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Multitudes

2010/5 (HS n° 2)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782354800796
  • DOI : 10.3917/mult.hs02.0148
  • Éditeur : Assoc. Multitudes


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Dans un premier temps, j’avais pensé titrer cet article avec les mots : Qui veut gagner des millions et La vie est belle. Ceux qui les remplacent sont de Pier Paolo Pasolini [1]  « Néocapitalisme Télévisuel », Vie nuove, n°51, 20... [1] . À cette époque, la polémique autour de la télévision va déjà bon train. Elle est surtout animée par une rébellion des gens de maison, celle du Cinéma. Pasolini puis Godard sont les francs tireurs de la cause Contre la télévision (autre titre récurent). Traduisez : Pour le Cinéma. La controverse est étalée à même les plateaux télé. Voici compacté les formules de Godard dans un monologue d’une trentaine d’années sur la télé et dites à la télé.

Godard passe à la télé

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« On est dans une usine qui vaut 400 milliards de francs, il n’y a même pas un bouton pour pouvoir repasser une séquence. / Sœil y a un endroit que je considère comme le mien et qui est pour moi le mal absolu, c’est la télévision. / J’ai plein de choses à vous dire, si j’avais pu. Mais on ne peut pas à la télévision. Ce n’est pas fait pour communiquer, c’est fait pour transmettre des ordres. / C’est une escroquerie financière, vous remplissez facilement trois heures d’antenne avec des personnes qui viennent gratuitement. / Lorsque le spectateur entre dans la salle, il lève la tête. Pour voir la télévision, il la baisse. C’est pour ça qu’on a besoin de cinéma et que le cinéma survivra, parce qu’il fait lever la tête. / Si on voyait à la télévision plutôt que d’entendre, si on parlait moins et qu’on voyait plus. Mais comme on fait que parler, moi je n’ai rien vu du tout. Vous ne montrez pas ce que vous voyez et vous parlez par dessus. / On y vient aux jeux du cirque, je pense que la guerre est faite pour passer à la télévision. / Pourquoi vous ne commencez pas votre journal en disant : je ne sais pas ce qui se passe. / La télévision fout rien, nous on travaille un peu. / Je pense que ce cadreur n’a pas besoin de mon image. Moi, si je viens vous filmer, c’est que j’en ai besoin. / Regardez ce cadreur télé, il transpire, il a tort, le cinéma n’est pas fait pour transpirer mais pour respirer. / La télévision, c’est un robinet, on met de l'eau et ça donne, vous mettez un poison dans l'eau et ça vous diffuse le poison. / Tous les films que l'on voit à la télévision, ce ne sont pas des films, ce sont des reproductions de films. / La publicité c’est le macro type. / La télé c’est Versailles, je suis reçu à Versailles. / À la télé, je n’ai pas le temps de me fabriquer une pensée. / On revient à Charlemagne, il y avait l'empire Darius, il y a maintenant l'empire Berlusconi. / L’Europe audiovisuelle c’est le triomphe de l'Amérique. / Je croirai à l'Europe quand cette maison ne passera à 20H pas que des mauvais films américains, mais aussi des mauvais films Turcs, des mauvais films Suédois, des mauvais films Birmans. / Ça pourrait être si extraordinaire la télévision. / Bon, par rapport à la télé, j’ai l'impression d’être dans un pays occupé. Mon pays c’est l'imaginaire, et des gens sans imaginaire l'occupent. / Là, je ne suis pas filmé, mais je suis parlé. / Je ne sais pas si vous avez besoin de moi pour dialoguer. C’est difficile de le faire à la télé, vous parlez beaucoup, vous montrez quelques images assez pauvres qui ne peuvent pas dire grand chose. / La télévision fabrique de l'oubli, le cinéma a toujours fabriqué des souvenirs. »

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In memoriam, il subsiste ce chapelet de maximes enfilées comme autant de perles de Godard. Mais que serait Godard sans de telles paroles télévisuelles ? Sans sa formule de télé robinet ? Sans sa tentative de diriger le tournage du 13H d’Yves Mourousi, ou de faire fermer les yeux aux invités de Polack « comme à la messe » ? Avec un peu d’entraînement, Godard a réussi à inséminer dans la télévision des moments féconds : des moments de crises, de tensions et d’instabilité. Sa rencontre avec le metteur en scène Vitez est un joyau du mélodrame : Godard quitte brusquement le plateau drapé dans sa dignité, ne laissant qu’un champ de combat désolé. Le direct de la télé est un terrain de jeu propice aux accidents. J’ai toujours cru qu?être spectateur de la télé requérait cette attention d’être à l'affût, guettant les moments de lapsus, de problèmes techniques et de dérapage verbal' et surtout ces moments de honte, de révolte, de trahison, d’inacceptable, d’amoralité et d’intimité tels que les provoque Godard.

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Si le bêtisier a un tel succès en fin d’année, c’est sans doute pour vérifier que la télé ne vit que dans ses saillies. Mon intérêt porté au tube cathodique se tourne vers ses aspérités et ses incohérences. Je tente d’en faire un relevé méthodique, une recension archéologique. Pour penser la ligne de fuite ou le devenir imperceptible, la télé et ses programmes sont des matériaux de choix. Je me rêve peut-être en Charles Hoy Fort qui avec son Sanatorium des coïncidences exagérées avait fait au XIXe siècle quarante mille notes sur les tempêtes de pervenches, les pluies de grenouilles et les averses des sangs. « Je ne crois pas faire une idole de l'absurde. Je pense que dans les premiers tâtonnements, il n’y a pas moyen par la suite de savoir ce qui sera acceptable. Si l'un des pionniers de la zoologie entendait parler d’oiseaux qui poussent dans les arbres, il devrait signaler avoir entendu parler d’oiseaux qui poussent sur les arbres (?) Signalons, signalons, nous finirons un jour par découvrir que quelque chose nous fait signe » [2]  Le matin des magiciens, Louis Pauwels et Jacques Bergier,... [2] .

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Que faut-il donc comprendre dès lors dans les paroles de Godard ? Il faut entendre : « Je ne me contente pas de dire cela, je veux dire quelque chose par-là ». Et vous avez du mal à savoir quoi, que veut-il dire par-là ? C’est une fausse piste. Vous reconnaîtrez des tours de main dialectiques, mais masqués ou habillés, comme chez les bons prestidigitateurs. Car Godard manipulateur du moment nous dit in fine : « Je ne me contente pas de le dire, cela me met en mouvement ». Il prend levier sur cet axe de l'interview pour inséminer et faire muter la télé. Une mutation qui nous donne à entendre et à voir les œuvres. À travers les interviews télé de Godard, je vois Godard en mouvement. Son attitude tactique et critique met en déplacement l'exercice de l'interview. Maintenant, je suis sûr que les interviews de Roger Vaillant par Pierre Dumayet, de Marcel Jouhandeau par Roger Stéphane, et de John Cassavetes par André S. Labarthe créent des espaces sensibles où l'expérience se partage. Tout cela produit des enjeux esthétiques et éthiques fondamentaux qui se trament en sous-textes.

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Le dernier enseignement que l'on peut tirer de cette parole est d’ordre plus général : l'importance donnée à l'oral par rapport à l'écrit. Il faut rappeler que la prise de parole que constituent les entretiens est comparée par certains intellectuels à des formes abêtissantes voire morbides. « Un numéro de dressage » pour Gilles Deleuze qui distinguait une « parole sale » d’une « écriture propre » et qui de fait conçoit l'exercice sous la forme d’un objet posthume : L’Abécédaire, avec la complicité de Claire Parent. Une proximité intenable avec la mort pour Jacques Derrida qui écrivait « Savoir que la voix, l'image, vont être captées par des machines, c’est savoir que la mort est là » [3]  Off the Record, Workshop Projet de recherche et d’expérimentation... [3] . Dès lors, peut-être peut-on déjà penser que l'œuvre d’artistes, philosophes, écrivains ou cinéastes du XXe siècle résidera non pas simplement dans leurs propres œuvres, mais aussi dans ces documents parlés.

Télévision : une expérience esthétique sous vide

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La télévision est indéniablement une sous-culture de masse. Et pourtant, j’ai toujours considéré que la télé, aussi mauvaise télé soit-elle, était une matière à penser et à nourrir l'art. La télé est une expérience esthétique. Si j’apprécie une chose, c’est forcément qu’elle a un contenu substantiel. J’applique ce raisonnement jusqu’à des objets peu nobles en apparence, du rugby au film porno. Comme le confirme aussi Ludwig Wittgenstein, en 1947, « j’ai souvent tiré une leçon d’un film américain stupide ». Ainsi Jean-Pierre Descombes (Les jeux de vingt heures), Jean-Christophe Averty ou la mire de l'ORTF valent bien Maurice Blanchot, Marshall McLuhan et la figure de l'ange exterminateur d’un film de Jean Cocteau.

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Le divertissement par exemple qui s’appelait Vis ma vie m’a toujours rempli de désir d’être un autre le temps d’une émission télé. Les Sitcoms me fascinent. J’aimerais publier les résumés télé de la série Amour Gloire et Beauté pour éditer une version contemporaine d?À la recherche du temps perdu. Les huit volumes seraient dépassés avec plus de 3000 épisodes. Les blasons des familles Forrester, Marone, Spectra, Logan représentés sur une magnifique tapisserie d’Aubusson. Leurs liens familiaux et amoureux tissés dans un arbre généalogique. Une sorte de rhizome polygamique.

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La télé est un puits de matériaux pour un artiste. Comme les séries télé et leurs procédés fictionnels. La série The Wire façonne en cinquante heures l'épaisseur d’acteurs quand Otto Preminger ne pouvait le faire que sur une heure et demie. Toutes les séries américaines cachent des Stock shot (images au mètre) que je m’amuse à compiler (Chips, Les têtes brûlées?). Je nomme ce procédé sous vide, je prends une belle entrecôte de bœuf qui, sous vide, mute en sole meunière. C’est comme le sport et ses préceptes de règles, de normes, de temps et de morale. Exemple : comment le Football américain, après avoir été modelé par la télévision, l'est par le jeu vidéo.

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Dernièrement un footballeur a joué une phase de jeu jamais vue jusque-là à la télé et qu’il avait expérimentée sur son jeu vidéo. Autre pluie de grenouilles contemporaine : les habillages des programmes et leurs desseins esthétiques et psychologiques. Le portfolio intitulé Psychologie de la forme présente un aperçu de cette recherche. Je compare ça à un collectage de musique folklorique : des pommes, des flèches, du rouge, un serpent, un labyrinthe, un cube parfait? Autant de signes qui remontent à la surface. Une archéologie de la télévision, une topologie générale des formes. Penser la télévision avant sa capture par le savoir et la raison. Penser la télévision en amont. Il n’y a pas d’ambition de vérité.

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J’ai toujours considéré ma production artistique comme l'idée d’un bricolage généralisé qui travaille avec les moyens du bord en mélangeant les registres et les formes. Je pense donc que toutes mes œuvres sont impures et qu’elles s’emparent d’objets inhabituels et a priori illégitimes. La pièce TDF06 s’empare du programme sportif télé qui retransmet le Tour de France tous les étés. Je l'ai transformé en Tour de France sans le vélo. En mettant le vélo au second plan. Seuls restent les plans d’hélicoptères retaillés et les commentaires de tourisme de Jean-Paul Olivier. Cela donne une traversée de la France descriptive et explicative de la répartition à la surface de la Terre des phénomènes physiques, biologiques, humains et touristiques. Un programme de sport qui mute en programme de géographie touristique. Et, enfin, un programme qui assume son rôle de sieste ; expérience collective et inconsciente de tout spectateur devant le Tour. TDF06 est une œuvre d’ambiance au sens où l'on parle de techno « ambiant ».

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Ici j’aimerais raconter un souvenir. Nous sommes sur le parking de l'INA, à pas d’heure, je guette un covoiturage pour me ramener à Paris ou à la gare RER de Bry la plus proche. Pierre Tchernia, Monsieur Cinéma himself, me propose son siège du mort.

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« - Eh bien jeune homme, que faites vous à cette heure-ci à l'INA ?

- Je travail avec Janine Bazin et André S. Labarthe sur l'émission Cinéma, de notre temps [4]  Cinéma, de notre temps, de Janine Bazin et André S.... [4] .

- Vous avez de la chance, c’est une des plus belles émissions de la télé, vous devez être un féru de cinéma, un rat de cinémathèque comme on dit, n’est-ce pas ?

- Pas du tout, le seul cinéma que j’ai vu, c’est le vôtre, tous les Mardi cinéma sur la deuxième chaîne, le seul jour où j’avais l'autorisation de voir la télé [5]  Monsieur Cinéma puis Mardi cinéma, 1972-1988, voici... [5] .

- Non ce n’est pas possible, vous me dites ça pour me faire plaisir. »

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Comment exprimer cette évidence ? Il y a rien de plus normal que de travailler sur une émission de cinéma à la télé en ayant été nourri par des films que l'on a vus dans cette même télé. Ce huis-clos de parking, dans une voiture citadine, devrait nous permettre de comprendre ensemble, l'unité et la variété, le même et l'autre. Je peux avoir les sensations d’un Antoine Doinel devant mon poste de télévision. La perception est la même et le médium est différent. Je suis un cinéphile télévisuel. De même que lorsque je suis dans un espace public comme dans cette voiture, je peux avoir une discussion privée avec quelqu’un. Pourquoi les médiums ne sont-ils pas pensés sur le modèle vivant ? Penser les lieux de diffusion, les spécificités de médium et les spectateurs au-delà de l'identique et du différent.

Que regardait l'Olympia, allongée sur son canapé ?

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Dans l'ordre énoncé : les lieux de diffusion. Le système Hollywood sait qu’il doit offrir une expérience qui ne peut être vécue chez soi. À chaque fois qu’il s’est senti menacé par la télévision, il s’est tourné vers la technologie, le son, la couleur, le cinérama, le Dolby stéréo et maintenant la 3D. Mais avec les écrans 3D à la maison, la salle de cinéma risque de mettre clef sous la porte. Je ne prophétise rien, surtout pas la mort du cinéma (trop tard) ou de la télé (trop tôt), mais peut-être la fermeture d’une parenthèse territoriale. Ou comme j’ai pu le voir à Beyrouth, les salons se transformeront en salles de cinéma pour des séances uniques de cinématélé.

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Voici le mode d’emploi pour transformer votre salon en salle, un mix? des deux. Vous vous postez en bas de chez vous à partir de sept heures du soir, le Divix sur le poitrail, brandissez fièrement Pas de repos pour les braves de Guiraudie, c’est un grand film quoique populaire, et vous invitez le passant à monter. C’est un rêve caché. Je tente depuis quelques années de le faire dans les expositions. Être un projectionniste masqué d’un home cinéma généralisé. Avoir l'amateurisme du gérant de salle, l'insouciance de l'accrochage (publicitaire), l'impureté du médium, et la mise en danger direct avec le spectateur comme autant de Sept d’or.

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L’Histoire de l'art moderne est trop souvent comprise comme une histoire du progrès ? autrement dit comme une histoire des innovations. Les spécificités médiumniques de la télé ou de l'art (utilisant l'image en mouvement) sont aussi obscures que ces hangars qui stockent nos films ? appelés Data center ? sont vastes. La mort du projectionniste va bien sûr de pair avec la mort de la cabine de projection et de la bobine. C’est aussi la fin du modèle télévisuel avec la vidéo en ligne. Elle est autant un flux de programme qu’un disque de stockage de fichiers. Le support lui-même est inidentifiable par sa spécificité médiumnique. Il est hybride comme j’avais tenté de le démontrer dans un article qui proposait aux services d’acquisitions filmiques du Centre Pompidou (Pellicule analogique ; vidéo magnétique ; nouvelles technologies) de fusionner. Le médium est échangiste et l'image est mulet [6]  Alchimicinéma, enquête sur une image invisible, Jean-Marc... [6] . Voilà la réalité de l'image en mouvement comme on aime le dire en terme de cinéma. L’oubli des techniques va de pair avec l'accélération de leurs usages. La machine, disait Saint-Exupéry, plus elle se perfectionne, plus elle s’efface derrière son rôle. Au terme de son évolution, la machine se dissimule, la perfection de l'invention confine à l'absence d’invention.

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Le dernier élément, qui perturbe ce regard de spectateur, est la culpabilité qui y affère. Comme une charge inéluctable. Je pense que cette pesanteur provient avant tout de la position physique. Il est assis. Et un homme assis ne peut penser. Pour Nietzsche pour qui « être cul de plomb, voilà par excellence le péché contre l'esprit ! Les seules pensées valables sont celles qui viennent en marchant ». Si cette croyance perdure, j’aimerais que l'on puisse enfin imaginer les spectateurs à genoux comme un stade avéré de leur culpabilité. Pour ma part, je ne me suis jamais pris pour une victime de cette boite carrée. Je l'ai d’ailleurs installée dans mon couloir. Il faut s’allonger à même le sol pour la contempler. J’aime cette instabilité qui rend sûrement les programmes un peu plus miraculeux. Et j’ai toujours pensé que dans cette position, bien calé sur mon coude, j’avais ce regard soutenu, droit et franc de l'Olympia (version de Manet). L’art fait place ici à la vie. Modernité de l'attention : l'Olympia regardait la télé. Donc comme cette femme de bonne vie, je suis indubitablement un spectateur émancipé. J’affirme ma capacité de voir ce que je vois et de savoir quoi en penser et quoi en faire, allongé sur mon plancher.

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D’autre part, je pense que Debord est toujours actif aujourd’hui, j’ai envie de dire paradoxalement. La télévision produit toujours un sourd malaise, qui est sûrement dû au contraste entre le spectacle en continu et la prose du quotidien. Ainsi, le mot spectacle est devenu un mot d’ordre de ralliement pour spectateurs d’une autre époque qui est toujours en résonance avec la nôtre. L’écho est anachronique. J’en ai souvent discuté avec Marc’O un compagnon de Debord (et avant d’Isou dont il a produit Traité de Baves et d’Éternité). Il a réalisé ce chef d?œuvre Les Idoles qui a le mérite aussi de brancarder l'Entertainment qui débarque chez nous par intrusion, la télé est assez mal élevée, comme certains anthropologues.

Une vie sans télé ou L’été 76

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Avec Marc’O, je me demandais sœil y avait un jour où je n’avais pas regardé la Télévision dans ma vie. Un seul moment m’est revenu. Pendant l'été 1976. La canicule me poussa dans une retraite sans télé. J’en ai fait une pièce (L’été 76). J’ai cherché à voir à l'INA ce qui s’était passé pendant cet été-là. Il me fallait combler un trou télévisuel. Et j’ai monté le générique d’annonce des titres du journal de la deuxième chaîne de façon chronologique. Du 1er Juillet au 31 Août 1976. Le logo de la chaîne en fond est un mauvais Franck Stella, les titres s’inscrivent en surimpression comme une écriture automatique.

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Ce film est une œuvre intimiste. Deux mois sans voir d’images télé, ça ne s’oublie pas. Deux mois de l'inversion de ma vie. L’autre pièce marquée du sceau de Debord, est aussi un bidouillage, DEB, 2009. J’ai changé plan par plan les images du film Réfutations de tous les jugements, tant élogieux qu?hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « la société du spectacle » de Guy Debord par leur équivalent dans la banque de films Getty Images.

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Je passais par le moteur de recherche du site, tapais par exemple Blonde qui boit devant piscine. Getty me propose plusieurs plans. J’en choisis un au plus proche du cadre, des gestes, de la lumière, du mouvement de caméra, de l'actrice, etc. J’ai changé ainsi tous les plans du film. Une masterisation du film de Debord. Une actualisation plutôt. J’ai soupçonné que quelqu’un chez Getty connaissait le film de Debord : comme sœils avaient toujours la rotative à plan de Debord dans la cave. J’ai gardé la voix de Debord, car j’adore l'autorité de sa voix souveraine qui stigmatise la vie fausse dans laquelle elle nous sait condamnés à nous complaire. Cette voix rude, éraillée qui me rend coupable le temps d’un film, en restant éternellement spectateur d’une vie passée dans l'image. Je suis un très bon spectateur de Debord en fait. J’aime me laisser porter par ses films dans une rébellion passagère, une conscience de l'insoumission à l'image et par l'image. Debord est un grand cinéaste car très réaliste dans la persuasion.

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DEB, 2009 est pratiquement impossible à exposer. Les plans téléchargés inscrivent en filigrane sur l'image leur marque GETTY IMAGES. Cette inscription au milieu de l'image dit « vous n’avez pas payé les droits ». Tout le film DEB, 2009 tient dans cette inscription en son cœur. J’ai demandé à payer les droits en gardant l'inscription. Absurde dans la logique commerciale. Pourquoi voulez-vous payer les droits d’une image qui reste une image sans droit avec cette inscription, me suis-je fait rétorquer. J’avais déjà remarqué cette technique du marquage chez Edison. Il gravait à la pointe sèche Copyright Thomas Edison, en toutes lettres sur la pellicule, des images subliminales. Edison est le premier expérimentateur à graver la pellicule et la faire sienne comme une vache que l'on marque au fer rouge. Cette conception de l'Ouest de la propriété intellectuelle perdure chez Getty. Et la petite leçon de Debord irradie toujours. Ce que disent ces images, c’est qu’elles marquent en elles leur nature normalisée, elles se marquent par peur et par bêtise. Elles portent leur propre critique, pas besoin d’en rajouter.

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Il a été question que le FNAC achète le film, je proposais que les droits d’achat payent un avocat pour défendre le film contre les attaques éventuelles de Getty. Les questions actuelles de l'image sont surtout d’ordre législative : À qui appartient le réel ? Mais c’est une autre question.

Televisual Neo?capitalism and Even the title is stupid

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In this article the author and artist Chapoulie takes up the thread of a debate on television, between image-media professionals, that started almost at the inception of the medium. Linked to Pasolini by the title, and by the use of quotations to Godard, the author starts by underlining the polemical relationship that subsists between film and television directors.

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In the course of this exercise he adroitly shifts the critique of television, which takes place on TV, from an apparent role of closing to that of ambushing aesthetic production; a sortie, a breach opened in and by television. For the author, then, this represents an intellectual first step allowing him to sidestep towards a totally other view of television.

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At this point he forces us to reconsider the relationship between images produced or reproduced on television on one hand, and the spectator on the other. The author frees the latter from the passive mode and, using this [himself?] as an example, emphasizes that the spectator will have to know what to do and what to think of these suggested images, the suggested utterances that characterize TV. In other words, he breaks television out of the idiot status in which conceptually we hold it, by rendering it as more complex than it first appears.

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Finally Chapoulie imagines a utopic telecimena where the two media mingle and combine via the actions of a spectator-producer. This is a project that, through his own practice as an artist, he has tried himself to carry out. The article now concentrates on two of his works, L’été 76 (Summer 76) and Deb, 2009; these draw their aesthetic force from a questioning of television and its absence (L’été 76) as, in a meditation on cinema and copyright (DEB 2009), and following in the inspirational footsteps of Debord, they end up raising questions about the impossibility of possessing what is real.

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From subjective experience to artistic practice, Chapoulie in this article manages to upend the expected and turn the idiot-box into an object that nourishes desire.

Televisueller Neo-Kapitalismus und Selbst der Titel ist dumm

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In diesem Artikel nimmt der Autor und Künstler Chapoulie den Faden einer Debatte über das Fernsehen auf, die sich, geführt von Professionellen aus den Bildmedien, fast gleichzeitig mit der Entstehung des Mediums entsponnen hat. Der Autor, der durch den Titel Verknüpfungen zu Pasolini und durch den Einsatz von Zitaten zu Godard herstellt, beginnt mit der Betonung der polemischen Beziehung, die zwischen FilmregisseurInnen und FernsehregisseurInnen fortbesteht.

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Im Verlauf dieser Übung verschiebt er gewandt die im Fernsehen ausgeübte Kritik am Fernsehen von einer offensichtlichen Schließung zu der eines Angriffs auf die ästhetische Produktion; ein Ausfall, eine Übertretung, die in und vom Fernsehen ausgelöst wurde. Für den Autor stellt dies einen ersten intellektuellen Schritt dar, der es ihm erlaubt, sich durch einen Schritt zur Seite einer gänzlich anderen Sicht aufs Fernsehen zuzuwenden.

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An diesem Punkt zwingt er uns dazu, die Beziehung zwischen produzierten oder reproduzierten Bildern im Fernsehen auf der einen Seite und dem/der BetrachterIn auf der anderen zu überdenken. Der Autor befreit letztere aus ihrer Passivität und betont, sich selbst als ein Beispiel nutzend, dass der/die BetrachterIn wissen müsse, was zu tun ist und was zu denken sei über die vorgeschlagenen Bilder und Äußerungen, die das Fernsehen charakterisieren. In anderen Worten befreit er das Fernsehen aus dem idiotischen Status, in dem wir es konzeptuell halten und gibt es komplexer wieder, als es zunächst erscheint.

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Schließlich imaginiert Chapoulie ein utopisches Telecinema, in dem sich die beiden Medien über die Handlungen eines/einer BetrachterIn-ProduzentIn vermischen und kombinieren. Dies ist ein Projekt, das er durch seine eigene Praxis als Künstler zu verwirklichen versucht hat. Der Artikel konzentriert sich im weiteren Verlauf auf seine beiden Arbeiten L’été 76 (Summer 76) und Deb, 2009. Beide ziehen ihre ästhetische Stärke aus einer Infragestellung des Fernsehens und seiner Abwesenheit (L’été 76), während sie einer Meditation über Kino und Copyright (DEB 2009) sowie den inspirierenden Fußstapfen von Debord folgend, am Ende Fragen über die Unmöglichkeit aufwerfen, die Wahrheit zu kennen.

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Chapoulie gelingt es in diesem Artikel von subjektiven Erfahrungen hin zu künstlerischer Praxis das Erwartete umzustülpen und die Idioten-Box in ein Objekt umzuwandeln, das Begehren weckt.


Annexe

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« Ce qui est vraiment l'invention d’une époque, dans le domaine du symbolisme artistique, c’est un mode de compatibilité entre des formes précédemment isolées. Au XVIIe siècle, c’est l'architecture qui a joué ce rôle de panégyrie permanente et universelle des arts, parce qu’elle permettait l'intégration de la sculpture, de la peinture, de l'ébénisterie, de l'art du jardinier et du fontainier dans des ensembles synthétiques organisés comme les palais ou les hôtels particuliers. [?] À la fin du XVIIIe et surtout au XIXe siècle, ce fut la littérature qui offrit un domaine ouvert aux modalités particulières, s’efforçant de faire voir et entendre, absorbant à la mesure de ses moyens les arts plastiques, la peinture, le dessin (illustrations, gravures) et faisant du livre le milieu de la compatibilité des arts, grâce au développement de la diffusion du texte imprimé. Le cinéma, puis la télévision, ont pris le relais du livre et du journal comme véhicule des arts ; ce serait une erreur de vouloir les traiter comme des arts à part, comparables à la musique, à la sculpture, au théâtre ; ils sont plutôt des systèmes symboliques de compatibilité reposant sur une invention technique en voie de développement, comme était naguère l'imprimerie s’adjoignant la lithographie et les gravures à grand tirage ; chaque progrès de l'invention technique servant de support permet un élargissement de la compatibilité entre les arts particuliers, dans la mesure où cinéma et télévision sont comme l'architecture au XVIIe siècle et le livre au XIXe siècle, une maison des arts et non un art cherchant à se fermer sur lui?même sous la poussée d’un groupe professionnel inhibant l'ouverture de l'invention permanente. »

Gilbert Simondon, Imagination et invention (Cours de 1965-1966), Chatou, Les Éditions de la Transparence, 2008, p. 160

Notes

[1]

« Néocapitalisme Télévisuel », Vie nuove, n°51, 20 décembre 1958 ; « Déjà le titre est crétin », Paese Sera, 8 octobre 1972 ; Réponse à une enquête sur l'émission de variété de Rai Uno : Canzonissima.

[2]

Le matin des magiciens, Louis Pauwels et Jacques Bergier, Gallimard, 1960.

[3]

Off the Record, Workshop Projet de recherche et d’expérimentation de Géraldine Gourbe, à l'École des Beaux-Arts de Marseille.

[4]

Cinéma, de notre temps, de Janine Bazin et André S. Labarthe intitulé Cinéastes de notre temps de 1964 à 1972. Des documentaires sur des cinéastes réalisés par d’autres cinéastes.

[5]

Monsieur Cinéma puis Mardi cinéma, 1972-1988, voici une des questions subsidiaires qui me fascinait (sans avoir aucune idée de la réponse) : « J’ai découvert un autre monde et je ne peux en parler à personne. J’en ai ramené une amie et nous passons d’un monde à l'autre pour tenter de contrer une rousse maléfique, avide de pouvoir. Notre ennemie fait partie d’un cercle très fermé, lequel ? ».

[6]

Alchimicinéma, enquête sur une image invisible, Jean-Marc Chapoulie, édition Les presses de réel.

Plan de l'article

    1. Godard passe à la télé
    2. Télévision : une expérience esthétique sous vide
    3. Que regardait l'Olympia, allongée sur son canapé ?
    4. Une vie sans télé ou L’été 76
  1. Televisual Neo?capitalism and Even the title is stupid
  2. Televisueller Neo-Kapitalismus und Selbst der Titel ist dumm

Pour citer cet article

Chapoulie Jean-Marc, « Néo-capitalisme Télévisuel et Déjà le titre est crétin », Multitudes 5/ 2010 (HS n° 2), p. 148-157
URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2010-5-page-148.htm.
DOI : 10.3917/mult.hs02.0148


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