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Multitudes

2009/1 (n° 36)

  • Pages : 224
  • ISBN : 2354800499
  • DOI : 10.3917/mult.036.0062
  • Éditeur : Assoc. Multitudes


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Au premier regard, l’ouvrage La face cachée de Google est l’une des charges les mieux argumentées contre l’emprise et les méthodes de Google sur le Net. Le collectif italien Ippolita y analyse notamment son « système de gestion des connaissances incroyablement invasif », ses stratégies qui « combinent un marketing agressif et une gestion sage et circonspecte de sa propre image », mais aussi et surtout son système de « création de contenus standards délégués aux utilisateurs ». Mais le propos de ce groupe informel, composé selon les moments de trois à huit « amateurs » libertaires, plus ou moins « hacktivistes » et férus de technologie, va mille fois au-delà de Google, qui n’est pour eux qu’un parfait exemple d’une dérive vers toujours plus de passivité sur Internet. Leur dessein est de nous inciter, nous autres internautes trop endormis, à jouer et à nous jouer des faiseurs de miracles que sont Google ou les nouvelles multinationales du Web 2.0. La meilleure illustration en est sans doute l’idée qu’ils ont trouvée à propos des « biscuits », ou « cookies » pour ceux qui préfèrent l’anglais opérationnel. Ces petits fichiers de texte espions, rappelons-le, sont envoyés discrètement depuis le serveur du site visité vers le disque dur de l’utilisateur, afin que son profil soit identifié par ce même site, au travers des informations qu’il a bien voulu laisser, mais aussi de ses parcours mis en mémoire. À que cela ne tienne, Ippolita a créé les « scookies », soit un système permettant aux internautes de s’échanger entre eux leurs biscuits numériques pour mettre un zeste de chaos dans l’organisation si magnifiquement « profilée » du moteur de recherche, de ses robots et de ses pubs si bien personnalisées.

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Voici le compte-rendu d’une libre conversation aux multiples entrées avec Karlessi (c’est un pseudo), membre (forcément non encarté) du collectif sans cartes d’Ippolita.

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Multitudes : Pourquoi le groupe Ippolita a-t-il décidé de s’attaquer tout particulièrement à Google ?

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Karlessi : Nous ne sommes pas du tout fâché avec Google, qui ne nous pose aucun problème particulier en tant que tel. En revanche, il nous semble être aujourd’hui l’emblème, le symbole idéal d’une dérive des acteurs du monde numérique, et surtout, de la pratique de plus en plus passive que nous avons d’Internet. Le premier livre de notre groupe informel, « Open non è free », est paru en juin 2005 dans une petite maison d’édition italienne, Eleuthera, et son titre résume le cœur de notre philosophie : l’« open-source » n’est pas le « free software ». De fait, il n’en est que le détournement néolibéral, c’est pourquoi il nous semble important de pousser les hackers à ne pas jouer le jeu de l’open-source, et à construire leurs propres systèmes plutôt que de s’emparer d’applications d’entreprises juste pour les adapter, quitte parfois d’ailleurs à devenir un peu schizophrènes… Lorsque nous avons eu envie d’écrire un second livre dans une maison d’édition moins confidentielle, mais toujours en « copyleft », il nous a semblé assez vite que Google représentait de façon très concrète le mouvement que nous critiquions, celui qui va de la liberté du free software vers l’ouverture de l’open-source, ouverture qui se travestit elle-même, peu à peu, en une simple ouverture au marché et à toutes ses évolutions. Nous voulions écrire un livre, selon nos propres termes, sur le passage de l’épistémologie à l’ontologie sur ces sujets de création dans le numérique. Dit comme ça, ce n’était guère grand public. Publié en mars 2007 en Italie chez Feltrinelli, ce second livre est devenu tout naturellement un bouquin sur La face cachée de Google : une démonstration pour tous de nos visions sur la différence entre l’open-source et le free software, et plus largement sur nos actes de liberté ou de soumission plus ou moins consciente sur Internet. Car le numérique est un territoire où il apparaît clairement que la liberté ne saurait se résumer à la seule notion d’ouverture. Le point important, c’est que la connaissance n’est pas uniquement dans le réseau, à l’extérieur de nous, comme l’usage de Google le suppose implicitement, mais est indissociable de nos choix de liberté, de notre histoire, de notre corps et de notre esprit. L’essentiel de notre propos, en conséquence, c’est que nous devons reprendre la main sur le sujet, et mener nos recherches et nos développements, de façon bien plus libre qu’avec Google… En somme, il s’agit de jouer le jeu de la liberté plutôt que celui de la seule « ouverture ».

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M. : Le premier élément à charge de votre livre est en effet que l’ouverture de Google, via ses logiciels open-source, n’est qu’un masque lui permettant de mieux contrôler ses publics…

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K. : Google a en effet adopté des méthodes de développement coopératif typiques de l’open-source, qui passent par le logiciel libre, non protégé par brevet ou par copyright, utilisé comme base pour les produits eux-mêmes. Google diminue ainsi les coûts de l’amélioration de ses propres services, tout en s’assurant l’appui de techniciens, développeurs et autres hackers de toutes sortes. Il se fait passer pour le fer de lance de la libre circulation des savoirs, non seulement parce que l’usage du moteur de recherche semble offrir l’accès gratuit à la toile de la meilleure des façons qui soit, mais aussi grâce à cette politique de l’open-source. Google met effectivement à disposition des logiciels, notamment les plus récents, ainsi que des interfaces publiquement accessibles pour qu’elles soient développées par des programmeurs indépendants, et, au final, par les utilisateurs. Mais il s’agit d’abord d’une façon de séduire ce public d’acteurs d’Internet, de s’appuyer sur lui pour que les produits de Google, dont surtout son moteur, pénètrent tous les marchés avec la plus grande adhésion, et donc la plus grande facilité. Lorsqu’on y regarde de près, le prodige de Google repose sur un cœur de technologie opaque, sur des secrets de copyright et des accords de non-divulgation des découvertes, et c’est cette réalité qui est masquée par un discours et des nouveaux logiciels offerts en open-source. Les développeurs contribuent ainsi à l’élaboration d’outils « ouverts » mis à disposition pour répandre les standards de Google, qui restent sous le strict contrôle du « bon géant » de Mountain View [1]  Le collectif Ippolita développe longuement ces points... [1] .

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M. : Votre autre charge tient justement à cette prétendue « bonté » de Google, qui est pourtant devenu selon vous une machine très performante de profilage publicitaire des individus…

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K. : Google pratique en quelque sorte une « stratégie de l’objectivité », liée à la technique, dont il prétend qu’elle est neutre. Son moteur de recherche serait « bon par définition ». Or, ce moteur, ainsi que des services comme Gmail, exploitent et tracent entièrement et de façon continue les comportements des utilisateurs, afin de « profiler » leurs habitudes et d’insérer dans leurs activités (navigation, courrier, agenda, gestion des dossiers, etc.) une publicité personnalisée, contextualisée, légère et cependant omniprésente, potentiellement à même de générer un feedback. De sorte que les utilisateurs sont en mesure de fournir de la plus simple des manières des informations utiles aux vendeurs et qu’ils arrivent à améliorer eux-mêmes les « suggestions publicitaires » en exprimant leurs préférences. La consultation permanente des gens, en plus de les flatter en leur donnant l’impression de participer à une vaste « démocratie électronique », est en effet la façon la plus simple et la plus efficace pour obtenir des informations précieuses du point de vue commercial sur le goût et les désirs des consommateurs. Ce sont ainsi les préférences mais aussi l’ignorance des utilisateurs qui renforcent l’hégémonie de Google, puisqu’un site très visité peut modifier ses contenus en fonction de ce type de « suggestions » commerciales, activant ainsi d’habiles stratégies économiques.

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M. : À une certaine époque, nous avions pour habitude de conseiller aux étudiants l’usage de Google comme le meilleur moteur de recherche. Aujourd’hui, il est effectivement devenu hégémonique (en ce sens où, à la différence d’une dictature, l’hégémonie est en quelque sorte appelée de ses vœux par ses propres « victimes »). Cette évolution, vers une hégémonie, est-elle un accident ? Ou était-elle inévitable ?

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K. : Les prémisses de cette domination étaient depuis le départ dans le « code génétique » de Google. Franchement, qui peut croire à la fable de la multinationale des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui offre ses services gratuitement, sans contreparties, uniquement parce que l’une de ses promesses est « Don’t be evil » ? Tout le monde y croit ou presque, parce que tout le monde rêverait que cela puisse être vrai. Mais ce n’est que de la bonne communication, dont l’objectif à peine caché est cette simplification du monde nécessaire à toute domination hégémonique (ce qui d’ailleurs s’applique à d’autres entreprises comme Apple ou Microsoft). Chez Google, le symbole de cette négation de la complexité est la touche « J’ai de la chance » : l’internaute lance une recherche et, si tout va bien, il tombe sur l’unique lien qu’il lui faut, comme par magie. Celui qui affirme pouvoir donner à tous et sans le moindre effort des résultats immédiats et totalement pertinents à ses recherches ne peut avoir qu’une méthode et un objectif de nature hégémonique, même si ce n’est pas de façon à 100 % consciente. Notamment grâce à son discours de « gratuité », Google a su profiter du désir de simplicité et de transparence qui augmente naturellement au fur et à mesure que les technologies se multiplient et semblent devenir de plus en plus complexes, parfois propriétaire, d’autres fois non, avec différents degrés de filtres… Mais cette intelligence ne change rien à ce qu’est Google. On ne peut pas dialoguer avec lui comme avec un individu. Le fait que la multinationale Google se veuille humaine et gentille comme un petit enfant ne remet pas en question l’évidence de l’entreprise, comme d’ailleurs de toute entreprise de cette nature et de cette importance : côté bourse, Google a pour objectif de faire de l’argent ; côté pouvoir, Google a pour ambition d’étendre sa domination sur l’ensemble des territoires du numérique. Une nouvelle fois, ce projet de domination totale n’est peut-être pas vécu consciemment par les « gens » de Google, car il se pare de beaux principes, mais il est indéniable.

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M. : Le « profilage » participe-t-il lui aussi de cette hégémonie et de cette façon dont chacun d’entre nous l’accepte ?

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K. : Plus que quoi que ce soit d’autre ! Google fournit une réponse fluide aux intentions de recherche des utilisateurs, et cette réponse s’articule à des services toujours plus élaborés et personnalisés. Mais cette multiplicité n’est qu’une surface, qui vise simplement à répandre une forme de consumérisme adapté à l’ère de l’information, au moyen de la personnalisation de masse des publicités et des produits. Le capitalisme de l’abondance propre à Google procède d’une arborescence soignée de l’imaginaire des producteurs-consommateurs (ou prosumers). Dès lors, le système de profilage sophistiqué, sur lequel repose l’économie de Google et des autres colosses de la recherche ou des grandes plates-formes du Web 2.0, correspond à un vrai profilage de nos imaginaires, dernière étape en date d’un processus de colonisation capitaliste des réseaux qu’Ippolita appelle « l’onanisme technologique ». Le modèle économique de Google tient entièrement à l’exploitation et au développement le plus fin et élégant possible des différentes formes du cancer publicitaire. Comme un toxicomane, plus l’entreprise grandit, plus elle consomme de publicité, même et surtout personnalisée, et surtout plus elle a besoin de fortes doses de publicité, et de publicité toujours plus subtile et parfaitement ciblée, au plus proche de nos moindres comportements.

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M. : Mais si Google nous domine ainsi, n’est-ce pas parce que nous le voulons bien ?

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K. : Oui, et d’ailleurs, certaines personnes de Google m’ont avoué, en « off », qu’ils aimeraient bien avoir plus de concurrence sur leur moteur de recherche, pour éviter de focaliser toutes les critiques sur eux. Mais Google n’encourage pas moins une pratique en automatique, donc sans critique, de ses services. Comme l’a souligné le philosophe et épistémologue Paul Feyerabend [2]  Paul Feyerabend est notamment connu pour un remarquable... [2] , la science devient figure religieuse lorsqu’elle cherche à imposer une vérité unique : la vérité scientifique. Les technologies numériques, de leur côté, tachent d’offrir une vérité « customisée » et instantanée pour chaque désir de recherche. Leur vérité est l’assurance de la « bonne réponse » à toute requête. « Google et les autres », pour parler comme le bloggeur et journaliste John Battelle [3]  Journaliste très réputé dans le monde des nouvelles... [3] , petites déesses de l’économie de la recherche et du Web 2.0, ne sont qu’une hypostase mineure de la religiosité scientifique, à laquelle chacun se livre corps et âme pour s’adonner au rituel de la technologie. On attend avec impatience que les algorithmes (les Spiders et autres PageRank) fouillent dans le bordel de la toile pour en extirper exactement ce qu’il nous faut. Nous restons passifs, amorphes, l’esprit vide, en adoration face à l’oracle. La philosophie de l’excellence de Google, désormais tellement mystérieuse qu’elle devient magique, révèle ainsi son visage ésotérique, mais aussi d’une certaine façon son côté mécanique, quasiment militaire. Car, en poussant un peu le bouchon, notre usage aveugle de Google, qui nourrit les bases de données de l’entreprise, participe d’une transformation du Net en un espace prévisible, et en théorie contrôlable, via les traces que nous y laissons.

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M. : Sur Internet, pourtant le contrôle intégral, la « full spectrum dominance » sont impossibles, non ?

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K. : La « full spectrum dominance » de l’information est en effet totalement impossible, pour des raisons techniques autant que profondément humaines. Comme l’a très bien montré Gilbert Simondon [4]  Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques... [4] , la technique est l’un des relais de « l’individuation » des individus, qui s’en servent, la détournent, l’inventent et la réinventent pour mieux se réaliser eux-mêmes. C’est pourquoi elle participe d’un processus « métastable », plein d’imprévisible. Du côté de la technologie, rien ne pourra jamais empêcher l’arrivée d’une innovation, d’une « killer application » venant d’on ne sait où et à même de déstabiliser des positions aussi puissantes que celles de Google ou des maîtres du Web 2.0. D’un autre côté, si l’on suit notamment Castoriadis, il est impossible d’assécher l’imagination humaine, de l’éliminer totalement du flux d’information et du mouvement des techniques. Il en restera toujours un résidu à partir duquel se révolter ou tout simplement inventer du nouveau. Aujourd’hui, qu’il le veuille ou non, Google est devenu l’une des institutions du monde numérique. Il est du côté du pouvoir, de la production, du travail bien plus que du jeu. Il a beau se revendiquer de la philosophie du « hacking », il ne pourra empêcher les hackers d’aujourd’hui et de demain de se jouer de l’institution qu’il est, lui-même, devenu. C’est pourquoi, pour revenir au début de notre conversation, l’enjeu nous semble moins de critiquer Google, aussi utile que cela puisse être, que de savoir si nous sommes capables d’agir pour préserver et développer des espaces d’émotion sans profilage, d’imagination sans publicité. Chacun d’entre nous peut agir pour que le réseau tout connecté de demain soit encore riche d’imprévu, bref pour qu’il soit toujours un territoire de jeu intéressant pour nos machines autopoïetiques humaines, et ça, en revanche, c’est très clairement l’enjeu d’Ippolita.

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M. : Sur un tout autre registre, la politique de Google, notamment en matière de gestion des données personnelles, soulève des questions sur le respect de la vie privée, la surveillance, le fichage et le flicage des internautes. Qu’en pensez-vous ?

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K. : Avec Ippolita, nous considérons la question du profilage des internautes comme bien plus préoccupante que celle du respect de la vie privée, et que son importance est justement cachée par une série de peurs, comme celle du vol ou de l’usage abusif de fichiers personnels. Google n’est pas un monstre, mais une entreprise pragmatique : il se fera volontiers le défenseur de nos libertés civiles menacées s’il peut y trouver de l’intérêt, notamment en termes d’image publique (et il y trouvera de l’intérêt). La question de la privacy, pour reprendre l’expression la plus communément utilisée, est de l’ordre de la métaphysique. Je suis tout à fait légitime lorsque j’affirme que je souhaite que toute ma vie privée ne soit pas étalée et utilisée à diverses fins sur Internet. Sur ce terrain, d’ailleurs, la loi me protège. De fait, si je suis réellement victime d’un usage abusif de mes données privées, la police peut intervenir. Au fond, la question de la protection des données privées est très ambiguë. Avec Windows 98 ou la plupart des systèmes de boîte e-mail, il était assez facile pour n’importe quel hacker de lire les courriers électroniques et d’accéder aux données des internautes. Ce n’est plus le cas avec Google. Quand ils bossent sur la sécurité, au nom d’une cause honorable, à savoir le respect de la vie privée de chacun, les hackers ne se rendent pas compte que leurs recherches alimentent Google et les multinationales du même genre. Ils leur donnent des armes nouvelles pour affirmer : « Pour profiter du maximum de confort de mes services, livrez-moi vos données personnelles en toute quiétude ; ces données seront en effet protégées dans de véritables coffres-forts virtuels dont je serai le seul à détenir les clés ». Si la question de la privacy était vraiment la plus cruciale pour nos vies, il ne faudrait surtout pas utiliser de téléphone mobile, car c’est ce qu’il y a de plus facile à localiser. Non, le problème majeur, ce n’est pas l’usage de nos données personnelles, mais, bien en amont de cela, ce sont nos habitudes à nous, la façon dont nous utilisons au quotidien les technologies.

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M. : Et donc la façon dont nous utilisons Google ?

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K. : La seule question qui vaille, c’est : comment moi, comment vous, vous allez utiliser votre temps ? Et est-ce que vous allez vous contenter de mener des recherches comme Google vous propose de le faire, selon ses règles à lui et non selon les vôtres ? C’est d’ailleurs moins Google en tant que tel qui rend les gens passifs qu’un contexte général de passivité vis-à-vis des technologies.

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L’idée fausse, dès le départ, c’est que les technologies puissent être « neutres », et que cette prétendue neutralité soit synonyme de « bonté », fruit d’une recherche scientifique objective, à même d’offrir à chaque individu ce qu’il veut, à toute vitesse et sans effort de sa part. La recherche est au contraire l’activité la plus time consuming qui soit. C’est ce que nous le rappellent notamment les expériences et recherches collectives du Critical Art Ensemble [5]  Critical Art Ensemble, La résistance et autres idées... [5] . Une vraie recherche suppose plusieurs sources et chemins à parcourir, et donne des résultats mille fois plus intéressants avec des voies de traverse. Google ne peut suffire à cela. Il n’est pas inutile de remettre au goût du jour la nécessité de mener des quêtes patientes et passionnées. De fait, le remède le plus évident qu’envisage Ippolita contre le « management des consciences » de ces spin doctors qui fabriquent notre réalité de fiction, c’est la recherche, non pas immédiate et caricaturale, mais lente, calme, têtue des vérités qui nous intéressent réellement, nous en tant qu’individus uniques, et la construction d’espaces autonomes pour les communiquer.

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Enfin, il serait bon de remettre également au goût du jour la non-délégation de l’opération technique, qu’il s’agisse d’écriture ou de programmation. Il y a des gens comme les hackers qui s’intéressent plus au problème de plomberie qu’à l’eau ; des gens plus intéressés au processus qu’au résultat. En vérité, il est probable que Google puisse me faire découvrir des idées et des activités intéressantes pour mon jugement, mais ce n’est pas la question. Ils sont dans une logique d’accumulation de services, de données, d’informations, de personnes, de clients, d’argent, etc. Ils ont une vision de la société qui n’est pas la mienne. Pourquoi devrais-je me sentir obligé de singer leur monde à eux ?

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M. : Sans doute, mais s’il s’agit juste de ne pas utiliser Google, c’est un peu court, non ? N’y aurait-il pas un bon usage de Google ?

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K. : Au-delà d’un bon ou d’un mauvais usage, je crois qu’il est possible de se jouer de Google. En fait, la question que vous posez là, cela fait un moment que nous l’entendons. Dès septembre 2006, soit six mois avant la sortie de La face cachée de Google en Italie chez Feltrinelli, nous avons présenté le contenu du livre dans un meeting de hackers à Parme et les débats se sont engagés sur ce thème. Faut-il juste ne pas utiliser Google ? Ou y a-t-il des façons de s’en servir, voire de le détourner ? La presse faisant ses titres sur « les hackers contre Google », ces discussions ont continué de plus belle, avant et après la sortie du livre, notamment sur le site hackmeeting.org. Et puis un jour, en mars 2008, l’un des membres d’Ippolita, qui avait participé à la présentation du livre lors du séminaire de hackers à Parme, a eu une idée pour ne pas nous laisser enfermer par cette question. Avec lui, nous nous sommes dit : puisque tout le modèle économique de Google repose sur les « cookies », ces petits fichiers de texte espions que l’on accepte sur son ordinateur afin de profiter des fameux services personnalisés, pourquoi ne pas nous échanger entre nous nos cookies ? Le profilage, je le rappelle, va permettre à celui à qui je livre mes informations personnelles ou qui suit mes traces sur son site de me vendre ses services, ou même de vendre à d’autres mon profil. Le support de ce profilage, c’est donc ce biscuit ! La machine de Google comme d’ailleurs d’Amazon ou de Facebook est programmée pour extraire d’une base de données des éléments précis sur le profil des internautes qui vont ainsi devenir des cibles, si possibles très consentantes, des publicités qui seront ainsi les mieux choisies du monde. Ce type de démarche va prendre des dimensions considérables dans les prochaines années, notamment avec ce qu’on appelle la publicité comportementale. D’où l’idée de créer du chaos dans ce travail de la machine grâce à un échange généralisé de cookies, qui marche d’ailleurs d’autant mieux que nous avons tous des profils, donc des goûts très différents. C’est ainsi qu’au début de l’année dernière, Ippolita a codé ce qu’il a appelé un premier « Gcookies », pour nous permettre ces échanges sauvages de cookies et se rire ainsi de cette question « utiliser ou non BigG »… La communauté des hackers a réagi une nouvelle fois, et Ippolita a codé en juillet 2008 une version « customisable » de la chose pour le navigateur Firefox 3, et les « Gcookies » sont devenus les « Scookies », soit un détournement pour nous cocasse des cookies de Google comme par ailleurs des acteurs du commerce en ligne ou du Web 2.0.

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M. : C’est donc du sabotage de l’algorithme et des robots de Google ?

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K. : Oui, mais créatif, qui permet de s’amuser tout en prenant du recul, ce qui ne peut qu’aider à réfléchir et à être plus lucide.

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M. : Mais si ce système des Scookies se répand sur la toile, les fameuses publicités personnalisées ne le seront plus du tout. Que va-t-il se passer pour les machines de Google ? Et pour son modèle ?

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K. : Un usage de masse de tels petits systèmes ne serait pas un problème pour l’usager, mais pour les clients de Google, c’est-à-dire essentiellement les marques, qui diraient que ses recherches ne sont plus fiables. Les machines ne pourront plus effectuer leur travail correctement, faute des bons cookies, et le modèle risque de s’effondrer… Mais nous n’en sommes pas encore là. L’objectif, d’abord, c’est de montrer aux gens de façon amusante et un peu symbolique ce qui se passe là-dedans. L’idée n’est pas de ne plus utiliser Google, mais de montrer la contrepartie de son utilisation, c’est-à-dire un modèle économique basé sur une publicité qui cherche toujours à devenir plus subtile. Scookies a été lancé comme un jeu, il y a un an, et le problème c’est que notre serveur n’arrive plus à supporter la demande, car il accueille trop de cookies (cent cinquante mille personnes viennent sur le site)…Pour Ippolita, c’est un problème philosophique. Si tout le monde agit ainsi, c’est que personne n’a rien compris. Ce n’est pas ça qu’il faut faire ! Pourquoi utilisez-vous mon serveur ? Vous devez prendre ces logiciels et les installer chez vous. Utilisez vos ordinateurs comme des serveurs ! Notre proposition, si vous souhaitez échanger les cookies, c’est de télécharger le code des Scookies et d’en installer le système sur vos propres serveurs. Il y aura ainsi plusieurs centrales d’échanges de cookies. Sauf que jusqu’ici personne ne l’a encore fait !

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M. : Les gens vous ont confié la représentation de l’opposition à Google…

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K. : C’est un problème, parce que moi, je ne veux pas avoir les données des cookies de tout le monde. Je m’en fous.

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Ce problème nous fait revenir là encore à une question : comment peut-on envisager une méthode pour rendre les utilisateurs plus compétents, plus actifs, bref plus autonomes ? Oui, il y a des « dispositifs » qui vampirisent nos vies, mais cela veut juste dire que l’usage des techniques n’est pas indifférent pour tisser le réseau de la résistance ou tout simplement tenter de vivre selon nos règles à nous plutôt que selon celles du système dominant (auquel Google appartient). Sur ce chemin, le « comment » est plus important que le « quoi ». Renversons la pensée de Machiavel : ce n’est pas « la fin qui justifie les moyens », mais au contraire « les moyens qui justifient la fin ». La fin, c’est l’autonomie, donc les moyens ne peuvent être que les modes d’acquisition de cette autonomie. Il faut mettre l’accent sur le désir de chacun, mais aussi la méthode, le style… Chacun peut faire avec n’importe quel problème, notamment technique, ce qu’a fait Ippolita avec son livre ou ses Scookies. Il suffit d’être passionné et de prendre le temps de vraies recherches. Après avoir décrit les Google, vous nous reprochez d’utiliser encore Google ? Pourquoi ça ? La différence, maintenant, c’est que nous savons, et que nous utilisons cette expertise pour faire partager cette connaissance, et non pour gagner une place dans la hiérarchie des experts. Nous utilisons ce savoir pour hurler, comme l’a fait autrefois Lautréamont en matière de poésie. Que tout le monde devienne poète ? Que tout le monde s’empare de la technique !

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Propos recueillis par Patrice Riemens, Yann Moulier Boutang et Ariel Kyrou

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Ippolita

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La face cachée de Google (2007), Paris, Manuels Payot, 2008.

Notes

[1]

Le collectif Ippolita développe longuement ces points sur la politique open-source de Google dans La face cachée de Google (2007), Paris, Manuels Payot, 2008, notamment dans son chapitre « Google Open-source », page 81.

[2]

Paul Feyerabend est notamment connu pour un remarquable livre publié en 1975, dont le titre se passe de commentaires : Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Points Seuil, 1988.

[3]

Journaliste très réputé dans le monde des nouvelles technologies aux États-Unis, John Battelle est notamment l’auteur de The Search: How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed Our Culture, New York, Portfolio, 2005. Il est l’un des fondateurs du magazine Wired.

[4]

Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (1958) Paris, Aubier, 2001, et L’individuation psychique et collective, Paris, Aubier, 1989.

[5]

Critical Art Ensemble, La résistance et autres idées impopulaires, Éditions de l’Éclat, 1997. Le Critical Art Ensemble a mis ses ouvrages à disposition, en « copyleft » (et en anglais) sur son site : http://cricital-art.net/books/index.html (un lecteur Flash est nécessaire).

Résumé

Français

Dans cet échange, Karlessi, membre du groupe Ippolita, souligne l’existence d’une face obscure de Google qui, à l’aide de « cookies », parvient à créer une technique de plus en plus fine de profilage des internautes. Cette somme d’informations se constitue afin de permettre la mise en relation de l’individu avec une publicité de mieux en mieux ciblée. Cette technique de saisissement de l’internaute s’accompagne aussi d’un appauvrissement des formes d’investigation de ce dernier, de plus en plus soumis au moteur de recherche et à son hégémonie sur le Net. C’est la raison pour laquelle la démarche collective d’Ippolita propose de sortir de la passivité vis-à-vis de la technologie et d’inventer d’autres formes de relation à la technique, ainsi qu’entre les êtres. Les « scookies » sont ainsi une de leurs propositions pour brouiller les pistes de ce fichage par Google, en permettant aux internautes d’échanger leurs « cookies ». Démarche tournée vers une quête : celle de faire de nous tous des poètes !

English

let’s promote Knowledge Anarchismlet’s promote Knowledge Anarchism In this conversation, Karlessi, a member of the group Ippolita discusses the darker face of Google, which, with the help of cookies, finds ever finer ways to profile Internet users. The information is gathered in order to allow for a close match between advertisement and the individual targeted. This leads to an impoverishment of research in the Net, increasingly submitted to the hegemony of a single search engine. For this reason, Ippolita proposes a new form of agency through the use of « scookies », which allow Internet users to exchange their cookies and erase all the traces that allow Google to profile them. Ultimately, the intention is to make a poet out of each one of us !

Pour citer cet article

« Contre l'hégémonie de Google », Multitudes 1/ 2009 (n° 36), p. 62-70
URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2009-1-page-62.htm.
DOI : 10.3917/mult.036.0062

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