icônes in : Subbotniki

n° 29 2007/2

2007 Multitudes Icônes in : Subbotniki

Subbotniki, rumeurs d’une ville sur sol instable

Benoît Durandin Cryptoarchitecte, a créé le Bureau d’Étude et de Recherche en Cryptoarchitecture en 2002, www.b.e.r.c.free.fr, pratiques architecturales multiples et hybrides. Il travaille actuellement sur une fiction urbaine avec R&Sie qui a été présentée notamment au Musée d’art moderne à Paris en juin 2005. Membre du comité de rédaction de Multitudes.
Ces notes se rapportent aux villes sibériennes et plus particulièrement à l’une d’entre elles, Yakoutsk ; aux problématiques qui s’y trouvent piégées mais aussi à celles qui en sont réfractées, aux facteurs endogènes qui les façonnent mais aussi à ce qu’elles viennent contaminer globalement. Là où les paramètres sont hypertrophiés ou atrophiés, nous pouvons tenter de circonscrire les différentes façons d’habiter un monde instable et ses transformations à venir, de quelque nature qu’elles soient. Les notes [1] et les photographies [2] de ce dossier sont extraites d’une base de données qui sera consultable fin avril 2007 sur www.subbotniki.tk.
Parmi les différentes façons de développer le désert, les régions semi-désertiques et les steppes arides, une des meilleures consiste à commencer par occuper le territoire en fondant des villes. Les villes sont, comme elles l’ont toujours été, les troupes les mieux organisées pour ce qui est d’attaquer la nature [3].
La Terre, au regard d’autres planètes, se révèle être plutôt stable. Mais ici, la nature du sol de la ville se révèle être instable et contraignante [4].
C’est une ville hors-sol comme il y a des cultures hors-sol. C’est la première préfiguration crédible d’une ville extraterrestre, même si elle reste encore soumise aux lois physiques de la Terre [5].
Il y avait deux options, utiliser beaucoup de capitaux et de mécanisation, comme cela a été fait ailleurs, ou beaucoup de main-d’œuvre. Ils ont choisi la seconde en élaborant tout un système de bénéfices monétaires et non monétaires pour qu’une population entière accepte d’aller s’installer au Nord pour 95 ans avant de rentrer [6].
Sans aucun doute, une raison majeure de l’échec de l’application de tout plan d’urbanisme réside dans le fait qu’il n’avait pas valeur de loi, « le plan général pour le développement de la capitale a seulement valeur de recommandation, et non de requis ». Un tel manque de lois relatives à la planification se retrouvaient seulement à Chypre, en Mongolie et dans ce pays [7].
Les blocs staliniens formaient le long des grandes artères un alignement de façades un peu tape-à-l’œil. Derrière ces alignements demeuraient les maisons d’un ou deux niveaux datant de l’époque prérévolutionnaire, faites le plus souvent de bois et encore plus souvent complètement délabrées. C’était du façadisme, une version tardive du village Potemkine [8].
Mais c’est dans les colonies qu’on peut le mieux juger la physionomie du gouvernement de la métropole, parce que c’est là que, d’ordinaire, tous les traits qui le caractérisent grossissent et deviennent visibles [9].
Cette histoire est celle d’un pays qui se colonise [10].
La ville située à l’extrême Est du pays est, avec son aire de 135 km2 et une population d’environ 200 000 habitants, la plus grande ville construite sur permafrost continu. La région se caractérise climatiquement par une température annuelle d’environ -10° C ; pour les mois d’hiver, la moyenne des températures est d’environ -40° C (avec un absolu minimum à -60 °C) ; et durant les mois d’été, cette moyenne est d’un peu moins de +20° C (avec un maximum à + 38° C) [11].
À l’endroit où la ville se trouve construite, le sol est gelé sur 300 mètres. Une couche active de deux mètres dégèle chaque année en surface au mois de mai, pour regeler à nouveau au début de l’automne [12].
Tout son aspect d’ailleurs en témoigne : poteaux de guingois, maisons sur pilotis, conduites de fluides gainées de bois… La topographie chaotique du paysage est saisissante : cuvettes et bosses se succèdent dans la plus parfaite anarchie et incohérence. Seule explication ; le thermokarst. Là où le permafrost fond, les dépressions naturellement occupées par des tourbières sont progressivement comblées par des troncs d’arbres récupérés par l’homme sur les rives du fleuve. Et c’est sur ce curieux sous-sol que s’édifie et se construit la ville, assise sur pilotis et flottant en quelque sorte sur ce substrat instable, irrégulier, le toit du permafrost apparaissant en -2 et -10 mètres. Les rues couvertes de dalles de béton non jointives fixées sur une semelle épaisse de 6 mètres faite de couches successives d’asphalte et de béton, se calquent sur la topographie, plongées brutales ou côtes raides [13].
Il n’y a pas de caves, pas de garages souterrains, pas de métro, pas d’égouts, pas d’abris antiaériens [14].
Dans les tuyaux aériens circule l’eau chaude de la centrale urbaine. « Si ça tombait en panne une seule journée, tous les radiateurs de la ville exploseraient », m’a dit la gardienne [15].
Pour éviter le lent enfoncement dans les deux mètres ramollis par l’été des bâtiments en dur, une seule méthode : les pilotis. Enfoncer profondément, jusqu’à trois, quatre mètres, des pylônes de béton armé dans la couche solide pour l’éternité et sur leurs têtes, élever les étages. Ce qui fut fait. Mais l’été suivant l’immeuble se fendit de haut en bas. Les pylônes émergeaient à ras du sol et l’immeuble expérimental entouré de soins amoureux touchait presque à terre. Si proche qu’une couche d’air chaud entre le plancher du rez-de-chaussée et le sol pratiquement immédiat s’était constituée, avait transmis à la terre et aux pylônes une chaleur supplémentaire. Le tout, dans la terre amollie qui ne serrait plus comme un corset tous ces supports, s’était penché, incliné, enfoncé. L’immeuble se fendait. Ces causes, on les déduisit lentement, patiemment, de leurs effets catastrophiques, le premier moment d’accablement passé. Rien n’est facile ici et les lois sont si sévères que la moindre transgression se paie très cher. On recommença. Avec des pylônes de six, sept ou huit mètres et en laissant un bon mètre entre le sol et le premier plancher. La lourde construction tint bon [16].
 
NOTES
 
[1]Ces notes, au nombre de plusieurs centaines, proviennent d’articles ou d’ouvrages spécialisés, d’œuvres de fiction, d’articles de la presse généraliste, de notes personnelles prises au cours de voyages sur place, d’interviews ou encore de conversations entendues ici et là.
[2]Les photographies sont de Marika Dermineur, Katerina Chryssanthopoulou, Matthieu Kavyrchine et Benoît Durandin. La base de données a été réalisée par Marika Dermineur et Benoît Durandin avec le soutien du CNC / Dicream ; le voyage d’étude en Sibérie a été effectué avec la bourse de l’Envers des villes / AFAA.
[3]Gladysheva et Nazarevskiy, 1950.
[4]B. Durandin, Notes.
[5]Notes.
[6]« Fuir les fantômes de la Sibérie », in Le Monde diplomatique.
[7]R. Anthony French, Plans, Pragmatism and People : The Legacy of Soviet Planning for Today’s Cities, University College London Press, 1995, p. 202.
[8]Idem, p. 59.
[9]Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique [1835 / 1840], Gallimard, coll. « Folio », 1986, 2 t.
[10]V. o. Kljucevskij (historien russe).
[11]Carsten Borowy, www.physiogeographie.uni-bremen.de/borowy/projekt_borowy_en.php3
[12]Notes.
[13]Yvette Dewolf, « Comment vivre en Sibérie, ou l’urbanisme sur permafrost », in Environnements périglaciaires, Association française du périglaciaire, vol. 1, novembre 1994, p. 104.
[14]Notes.
[15]Anne Brunswic, Sibérie. Un voyage au pays des femmes. Chroniques, Actes Sud, coll. « Aventure », 2006, p. 14.
[16]Pierre Rondière, Démesurée et fabuleuse Sibérie, Hachette, 1962, p. 262-263.
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Gladysheva et Nazarevskiy, 1950. Suite de la note...
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[6]
« Fuir les fantômes de la Sibérie », in Le Monde diplomatiq...
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[7]
R. Anthony French, Plans, Pragmatism and People : The Legac...
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[8]
Idem, p. 59. Suite de la note...
[9]
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique [1835 /...
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[10]
V. o. Kljucevskij (historien russe). Suite de la note...
[11]
Carsten Borowy, www.physiogeographie.uni-bremen.de/borowy/p...
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[13]
Yvette Dewolf, « Comment vivre en Sibérie, ou l’urbanisme s...
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Anne Brunswic, Sibérie. Un voyage au pays des femmes. Chron...
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[16]
Pierre Rondière, Démesurée et fabuleuse Sibérie, Hachette, ...
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