2007
Multitudes
En tête
Traduction, biopolitique et différence coloniale
Naoki Sakai
Professeur de littérature et d’études asiatiques à l’Université Cornell (Ithaca, New York). Il dirige la revue Traces. Principales publications : « Translation and Subjectivity » (University of Minnesota Press, 1997), « The Stillbirth of the Japanese as a Language and an Ethnos » (en japonais) (Shinyosha, 1996), « Voices of the Past — the Status of Language in 19th-Century Japanese Discourse » (Cornell University Press, 1991).
Jon Solomon
Maître de conférence au Future Studies Institute (études prospectives) et au département de français de l’Université Tamkang, Taiwan. Ses principaux champs de recherche se concentrent sur un projet consacré à la biopolitique de la traduction et au rôle joué par la différence coloniale dans la formation disciplinaire des savoirs dans les sciences humaines. Parmi ses publications figurent notamment une traduction chinoise de la Communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy et Translation, Biopolitics, Colonial Difference (Hong Kong University Press, 2006), numéro rédigé en collaboration avec Naoki Sakai dans la collection multilingue « Traces ». Il est membre du comité de rédaction de plusieurs revues, dont Multitudes et Traces (États-Unis, Japon, Chine, Corée) et participe au travail de l’association Alternative francophone.
Sous le régime postfordiste du travail immatériel, la formation des subjectivités est soumise à une injonction première, la communication. Maurizio Lazzarato et Toni Negri avaient observé il y a bientôt vingt ans que cette injonction, dans laquelle on aurait pu voir une ouverture, se transformait de fait en son exact contraire : « Le sujet [postfordiste], écrit Lazzarato, est un simple relais de codification et de décodification, dont le message transmis doit être “clair et sans ambiguïtés”, dans un contexte de communication complètement normalisé par l’entreprise. »
[1] Dans la nouvelle économie globalisée et les régimes de migration qui sont les siens, les sujets de la communication sont confrontés à un défi particulièrement impressionnant, qui consiste à rendre compte des différences qui traversent les populations du monde entier, entre elles et en leur sein. Il faut ainsi, pour rendre la communication effective, une idéologie de la différence anthropologique qui permette l’institution universelle de la normalisation de populations diverses. Il va sans dire qu’à l’heure de la gouvernance postcoloniale, une normalisation de cette nature se heurterait à une résistance insurmontable si elle procédait selon un modèle uniforme qui mettrait inévitablement en lumière les relations inégales entre le centre et la périphérie. Ce dont elle a besoin, plutôt, est d’une stratégie de normalisation qui tienne compte de le différence et qui parvienne à l’inclure, à l’organiser selon des codes prévisibles.
Dans la litanie de systèmes classificatoires biologico-sociologiques les plus variés qui ont vu le jour — avec des conséquences politiques souvent désastreuses — depuis le XIXe siècle, aucun n’est plus envahissant, persistant à travers l’histoire et tenu pour neutre d’un point de vue politique, que celui de « culture ». La culture fournit à la communication le cadre classificatoire indispensable à la fois pour préserver la différence à un degré acceptable aux yeux de la gouvernance politique et pour assurer une régularité suffisante à la codification. Selon ce système de représentation, la « traduction » désigne le processus de codification / décodification nécessaire au transfert de contenu informationnel entre différentes sphères linguistico-culturelles. De la même manière que le sujet postfordiste doit « communiquer », la nature de la « communication » est elle-même strictement codifiée en fonction d’une grammaire des identités pronominales et des positions de représentation qui codifient l’échange linguistique selon un système de représentation, pour l’essentiel prédéterminé, de codes anthropologiques qui se déterminent les uns les autres.
Dans le langage contemporain, on appelle « traduction culturelle » la relation prétendument éthique à l’Autre, fondée sur un respect mutuel de la différence. Étant donné les effets massifs des prolongements de la différence coloniale, d’après laquelle l’« Ouest » est censé exercer une médiation dominante sur les représentations culturelles à travers le monde, la « traduction culturelle » constitue sans aucun doute une avancée dans la reconnaissance des peuples anciennement colonisés. Pourtant, comme le note Boris Buden
[2] dans sa défense de l’« essentialisme stratégique », la traduction sur laquelle s’appuient ceux qui proposent aujourd’hui la traduction culturelle ne répond pas à la conception conventionnelle, moderne, qui met l’accent sur l’identité sémantique et les hiérarchies de traductibilité et d’intraductibilité ; elle répond plutôt à une conception postmoderne, sensible à l’indétermination et à la différence, telles que les avaient mises au jour les philosophies de la différence.
Biopolitique de la traduction
Nous avons publié l’an dernier un numéro de la revue multilingue
Traces, intitulé « Translation, Biopolitics, Colonial Difference »
[3], dans lequel nous cherchions à articuler l’indétermination de la traduction en tant qu’elle est une modalité de la pratique sociale par rapport aux marchandisations contingentes de la force de travail et la matrice du savoir qui régit la différence anthropologique. L’appel à contributions pour ce numéro proposait aux auteurs sollicités de placer la
traduction au cœur d’une discussion proprement politique qui portait tant sur la production des relations sociales que sur le savoir humaniste dans le contexte de la différence anthropologique héritée du colonialisme. Nous n’avions pas caché notre ambition de porter l’idée de la traduction culturelle au-delà de l’« essentialisme stratégique », et de présenter une vision nouvelle de la connaissance syncrétique et de la pratique sociale, susceptible de renverser le statut anthropo-technologique de l’« Ouest », à la fois comme exception et comme forme d’immunité. La notion de
biopolitique de la traduction jouait dans cette discussion un rôle déterminant. Dans ses cours de la fin des années 1970, Michel Foucault avait posé les jalons de la « biopolitique » et de la « gouvernementalité », comme autant d’outils qui permettaient de concevoir la manière dont les processus de la vie — et la possibilité de les contrôler et de les modifier à travers différentes techniques — entraient dans la sphère du pouvoir et devenaient son souci premier. On a souvent vu dans les travaux de Foucault l’esquisse d’une réflexion sur le sujet politique, envisagé en dehors d’une tradition dominante de la philosophie politique moderne qui le pense exclusivement comme sujet de droit
[4]. La « biopolitique » désigne alors une sphère quotidienne des actions et relations sociales prétendument apolitiques (ou dépolitisées) — ce que Foucault appelle l’entrée de la « vie dans l’histoire » — et qui est néanmoins investie d’effets décisifs dans la production des sujets sociaux. Ces effets, très éloignés du rôle qu’on assigne traditionnellement à la politique en tant que telle, portent néanmoins directement sur la construction de ce qui se joue dans la formation des relations de pouvoir.
Pour se servir au mieux de la boîte à outils conceptuelle de Foucault, il nous a pourtant semblé qu’il était non seulement possible, mais nécessaire, de soumettre l’occidentalisme latent et omniprésent de son travail à une critique minutieuse et d’ouvrir le champ en même temps à une compréhension de la biopolitique dans un contexte mondial. La notion de
biopolitique de la traduction acquiert ici une validité conceptuelle et critique parce qu’elle tient compte du phénomène spécifiquement moderne — autrement dit mondial — de la standardisation linguistique associée à la nationalisation et à l’appropriation de terres qui caractérisent le colonialisme. Depuis la naissance concomitante de la philologie et de la biologie, la modernité s’est trouvée associée à l’avènement d’un imaginaire cartographique mondial qui met en relation (à travers la médiation d’un centre impérial) des peuples dépourvus de « mémoire » du contact migratoire (ou qui n’en ont qu’une « mémoire profonde », étymologique). En tant qu’elle est une transition vers une forme mondiale d’imaginaire spatial, la
modernité commence, en termes linguistiques, quand le projet de standardisation s’étend à toutes les formes de différences sociales pour englober des populations diverses dans le processus d’homogénéisation nationale (qui se produit, comme le soutient Jacques Bidet, au niveau du
système-monde) et de segmentation au sein de l’espace national (qui se produit au niveau de la différence ou de la
structure de « classe »
[5]). Ce processus doit être vu, à son tour, dans un contexte caractérisé par le contact avec d’autres populations
mondiales, qui connaissent le même processus traumatique de définition systémique et de segmentation structurelle. La
biopolitique de la traduction désigne ainsi l’espace d’échange et d’accumulation au sein duquel la politique paraît avoir été prévenue (
preempted) par la pratique quotidienne du langage. Notre recherche montre que, lorsque la « traduction » est envisagée en fonction d’un système de représentation épistémique du sujet, elle désigne non pas l’opération par laquelle la différence culturelle est « comblée » (
bridged), mais plutôt l’opération préventive (
pre-emptive) à travers laquelle la différence originaire — ce à quoi l’on est confronté quand on envisage la traduction comme un acte de la pratique sociale — est segmentée et organisée selon les systèmes classificatoires du savoir biologico-sociologique qui émergent de la confrontation coloniale.
De ce point de vue, le régime moderne de la traduction est une forme concrète de « complicité systémique » qui a pour fonction première de gérer la population dans le champ de la domination impériale. Autrement dit, c’est une technique de segmentation, susceptible de s’appliquer à toute la surface du globe, qui vise la gestion des relations sociales en les faisant passer de force à travers les circuits du niveau « systémique ». Au cours de notre recherche qui portait sur la structure discursive transnationale des études japonaises, de l’institution du système impérial japonais, ou encore des relations entre le nationalisme impérial et le maintien de minorités ethniques
[6], nous étions persuadés que la géographie de la souveraineté nationale et de la différence de civilisation, qui constitue la carte géoculturelle et géopolitique du monde, et qui structure la carte disciplinaire des sciences humaines, indiquait une forme importante de technologie subjective et de technique de gouvernement qui avait été parfaitement naturalisée, jusqu’à une période récente, par un discours anthropologique de la « culture ». On commence à peine à voir aujourd’hui comment une multiplicité d’arrangements disciplinaires qui forme une économie de la traduction (en place depuis l’époque coloniale mais qui a largement survécu à la disparition du colonialisme) produit effectivement des sujets codés-selon-la-différence, généralement selon la nation et la race, dont la constitution est interdépendante et effectivement complice, à intervalles réguliers, d’un état de domination unique, mais très hiérarchique. Notre but était alors de retracer une série de généalogies dans lesquelles la « traduction » cessait d’être perçue comme une simple opération de transfert, de relais et d’équivalence, parce qu’elle remplissait plutôt un rôle historique déterminant dans la constitution du social.
Occidentalisme et exception
Notre recherche sur la position du traducteur au sein du régime moderne du langage co-figuré (
co-figured), nationalisé, permet très précisément d’établir un parallèle avec la logique de la souveraineté. De même que Giorgio Agamben a montré que la souveraineté reposait sur la forme de l’exception (incarnée par la figure du souverain), la position du traducteur à l’époque moderne a été représentée elle aussi sous la forme d’une exception. Notre travail a conduit à renverser complètement cette relation, en démontrant que la régularité de la « langue nationale », qui avait conduit à invalider la position (hybride) du traducteur, était produite en réalité de manière figurative (
representational), dès lors que la confrontation pratique de la différence sociale commençait à intervenir dans la traduction. En proposant d’examiner la formation de la langue nationale à partir du caractère supposé d’exception de la traduction, nous sommes parvenus à montrer qu’il s’agissait en réalité d’une technique de domination systémique, internationale. Cette découverte va de pair avec l’attention croissante portée, à la suite de Yann Moulier Boutang, au rôle croissant que jouent dans l’expansion capitaliste les différentes formes de travail esclavagistes et atypiques, plutôt que les formes canoniques, fordistes, du travail salarié
[7]. Ainsi, au dos de l’appel à contributions de ce numéro, nous proposions de déplacer l’attention de la domination exercée par la technologie de normalisation duelle du travail salarié et des sujets-parlant-la-langue-nationale vers les subjectivités que nous percevons comme inventives, qui s’exilent du travail salarié et du langage national. La traduction nous apparaît en effet comme le type de relation sociale à partir duquel la critique de la communication et de son corollaire, la « culture » comme idéologie dominante du Capital, est le plus directement liée à une politique de la vie, ou, si l’on veut, à une politique dans laquelle la vie est investie par le Capital.
Dans les exceptions diverses qui régissent alternativement le travail, la vie et le langage, nous commençons à saisir la manière dont l’« Ouest » a établi et conservé au cours des derniers siècles son « identité », identité spectrale de région dominante, sûre de son savoir et susceptible à ce titre d’exporter l’innovation et le développement dans toutes les régions du monde. Le concept même de « monde », selon lequel les régions sont imaginées en tant que telles, est pourtant un héritage direct du colonialisme. Bien que la confrontation coloniale ait produit la première relation véritablement mondiale, l’« Ouest » s’est donné l’identité d’une région particulière et unique en décrétant se soustraire à cette relation. Dans le même temps, il se livrait à une accumulation sans précédent à travers l’expropriation originaire.
La configuration contemporaine de l’« Ouest » et du « reste du monde », selon un modèle immunitaire, n’est que l’ultime développement d’une histoire remarquable par sa durée. Alors que l’Ouest s’apprête à se vacciner contre tout un tas de menaces virales censées émaner du Tiers-monde, il vaut de rappeler que, pour les populations indigènes, précolombiennes, du « Nouveau monde », le contact avec les Européens a représenté un taux de décès par maladies supérieur à toute autre cause. Il a fallu quatre cents ans ou presque, nous dit-on, pour que la population des deux Amériques, du Sud et du Nord, retrouve le niveau qui était le sien avant Colomb. Cette décimation des populations précolombiennes par des maladies virales, qui se produisait souvent par avance, avant les premiers contacts directs avec les conquistadors et autres colonisateurs européens, constitue un événement emblématique de la modernité : on trouve ici, sous sa forme originale, la distance d’immunisation qui s’emploie à dénier une relation fondamentalement destructive, expropriatrice, tout en préservant le rôle qu’a joué cette histoire dans l’établissement des codes de la différence anthropologique. C’est seulement l’inversion temporelle effectuée par la représentation de cet événement qui autorise l’Ouest à proclamer sa mission « civilisatrice » et à réprimer son histoire, barbare et virale.
La présentation aux lecteurs de
Multitudes de notre appel à une
biopolitique de la traduction demanderait certainement des développements, mais nous voudrions attirer au moins l’attention sur deux points : 1°) si la « co-figuration » désigne la structure du monde, dans la mesure où la différence anthropologique est régie par la représentation épistémologique de la traduction (aux dépens du sujet pratique), alors il pourrait être pertinent, en termes politiques, d’observer quelque chose comme une réception européenne de ce projet. L’Europe conserve une position très ambivalente vis-à-vis de la bipolarité des réseaux mondiaux établie par les États-Unis (dont la domination se poursuit en Asie). Certains Européens rêveront à coup sûr d’en faire le motif d’un nouvel « exceptionnalisme » européen. Mais cette « scission au sein de l’Empire »
[8], selon l’heureuse expression de Brian Holmes, nous ouvre aussi la possibilité de déplacer cette bipolarité. 2°) À coté de ce potentiel créatif, nous n’insisterons jamais assez sur la nécessité d’une critique de fond, étayée par le cadre conceptuel de la traduction, de l’eurocentrisme et de l’occidentalisme qui demeurent aujourd’hui omniprésents à l’intérieur des sciences sociales. Les critiques adressées jusqu’ici à l’occidentalisme ont porté pour l’essentiel sur l’ambivalence coloniale et le renversement des hiérarchies instituées, tendant ainsi à reproduire la structure fondamentale de la différence anthropologique, dans la mesure où elle est codée, au sens de la linguistique, dans les relations complexes et mouvantes entre langues majeures et langues mineures. Par contraste, un projet comme la
biopolitique de la traduction apporte à la fois à la critique de l’Ouest une critique épistémologique du fondement anthropologique du savoir et un engagement pratique aux côtés des formes d’expression sociales contemporaines.
De même que la critique marxienne du fétichisme de la marchandise se proposait de rappeler que les fruits du travail, aujourd’hui réifiés, portaient la trace d’une relation sociale (et donc la possibilité d’une transformation créatrice), nous avançons que la traduction peut être envisagée elle aussi comme une forme de relation sociale qui requiert un même type de critique de ces éléments que l’on suppose étrangers à la production de sens et qui sont porteurs d’un potentiel créateur similaire. Dans la perspective généalogique d’une
biopolitique de la traduction, l’accent porte moins, comme Negri et Hardt le disent de la multitude, sur ce que nous sommes que sur ce que nous pouvons devenir
[9].
La traduction comme agencement collectif
S’il est un élément décisif pour cette potentialité à l’ère postfordiste, il se trouve dans ce que Foucault appelait le rôle de l’« intellectuel spécifique ». Si la différence anthropologique codée en tant que « traduction » (comprise, une fois encore, selon un système épistémique, et non comme une modalité de la pratique sociale) est l’idéologie dominante qui sous-tend l’injonction postfordiste à communiquer, nous devons prêter une attention particulière au fait que le sujet de savoir, formé dans le creuset de codifications disciplinaires et linguistiques héritées de la différence coloniale, est particulièrement enclin à communiquer selon une économie restreinte du ressentiment. Il s’agit moins ici de psychologie coloniale, au sens de Fanon, que d’une économie élargie de la formation subjective qui se distingue par la structure du retour et par les contradictions qui rongent la recherche de reconnaissance des minorités
[10].
Il ne fait aucun doute que la lutte pour le contrôle des tactiques de représentation de la différence anthropologique, telle qu’elle se déroule au sein des disciplines et entre elles, mais aussi au sein des populations nationalisées et entre elles, favorise la production de sujets que relient l’expression du
ressentiment. Le contrôle de la codification de ce système de représentation implique invariablement de s’identifier par avance à une position d’exception, qui se trouve déniée par la suite, même quand on encourage activement sa création à travers des institutions disciplinaires. C’est depuis ce contexte historique que l’on peut développer les observations décisives de Lazzarato et Negri selon lesquelles le rôle de l’intellectuel aujourd’hui « ne peut donc être réduit ni à une fonction épistémologique et critique, ni à un engagement et à un témoignage de libération : c’est au niveau de l’
agencement collectif même qu’il intervient »
[11]. Au sein de la
biopolitique de la traduction, la construction de l’agencement collectif se produit chaque fois de manière nouvelle, selon ce que nous avons appelé dans notre recherche le
mode d’adresse hétérolingue : comme nous l’avons écrit, « lorsque vous vous comportez en fonction de l’adresse hétérolingue, vous vous trouvez toujours, pour ainsi dire, confrontés aux étrangers, au cours de votre énonciation. C’est précisément parce que vous cherchez à communiquer avec eux, que la détermination première, qui est peut-être aussi la plus fondamentale, de vos destinataires, est la détermination de celui qui pourrait ne pas comprendre votre langue, autrement dit de l’étranger. »
[12]
Nous proposons pour finir de voir dans la
biopolitique de la traduction la forme de mouvement social qui correspond de la manière la plus
précise au travailleur immatériel contemporain — la pratique de savoir, en d’autres termes, d’un mouvement social de « traduction permanente » (pour reprendre la formule brillante et concise de Rada Ivekovic
[13]), consacré à la production de la multitude d’étrangers que nous sommes susceptibles de devenir. C’est peut-être dans cette perspective, et dans cette perspective seulement, que nous pouvons espérer, en cette ère de guerre civile mondialisée et d’injustice historique non résolue, des formes d’agencement collectif susceptibles de constituer une rupture décisive avec le sujet politique du
ressentiment.
Traduit de l’anglais par Christophe Degoutin
[1]
Maurizio Lazzarato, « Le Concept de travail immatériel : la grande entreprise », in
Futur antérieur, n°10, 1992.
[2]
Boris Buden, « Cultural Translation : Why It Is Important and Where to Start With It », in
Transversal, juin 2006,
http://eipcp.net/transversal/0606/buden/en
[3]
Traces paraît actuellement en anglais, chinois, japonais et coréen. L’édition en langue anglaise du volume 4, « Translation, Biopolitics, Colonial Difference » a paru chez Hong Kong University Press en 2006.
[4]
Maurizio Lazzarato, « Du biopouvoir à la biopolitique », in
Multitudes, n°1, mars 2000.
[5]
Jacques Bidet,
Théorie générale. Théorie du droit, de l’économie et de la politique, Presses universitaires de France, 1999.
[6]
Naoki Sakai, « You Asians »,
The South Atlantic Quarterly, in Harry D. Harootunian et Tomiko Yoda (dirs), vol. 99, n° 4, automne 2000, p. 789-818 ; « Subject and Substratum », in
Cultural Studies, vol. 14, n° 3-4, 2000, p. 462-530.
[7]
Yann Moulier Boutang,
De l’esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé, Presses universitaires de France, 1998.
[8]
Brian Holmes, « A Rift in Empire », in
Traces 4. Translation, Biopolitics, Colonial Difference, op. cit. Version française : « Vers une scission dans l’Empire »,
http://multitudes.samizdat.net/Vers-une-scission-dans-l-Empire.html.
[9]
Michael Hardt et Antonio Negri,
Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, La Découverte, 2004.
[10]
Cf. Naoki Sakai, « Return to the East, Return to the West », in
Translation and Subjectivity, Minneapolis, University of Minnesota, 1997 ; « Two Negations : Fear of Being Excluded and the Logic of Self-Esteem », in Rich Calichman (dir.),
Contemporary Japanese Thought, New York, Columbia University Press, 2006.
[11]
Maurizio Lazzarato et Toni Negri, « Travail immatériel et subjectivité », in
Futur Anterieur, n° 6, été 1991.
[12]
Naoki Sakai,
op. cit., p. 9.
[13]
Rada Ivekovic, « La Traduction permanente », in
Transeuropéennes, n° 22, p. 121-145.