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Multitudes

2008/2 (n° 33)

  • Pages : 238
  • ISBN : 9782915547597
  • DOI : 10.3917/mult.033.0179
  • Éditeur : Assoc. Multitudes

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La métropole parisienne est une réalité dans les pratiques territorialisées des jeunes métropolitains, alors que les pouvoirs institués en sont encore à s’affronter pour en tracer les frontières à la manière souverainiste. L’analyse du projet de rénovation urbaine des Halles marque cet important décalage entre le nouveau management municipal auquel participent les bobos du centre et, d’autre part, les multiples appropriations des jeunes métropolitains qui dessinent d’ores et déjà un territoire commun.

Démocratie participative et ville créative

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À mesure que le capitalisme cognitif impose aujourd’hui aux villes de s’affirmer dans une concurrence entre cités, particulièrement en Europe, un «post-urbanisme» s’est adapté aux techniques de management. La substitution au paradigme de planification surplombante porté par l’État de processus localisés a initié des dispositifs participatifs incluant coopération, expertise et réflexivité des habitants. Les Halles révèlent comment cet urbanisme de projet met en avant les nouveaux habitants du centre-ville censés porter nouveaux besoins et innovation. Cette notion de «creative class» (Brooks, 2000, Landry, 2000, Florida, 2002) entrepreneuriale et innovante des nouveaux quartiers nés des friches industrielles s’est popularisée sous le terme de bobos. Regroupés en nombreuses associations des arrondissements du quartier du centre, ils ont ainsi accaparé l’important dispositif de démocratie participative mis en place par la municipalité socialiste jusqu’à être admis à figurer dans les jurys des concours d’architecture.

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Cette concertation dans une ville capitale longtemps gérée exclusivement par la technocratie d’État génère ainsi un autre type de centralité, fondé sur le monopole qu’y exercent ces habitants riverains. Ce tête-à-tête avec la mairie pour produire un projet innovant a limité la réflexion au quartier et mis les bobos dans une position essentiellement défensive de préservation des lieux de vie et des institutions culturelles qu’ils avaient su susciter lors de la première recréation du quartier. Reproduire l’existant n’empêche d’ajouter ni des éléments de modernité, ni des formes architecturales plus dans l’air du temps écolo, à l’image de la «canopée» [1][1] Désignation de la toiture d’inspiration végétale couvrant... de Patrick Berger. Mais si ces bobos confèrent une portée démocratique aux nouvelles formes urbaines censées faire consensus, ils servent surtout à nier les multiples pratiques et appropriations du quartier par bien d’autres populations de la métropole, totalement ignorées du processus. De très rares approches des pratiques des «banlieusards», par un film (Régis Clergue-Duval, 2004), une réunion de l’association Accomplir, un sondage IPSOS (2006) ou notre propre recherche (Baudouin et al. 2007), n’ont en effet entraîné que le renforcement d’un dispositif de contrôle.

Un projet pour le contrôle biopolitique du quartier des Halles

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Quartier populaire du cœur de la métropole ou centre chic de la capitale, Les Halles représentent l’enjeu essentiel dont les commerces sont aujourd’hui devenus les protagonistes principaux. Au fur et à mesure que s’élargit l’écart de revenus entre «bobos» ou touristes du Paris historique et «banlieusards», les stratégies des commerces chics tentent de prendre le pas sur celles des grands magasins et autres commerces de masse.

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L’exemple de la fermeture de la Samaritaine depuis des années, avec la perte de ses 1 600 emplois, montre comment une clientèle populaire a pu être exclue de ce magasin même si, en l’occurrence, les consommateurs plus fortunés ont ensuite refusé les produits «chics» que LVMH proposait à la place. Ces milliers de mètres carrés en bord de Seine, à côté du Louvre, restent ainsi invraisemblablement inutilisés jusqu’à une autre politique d’offre, mais les prolos, eux, sont bien partis ! Le Forum représente un cas spécifique et révélateur de cette alternative puisque sa définition même lui interdit cette exclusion. Le problème permanent d’Unibail [2][2] Premier exploitant européen de centres commerciaux est de devoir concilier la vaste clientèle captive des 800 000 «banlieusards» qui passent quotidiennement par le pôle RER juste en dessous avec celle des «Parisiens» de la rente immobilière et du tourisme du dessus. D’autant que cette dernière avait pris ses distances, en même temps que des enseignes prestigieuses comme Dior, Cardin ou Céline, lorsque le site fut estimé envahi de banlieusards durant les années 1980. D’où le projet aujourd’hui énoncé de faire revenir les «Parisiens», «requalifier» le commerce et la clientèle, «reparisianiser», pour contrer «la mauvaise image » des Halles.

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La particularité de cette stratégie commerciale très banale est de se situer dans un empilement vertical d’équipements essentiels de la métropole, entre sa principale gare d’échange et l’un des rares jardins du centre de Paris. Elle demandait donc le concours non seulement de la RATP mais surtout de la Mairie. Et l’accord de cette dernière est d’autant plus déterminant qu’Unibail va considérer comme essentiel de remodeler le jardin pour capter la clientèle potentielle de surface, parisienne ou touristique. Cette logique explique la transformation par un autre architecte, David Mangin, du jardin en une «prairie» traversée par une vaste allée censée relier les deux quartiers chic et touristiques du Louvre et de Beaubourg, pour les faire converger vers le centre commercial. Cet espace devient alors «culturel et ludique» et doté de multiples animations, principalement de terrasses de café dont les références à La Coupole et autres lieux «littéraires» ou «culturels» marquent aussi clairement la clientèle visée.

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Or le jardin constitue un territoire que s’est approprié l’ensemble des métropolitains. Chacun vient depuis vingt ans s’allonger, pique-niquer, draguer, dealer ou promener enfant ou chien dans la convivialité d’un espace calme et non fonctionnel, rare à Paris. C’est l’acceptation par la Mairie de cautionner la reconfiguration de ce territoire commun en une zone de flux pour la chalandise du centre commercial qui pose une véritable question de gouvernance de la cité. Les nouvelles règles libérales du partenariat public-privé exigent certes dorénavant d’une mairie de tenir compte des motivations de l’entreprise qui fournit une part notable du financement d’une telle opération. Cet accord est par ailleurs implicite et non reconnu formellement, la Mairie ayant même demandé d’inscrire en préambule de notre rapport de recherche : «le projet des Halles s’inscrit résolument dans une politique de mixité sociale et d’ouverture à la banlieue».

Convergence des acteurs économiques, politiques et de la « classe créative »

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Même implicite, l’accord du pouvoir politique municipal sur ces orientations est incompréhensible si l’on ne considère pas l’animation demandée par Unibail comme une excellente opportunité de renforcer une politique sécuritaire sur le quartier en ce qui concerne les populations autres que riveraines. Cette orientation rencontre aussi, de surcroît, les intérêts des «bobos» qui désirent leur tranquillité, surtout au niveau du bruit, ce qui les amène à appuyer la volonté de restriction du centre commercial à des animations «de qualité». Plus généralement, aucun aménagement public supplémentaire de dimension métropolitaine n’est envisagé, puisque les gens des banlieues sont censés avoir d’abord besoin d’équipement chez eux. Ce social-chacun-chez-soi, caractéristique de l’idéologie nimby, a ainsi conforté le choix de ne prévoir dans les nouvelles Halles aucune installation publique favorisant la convivialité des métropolitains qui recherchent, au-delà de la consommation individuelle, des espaces de réunion dans ce lieu «moit-moit» (moitié-moitié).

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Au total, la participation représente un processus très inégalitaire pour des gens qu’on ne désigne, et dont on ne parle, jamais directement dans le processus de concertation. La rue, sous contrôle, devient un vecteur de flux de consommateurs déterritorialisés, sans que la rénovation serve la nécessité d’une «refondation d’un véritable espace public d’égalité» (Yann Moulier Boutang, 2005) qui intègre les différentes formes de devenir commun dans leurs intérêts divergents. Les risques énoncés par Richard Florida de «division en deux sociétés séparées, des économies, des compositions raciales et ethniques, des organisations sociales…» sont bien présents dans la configuration parisienne. La «classe créative» censée innover une démocratie participative y participe de la minoration et négation de multiples subjectivités essentielles à la construction d’un lieu de la métropole.

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Car l’ancienne «capitale» s’élargit au rang de métropole et le territoire des Halles est investi par un nombre croissant de Parisiens venus de l’ensemble de l’agglomération.

Appropriations des multitudes et ville productive

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Au-delà de l’ordonnancement programmé par l’urbanisme institué des «usagers» du site, les cheminements de multiples acteurs s’approprient tout un quartier selon leurs différentes subjectivités.

Usagers ou Parisiens ?

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La notion d’usager reste toujours prégnante dans les nouvelles instances de gouvernance la ville ; au point que la seule grande enquête financée par le processus de concertation pour comprendre la fréquentation des Halles a traité du «Profil des usagers des différents espaces des Halles de Paris» (Ipsos 2006). Une manière de les diviser d’entrée en deux, selon qu’ils étaient censés fréquenter le Forum ou bien le jardin. La domination du fonctionnalisme permettant d’assigner des individus à des activités prédéterminées, si elle est forcée de disparaître progressivement du travail, en même temps que le fordisme, continue de dominer l’urbain.

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Notre approche sociologique et anthropologique (Baudouin et al., 2007), révèle tout au contraire la multiplicité non seulement des subjectivités qui fréquentent les Halles mais aussi de leurs pratiques. La «dérive expérimentale comme moyen de connaissance de la ville» mise en valeur par l’Internationale situationniste (1958) est activement pratiquée par les jeunes métropolitains pour des appropriations territoriales très diverses.

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La colonne ininterrompue de passants déambulant le samedi entre les Halles et Beaubourg transgresse d’abord les espaces prédéfinis des aménageurs en investissant des lieux beaucoup plus larges et complexes, que Régis Clergue-Duval (2004) assimile justement aux «grands boulevards» d’Yves Montand. Sauf que «flâner» n’est plus considéré aujourd’hui par les gestionnaires comme un plaisir mais fait plutôt l’objet d’une suspicion, celle de ne venir ici que pour «tenir les murs». Tout est fait en tout cas pour freiner cette déambulation gratuite des jeunes, en commençant pas les contrôles au faciès des très nombreux vigiles du Forum ainsi que des policiers dans le quartier. D’une façon complémentaire, le prix des consommations dans les cafés représente un discriminant, incontournable celui-ci. Il en résulte une restriction globale de l’espace public très mal vécue par les jeunes métropolitains, qui constatent aussi l’absence de toilettes gratuites ou l’installation de «mobiliers défensifs» (sic) comme ceux qui interdisent de s’asseoir en commun.

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Dès les débuts du Forum des Halles, ces jeunes ont donc dû innover, à travers des activités que l’on a pu qualifier de furtives (Clergue-Duval 2004). Les matchs de football sur des pelouses du jardin ou encore les performances de rap sur les carrelages du Forum n’étaient en effet ni prévus, ni autorisés. Certaines, comme les battles de rap sous l’UGC, ont fini par être tolérées, endurées, parce que, par définition, on ne peut empêcher les «banlieusards» d’arriver aux Halles. Mais quid d’une appropriation productive par la métropole de ces richesses ?

« Moit-moit », un concept métropolitain en action

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Paris est à présent un pôle métropolitain, c’est-à-dire que le rapport centre/périphéries propre à la hiérarchie des appareils d’État, et notamment à leur capitale, est dépassé. Les jeunes de la métropole expriment très exactement cette situation lorsqu’ils disent privilégier les Halles parce qu’elles sont «moit-moit» des divers lieux, des gens, très fractionnés et éloignés les uns des autres. «Moit-moit» est ainsi bien autre chose que la centralité, ou l’équidistance de la fonction transport, pour désigner d’abord la qualité d’un lieu, d’un territoire. À cette contextualisation s’ajoute le privilège d’une dimension festive. La densité de gens de tous les horizons parisiens aux Halles est ainsi spécifique de ces lieux particuliers qui caractérisent toutes les grandes métropoles modernes. Chacun connaît la Ve Avenue, Copacabana ou encore les Ramblas, que chaque métropole tend à ériger en spectacle comme lieu où converge et s’affiche toute la diversité de leurs populations et notamment des jeunes.

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Le problème est que ce passage du statut de centre de la capitale à celui de territoire investi des affects de multitudes de métropolitains n’est pas pris en compte par l’ancien centre, ni par ses institutions ni par ses bobos. Il exigerait en effet des équipements, des espaces communs, dont nul ne parle. On en donne ici deux exemples.

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Ainsi, pour les groupes ou associations des citoyens de la métropole, aucun espace convivial de réunion dans ce lieu «moit-moit» bien relié n’a pu être concrètement envisagé par le processus de concertation. Il n’y eut qu’une proposition sociale, très compassionnelle, pour un lieu d’éducation culturelle des jeunes exclus des banlieues ou d’information qui fut heureusement enterrée, à l’exception d’un «point jeunes information». Mais ces jeunes revendiquent précisément des cultures, «styles», musiques… dont ils sont fiers. La nostalgie du TNP perdure à gauche, tout comme l’ignorance de tous ces modes d’expression qui auraient aussi très considérablement enrichi le débat sur les Halles. Donc, en dehors du transport et des commerces, aucun équipement de nature véritablement métropolitaine n’a pu profiter de la complète restructuration du site. De nombreux arguments furent invoqués, dont celui du manque d’espace disponible, qu’il convient de souligner. Car de nombreux lieux sont encore aujourd’hui sans destination précise dans le projet urbain, comme les souterrains automobiles et leurs trémies. Surtout, la puissance publique dispose aussi dans ce quartier historique de très nombreux immeubles, au point que la connaissance complète des propriétés du pouvoir municipal reste un impératif d’une gouvernance démocratique.

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Si les Halles ne sont plus le lieu de la culture, elles ne sont pas plus le lieu du travail tel qu’on l’entendait à l’époque industrielle, avec ses concepts d’emploi et de syndicat d’entreprise. Au-delà des plein-temps à peu près répertoriés, les neuf-dixièmes des milliers de jeunes travailleurs des commerces du quartier sont bien évidemment des précaires.

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Là non plus, aucun lieu de réunion, de restauration ou de repos n’a été prévu pour eux durant la concertation, ni par la Mairie, ni par les associations, ni même par les syndicats qui restent organisés sur l’entreprise et ne sont pas en relation avec les précaires. Les notions métropolitaines de site et d’intermittence sont donc aussi toujours ignorées, au-delà des dénonciations de principe de la précarité, alors que c’est bien pourtant dans la ville où ils produisent que ces travailleurs peuvent s’organiser (Baudouin, Collin, 1983). D’autant que ces précaires seront la principale variable d’ajustement des commerçants aux travaux du site.

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Malgré ces refus, interdictions ou négations des besoins des métropolitains par l’institué et ses processus de participation, les pratiques des jeunes au sein des Halles marquent par contre clairement l’existence de ce territoire. L’observation de leurs multiples déambulations dans tous les commerces du quartier affirme notamment cette dimension et la multiplicité de leurs cultures.

Des cultures métropolitaines aux Halles

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En dehors du Forum souterrain, de très nombreux magasins se répartissent dans tout le quartier en fonction du pouvoir d’achat des chalands. Si les jeunes des banlieues fréquentent comme tout le monde Sephora ou H&M, ils ont aussi des lieux de consommation spécifiques. Une jeunesse métropolitaine qui vient autant du 9-3 ou 9-4 que de Paris intra-muros vient y affirmer ses «styles» – expression essentielle –, c’est-à-dire une subjectivité qui s’affiche notamment par une manière de s’habiller, de se maquiller, de paraître… très au-delà des assignations prédéterminées. La rue Saint-Denis, que la fermeture des anciennes Halles avait vu passer de la prostitution aux sex-shops, est ainsi réinvestie aujourd’hui par nombre de ces boutiques branchées qui fournissent vêtements mais aussi musiques, tatouages… aux divers styles. Les fashions (genre Dior), américains (plutôt en baggy), skateurs, gothiques, racailleux… se regroupent aussi à des endroits différents, par exemple autour de la Fontaine des Innocents. Leurs musiques s’affirment notamment, de façon éphémère mais bruyante. On entrevoit ici aussi le refus, mais surtout l’incompréhension, de leur assignation univoque en termes de «jeunes de banlieues», qui n’est pour eux que policière. Il faut d’ailleurs ici noter que la différenciation, par rapport à la consommation de masse du Forum et autres grands magasins, concerne également les prix, qui peuvent être parfois assez élevés dans ces petites boutiques branchées. Les dits «jeunes de banlieues» sont tout aussi multiples quant à leurs revenus. Pourtant, certains autres magasins visant ces jeunes ont au contraire une stratégie très ciblée autour des quelque dix euros qu’ils ont généralement en poche en arrivant aux Halles. D’où le côté souvent «bling-bling» de la multiplicité de posters ou autres objets à faible prix faisant aussi bien référence aux métropoles qu’au religieux ou au galactique.

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L’important est donc de comprendre que les Halles représentent pour ces jeunes habitants de la métropole une sorte d’idéal d’urbanité. Ils décrivent ce lieu parisien privilégié comme leur procurant à la fois l’abondance, l’anonymat et la liberté d’accès, très précisément les trois valeurs essentielles de la cité que définissait jadis Max Weber (1921). La primauté du désir de consommation fait généralement désigner le centre commercial comme principal élément attracteur. Il permet en effet tout d’abord de rentrer en relation avec un foisonnement de marchandises dont les prix sont souvent bien moins élevés que dans les supermarchés des cités et aussi dans un choix sans comparaison. Les Halles confèrent par ailleurs l’anonymat, c’est-à-dire la précieuse opportunité de pouvoir entrer physiquement en relation avec n’importe qui, quelle que soit sa couleur ou sa communauté, exactement la chose impossible dans la plupart des cités. La drague, notamment, est un attribut essentiel des Halles, qui représentent ainsi une pluralité sociale absente des quartiers des banlieues, alors qu’elle est le fondement de la vie démocratique. Enfin, on a déjà dit comment les Halles étaient «moit-moit», permettant également à tous de s’y rendre relativement facilement.

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Ce lieu trois fois privilégié lui confère ainsi une extraordinaire valeur spectaculaire à leurs yeux pour s’y exprimer, non pas seulement vis-à-vis du centre, mais aussi de tous les autres acteurs de la métropole. Au-delà des performances de hip hop ou de rap qui font se rencontrer et consacrer les meilleurs, bien d’autres ont aussi émergé dans la rue et tout particulièrement les musiques (au pluriel), la façon immédiate de s’approprier les lieux, de façon éphémère, mais joyeuse et affirmative. Les associations de bobos dénoncent continuellement le phénomène en termes de bruit, c’est à dire de nuisances, alors que ces jeunes sont pratiquement privés de tout autre moyen d’affirmation commune. On ne peut d’un côté dénoncer le communautarisme et interdire en même temps, tout aussi doctement, les plaisirs qui permettent de s’en émanciper dans la ville, au motif qu’ils font du bruit. La métropole productive n’est plus une usine et la notion de bruit a elle aussi changé de signification. À mesure que les activités créatives dans la cité sont devenues innombrables, aléatoires et non programmées, elles sont aussi très difficilement évaluables et a fortiori quantifiables. Le fonctionnalisme taylorien qui permettait de classer négativement en bruit tout phénomène non directement productif est loin. Bien des bruits de la ville qui se fondent sur des affects et des coopérations peuvent devenir dorénavant les plus grande richesses de cette cité. Il ne faut plus être tolérant mais bien attentif à toutes les créations communes dans la ville, même sonores. C’est en tout cas nécessaire aujourd’hui pour ne plus assigner toutes les subjectivités des jeunes de la métropole au rang de banlieusards et pour ne pas se décharger exclusivement non plus sur les pratiques individuelles du consumérisme. Par leurs divers bruits, les jeunes dessinent et pratiquent d’ores et déjà les coopérations d’une métropole productive que les institutions en sont encore à percevoir.


Bibliographie

  • — T. Baudouin et M. Collin, Le Contournement des forteresses ouvrières, Paris, Éditions Méridiens Klincksieck, 1983.
  • — T. Baudouin et M. Collin, «Architectures et démocratie productive, le projet de rénovation des Halles à Paris», in Multitudes, n°20, printemps 2005, p. 89-95.
  • — T. Baudouin (dir.), Ville productive et mobilisation des territoires, Paris, L’Harmattan, 2006.
  • — T. Baudouin, A. Bertho, M. Collin, C. Hass et M. Hérard, Jeunes métropolitains aux Halles, rapport CEME et LTMU / Ville de Paris, 2007.
  • — R. Clergue-Duval et J.-F. Roudot, 24 heures de la vie des Halles, film documentaire pour la SEM Paris Centre, 2004.
  • — D. R. Brooks, Les Bobos, Paris, LGF, coll. «Le Livre de poche», 2002.
  • — R. Florida, The Rise of the Creative Class, New York, Basic Books, 2002.
  • — A. Khatib,«Essai de description psychogéographique des Halles», in Internationale situationniste, n° 2, décembre 1958.
  • — Ipsos / Mairie de Paris, «Profil des usagers des différents espaces des Halles de Paris», 2006.
  • — C. Landry, The Creative City, Londres, Earthscan, 2000.
  • — M. Weber, La Ville, Paris, Aubier, 1982 (1921).
  • — Y. Moulier Boutang, La Révolte des banlieues ou Les Habits nus de la république, Paris, Éd. Amsterdam, 2005.

Notes

[1]

Désignation de la toiture d’inspiration végétale couvrant l’ensemble du nouveau «carreau» ( ex-Forum) du centre commercial.

[2]

Premier exploitant européen de centres commerciaux.

Résumé

Français

La métropole parisienne est une réalité dans les pratiques territorialisées des jeunes métropolitains «des banlieues», alors que les pouvoirs institués en sont encore à s’affronter pour en tracer les frontières à la manière souverainiste. L’analyse du projet de rénovation urbaine des Halles marque cet important décalage entre le nouveau management municipal auquel participent les bobos du centre et, d’autre part, les multiples appropriations des jeunes métropolitains qui dessinent d’ores et déjà un territoire commun.

English

While politicians dispute about frontiers of the metropole institution, the youngs does practice and struggle already the way of living metropolitan in Paris. The urban renovation of les Halles shows a deep biopolitic cut between the gathered bobos and politicians of the centre and the multiple appropriations of the territory by whole young people of the suburbs, creating new commons.

Plan de l'article

  1. Démocratie participative et ville créative
    1. Un projet pour le contrôle biopolitique du quartier des Halles
    2. Convergence des acteurs économiques, politiques et de la « classe créative »
  2. Appropriations des multitudes et ville productive
    1. Usagers ou Parisiens ?
    2. « Moit-moit », un concept métropolitain en action
    3. Des cultures métropolitaines aux Halles

Pour citer cet article

Baudouin Thierry, Collin Michèle, « Territorialisations métropolitaines et projet urbain.  Les Halles de Paris», Multitudes 2/2008 (n° 33) , p. 179-188
URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2008-2-page-179.htm.
DOI : 10.3917/mult.033.0179.


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