Napoleonica. La Revue 2011/2
Napoleonica. La Revue
2011/2 (N° 11)
220 pages
Editeur
DOI 10.3917/napo.112.0209
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Comptes rendus

Vous consultezKarine Salomé, L’Ouragan homicide. L’attentat politique en France au XIXe siècle, Paris, Champ Vallon, 2011

AuteurJuliette Glickman du même auteur


Compte rendu par Juliette Glickman, docteur en Histoire, auteur de Louis-Napoléon Bonaparte, du fort de Ham aux ors des Tuileries (2011)


Fascination du carnage, émotion esthétique de l’attentat, angoisse de la machine qui engendre la mort... De la conspiration des poignards, le 10 octobre 1800, jusqu’à l’attentat commis contre le président Sadi Carnot, le 24 juin 1894, Karine Salomé explore les pratiques de l’assassinat politique au XIXe siècle, « ouragan homicide » qui s’abat sur la France au XIXe siècle.

2 L’époque innove en matière de meurtre politique, inaugurant une radicalisation de la violence. Le Siècle, en janvier 1818, qualifie cette mise à mort collective, qui emporte des victimes anonymes, de « crime de lèse-humanité ». Confrontés à un « fanatisme » qu’ils peinent à pénétrer, les contemporains ressentent l’exigence de qualifier l’initiateur de ce crime singulier, qu’on ne peut confondre avec un régicide. « Attentateur », tel est le néologisme dont use Le Charivari en 1840. Les réquisitoires et la presse dressent le portrait-robot de l’« attentateur » : un être débauché et oisif, exalté jusqu’au fanatisme. La figure criminelle suscite la révulsion. Carbon, un des acteurs de l’attentat de la rue Saint-Nicaise, est décrit comme un marginal adonné à la paresse, abandonné à ses pulsions meurtrières. Louvel s’identifie à la « lie du peuple ». Darmès, qui avait tiré sur la voiture du roi en octobre 1840, serait doté d’une personnalité dénaturée, « ouvrier sans courage et sans probité » selon des autorités judiciaires qui détaillent « sa décomposition morale ». Les malformations physiques des « attentateurs » les rapprochent des bêtes féroces. Fieschi, « demi-sauvage », est dépouillé de toute normalité ; il est décrit sous les traits carnassiers du « tigre », du « léopard ». « En lui tout apparaît monstrueux », s’émeut Louis Blanc. Dans cette galerie de difformités, seul tranche l’élégant et distingué Alibaud, auteur d’une tentative contre Louis-Philippe en juin 1836. Modèle sublime du « martyr politique », il fascine ses juges pour son dévouement à la cause républicaine. De façon ambiguë, l’« attentateur », ramené à un criminel de bas-étage, incarne la violence brutale, qui enchante et bouleverse en s’intégrant aux représentations romantiques du crime. Le monstre criminel, doté d’une aura sacrificielle, serait guidé par un sens du devoir expurgé des entraves de la civilisation.

3 L’attentat change de nom, mais également de mode opératoire. Si poignards et couteaux arment les bras de Staps en 1809 ou de Caserio en 1894, les « attentateurs » enrichissent la palette de leur armement : aux fusils et pistolets s’ajoutent des armes novatrices. L’attentat de la rue Saint-Nicaise ouvre le cycle du maniement des engins explosifs, machines qualifiées d’« infernales » par La Gazette de France dès 1800. Les progrès scientifiques décuplent la violence homicide : machine de Fieschi en 1835, grenades d’Orsini en 1858, dynamite des anarchistes entre 1892 et 1894. Or le maniement de l’explosif engendre une violence qui stupéfie et épouvante. L’attentat de la rue Saint-Nicaise se marque d’abord par l’écho sourd de l’explosion, entre la foudre et le bruit du canon. Les descriptions du carnage confortent la comparaison avec le champ de bataille : scène de dévastation où les débris variés recouvrent les corps gisant sur les pavés, emportés par une déflagration qui a brisé les portes et fenêtres des maisons voisines : « Quelle horreur ! Cela ne dura pas une minute, mais ce fut affreux », se souvint Maxime du Camp. Un demi-siècle plus tard, à l’occasion de l’attentat d’Orsini, les témoins sont secoués par une terreur similaire, accrue par l’affolement de la foule qui bute sur les chevaux éventrés de l’escorte. La rumeur mêle l’affliction du deuil et le soulagement de savoir le souverain indemne. Karine Salomé traque les sentiments les plus diffus que ce carnage sécrète, effroi nourri par l’« affreuse nouveauté du crime » (Louis Blanc). L’espace urbain lui-même paraît meurtri : à l’opposé de la barricade, qui redonne corps au peuple révolté, l’attentat n’offre aux mémoires que le vide de la destruction.

4 À l’émotion de l’attentat succède la rationalité de l’enquête. Les lieux du crime sont l’objet d’une investigation accrue au fil du siècle. Les témoignages restent au cœur de la procédure, même si l’expertise, à l’origine limitée, bénéficie d’expérimentations originales. Rue Saint-Nicaise, le corps du cheval déchiqueté est transporté à la préfecture, son signalement placardé sur les murs de Paris. Fouché avait même envisagé une reconstitution de l’animal, sous une forme empaillée. Ces restes forment les premiers indices qui orientent l’investigation en direction des anciens chouans. Le recours aux experts s’amplifie à partir de la monarchie de Juillet : trace des projectiles, trajectoire des balles, examen des blessures servent à confondre les « attentateurs ». Lors des attentats anarchistes, l’expertise prend une influence grandissante. Ainsi, Bertillon utilise son fichier photographique pour identifier le responsable de l’attentat de la Madeleine, en 1894.

5 Si la perquisition, l’infiltration, la délation restent des moyens toujours efficaces pour mener l’enquête, la promotion de l’expert permet, lors des procès, d’insister sur l’ampleur des destructions. L’attentat révèle alors les hantises sociales. À l’enquête objective, étayée par des preuves concrètes, se superpose une plongée fantasmée dans les ramifications insondables des sociétés secrètes. Les enquêteurs, convaincus de l’existence de menées conspiratrices, lient attentat et complot. Les tentatives sont majoritairement le fait de quelques individus, même s’ils proclament des filiations à des structures plus ou moins lâches. C’est la conclusion du procès contre Darmès, en 1840 : trente personnes étaient initialement inculpées, deux seulement se retrouvent au rang des accusés, sans que leur complicité puisse être franchement établie. Malgré l’étroitesse numérique des organisations impliquées, les autorités sont animées par la quête de « trames ténébreuses ». L’attentat laisse deviner un imaginaire foisonnant du complot, mêlant initiations secrètes et serments enflammés. Les enquêtes étayent la perception de criminels prompts à méditer dans les caves d’un cabaret l’établissement d’une contre-société. L’attentat se rapproche du rite initiatique, forcément sanguinaire. Quenisset est un cas exemplaire. En septembre 1841, cet ouvrier acquis aux idées républicaines déchargea son pistolet sur le cortège du duc d’Aumale. Le rapport de la Cour des pairs dépouilla l’acte de sa dimension militante. L’impulsion meurtrière émanerait d’une société de bas étage, à la fraternité nouée dans le sang du meurtre.

6 Plus qu’une volonté régicide, le geste sanglant viserait à déstabiliser le pouvoir pour mieux faire vaciller la société tout entière. « Guerre de propagande », tel est le jugement émis par La Gazette de France en octobre 1840. Derrière la personne royale, c’est le pouvoir politique qui serait visé dans sa dignité et ses symboles. Préserver la « personnification vivante de l’État » (Cour des pairs, attentat du 29 juillet 1846) traduit la nécessité de garantir l’intégrité du « principe d’autorité ». La mort de Sadi Carnot ne dépare pas à cette exigence : au terme d’une agonie exemplaire, le président meurt en patriote en présence des autorités civiles, militaires et religieuses. Le corps est exposé à l’Élysée, recueillant l’hommage de plus de 200 000 personnes en cinq jours. Le 1er juillet 1894, le faste du cortège, de Notre-Dame au Panthéon, glorifie la légitimité de la fonction présidentielle. L’attentat anarchiste a produit un martyr de la République, dont le corps politique ne saurait être atteint par la violence d’un geste homicide qui dégrade et mutile les victimes « ordinaires ».
« Au-dessous de la nation véritable, rugissent de véritables bêtes féroces qui rêvent le succès d’un crime qui leur rendrait la liberté de leurs instincts de meurtre et de pillage », s’alarme le procureur général d’Agen, en janvier 1858. L’attentat est le moment crucial où « l’armée du mal », selon l’expression de La Gazette des tribunaux, sort brutalement de l’ombre pour frapper la société au cœur. Le mythe du complot intègre l’attentat dans un schéma rationnel : il s’agit de blesser à mort l’ordre politique. Les attentats anarchistes, aux desseins insaisissables, paraissent d’autant plus inquiétants qu’ils échappent à cette logique.
Explorant les marges subversives, Karine Salomé cerne un imaginaire de la sédition qui compose avec la fascination pour le sang et l’esthétisation du crime. La mort du prince n’est pas la finalité exclusive de « l’ouragan homicide », dont la force destructrice rêve de saper les assises de la société. Déclaration de guerre à l’ordre établi, identifié à un empereur, un roi ou un président, la violence cible à partir de la fin du siècle des citoyens anonymes. Indice des mutations d’un terrorisme récusant le cadre démocratique qui a bouleversé de façon fondamentale le droit à la résistance.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

Juliette Glickman « Karine Salomé, L'Ouragan homicide. L'attentat politique en France au XIXe siècle, Paris, Champ Vallon, 2011 », Napoleonica. La Revue 2/2011 (N° 11), p. 209-212.
URL :
www.cairn.info/revue-napoleonica-la-revue-2011-2-page-209.htm.
DOI : 10.3917/napo.112.0209.