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S'inscrire Alertes e-mail - Multitudes Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLa femme fétiche de la régression politique
AuteursAnne Querrien du même auteur
Membre des rédactions de Multitudes et Chimères, travaille de manière transversale sur l’école, l’écologie urbaine, le travail, la propriété, les luttes féministes avec plusieurs collectifs et associations. Elle est l’auteur de L’école mutuelle, une pédagogie trop efficace ?, Le Seuil, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2004.Monique Selim du même auteur
Anthropologue, est directrice de recherches à l’Institut de Recherche sur le Développement, dans l’UMR201 développement et sociétés IRD/P1. Elle participe aux comités de rédaction du Journal des Anthropologues, de Multitudes et de Chimères. Elle a publié dans le numéro 23 de Multitudes, « Une anthropologue entre banlieues et monde », avec Anne Querrien « Vers des normes sexuelles globales ? » dans le numéro 71 de Chimères et avec Bernard Hours, Anthropologie politique de la globalisation, (L’harmattan, 2010).Un nouveau type de discours politique a émergé depuis une vingtaine d’années dans le sillage du mouvement féministe. Ce discours promeut une femme soi-disant libre parce qu’arborant les signes de la modernité féminine occidentale : tête nue, maquillage, conduite automobile, travail professionnel, liberté sexuelle, intégrité physique... Cette femme libre est le produit de l’Éducation nationale et de sa destruction massive des signes extérieurs d’appartenance locale, sous couvert de laïcité alors que le calendrier scolaire était indexé sur les fêtes religieuses catholiques, et que l’enseignement religieux était organisé à l’intérieur des locaux, sans oublier la pédagogie décalquée sur celle imaginée par les Frères des écoles chrétiennes et les Jésuites.
2 Le principal marqueur de l’altérité d’un groupe social est aujourd’hui la manière dont il traite les femmes dont les dominants se demandent encore comment elles ont pu faire pour accéder au même niveau d’éducation que le leur. Comme le dit la devise « les femmes et les enfants d’abord », les femmes sont des êtres qu’on protège car elles n’ont pas les moyens de se défendre, elles ne sont pas autonomes ; du moins voudrait-on les garder telles et en cela on ne diffère pas des sociétés dont on trouve qu’elles les protègent mal ou trop. Sur un axe d’observation participante de la domination, c’est-à-dire à partir d’une subjectivité pour laquelle la domination mène le monde, on trouve toujours plus dominée que l’homme, sa femme. Et les preuves abondent de cette domination.
3 L’idéologie du progrès a toujours classé les groupes sociaux en fonction de leur degré de proximité, ou de distance, d’avec les canons déjà atteints par les « meilleurs ». C’est ce qu’on appelle en occident « la civilisation », comme processus, magnifiquement décrit par Norbert Elias. L’idéologie du développement a consisté à rajouter « les autres » en queue de procession tout en leur faisant miroiter l’accès au même paradis et à faire des femmes les agents actifs d’une métamorphose présentée comme une affaire de mœurs.
4 Les femmes sont devenues les insignes de l’intégration réussie ou de la désintégration subie, voire les vecteurs de l’émergence d’autres politiques. Toutes les femmes sont ainsi enfermées dans une recherche d’émancipation dont le sens est assigné de l’extérieur, de manières multiples et contradictoires. Ce qu’elles pensent elles-mêmes de ce qu’elles disent et de ce qu’elles font n’a plus aucune importance, elles sont les fétiches d’un discours politique qui s’attaque d’abord à la morale, et à son pilier principal, la famille.
5 Comment faire des différences au sein d’un peuple qui accueille de plus en plus d’autres, le mobiliser au profit de ceux qui le gouvernent de droit quasi divin. Le discours politique renoue avec ses vieux démons : l’opposition radicale entre soi et l’autre, l’antinomie entre barbarie et civilisation. L’impuissance produite par la crise du capitalisme conduit à renoncer aux promesses du progrès, et à refaire passer aux ras des corps et de leurs origines le découpage entre ceux qui peuvent profiter légitimement et ceux qui en sont exclus.
6 Cette impuissance conduit à une régression anté-révolutionnaire et au retour à l’assignation de tous aux rôles sociaux dictés par la reproduction et le renoncement à la construction commune. La régression se pare des oripeaux de l’émancipation : l’érection de la femme-mère en porteuse des intérêts de la société. La parité comme idéal politique prend modèle et justificatif dans le couple biologique. Le biopolitique qui était à l’origine un paradigme économique et statistique se transforme en loi morale organisant la vie quotidienne, avec la complicité de l’école, des banques et autres institutions d’assujettissement pour lesquelles seule la famille est un sujet valable. L’affirmation du souci des femmes chez les autres devient le moyen d’affirmer l’irréductible altérité de leurs sociétés à tous les niveaux.
7 La nouveauté par rapport au discours colonisateur d’antan, c’est le refus postcolonial de draper cette organisation de la domination et du pillage sous les illusions laïques d’une égalité pour tous qu’il suffirait d’avoir réalisée en droit. Les héritiers des colonisés, voire des colonisateurs, prennent enfin conscience de la résistance générale au mythe de la civilisation unique : c’est d’abord la résistance économique de ceux qui tombent davantage dans la pauvreté faute de l’accumulation nécessaire au modèle de la consommation, et surtout la résistance politique de peuples qui veulent gérer eux-mêmes leur développement. Le jeu avec les références, la revendication de l’égalité immédiate ou de la différence définitive, bousculent le processus. Dès lors, ceux qui s’agrippent à l’affirmation des bienfaits de la « civilisation » pour les seules femmes apparaissent pour ce qu’ils sont : des vautours en mal de charognes. Apparemment les autres peuples promus au rang de barbares n’ont pas envie de les leur fournir.
8 Les discours politiques qui affirment que la rupture entre soi et la multitude des autres ne peut évidemment pas être dépassée, parce que de nature, s’emparent du pseudo respect du statut des femmes pour légitimer leur passion de conservation. La capture de l’émancipation dans les rets de la réaction se répand sur les ondes et les écrans sous la forme de chimères féminines troublantes, dont les vertus attractives ne servent pas nécessairement le projet politique qui les promeut. L’appel à la liberté des femmes est une imposture : l’altérité est beaucoup trop présente chez les spectateurs et les auditeurs pour qu’on y croie. La liberté des femmes n’est pas un objet de consommation monumentale courante qu’on pourrait brandir de la sorte : c’est un processus collectif de construction subjective, toujours en travail. L’hypothèse d’une domination parfaite s’évertue à empêcher les femmes de tenir debout. En bâtissant une femme-fétiche, enceinte du corps national, la politique de refus et de bannissement des étrangers s’oppose pied à pied au mouvement mondial de libération des femmes. Un mouvement qui se fait non pas contre mais avec les autres, dans une construction commune.
POUR CITER CET ARTICLE
Anne Querrien et Monique Selim « La femme fétiche de la régression politique », Multitudes 2/2012 (n° 49), p. 18-20.
URL : www.cairn.info/revue-multitudes-2012-2-page-18.htm.
DOI : 10.3917/mult.049.0018.




