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Napoleonica. La Revue

2012/3 (N° 15)


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L’intérêt nouveau porté aux « primitifs » de la photographie, dans un contexte scientifique marqué par la redécouverte continue des archives iconographiques conservées par les institutions muséales françaises, nous a conduit à réexaminer un sujet qui demeure encore bien mal connu dans le champ de la recherche actuelle : la figure du « militaire photographe » dans la période des débuts de la photographie, plus particulièrement sous le règne de Napoléon III. Dans le cadre de cette contribution, notre choix s’est porté sur le parcours d’une figure remarquable : le capitaine Gustave Alexandre de Courcival.

I) De la Sarthe au Sahara

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Issu de la vieille noblesse française : les « Stellaye de Baigneux de Courcival, Seigneurs de l’épée de la Jardinière, d’Ambelles, en Normandie ; de Baigneux, d’Argenson, de Courcival, de Glatigny, de Saint-Mars, etc. » sont originaires de la Sarthe depuis au moins la fin du XIVe siècle [1][1] Selon la notice généalogique de la famille, une autre... et possèdent plusieurs châteaux dans la région. La famille figure ainsi régulièrement dans les revues mondaines, et dictionnaires de noblesses, à l'image du Tableau historique de la noblesse, rédigé par M. le comte de Waroquier, (édité en 1784), Le guide du grand monde, ou encore L'annuaire de la noblesse de France et des maisons souveraines de l'Europe. Ses membres occupent des fonctions élevées au sein de l’État et de l’armée. Le grand-père, François-Timoléon de Baigneux de Courcival, sert le dernier prince de Condé (1756-1830) avant de devenir mousquetaire du Roi sous la Restauration en 1814. Le père, Pons-Timoléon-Maurice de Baigneux, marquis de Courcival, est nommé page de Louis XVIII le 1er juillet 1821. C’est donc naturellement que notre futur photographe intègre l’école de Saint-Cyr en 1851, puis l’école de cavalerie de Saumur où il se distingue jusqu’à accéder au grade de capitaine en janvier 1865. Ses supérieurs le décrivent comme un « bon officier », « distingué par son instruction, son éducation et ses talents [2][2] Cf. dossier militaire du capitaine Courcival, en particulier... ».

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En 1861, il est enrôlé pour l’Afrique, et plus précisément pour l’Algérie. Il y fait campagne jusqu’au 31 juillet 1865. Par la suite, il participe à la campagne d’Italie (Rome, campagne de Mentana [3][3] Fait chevalier de la légion d’honneur le 7 juin 1865,...) et sert également en Allemagne (bataille de Wissembourg, de Freschwiller, et de Sedan). Mais c’est en Algérie que Courcival découvre la pratique de la photographie.

Costume des Arabes de la ville, autoportrait en costume

Capitaine de Courcival, Algérie, 1861-1862, BNF, Fonds Société de géographie

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En effet, l’outil photographique figure tout naturellement parmi les innovations qui, dès les années 1850, ont retenu l’intérêt de la hiérarchie militaire. Mais c’est aussi le cas d’un certain nombre de soldats qui la pratiquent en tant que photographes amateurs. En cela, la production de Courcival en Algérie peut être considérée comme représentative de ce phénomène socioculturel.

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En 1861, une colonne expéditionnaire – dite « du Souf »  [4][4] En tant qu’officier de cavalerie au 3e régiment de... – est montée avec pour mission d’explorer le sud algérien. Elle doit traverser l’Atlas tellien, la région du Hodna, vers Touggourt, jusqu’au Sahara et la région de l’Oued Souf [5][5] Cf."Itinéraire de la colonne commandée par le Lieutenant-Colonel.... Ses objectifs sont essentiellement stratégiques, à savoir contrôler de la manière la plus efficace et la plus systématique possible cette région isolée. Mais elle a aussi des objectifs scientifiques. C’est dans ce contexte qu’il convient de resituer le corpus photographique de Courcival. Ce dernier vise à rendre compte par l’image la progression de la colonne ainsi que les sites, les monuments et populations (tribus) rencontrés [6][6] Il nous faut signaler que nous n’avons pas (pour le.... Ce travail donne lieu à la réalisation d’environ 150 clichés conservés dans les fonds de la Société de géographie).

Colonne expéditionnaire du Sud 1861-62. Le parc d'artillerie au camp de Tougourt

Capitaine de Courcival, BNF, fonds Société de géographie

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Le corpus se compose de deux éléments distincts : d’une part un ensemble de 107 planches (images fixes) intitulés : « 107 photos d'Algérie en 1861-1862 » [COUR1] et, d’autre part un album relié et signé « F. de Courcival », intitulé « Album de 43 phot. du Sahara algérien oriental et du Hodna en 1862 » [COUR2] [7][7] Cf. Références BNF. Jusqu’à très récemment, les clichés.... Nombre de photographies figurent à la fois dans [COUR1] et [COUR2]. On peut légitimement s’interroger sur le statut de l’album. Peut-être s’agit-il d'un album souvenir rassemblant des clichés personnels auxquels le photographe tenait particulièrement ?

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En tout état de cause, la qualité et la diversité de cet ensemble iconographique nous permettent de conforter l’hypothèse suivant laquelle dans la seconde moitié du XIXe siècle, la photographie n’est pas seulement le monopole des « civils ». Tant s’en faut. En réalité, comme signalé plus haut, dès l’invention du daguerréotype, les services de l’armée française s’intéressent de près à cette nouvelle technique. Dès les années 1850, la production de photographies rendant compte des campagnes militaires est de plus en plus importante. En 1861, à l’issue de la campagne d’Italie, le Maréchal Randon, ministre de la guerre, est saisi d’un rapport réalisé à l’initiative de Disdéri [8][8] André Adolphe Eugène Disdéri, inventeur de la photo-carte... intitulé De l’emploi de la photographie dans l’armée, des avantages qui peuvent en résulter, des moyens pratiques de l’y organiser. Ayant pris connaissance de ce document, le ministre publie une recommandation (datée de cette même année et conservée dans les archives du Dépôt de la guerre à Vincennes), demandant aux officiers de prendre contact avec Disdéri pour des cours d’initiation à la photographie. Or c’est précisément en 1861 qu’est organisée la colonne « du Souf » à laquelle prend part Courcival et durant laquelle sont produites les photographies dont il est question. La concordance des dates n’est probablement pas fortuite et atteste de l’importance nouvelle accordée à la photographie par les stratèges militaires. Autre pièce importante à ajouter au dossier : en novembre 2011, a été vendu aux enchères à l’Hôtel Drouot, un album daté de 1861-1862 intitulé Vues et types d’Algérie comprenant 197 épreuves dont 48 en format carte-de-visite signées « G.C. » (Gustave Courcival) qui aurait appartenu au capitaine de Courcival. L’album comporte également des cartes-mosaïques de Disdéri, des portraits (ainsi que des vues de Levitsky, Garcin, Alary & Geiser, C.Portier, et J. Mongin). Dans cet album, Courcival s’adonne à un exercice de style particulier puisqu’il s’agit de produire des portraits d’atelier (musiciens, odalisques, femmes des Ouled Naïls ou juives). Si cette pratique du portrait semble établir un lien certain avec l’initiateur de ce genre (Disdéri), de là à imaginer une éventuelle rencontre, voire une collaboration entre les deux hommes, il nous est encore difficile de nous avancer sur ce point. Dans tous les cas, ce document, témoigne de l’intérêt multiforme qu’a porté Courcival à la photographie dans la mesure où l’album en question rassemble aussi bien ses propres productions que celles d'autres photographes.

Le Hodna, Bou-Saâda, mon atelier sur les bords de la rivière

Capitaine de Courcival, 1861-1862, BNF, fonds Société de géographie

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Si nous disposons de bien peu d’informations sur les techniques de travail utilisées par Courcival lors de sa mission dans le Sud Algérien, nous pouvons cependant estimer qu’à l’image des photographes voyageurs de cette période, sa préférence est allée vers la technique du collodion, pour sa maniabilité, son temps de pause plus court et la netteté du cliché produit. Certains indices précieux tels que la présence de figures humaines, supposent l’utilisation d’un procédé de prise de vue rapide. Par ailleurs, la planche n° 40, prise dans le Hodna intitulée « mon atelier sur les bords de la rivière » (COUR 1), laisse deviner l'utilisation d'une tente à photographier à l'image d'autres photographes voyageurs actifs dans les années 1855-1860 (à l’image de J. A Moulin, ou Greene pour ne citer qu’eux).

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Les sujets traités sont assez diversifiés et présentent aussi bien le quotidien de l’expédition que des paysages ou des portraits. Cependant, à l’analyse, on constate un intérêt tout particulier porté aux vestiges romains. Ces derniers sont particulièrement abondants dans la région. Ce qui nous amène à considérer la question des rapports entre exploration, découvertes archéologiques et utilisation de la photographie dans le contexte militaire.

II) L’approche photographique de Courcival : entre visée esthétique et inventaire scientifique

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Comme nombre de ses contemporains, Courcival, débarque en Algérie avec un « bagage mental » d’images et d’archétypes directement tirés de la production littéraire et picturale des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, l’influence d’une philosophie et d’une « esthétique de la ruine » que l’on retrouve dans les œuvres de Volney, Diderot, Bernardin de Saint-Pierre ou encore Chateaubriand est incontestable si l’on s’attarde quelque peu sur les thèmes et les compositions de ses clichés. Cet intérêt relatif pour l’histoire antique de l’Algérie éclaire la personnalité de Courcival qui, tout en étant militaire de carrière, n’en appartenait pas moins (comme c’est le plus souvent le cas dans la hiérarchie militaire de cette période) à une élite intellectuelle. De ce fait, son parcours personnel, son travail et sa production présentent certaines spécificités qui laissent supposer une sensibilité esthétique certaine. Cela se constate avant tout dans le cadrage et la mise en scène des sites qu’il visite. On constate ainsi l’utilisation d’éléments naturels (tels que la végétation ou la rocaille) pour mettre en valeur, voire sublimer davantage les vestiges antiques. Les vues prises en plans serrés et parallèles au sol sont souvent privilégiées pour amplifier le gigantisme du monument.

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Pour autant, même si l’on retrouve une volonté de sublimer par l’image les richesses naturelles et culturelles du pays, la démarche de Courcival s’apparente avant tout à un inventaire scientifique. En cela, nous pourrions établir un parallèle entre le travail de notre photographe et la réalisation de l’immense ouvrage d’analyse architecturale et archéologique édité par le capitaine A. Ravoisié et par A. Delamare quelques années auparavant, dans le cadre de « la commission scientifique de l’Algérie » [9][9] Bernard LEPETIT, L'invention scientifique de la Méditerranée,.... De manière plus précise, notre hypothèse repose autant sur les similitudes de statuts professionnels que sur certaines analogies techniques présentes dans les corpus de nos trois militaires. De fait, même si les parcours et démarches sont différents, Courcival est, lui aussi, enrôlé dans une colonne expéditionnaire avec pour mission de reproduire les lieux et monuments rencontrés. Comme Ravoisié et Delamare, il s’attarde de manière significative sur les grands sites romains et en effectue des relevés systématiques. Tous trois, se placent ainsi dans une perspective d’inventaire, (Courcival disposant de moyens plus modernes).

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Par ailleurs, si l’on doit établir sur le plan technique une comparaison entre les planches de Ravoisié, les dessins de Delamare [10][10] Au total, Delamare est l’auteur d’environ un millier... et les photographies de Courcival, des correspondances évidentes se font jour. À titre d’exemple, on peut prendre un dessin de Delamare intitulé « Arc de triomphe de Caracalla » [11][11] Adolphe DELAMARE, 1846-1851, Beaux-arts, architecture... et l’une des photographies de Courcical prise à Lambèse (« Ruines de Djemila »).

Environs de Sétif, ruines de Djemila, arc de triomphe

Capitaine de Courcival, 1861-1862, BNF, fonds Société de géographie

Djemila (Arc de triomphe de Caracalla)

A. Delamare, Exploration scientifique de l’Algérie (Archéologie), Bnf.

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On notera pour commencer le même type de cadrage (serré) et d’angle de « prise de vue » (parallèle au sol). La « mise en scène » du monument est similaire : il figure au centre de la vue, entouré à droite d’un arbre (symbole du vivant) et sur le devant des colonnes écroulées (symbole du passage du temps). À noter également le profil des montagnes en ligne d’horizon (donnant de la profondeur à la vue) et l’importance du ciel dégagé – mais qui, dans le cas de Courcival donne une impression de plus grande densité car occupant presque la moitié de la photo.

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Autre exemple, le dessin de Ravoisié « Sculpture romaine, Philippeville – Rusicada » et la photographie de Courcival intitulée « Environs de Batna, Lambèse, Musée du Pretorium, têtes de statues ». Là encore, on ne peut que constater des similitudes évidentes. D’abord dans le traitement des objets représentés (têtes de statues, éléments de colonnes, etc.). L’idée générale semble être d’instaurer un ordre (aussi « esthétique » que possible) dans le désordre apparent des « trouvailles archéologiques ». On remarque surtout l’effet de centralité et de symétrie qui met en valeur certains éléments et organise la composition selon différents plans. Enfin, on n’oubliera pas de mentionner les effets de perspectives et de proportions.

« Sculpture romaine, Philippeville – Rusicada »

A. Ravoisié, Exploration scientifique de l’Algérie (Beaux-arts, architecture et sculpture), Bnf.

Environs de Batna, Lambèse, Musée du Pretorium, têtes de statues

Capitaine de Courcival, 1861-1862, fonds Société de géographie

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Par ailleurs, Courcival ne se contente pas de prendre une vue panoramique des lieux. Dans certains cas, il choisit de représenter l’édifice sous plusieurs angles, de manière à enregistrer le plus d’informations possible. Ainsi, les planches n° 41 et 43 (COUR 1) représentent l’arc de Timgad pris « côté ouest » et « côté est » [12][12] Cf. clichés : Environs de Batna, arc de triomphe de.... Ses photographies ont donc aussi (surtout ?) un objectif documentaire. En outre, nous pouvons également constater que les clichés sont souvent accompagnés d’indications et de descriptions plus ou moins longues fournissant des informations techniques complémentaires sur le monument ou site représenté. On note sur la planche n° 60 (« Bordj S'aïmd-Haidjorm (Hodna) Route de Batna à Bou-Saada ») :

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« Le Bordj situé à 31 heures Ouest de Batna et 24 lieues Est de Bou Saada est occupé par un poste de cavaliers indigènes chargés de (gouverner) une grande plaine déserte et de protéger les voyageurs isolés. Élevés sur l'emplacement d'un poste Romain. L'on trouve tout autour de la source une grande quantité de débris. »

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Au final, le travail de Courcival, s’inscrit bien dans la visée des grandes expéditions scientifiques organisées depuis le début de la présence française en Algérie. Plus qu’un simple « répertoire imagier », ces clichés permettent d’établir une sorte de bilan documenté de l’état de conservation des monuments et sites antiques algériens. Ceci étant, l’attention portée par notre photographe aux vestiges romains traduit aussi, de manière concrète et dans le cadre d’un véritable projet de colonisation, la fascination des élites militaires françaises pour les traces du passé antique en Algérie. Se pose ainsi la question essentielle du statut et de l’objectif de la production photographique de Courcival.

III) Usage et réception d’un corpus

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Assurément, l’histoire de la photographie est étroitement liée à l’histoire de l’archéologie, elle-même liée à l’histoire politique. À cet égard, la passion bien connue de Napoléon III pour l’Antiquité [13][13] Napoléon III et l'archéologie : une politique archéologique... l’incite à encourager de grandes expéditions scientifiques. Dans ce type de projets, intérêts personnels, stratégiques et militaires mais aussi préoccupations scientifiques sont indubitablement mêlés. Cette observation est d’autant plus valable pour la colonie algérienne qui représente un terrain privilégié pour la recherche en sciences de l’Antiquité. Comme l’ont démontré de nombreuses études, cet intérêt pour la romanisation antique de l'Algérie est certainement lié à la recherche d'une légitimité historique pour l'occupation coloniale. L'archéologie, et dans une plus large mesure l'histoire antique de l'Afrique du Nord, sont deux des sciences sur lesquelles reposent certains des principes idéologiques essentiels de la politique coloniale de la France sous Napoléon III. L’établissement d’un rapport d’analogie entre un passé romain considéré comme prestigieux et exemplaire et la présence française (chrétienne) est l’un des fils conducteurs d’une partie du discours de l’administration coloniale en Algérie [14][14] Georges SPILLMANN, Napoléon III et le royaume arabe....

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Jusque dans les années 1880, les militaires règnent en maîtres sur les recherches archéologiques du fait de leur connaissance du pays, de leur maîtrise technique de repérage des anciens établissements romains, et de leur travail d’élaboration des cartes topographiques [15][15] Jacques FREMEAUX, Souvenirs de Rome et présence française.... La photographie, invention encore récente, s’offre tout naturellement comme un medium idéal pour servir les ambitions stratégiques françaises en favorisant un objectif d’archivage des données. Encadrée par le ministère de la Guerre, la mission de Courcival vise donc – de manière directe ou indirecte – à produire l’image d’une Algérie conquise. En cela le traitement photographique du patrimoine romain, et plus particulièrement la photographie de ruines, vient naturellement s’inscrire dans le cadre de ce travail.

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Compte tenu des spécificités et des objectifs du corpus réuni par Courcival, il n’est pas étonnant que sa diffusion ait été relativement restreinte et qu’elle ait ciblé au premier chef un public de spécialistes. L'œuvre produite par Courcival constitue en effet l’un des premiers reportages photographiques sur la région du Souf et du nord-est algérien. La valeur scientifique des clichés est d'ailleurs reconnue dans les milieux académiques puisque ces derniers sont transmis en dépôt à la Société de géographie par un certain Capitaine Bernard et exposés lors du Congrès international des sciences de géographie (en 1875) [16][16] Il est d’ailleurs admis en tant que membre de la Société....

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Loin d’être une simple parenthèse, « l’expérience algérienne » de Courcival atteste d’un véritable investissement personnel de la part de notre militaire, à la fois pour ce pays et pour le medium photographique. En effet, dès 1869, il devient membre de la Société française de photographie, et se lie d’amitié avec de grands noms de la période tels que Pierre Petit (1831-1909) [17][17] À signaler le 4 novembre 2011, a été proposé aux enchères.... En outre, au début des années 1880, après sa mise en retraite, il décide de retourner dans la région du Sud Algérien (Touggourt) pour fonder avec un ingénieur des Mines, Georges Rolland, la Société de Batna et du Sud Algérien.[18][18] Cf. Georges ROLLAND, La Conquête du désert, Biskra_Tougourt,... Ainsi, parmi tous les pays dans lesquels Courcival a été en poste (Allemagne, Italie, etc.), il fait finalement le choix de revenir en Algérie, sur les traces de la « colonne du Sud ». Est-ce un hasard ? Et quel(s) rapport(s) avec ses activités antérieures ? De fait, à travers cette entreprise de colonisation agricole, ne sommes-nous pas de nouveau dans une action de « maîtrise du territoire » du type de celle à laquelle il avait participé entre 1861 et 1862 ? Pour corroborer cette hypothèse, on remarquera que de Courcival se sert de nouveau de la photographie afin de documenter l’évolution des travaux de son entreprise [19][19] Plusieurs clichés sont conservés aux archives de la.... Il nous semble bien qu’il y a là une continuité évidente dans un itinéraire individuel, professionnel et imaginaire.

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Ainsi, au fil de son parcours, le capitaine de Courcival figure comme un cas tout à fait emblématique de ces photographes militaires des débuts de l’aventure photographique en Algérie. À cet égard, il nous apparaît que Courcival est en premier lieu le produit de son époque, à savoir une période charnière, marquée autant par l’esprit positiviste que par le besoin d’exotisme et durant laquelle art et science s’influencent mutuellement. En cela, la production photographique de Courcival est tout à fait révélatrice de cette combinaison de préoccupation esthétique et scientifique chez un même individu. Encore moins que le texte, l’image est une construction complexe qui témoigne du vécu et renvoi à l’affecte. Le choix des sujets ainsi que leur traitement, – davantage lorsqu’il s’agit d’un contexte de guerre – n’est pas anodin. On l’a vu le corpus de ce photographe militaire révèle certes des préoccupations scientifiques inhérentes à leur contenu, mais supposent aussi un intérêt pratique voire stratégique. Même s’il faut attendre 1915 et la première guerre mondiale pour voir la création d’une véritable « section photographique » au sein de l’armée (SPA [20][20] Section photographique de l’armée.), il n’en reste pas moins qu’au fur et à mesure des améliorations techniques, l’utilisation du medium photographique va remplacer sur le terrain les autres modes de représentations iconographiques traditionnels tels que la peinture ou le dessin. Les liens entre images et stratégie militaire apparaissent à la fois anciens et fondamentaux, et il suffit de consulter les fonds iconographiques des Archives de l’armée (à Vincennes ou aux Invalides) pour confirmer cette relation. Le corpus du Capitaine de Courcival n'est pas un cas exceptionnel. Il existe bien d'autres albums photographiques produits par des militaires en Algérie au cours de cette période (représentant particulièrement des vues de ruines et sites romains). On le voit, le sujet est donc vaste, la matière abondante et la recherche encore à ses débuts.

IV) Références bibliographiques

A. Sources

23

- G. de Courcival, 107 phot. d'Algérie en 1861-1862 par le marquis de Courcival, don du capitaine Bernard en 1884, archives BNF fonds Société de géographie, [COUR1], SG WE- 25

24

- G. de Courcival, Album de 43 photos. Du Sahara Oriental et du Hodna en 1862, par le capitaine Bernard, don transmis par Gustave Alexandre Maurice Timoléon Stellaye de Baigneux, marquis de Courcival en 1884, archives BNF fonds Société de géographie, [COUR2] SG WE- 21

25

- Notice généalogique sur la famille Stellaye de Baigneux de Courcival et ses alliances, G. Fleury, A. Dangin Imprimeurs, 1883, p. 64, BNF 8-LM3-1763

26

- Dossier Militaire de Gustave Alexandre Timoléon de Courcival, Archives de Vincennes.

27

- A. Delamare, Exploration scientifique de l'Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842, 1843, 1844 et 1845 : archéologie, 1850, 193f, BNF NUMM- 66495.

28

- G. ROLLAND, La Conquête du désert, Biskra_Tougourt, L’oued Rir, Challamel, Paris, 1889, p. 85

29

- A. RAVOISIE, 1846-1851, Beaux-arts, Architecture et sculpture. Exploration scientifique de l’Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842, Paris, Firmin Didot, gr.3 vol in-fol

B. Ouvrages de référence

30

- S. AUBENAS, Des photographes pour l’Empereur, les albums de Napoléon III, catalogue d’exposition Bibliothèque Nationale de France, Paris, BNF, 2004, p. 196.

31

- J. BOLLOCH, Photographies de guerre : De la guerre de Crimée à la Première Guerre mondiale, catalogue d’exposition, La photographie au musée d’Orsay, Paris, Rmn, 2004, p. 64.

32

- B. LEPETIT, L'invention scientifique de la Méditerranée, Égypte, Morée, Algérie, Recherches d’histoire et de sciences sociales, Paris, Écoles des Hautes études en sciences sociales, 1998, p. 325.

33

- Napoléon III et l'archéologie: une politique archéologique nationale sous le Second Empire, Colloque tenu au château de Compiègne 14-15 octobre 2000, Société Historique de Compiègne, Paris, 2000, p. 329.

34

-Trésors photographiques de la Société de géographie, catalogue d’exposition Bibliothèque Nationale de France, Paris, Glénat, 9 novembre 2006, p. 239.

C. Articles

35

- Jacques, FREMEAUX, « Souvenirs de Rome et présence française au Maghreb, essai d'investigation », dans Connaissances du Maghreb: sciences sociales et colonisation, Recherches sur les sociétés méditerranéennes, Paris, Ed. du CNRS, 1984, p. 29-46

36

- Monique, DONDIN-PAYRE, « L’armée d’Afrique face à l’Algérie romaine : enjeux idéologiques et contraintes pratiques d'une œuvre scientifique au XIXe siècle », dans L'Africa romana, Roma, 2000, p. 725-745.

Notes

[*]

Doctorante à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Laboratoire ARSCAN (Archéologie et science de l’Antiquité).

[1]

Selon la notice généalogique de la famille, une autre version de l'histoire ferait remonter cette famille au XIe siècle ; alliés à Charles d’Anjou, roi de Naples et de Sicile, les Stellaye auraient été seigneurs de Stella, près de Capoue (royaume de Naples). Cf. Notice généalogique sur la famille Stellaye de Baigneux de Courcival et ses alliances, G. Fleury, A. Dangin Imprimeurs, 1883, p. 8 (NUMM- 5530990).

[2]

Cf. dossier militaire du capitaine Courcival, en particulier « État de service », « note d’instruction » (Archives de Vincennes)

[3]

Fait chevalier de la légion d’honneur le 7 juin 1865, à la suite de la bataille de Mentana, il reçoit également une « médaille commémorative instituée par S. M. le Pape » (dossier militaire, Archives de Vincennes)

[4]

En tant qu’officier de cavalerie au 3e régiment de chasseurs.

[5]

Cf."Itinéraire de la colonne commandée par le Lieutenant-Colonel de Sonis de Tadjerouna à El Diban [Document cartographique exécuté par Mr. F. Gillan", Société de géographie, SG D- 173.

[6]

Il nous faut signaler que nous n’avons pas (pour le moment) trouvé de documents attestant d’un ordre de mission concernant la production de ces photographies. Sur son « Grand diplôme d’Honneur » de la Société de géographie (cf. BNF, SG PORTRAIT-1303), il est simplement indiqué qu’il aurait été « chargé de différentes missions dans le Sud (Oud, Rir, Souf) ». Pour autant, la nature et le contexte de ce corpus incitent à penser qu’il aurait été commandité par le ministère de la Guerre.

[7]

Cf. Références BNF. Jusqu’à très récemment, les clichés figurant dans le dossier [COUR2] avaient été attribués à un certain Frédéric Charles Emile Bernard, capitaine d’artillerie en poste à Alger durant les années 1860. Il fit don de l’album de Courcival à la Société de géographie en 1884. Mais le titre (manuscrit) de l’album – « F. de Courcival – Sahara – 1862 » - a permis de lever définitivement le doute.

[8]

André Adolphe Eugène Disdéri, inventeur de la photo-carte en 1854 révolutionne le marché de la photographie et du portrait. En 1860, il accompagne Napoléon III lors de son voyage en Algérie afin d'illustrer cet événement et produit un reportage photographique d’environ de 250 clichés (vues d'Alger, portraits d'officiels, etc.) intitulé : Le Voyage de Napoléon III en Algérie en 1860.

[9]

Bernard LEPETIT, L'invention scientifique de la Méditerranée, Égypte, Morée, Algérie, Recherches d’histoire et de sciences sociales, Paris, Écoles des Hautes études en sciences sociales, 1998, p. 325.

[10]

Au total, Delamare est l’auteur d’environ un millier de dessins de monuments et de copies d’inscriptions. Ravoisié est quant à lui est chargé de traiter de l’architecture de la sculpture et des Beaux-arts, il est l’auteur de 700 (en 7 vol) planches représentants des monuments de l’Algérie.

[11]

Adolphe DELAMARE, 1846-1851, Beaux-arts, architecture et sculpture. Exploration scientifique de l’Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842, Paris, Firmin Didot, 30 Vol, gr, in-fol.

[12]

Cf. clichés : Environs de Batna, arc de triomphe de Timgad côté ouest, Capitaine de Courcival, BNF, fonds Société de géographie ; Environs de Batna, Arc de Timgad côté est, Capitaine de Courcival, BNF, fonds Société de géographie.

[13]

Napoléon III et l'archéologie : une politique archéologique nationale sous le Second Empire, Colloque tenu au château de Compiègne 14-15 octobre 2000, Paris, Société Historique de Compiègne, 2000, p. 329.

[14]

Georges SPILLMANN, Napoléon III et le royaume arabe d’Algérie, Publication de l’Académie des sciences d’Outre-mer, Paris, 1975, p. 118.

[15]

Jacques FREMEAUX, Souvenirs de Rome et présence française au Maghreb, essai d'investigation, dans Connaissances du Maghreb : sciences sociales et colonisation, Recherches sur les sociétés méditerranéennes, Paris, Ed.du CNRS, 1984, p. 29-46.

[16]

Il est d’ailleurs admis en tant que membre de la Société de géographie à partir de 1872.

[17]

À signaler le 4 novembre 2011, a été proposé aux enchères de l’hôtel Drouot un autre album appartenant au marquis de Courcival dans lequel figure 53 portraits au format carte de visite, mais également 6 autoportraits de Pierre Petit, ce qui laisserait supposer une amitié entre les deux hommes.

[18]

Cf. Georges ROLLAND, La Conquête du désert, Biskra_Tougourt, L’oued Rir, Paris, Challamel, 1889, p. 85.

[19]

Plusieurs clichés sont conservés aux archives de la Société de géographie.

[20]

Section photographique de l’armée.

Résumé

Français

La figure du « militaire photographe » sous le règne de Napoléon III demeure une thématique encore quelque peu occultée dans le champ de la recherche actuelle. Parmi les personnalités qui nous ont semblées particulièrement intéressantes le capitaine Gustave Alexandre de Courcival présente un remarquable parcours tant personnel que professionnel. Issu de la vieille noblesse française, De Courcival (1834-1884), arrive en Algérie en 1861, où il est enrôlé dans une colonne expéditionnaire dite « du Souf ». Il a pour charge de photographier le trajet de la colonne et de répertorier les sites et monuments historiques du sud Saharien. Cette mission donne lieu à la production d'un ensemble d'environ 150 clichés conservés de la Société de géographie (BNF). À travers l’itinéraire du Capitaine de Courcival, nous tenterons d'analyser les liens divers et complexes qui se sont établis entre la photographie et le domaine militaire au cours du Second Empire. Comment le medium photographique a-t-il été perçu et utilisé dans un contexte bien particulier d'expansion coloniale ? Nous nous attarderons tout particulièrement sur la nature des rapports entre esthétique et science en lien avec les découvertes archéologiques faites par l’armée durant cette période.

English

The figure of the “military photographer” during the reign of Napoleon III remains a theme still somewhat obscured in the field of current research. Among the personalities who have seemed us particularly interesting the captain Gustave Alexandre de Courcival presents a remarkable career as much personal as professional. From the old French nobility, De Courcival (1834-1884), arrived in Algeria in 1861, where he joined a military Expeditionary called the column of "the Souf". It is responsible for photographing the journey of the column and list sites and historical monuments of the Saharian South. This mission gives rise to the production of a set of about 150 copies kept of the Society of Géography (BNF). Through the course of Captain de Courcival, we attempt to analyze specifically various and complex links between photography and the military field during the Second Empire. How the photographic medium has seen and used in a particular context of colonial expansion? We focus particularly on the nature of the relationship between esthetic and science in connection with archaeological discoveries made by the army during this period.

Plan de l'article

  1. I) De la Sarthe au Sahara
  2. II) L’approche photographique de Courcival : entre visée esthétique et inventaire scientifique
  3. III) Usage et réception d’un corpus
  4. IV) Références bibliographiques
    1. A. Sources
    2. B. Ouvrages de référence
    3. C. Articles

Pour citer cet article

Yelles Anissa, « Le marquis de Courcival : itinéraire d'un photographe militaire en Algérie sous Napoléon III », Napoleonica. La Revue, 3/2012 (N° 15), p. 120-132.

URL : http://www.cairn.info/revue-napoleonica-la-revue-2012-3-page-120.htm
DOI : 10.3917/napo.123.0120


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