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Napoleonica. La Revue

2010/1 (N° 7)


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La vie musicale sous le Consulat et l’Empire ne se cantonne pas aux représentations publiques, qu’elles aient lieu dans des salles de concert appropriées, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique ou au Théâtre-Italien. Comme au siècle précédent, se poursuit la tradition des représentations privées qui concernent essentiellement la musique de chambre ou les romances, jouées par des amateurs ou par des professionnels. Tout salon parisien un tant soit peu important se doit d’organiser ce type de réunion.

I - Le Salon de l’impératrice Joséphine

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L’exemple en était donné par l’Impératrice. En effet, tout comme la reine Marie-Antoinette, Joséphine montre un grand intérêt pour la musique. L’une et l’autre possèdent des harpes, l’instrument féminin par excellence, des clavecins ou des piano-forte. Toutes deux protègent des compositeurs étrangers qu’elles invitent à renouveler l’opéra national. Marie-Antoinette avait soutenu Iphigénie en Aulide, le premier opéra français de Gluck, avec une fermeté comparable à celle dont Joséphine fera preuve pour imposer La Vestale, le premier opéra français de Spontini. D’ailleurs, dans les deux cas, les œuvres sont victimes des mêmes cabales au moment de leur première représentation. À l’instar de la Reine, l’Impératrice encourage les jeunes talents. Nombre d’artistes qui ont débuté leur carrière à Versailles, comme le chanteur Garat ou le jeune Dalvimare, la poursuivent sous la protection de Joséphine.

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Si elle n’affiche pas comme sa fi lle Hortense de réels talents de musicienne, cet art ne la laisse pas indifférente, contrairement à ce que d’aucuns ont prétendu. Elle est une mélomane qui en sait assez pour être capable de déchiffrer une partition et de jouer médiocrement d’un instrument. Déjà, à l’âge de quatorze ans, son père dans une lettre à Mme de Renaudin soulignait chez elle « une disposition surprenante pour la musique. Je lui ai donné un maître de guitare pendant le temps qu’elle est restée au couvent, elle en a bien profité et a une très jolie voix. Il est dommage qu’elle n’ait point eu le secours de la France pour son éducation. » Elle a toujours possédé des instruments de musique. Ainsi, au moment de s’embarquer au Havre en 1788 pour la Martinique, elle vend une de ses harpes dont elle tire la somme rondelette de 432 livres. En 1795, après l’exécution de son mari, Alexandre de Beauharnais, le notaire qui vient dresser dans son hôtel de la rue Chantereine l’inventaire de la succession, indique la présence dans le petit salon d’un piano-forte en bois d’acajou prisé 300 francs, qu’elle avait acheté chez Bernard, un ébéniste et facteur d’Angers ; il note aussi dans la chambre à coucher une harpe en bois d’acajou signée Sébastien Renaud.

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La liste des œuvres conservées dans la bibliothèque de Malmaison aide à cerner ses goûts en matière musicale. La harpe s’impose, et de loin, comme son instrument de prédilection. Les dix-neuf volumes de partitions parvenus jusqu’à nous contiennent, outre des morceaux d’accompagnement pour harpe, des sonates, des trios, des quatuors, des concertos, la plupart écrits par des musiciens à la notoriété bien oubliée aujourd’hui comme Dalvimare, Naderman ou Boieldieu. Un certain nombre de ces compositions datent d’avant la Révolution ; elles sont dédiés à la reine Marie-Antoinette, à la comtesse d’Artois, à la princesse Louise de Condé ou à Mlle d’Orléans ; d’autres, plus récentes, le sont à Mme Récamier ou à Mme Junot.

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Une fois par semaine, Joséphine donne des concerts à Malmaison. Les artistes s’installent dans le salon de musique, l’assistance prenant place au milieu des tableaux et des antiques dans la grande galerie qui lui est contiguë. Les meilleurs instrumentistes du temps se produisent au château comme jadis à Trianon : le harpiste Naderman, le corniste Duvernoy ou le flûtiste Tulou comptent parmi les habitués de ces soirées, à côté du célébrissime ténor Garat, considéré alors comme la plus parfaite voix que la France ait jamais connue. Les musiciens jouent sur les magnifiques instruments de Malmaison qui sonnent merveilleusement dans le salon de musique : la harpe signée Jacques-Georges Cousineau, les pianos – sept au total – livrés par Erard, Pleyel ou par des maisons viennoises. En 1809, Elleviou lui-même, qu’on s’arrache pourtant à prix d’or, apparaît sur la scène du petit théâtre de l’Impératrice, dans le rôle d’Azor de l’opéra de Grétry, Zémire et Azor, une œuvre remontant à 1771 !

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Les compositeurs n’hésitent pas à solliciter Joséphine, parce qu’ils savent qu’elle leur vient volontiers en aide. En 1802, au moment où s’organise la musique du Premier Consul, elle recommande au ministre de l’Intérieur le compositeur italien Vincenzo Federici ainsi que Martin-Pierre Dalvimare dont elle fera son maître de harpe en 1807. Des quatre coins de l’Europe, les musiciens lui envoient leurs œuvres. Felix Blangini, maître de chapelle du roi de Bavière, écrit à son intention des ariettes italiennes et des nocturnes à deux voix ; Dalayrac compose en 1804 La Jeune Prude « mise en musique et dédiée à Madame Bonaparte » ; Steibelt lui dédie une grande sonate pour piano-forte. Tout comme Napoléon, Joséphine apprécie beaucoup l’italien Paisiello, au point d’inaugurer en 1802 son théâtre de Malmaison par une représentation de sa Serva padrona (1781). De Paër, le grand rival de Paisiello, on donne, en 1805, Camilia. Paër trouvait d’ailleurs piquant d’avoir donné des leçons à l’impératrice d’Autriche, d’être le maître de chapelle de sa fille l’impératrice Marie-Louise, et de rester l’ami de Joséphine qui le traitait avec une amitié particulière. En sortant de Saint-Cloud, il se rendait généralement à Malmaison.

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Ce réel engouement de Joséphine pour l’art lyrique, et plus particulièrement pour l’opéra italien, sert la politique artistique de Napoléon. Sous son impulsion, Malmaison devient un terrain privilégié d’expériences musicales : elle y donne, en avant-première, de grands opéras bien avant qu’ils soient joués à Paris. Elle réunit dans sa bibliothèque une riche collection de partitions, souvent manuscrites, parmi lesquelles on peut citer le Didone abbandonata de Paër (Paris, 1810), Nina o la pazza per amore (1787), La Molinara (1788, jouée à Paris en 1801) ou Zingari in fiera (1787, jouée à Paris en 1802), tous trois de Paisiello, Sesostri d’Andreozzi (Naples, 1789) ou Elisa de Mayer (Venise, 1804). Il ne faudrait pas conclure, sous prétexte qu’un seul et curieux opéra allemand, Geisterinsel, œuvre d’un non moins méconnu Fleischmann (Ratisbonne, 1796), figure dans ses inventaires, qu’elle ne s’intéresse pas à la production d’outre-Rhin. Elle marque ainsi la musique française de son empreinte en l’obligeant à s’ouvrir aux influences étrangères.

De fait, selon M. de Bausset, le préfet du palais de l’empereur, Joséphine « sentait plus vivement que personne la nécessité d’introduire sur notre scène lyrique des changements que le temps et le goût avaient consacrés en Allemagne et en Italie, changements principalement attribués aux œuvres immortelles de Mozart et de Cimarosa ». Elle repère le talent de Spontini, un élève de Cimarosa, décide de se l’attacher et le nomme en 1805 compositeur de sa chambre. Il travaille aussitôt à La Vestale, son chef-d’œuvre donné à l’Opéra en 1807, dont la partition est « mise en musique et dédiée à Sa Majesté l’Impératrice et Reine ». En dépit de la cabale qui veut lui interdire l’entrée de la salle, l’œuvre reçoit un accueil triomphal et exercera une influence déterminante sur des musiciens comme Weber, voire Wagner. En 1809, Spontini reprend ce style sévère et déclamatoire dans son Fernand Cortez, joué sur le théâtre de Malmaison, trois mois avant la première parisienne. Après 1810, Spontini, toujours aussi empressé à plaire à Joséphine, se rendra quelquefois à Navarre pour animer les soirées musicales de l’impératrice répudiée. L’artiste cherche à faire la synthèse entre la dramaturgie chère à Gluck – Joséphine possède la partition de son Alceste (Vienne, 1761) –, le lyrisme italien qui se retrouve dans les mouvements lents et la déclamation typique du goût français, une voie que Le Sueur avait déjà explorée avec ses Bardes ou Ossian (1804).

L’opéra-comique français occupe une moindre place dans la bibliothèque musicale de Joséphine. On n’y mentionne, en effet, que la partition de Jean de Paris, l’une des compositions les plus célèbres de Boieldieu, écrite en 1812 dans le genre troubadour ; le grand air du Sénéchal intitulé La Princesse de Navarre, est probablement une allusion subtile à Joséphine qui avait reçu de Napoléon en 1810 la terre de Navarre, près d’Évreux ; les paroles de cet air, qui connaîtra un réel succès, semblent s’appliquer aux qualités de l’Impératrice : « C’est la princesse de Navarre que je vous annonce en ces lieux ; c’est la merveille la plus rare qu’ait put former la main des Dieux ; oui avec cette grâce aimable et naturelle qui ne saurait l’abandonner. » En 1814, il inspire un jeune élève de Cherubini, Désiré-Alexandre Batton, alors âgé de seize ans, qui dédie à Joséphine un rondo en fantaisie de sa composition sur le thème de La Princesse de Navarre. L’Impératrice comme à son habitude se montre généreuse ; le jeune flatteur la remercie de ses bontés par une cantate à deux voix intitulée La Reconnaissance et qui commence par ce vers de mirliton « Gloire à celui qui répand les bienfaits !… ».

II - Le Salon de la reine Hortense

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À l’encontre de sa mère, la reine Hortense possédait de réels talents pour la musique. Ils avaient été développés lors de son passage dans la maison d’éducation de Madame Campan à Saint-Germain-en-Laye. On y enseignait les arts d’agrément comme le solfège, le piano-forte, la harpe et le chant dans lesquels la jeune fille excellait. Elle eut entre autres professeurs le violoniste Jean-Jacques Grasset et le compositeur Charles-Henri Plantade pour lui enseigner le chant. Parmi ses compagnes figuraient, notamment, sa cousine Stéphanie de Beauharnais qui deviendra grande-duchesse de Bade, les deux sœurs de Napoléon, Caroline et Pauline, la future maréchale Ney, ainsi que de nombreuses autres jeunes filles, plus tard duchesses, générales ou dames du Palais du nouveau régime et qui tiendront, elles aussi, des salons musicaux dans leurs demeures.

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Quelques mois après son mariage, Hortense donne déjà des concerts dans sa maison de la rue de la Victoire ; le compositeur allemand Johann-Friedrich Reichardt, qui s’y trouvait le 20 décembre 1802, relate : « L’ancienne maison du général transformée est devenue l’élégant logis de Louis Bonaparte. J’y vais assez souvent faire de la musique avec sa femme, qui la sent et la comprend. Son frère, le jeune Beauharnais, colonel des Guides, a aussi d’heureuses dispositions : il chante agréablement d’une jolie voix de basse les airs bouffes italiens, sans avoir sérieusement étudié la musique. »

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Avec l’établissement de l’Empire, l’étiquette s’imposa, mais la musique tenait toujours une grande place dans la vie de la reine Hortense. Georgette Ducrest, musicienne accomplie qui avait épousé le célèbre harpiste Bochsa, se rendit à la fin de l’Empire chez Hortense dans son hôtel de la rue Cerutti et nous restitue l’atmosphère de ces soirées : « Les salons étaient pleins, le piano se trouvait dans la pièce où se tenait la reine. Il [Flahaut] chantait remarquablement pour cette époque, et sa complaisance extrême ajoutait encore à son talent. La reine le pria de se mettre au piano, ce qu’il fi t avec une simplicité pleine de charmes dont les amateurs se croient en général dispensés. Garat, qui se trouvait à cette réunion, fut à son tour prié de se faire entendre ; et par malice pour moi, à qui il avait donné quelques leçons, il annonça à la reine qu’il allait me demander de dire avec lui le duo de crudel perche fin ora ; je l’aurais, je crois, battu si j’avais pu. Steibelt avait alors une réputation européenne, qu’il ne partageait guère qu’avec Clementi, Cramer, et Dussek. La musique de piano de ces quatre grands maîtres était à peu près la seule qui fut exécutée par les vrais amateurs. En y ajoutant les belles sonates de Mozart et de Haydn, on avait le répertoire presque général de ce qui était à la mode. Pleyel était joué par les commerçants. »

On y chantait également les romances dans le genre troubadour ou guerrier que la Reine composait et qui étaient accompagnées à la guitare ou à la harpe. Elle se limitait le plus souvent à trouver une mélodie simple qu’elle confiait ensuite à l’un des musiciens qui l’entouraient, comme Plantade, Carbonel ou Drouet, afin qu’ils en complètent le rythme et l’accompagnement. Dans ses Mémoires, elle relate comment ces romances virent le jour : « Ma seule occupation dans la retraite où je vivais, était de composer de tristes romances. Je les faisais facilement. Le mouvement d’un salon même ne m’était pas désagréable. Partant pour la Syrie fut faite à Malmaison lorsque ma mère jouait au tric-trac. Elle eut du succès et fut chantée pendant la guerre de 1809, comme La Sentinelle l’avait été pendant la guerre d’Espagne. Depuis, à chaque campagne, on venait me prier d’en donner une, ce que je faisais toujours avec peine, car je n’aimais pas à passer pour un auteur, réputation trop brillante pour mon faible talent. »

III - Le salon de Pauline Borghèse

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L’éducation de Pauline fut aussi négligée que son visage était joli, et si elle sembla porter un certain intérêt à la musique ce fut, comme souvent chez elle, par l’intermédiaire de l’Amour. La première victime en fut Félix Blangini, dont le succès de son opéra, Nephtali, était parvenu jusqu’aux oreilles de la princesse. Toujours à l’affût des nouveautés, elle se l’attacha aux appointements de 750 francs par mois en tant que directeur de sa chapelle, dans la toute nouvelle maison qui venait de lui être créée en tant que princesse française. L’intéressé le confie lui-même dans ses Mémoires : « Le bruit de ma réputation de chanteur de salon et de compositeur étant parvenu jusqu’à elle, elle voulut me connaître, m’entendre et prendre de mes leçons. Aussitôt que j’en fus informé, je me rendis à ses ordres. Elle prit plusieurs leçons, et me nomma au bout de très peu de jours directeur de sa musique. » Elle le convoqua d’urgence à Nice où elle résidait alors et où elle commençait sérieusement à s’ennuyer. La vie s’y déroulait d’une manière agréable selon Blangini lui-même : « Au retour, on faisait de la musique jusqu’au dîner, et après le dîner, on recommençait à faire de la musique jusqu’à l’heure où l’on allait se coucher. » Ce qu’il ne dit pas, c’est que passé du rang de maître de chapelle à celui de favori, il craignait chaque jour les foudres de l’Empereur qui avait la fâcheuse habitude d’envoyer les amants de sa sœur aux armées, ce qui calmait immanquablement leurs ardeurs ! L’idylle prit fin en 1808 lorsque Napoléon exigea que Pauline retrouve son mari, Camille Borghèse, à Turin, où elle devait tenir la cour du nouveau gouverneur des départements français au-delà des Alpes. Souvenirs de cette passion, les bibliothèques Thiers et Marmottant conservent chacune un recueil en maroquin rouge aux armes et au chiffre de Pauline, renfermant chacune des romances du cher Félix !

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Avec le mariage avec Marie-Louise, Pauline s’installa à Paris et multiplia alors bals et concerts dans son château de Neuilly ; la musique italienne dominait ses concerts du samedi, auxquels elle conviait les célèbres chanteurs Elleviou et Martin.

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Sa seconde aventure musicale remonte à l’hiver 1820 ; le jeune compositeur d’opéras Giovanni Pacini, beau Calabrais âgé de seulement vingt-quatre ans, venait d’arriver à Rome, précédé d’une réputation flatteuse glanée sur les scènes de Florence, de Milan, de Venise et de Turin. Pauline affiche alors quarante ans et celui qu’elle appelle affectueusement Nino, sera son dernier amour. Elle se prend à nouveau de passion pour la musique et multiplie chez elle les réunions musicales du vendredi, allant même jusqu’à inviter Rossini qui exécute l’air de Bartolo du Barbier de Séville. Sa romance avec Pacini la console de la mort de l’Empereur qu’elle vient d’apprendre. Mais pendant l’hiver 1822, lassé des assiduités de son amante vieillissante, Pacini s’enfuit à Trieste au profit d’une maîtresse moins célèbre, mais plus jeune. La rupture fut définitive.

IV - Le salon d’Elisa Bacciochi

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Les huit années qu’elle avait passées dans la maison d’éducation de Saint-Cyr, fondée par Mme de Maintenon, avaient fait d’Elisa une jeune fille accomplie que les beaux-arts ne laissaient pas indifférente. Dès 1805, alors princesse de Lucques, elle emploie le fameux Paganini comme violon solo, puis comme maître de musique de la Chambre ; à ce titre, il enseigne les rudiments de son art au prince Félix, mari de sa souveraine, qui maniait l’archet en dilettante. À la chapelle de sa Chambre, elle nomme le compositeur d’opéras-comiques, Domenico Puccini, grand-père du célèbre musicien vériste. Paisiello n’est pas oublié non plus ; elle lui commande en 1807 une cantate pour la fête de l’Empereur, et la même année le célèbre Garat lui dédie quatre romances. Les nouveautés de Méhul, de Le Sueur, de Spontini ou de Paër sont montées sur les scènes de Lucques, puis de Florence et le même Paisiello lui dédie son opéra Proserpine. Elisa n’oublie pas que Boccherini était natif de Lucques et que son frère Lucien Bonaparte l’avait connu lors de son ambassade à Madrid. Il lui avait alors dédié six quintettes en 1801 et six autres l’année suivante.

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Son intérêt pour la musique la pousse à se passionner pour les solos de harpe qu’exécute sa dame de compagnie, Rose de Blair, une des meilleures élèves de Naderman que lui a recommandée en 1808 sa dame d’honneur la comtesse de Laplace, femme de l’illustre astronome, qui lui écrit : « J’ai entendu Mme de Blair : la comtesse de Bertholet a trouvé qu’elle avait un beau talent et je me plais à croire que dans vos moments de loisir elle vous amusera ; elle est douce, un joli ton ; plus nous l’entendions, la comtesse Bertholet et moi, plus nous en sommes contentes. » Si les concerts publics n’ont lieu que tous les deux mois, il y a concert privé au palais toutes les semaines. Elle aime entendre Paganini et se laisser bercer par son archet diabolique, mais fi nit par s’en lasser ; il rompit avec la cour en décembre 1809 et commença la carrière de virtuose que l’on sait, donnant des concerts dans toutes les grandes villes de l’Empire.

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Mais les salons musicaux ne sont pas seulement l’apanage des membres de la famille impériale ; les principaux dignitaires du régime, des artistes, voire de riches particuliers sensibles à la musique se targuent d’en organiser régulièrement.

V - Le salon de la maréchale Ney

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Nièce de Madame Campan, elle avait reçu une éducation parfaite, comme Hortense de Beauharnais, dans l’institution que dirigeait sa tante. La musique faisait alors partie des arts d’agrément que l’on enseignait et, devenue maréchale d’Empire, elle ne manqua pas de jouer la comédie et d’organiser des soirées musicales dans les salons de son hôtel de la rue de Lille, qui était mitoyen au palais de la Légion d’honneur.

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La duchesse d’Abrantès rappelle dans ses Mémoires que : « Madame Ney joue parfaitement la comédie et chante d’une manière remarquable ; sa voix n’a pas une grande étendue, mais les cordes en sont justes, pures et d’un timbre charmant ; elle prononce bien, et je me rappelle toujours avec plaisir le temps où, s’accompagnant de ses petites mains si jolies et si blanches, elle me chantait en courant à la Malmaison, tandis que nous passions par la galerie pour nous rendre au théâtre, une de ces ravissantes canzonne de Crescentini. Il me revint qu’un jour (c’était pour la fête de l’impératrice Joséphine, 19 mars, en 1807, pendant la campagne de Tilsitt), nous nous arrêtâmes dans la galerie de musique, la maréchale Ney et moi, tandis qu’on nous attendait et qu’on nous cherchait pour une répétition. Nous avions avec nous M. de Brigode, chambellan de l’empereur, et très bon musicien, comme on le sait. Don Juan était sur le piano, la maréchale ouvrit la partition, c’était précisément à l’endroit du joli duo : Là cidarem lamano. “Dépêchons-nous dit-elle, nous aurons encore le temps. ” Et nous voilà debout, nos rôles sous le bras, ainsi que la queue de nos robes, moi les accompagnant, eux chantant ce charmant morceau auquel je trouvai, ce jour-là, plus que jamais le défaut d’être trop court. La voix de la maréchale se mariait admirablement avec le ténor de M. de Brigode, et ces deux voix, à peine couvertes par le piano et résonnant dans cette pièce où la foule toujours pressée ôte à la voix tous les avantages, mais dans laquelle nous n’étions alors que nous trois, me firent une impression dont le souvenir m’intéresse encore. »

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Le talent de la maréchale Ney nous est confirmé par le compositeur allemand Reichardt à la date du 4 février 1803 : « Récemment, chez Mme Louis Bonaparte, j’ai été présenté à Mme Ney, la femme du général, ambassadeur en Suisse ; elle vient d’arriver ici. Ce n’est pas seulement une belle personne, mais une dilettante de premier ordre ; je ne crois pas avoir entendu de cantatrice de profession déchiffrer comme elle à première vue les passages les plus ardus. Elle m’a stupéfait en chantant ainsi, avec Mme Bonaparte et moi, plusieurs scènes de mon Brennus et de ma Rosamonde ; je regrette vivement de faire si tard la connaissance d’une cantatrice comprenant aussi parfaitement la musique italienne ; rien n’est plus rare ici, même parmi les chanteurs artistes. »

VI - Le salon de la duchesse d’Abrantès

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La future duchesse d’Abrantès, passionnée par la vie musicale, ne manquait pas d’inviter chez elle les plus grands artistes de son temps. Parmi ceux qu’elle voyait le plus souvent, nous relèverons les noms du harpiste Nadermann, du corniste Duvernoy ou du flûtiste Drouet ; elle avait le compositeur Steibelt pour maître de piano et Libon pour le violon. Il lui arrivait de faire venir, non sans difficultés tant ils étaient demandés par le Tout-Paris, le célèbre castrat Crescentini ou le ténor Garat, fameux chanteur de romances qui comprenait Gluck comme personne. Parfois, ses soirées étaient honorées par la présence de compositeurs à la mode tels que Boieldieu, Isouard que tout le monde appelait Nicolo, Dussek ou Hüllmandel.

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Elle rappelle dans ses Mémoires l’atmosphère de ces soirées : « Nous jouions très souvent des duos de harpe et de piano, Nadermann et moi, et il composait ces morceaux exprès pour nous. Qui ne connait pas en Europe le duo de Nadermann, pour piano et harpe dédié à Mme Junot ? Il composa pour lui, Libon et moi, un trio intitulé La Pensée dont le thème est une romance de moi : Ma peine a devancé l’aurore ! Il eut un grand succès. »

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Les séjours à la campagne n’interrompaient pas ces activités musicales, et lorsqu’elle résidait au Raincy, « Frédéric Duvernoy venait aussi se joindre à nous quand nous étions au Raincy et que nous faisions de la musique dans le grand salon, formant à la fois salon de musique et billard. » … « Caroline [Murat] dîna au Raincy. Isouard y était ; on fit de la musique ; Isouard et moi chantâmes le beau duo de la Camilla de Fioraventi, puis il chanta quelques-unes de ses jolies romances, entre autres une appelée le pauvre Hylas ! »

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Il arrivait parfois que son mari, le général Junot, se joigne à cette société d’amateurs et tente de tenir sa partie : « J’ai accompagné souvent au duc de M … et à mon mari ce duo du mariage secret : Se fiato, etc. Eh bien ! Jamais l’un d’eux n’a manqué une note ni une mesure. Le duc de M … avait une voix superbe ; une de ces basses-tailles pleines et sonores … Il laissait Junot bien loin derrière lui ; Junot n’avait d’autre mérite que celui d’aller en mesure et de chanter juste. »

VII - Le salon de la générale Moreau

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La générale Moreau, née Hulot, recevait régulièrement dans son bel hôtel de la rue d’Anjou, que les architectes Percier et Fontaine venaient de mettre au goût du jour ; les concerts se tenaient à l’étage dans le salon de musique auquel on pouvait adjoindre le salon de réception en cas de grande affluence. La saison de l’hiver 1802-1803 fut particulièrement brillante au point que Reichardt relate le déroulement d’une soirée le 4 avril 1803 : « Un peu avant dix heures, tout le monde a passé dans un salon plus vaste où se trouvaient placés le bon violoniste Grasset, directeur des concerts Cléry, le grand violoncelliste Romberg, le jeune Kreutzer et le pianiste Jadin. Mme Moreau a enlevé avec Jadin un brillant concerto pour deux pianos, œuvre du maestro ; après elle, Mme Barbier a chanté avec infiniment de bravoure des airs italiens ; enfin un italien nommé Docaenio, récemment venu de Londres, a modulé quelques bluettes dans le goût actuel, d’une voix très agréable, suivant la méthode italienne. Les quatre excellents artistes nommés plus haut ont exécuté un quatuor de Haydn, avec la perfection que l’on devait attendre. Mme Moreau s’est remise au piano pour jouer des variations de Steibelt avec la grâce et le brio qu’elle sait déployer. Le dernier morceau du programme consistait en airs de ballet de Steibelt joués par Jadin et accompagnés au tambourin par Mme Moreau. Tout le monde a été charmé des gestes, des attitudes élégantes et naïves de la séduisante virtuose ; Moreau ne l’a pas quittée des yeux pendant qu’elle fascinait l’assistance. »

VIII - Le salon de Monsieur de Montesquiou

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En juin 1810, le prince de Clary-et-Aldringen se rend chez le grand chambellan de l’Empereur qui, s’il ne pratique pas lui-même la musique, sait tenir salon : « J’ai été à un concert chez M. de Montesquiou, le grand chambellan. Il y avait, comme la dernière fois, toute la ville et d’excellentes glaces. M. de Veauce a joué un concerto ou bien une sonate, car c’est cousin germain, dans la plus grande perfection. J’ai rarement entendu toucher du clavecin aussi nettement, aussi agréablement, sans la moindre grimace. Mme Festa, de l’Opéra Italien, dont la voix est belle, a chanté. Je ne l’avais pas encore entendue. Nadermann a joué de la harpe en perfection. Ces concerts sont jolis parce qu’il y a beaucoup de chant et un bon choix de morceaux. »

IX - Le salon de l’architecte Brongniart

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L’architecte Brongniart lui-même ne dédaigne pas de recevoir chez lui les plus fameux artistes ; Georgette Ducrest, habituée de la maison, se souvient y avoir vu « deux hommes d’un mérite éminent, Nicolo et Ciceri… Il [Isouard, dit Nicolo] exécuta, ce soir-là, de la manière la plus plaisante à lui seul, un quatuor bouffe de sa composition ; je n’ai rien entendu de plus amusant. Ciceri, outre sa juste célébrité pour la peinture, chantait à merveille, sans prétention et sans le mauvais goût du luxe des ornements ; il contrefaisait, avec une incroyable perfection, tous les chanteurs de l’époque et tous les acteurs à la mode. J’y entendis le bon vieux et respectable Duport, forcé d’exercer de nouveau son talent, pour réparer la perte entière d’une fortune acquise par de longs travaux. »

X - Le salon du banquier Scherer

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La mode des salons musicaux ne se limitait pas aux dignitaires du régime, ni même aux artistes, car la réputation de celui du banquier Scherer engagea notre compositeur allemand Reichardt à s’y rendre le 10 décembre 1802 : « Sa belle-fille [au banquier Scherer] Mlle Gauthier, une des bonnes pianistes de Paris, nous a donné, pas plus tard que hier au soir, une séance musicale avec l’excellent corniste Duvernoy et du harpiste Dalvimare. Nous avons eu là de la véritable musique de chambre : virtuoses hors ligne, sans accompagnateur bruyant ou prétentieux ; morceaux choisis avec goût – notamment de jolis duos harpe et cor – et, pour compléter le programme, des airs français et italiens fort bien dits par un amateur lyonnais. Une fois de plus, j’ai constaté combien la musique apporte de vie et de liant dans une réunion. Nous n’étions ni trop, ni trop peu nombreux, les invités étaient gens aimables et spirituels ; cependant la conversation se traînait, les tables de bouillotte et de whist ne suffisaient pas à l’amusement. Tout à coup, les premiers accords se font entendre et ce monde languissant se réveille. L’intérêt, l’animation, croissent de minute en minute ; c’est avec enthousiasme que l’on applaudit le dernier morceau de harpe, une marche. En commençant, Dalvimare a joué comme si l’on entendait, dans un extrême lointain, une musique militaire ; progressivement, il est arrivé à une sonorité étonnante – il est vrai que sa harpe sort des ateliers d’Erard – puis, le son a diminué insensiblement pour fi nir par ne plus être qu’un murmure, sans qu’il m’ait été possible de saisir exactement l’instant où il s’est arrêté [1][1] L’étude publiée ici est issue d’une intervention lors.... »


Bibliographie sélective

  • d’ABRANTÈS Laure Junot, duchesse, Mémoires de Madame la duchesse d’Abrantès, Paris : Garnier Frères, s.d. [1893], 10 volumes.
  • de BAUSSET, Louis-François-Joseph, Mémoires anecdotiques sur l’intérieur du Palais de Napoléon Ier, sur celui de Marie-Louise, et sur quelques événemens de l’Empire, depuis 1805 jusqu’en 1816, Paris : A. Levasseur, successeur de Ponthieu et Cie, 1829, 4 volumes.
  • CHEVALLIER Bernard, Douce et incomparable Joséphine, Paris, Payot, 1999.
  • CLARY-ET-ALDRINGEN Charles prince de, Trois mois à Paris lors du mariage de l’empereur Napoléon Ier et de l’archiduchesse Marie-Louise, Paris : Librairie Plon, 1914.
  • DUCREST Georgette, Mémoires sur l’impératrice Joséphine, Paris : Ladvocat, 1828-1829, 3 volumes.
  • FLEURIOT DE LANGLE Paul, La Paolina sœur de Napoléon, Paris : Éditions Colbert, 1946.
  • HORTENSE de Beauharnais, Mémoires de la reine Hortense, Paris : Plon, 1927, 3 volumes.
  • MARMOTTAN Paul, Lettres de Madame de Laplace à Elisa Napoléon princesse de Lucques et de Piombino, Paris : A. Charles libraire-éditeur, 1897.
  • MARMOTTAN Paul, Les arts en Toscane sous Napoléon, la princesse Elisa, Paris : Honoré Champion, 1901.
  • REICHARDT Johann-Friedrich, Un hiver à Paris sous le Consulat, Paris : Tallandier, 2003.
  • de VILLEMAREST Charles-Maxime Catherinet, dit, Souvenirs de F. Blangini, maître de chapelle du roi de Bavière … (1797-1834), dédié à ses élèves, Paris : C. Allardin, 1834.

Notes

[*]

Conservateur général du Patrimoine, directeur de 1989 à 2008 du musée national du château de Malmaison et de ses « annexes » (Bois-Préau mais aussi maison Bonaparte d’Ajaccio, musée napoléonien et africain de l’île d’Aix, collection des domaines français de Sainte-Hélène), vice-président de la Fondation Napoléon.

[1]

L’étude publiée ici est issue d’une intervention lors des 2es Ateliers d’Histoire de la Fondation Napoléon, Musiques au quotidien sous l’Empire, 24 mars 2009, que l’on peut écouter à http://www.radioclassique.fr/index.php?id=498.

Résumé

Français

La musique faisait partie des arts d’agrément que toute personne bien née se devait de pratiquer. Aussi les salons musicaux fleurirent-ils sous l’Empire, l’exemple en étant donné par l’impératrice Joséphine, tant à la Cour que dans sa résidence privée de Malmaison. Les princesses de la famille impériale organisèrent à leur tour des concerts privés, qu’il s’agisse de sa fille la reine Hortense, ou bien des sœurs de l’Empereur, Pauline et Elisa. Elles furent suivies en cela par les épouses des grands dignitaires comme la maréchale Ney, la duchesse d’Abrantès ou la générale Moreau, par le grand chambellan lui-même, M. de Montesquiou, ou par de simples particuliers comme l’architecte Brongniart ou le banquier Scherer. Tous tentaient de faire venir les artistes les plus célèbres qui devaient partager leur temps entre ces différentes maisons.

English

Music has always been one of the principle pastimes of all well born folk. It should come as no surprise, then, that musical salons flourished during the Empire, the lead being given by the empress Josephine, both at court and at her private residence, Malmaison. The princesses of the imperial family, Queen Hortense, Josephine’s daughter and the emperor’s sisters, Elisa and Pauline, likewise organised private concerts. They were in turn followed by the wives of the imperial grand dignitaries such as Madame la maréchale Ney, the Duchesse d’Abrantès and Madame la générale Moreau, the Grand chambellan himself, M. de Montesquiou, and private gentlemen such as the architect Brongniart and the Banker Scherer. The best-known musicians received invitations from all sides and were forced to pass from one house to the next in the exhibition of their talents.

Plan de l'article

  1. I - Le Salon de l’impératrice Joséphine
  2. II - Le Salon de la reine Hortense
  3. III - Le salon de Pauline Borghèse
  4. IV - Le salon d’Elisa Bacciochi
  5. V - Le salon de la maréchale Ney
  6. VI - Le salon de la duchesse d’Abrantès
  7. VII - Le salon de la générale Moreau
  8. VIII - Le salon de Monsieur de Montesquiou
  9. IX - Le salon de l’architecte Brongniart
  10. X - Le salon du banquier Scherer

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