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Natures Sciences Sociétés

2010/2 (Vol. 18)


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Introduction

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L’objectif de notre recherche (Audas, 2007), dont nous ne présentons ici que le volet méthodologique, est de mettre à l’épreuve le concept de « rapport affectif à la ville » proposé par Denis Martouzet (2007a, 2007b) pour introduire dans la pensée et les modalités d’actions urbanistiques l’individu dans toutes les dimensions de son affectivité. Ce texte ouvre et expérimente des pistes pour les appréhender en prenant pour terrain d’exploration la gare, que Marc Augé désigne comme un « non-lieu » (1992), tandis que Sansot l’exalte (1996). Cette forme urbaine est apparue comme particulièrement propice pour mettre au jour le « sense of place » (Buttimer, 1980) de personnes qui, de facto, remettent en question l’anomie prétendue de ces lieux dits fonctionnels.

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Les affects ont subi, jusqu’à une période très récente, un détournement d’intérêt entraînant alors un réel manque de connaissances des liens affectifs qui lient l’individu et un lieu. Les apports de la géographie des représentations ont permis de mettre en évidence tant l’intérêt que la difficulté d’une telle prise en considération. Écarter les affects et les émotions s’avère aujourd’hui dépassé, même si une question semble subsister quant à la méthodologie à utiliser pour « s’emparer » de cette dimension affective. Des auteurs comme Bailly (1977) ou Tuan (1977) ont pourtant bien souligné ce qui fait qu’un espace devient lieu, montrant par là même la nécessité de s’attarder à déceler les éléments les plus représentatifs de la façon dont les individus vivent et investissent les espaces, en l’occurrence les lieux urbains.

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Le cloisonnement volontaire, entre ce qui relève de la cognition et ce qui relève de l’affectif, tend à disparaître. Les sciences cognitives admettent qu’il puisse exister une dimension affective du cognitif. Actuellement, ce n’est pas tant d’un manque d’intérêt dont souffre la question du rapport affectif, mais plutôt d’un problème de positionnement méthodologique dans lequel la difficulté principale réside dans le fait de rationaliser ce qui a priori ne l’est pas. Émerge la question d’un éventuel passage de la ville aimable à la ville durable, comme discuté en 2007 lors du colloque de Cerisy-la-Salle : « Ville mal-aimée, ville à aimer » (Martouzet, 2007b).

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Dans le premier temps de cette expérience méthodologique, cinq techniques d’enquêtes sont comparées selon leur propension à révéler l’affectivité développée par les individus à l’égard de ce lieu urbain qu’est la gare. Puis, pour tendre vers la caractérisation du rapport affectif individu/ville qui nous occupe, une esquisse de méthode est élaborée par la combinaison des potentialités de chaque technique.

Analyse comparée de techniques de recueil de l’information

Des hypothèses méthodologiques comme base de travail

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La confrontation théorique de cinq techniques d’enquêtes que sont l’observation, l’entretien, l’entretien réactivé, la carte mentale et le parcours commenté offre la possibilité de formuler des hypothèses quant à leur efficacité à capter une donnée d’ordre sensible et à dévoiler les représentations mentales des individus. Les hypothèses théoriques sont donc les suivantes :

  • l’observation, sans idée préconçue qui amènerait à chercher, de façon active, ce qu’il y a à voir, permet d’obtenir des informations plus objectives que d’autres méthodes ;

  • l’entretien semi-directif donne accès au vécu, au sens du subjectif ;

  • la carte mentale accompagnée d’un commentaire offre la traduction culturelle et symbolique des dimensions du lieu enquêté ;

  • le parcours comment éavec le matériel adéquat permet d’accéder à la dimension sensible ;

  • la réactivation de l’entretien semi-directif apporte des éléments nouveaux, pour une meilleure appréhension de la dimension affective des représentations individuelles ;

  • d’une manière globale, toutes les techniques peuvent être réactivées à bon escient et apporter un plus.

Ces hypothèses ont fait l’objet de vérifications lors d’enquêtes réalisées dans les gares de Tours et de Saint-Pierre-des-Corps auprès d’individus volontaires [1][1] Les individus ont été sollicités dans le cadre de l’enquête.... L’objectif principal poursuivi était de connaître, ou du moins d’approcher, la dimension affective des représentations. En ce sens, les quatre techniques et la réactivation de l’une d’entre elles ont été analysées en fonction de leur disposition à atteindre la visée de la recherche.

Ne pas chercher à voir pour mieux voir

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L’observation, qui, au premier abord, semble très subjective car dépendante des notations de l’observateur, s’avère, après un temps que l’on pourrait nommer d’adaptation, une technique qui tend vers l’objectivité.

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Pour cela, deux options se présentent. La première consiste à suivre une ou plusieurs personnes du regard ou physiquement, et ce à différents moments de la journée ou de la semaine. Il s’agit d’observer les voyageurs comme les non-voyageurs afin de repérer tous les usages du lieu et les comportements associés, que ce soit aux heures de pointe ou aux heures creuses. L’objectif est de parvenir à se départir de tout jugement de valeurs et de noter naïvement tout ce qui se passe sans réfléchir à la pertinence des écrits. La seconde option, qui est l’observation dite de vérification, intervient après les enquêtes pour faire ressortir des éléments en adéquation ou en contradiction avec ce qui a été dit ou fait auparavant. Il faut considérer cette phase comme une confrontation des données récoltées à la réalité, sans préjuger de leur importance. Une fois les observations effectuées selon ces deux dispositifs, se pose la question de la part de subjectivité. Pour objectiver cette appréciation, I. Joseph (1999)préconisait la mise en place de trois cadres d’observation des actions. Le premier renvoie directement à ce que l’usager est venu faire en gare, c’est « l’action à objectif assigné », le deuxième est « l’oscillation entre le flottement de l’usager dans la gare et son réengagement dans un cours d’action délibéré ». Enfin, le troisième cadre recoupe en quelque sorte les deux précédents puisqu’il « renvoie aux opérations entreprises par l’usager pour confirmer ses actions, leur rythme, le type d’engagement et de présence qu’il leur accorde, et dans le même mouvement, pour délimiter un temps et un espace, qui lui soient propres au sein de la gare, lui permettant de flâner, de lire, de ne rien faire, d’expédier des affaires courantes. »

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Grâce à ce classement, il devient possible d’approcher la pratique des usagers en gare et de mesurer le degré d’affectivité que les individus développent en fonction du type d’actions qu’ils y opèrent.

L’importance des mots pour expliciter la subjectivité

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L’entretien semi-directif s’est révélé être l’outil le plus performant pour atteindre la dimension affective. Cette méthode va de pair avec un positionnement théorique qui considère que chaque parole de l’interviewé doit être prise en considération. Ce pragmatisme de l’énoncé permet notamment de mettre l’accent sur les redondances ou les dissonances du discours. Le chercheur, en manifestant de l’empathie, se voit en capacité de comprendre les émotions et les perceptions de l’interviewé. « L’empathie est un instrument de connaissance non seulement d’autrui, mais aussi du monde et de nous-même. » (Pacherie, 2004). Le chercheur doit à la fois rester le plus neutre possible et essayer d’intégrer le mode de représentation et de penser de la personne interrogée pour la mettre en confiance, tout en gardant une distance laissant libre cours à la parole de l’enquêté. Une autre compétence intéressante à acquérir est la description du langage du corps (Pease et Pease, 2006) qui souvent traduit mieux les émotions de la personne et permet de cerner – ou du moins d’essayer de voir – si la gestuelle est en cohérence avec les paroles.

L’utilisation de la carte mentale comme objet transitionnel et transactionnel

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La carte mentale permet de faire ressortir l’organisation mentale de l’espace par sa distance avec la réalité. C’est cette distance même qui traduit une forme d’appropriation. Elle est, en effet, à la fois constituée, d’une part, de l’expérience de l’individu et, d’autre part, du jugement de valeur émis envers le lieu en question. Ce croisement de données devient possible grâce à la faculté de la carte mentale de se positionner en tant qu’objet transitionnel, à travers lequel la personne s’identifie. Cette identification est néanmoins incomplète et entraîne de manière inconsciente l’enquêté dans un discours centré sur lui-même avec pour intention de faire coïncider le dessin avec son vécu. L’intérêt de cette technique réside dans sa capacité à mettre en débat l’intervieweur avec l’enquêté, plus particulièrement quand elle est réalisée à la fin de l’entretien semi-directif ; cela offre ainsi la possibilité de confronter la carte avec ce qui vient tout juste d’être dévoilé. Elle recouvre alors un rôle de vérification ou de mise en cohérence du récit de vie avec les éléments présents ou absents du dessin. Il est effectivement plus difficile de faire mentir une carte, elle représente toujours une part de l’individu. Cette technique a surtout une finalité globale, c’est-à-dire qu’elle cherche à mettre en évidence des redondances ou des dissonances entre les cartes de plusieurs personnes pour déterminer si l’appropriation du lieu dans sa forme et dans sa nature permet d’obtenir des indications sur la nature du rapport affectif. Deux types de cartes sont ainsi ressortis des entretiens. Les premières sont nommées cartes cognitives, car elles représentent la gare par un plan sommaire des lieux et/ou par le dessin de la façade externe du bâtiment, démontrant l’importance accordée à l’aspect fonctionnel et/ou esthétique de cet espace. Les cartes cognitives-affectives sont celles qui retracent la dimension personnelle des individus tant par la précision que par l’application fournie pour faire apparaître dans les moindres détails les significations, voire même les représentations, qu’ils se font de la gare. Elles témoignent d’une volonté de leurs auteurs d’inscrire leur ressenti personnel.

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Globalement, la carte mentale nécessite des compétences d’analyse particulières, tant les types d’information sont variés ; il est donc parfois difficile de les interpréter sans émettre de jugements. C’est pourquoi la plupart des individus interrogés émettent quelques réserves à produire la carte demandée. La raison n’en est pas une sous-estimation d’eux-mêmes mais bien une sous-estimation de leur capacité à réaliser la carte.

La perception en contexte : une appréhension de la dimension sensible

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Lors d’un parcours commenté, l’interviewé est invité à décrire de la façon la plus précise possible ce qu’il voit et perçoit tout au long du circuit qu’il souhaite pratiquer. La perception n’est plus décrite comme lors de l’entretien semi-directif, mais elle est vécue par les deux parties. L’enquêté est muni d’un dictaphone, souvent dissimulé dans la poche ou dans le sac à main pour qu’il soit rapidement oublié, et d’un micro-cravate. Le chercheur dispose d’un appareil photo pour prendre les clichés relatifs à chaque arrêt de la personne. Le parcours est choisi par l’individu et c’est précisément ce tracé, la durée et la manière de le parcourir qui permettra d’accéder au sens que l’enquêté confère à l’espace. Une des limites de la méthode est certainement l’interaction entre les données observables et les conditions d’observation (moment, météo, affluence ou non sur le lieu, etc.). À ces interactions formées par le contact avec l’altérité sociale ou spatiale, se surajoute une interaction de fait entre l’individu et son enquêteur. Enfin, la personne interrogée choisit de recréer un parcours qu’elle a l’habitude de faire, ou elle crée un parcours qui rassemble tous les endroits qu’elle apprécie particulièrement pour montrer à l’observateur ce qu’elle ressent, aime ou non ; ce n’est donc pour ainsi dire qu’une reproduction de la réalité. Il est rare de pouvoir interroger un individu en temps réel, ce n’est qu’un parcours reconstitué.

À la recherche du « discours d’existence »

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Le discours d’existence, tel que le définit Yves Chalas (2000), serait une technique de réactivation de l’entretien semi-directif ayant pour finalité d’obtenir un discours moins ficelé et davantage révélateur des représentations de la personne interrogée. Cette technique consiste à inciter les enquêtés à évoquer des choses plus personnelles, sentiments, souvenirs ou autres, et à orienter le discours vers la visée de la recherche. Le premier entretien est, en effet, toujours difficile, dans le sens où l’interviewé manifeste un peu de retenue en fournissant des réponses vagues, souvent teintées d’inquiétude par rapport à la prétendue bonne réponse qu’attendrait l’enquêteur. La réactivation peut alors être envisagée à partir de moments ou d’événements précédemment évoqués en invitant l’interviewé à en dévoiler plus. Un autre paramètre entre également en ligne de compte, il s’agit de la durée qui sépare les deux entretiens. D’après les enquêtes menées sur cette période, il s’avère que plus l’espacement entre deux interviews est important, plus la personne accepte de se livrer.

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Une parade contre le mimétisme entre deux entretiens consiste à présenter à l’enquêté un objet qui joue le rôle d’un miroir imparfait dans lequel il ne se reconnaît pas complètement (Bailleul et al., 2006) ; l’individu focalise son attention dessus, entraînant une moindre réflexion quant à la nature de ses propos, puisqu’il se positionne à travers cet objet. La présentation d’un éventail de photographies a été expérimentée mais il n’a pas eu l’effet escompté. Les personnes peuvent parfois davantage réagir sur le côté artistique de la prise de vue et proférer des remarques d’ordre plus technique qu’intime. Dans le cadre de cette recherche, les deux entretiens se ressemblent en de nombreux points et cela tend vers la répétition. D’autres protocoles, notamment ceux mis en place par Hoyaux (2006), aboutissent à des résultats plus probants en engageant l’enquêté sur des réflexions plus personnelles et approfondies.

Une technique pour un type de données ?

Les catégories du champ de l’affectif

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Connaître le domaine affectif chez un individu est d’une extrême difficulté. Plusieurs types de données sont dévoilés, faisant appel à divers registres, qui peuvent être classés en quatre catégories : les affects, les repères spatio-temporels, les données représentationnelles et les données comportementales. Dans un souci de clarté, nous parlerons des techniques d’enquêtes T1 (observation), T2 (entretien semi-directif), T3 (carte mentale), T4 (parcours commenté) et T5 (réactivation de l’entretien), ainsi que des types de données recueillies D1 (affects), D2 (repères spatio-temporels), D3 (données représentationnelles) et D4 (données comportementales). Reste à savoir si une technique T1, T2, T3, T4 ou T5 donne accès à un type de données(D1 ou D2 ou D3 ou D4) ou bien aux quatre (D1 et D2 et D3 et D4) ou bien à deux (D1 et D2, D3 et D4, etc.) ou encore à toute autre combinaison.

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Suite à l’expérimentation concrète des techniques proposées, la mesure du potentiel de chacune d’entre elles à capter une donnée subjective dans sa dimension affective a pu être établie. On notera qu’il n’est pas possible d’associer de manière exclusive une technique d’enquête àla production d’une seule et unique source de données. Chaque technique permet d’accéder à différentes dimensions de la relation de l’homme au lieu. À partir de cette classification, l’on proposera de réaliser un gradient de l’affectif et du cognitif en questionnant de manière systématique et similaire chaque technique d’enquête pour mettre en miroir l’affectif et le cognitif. Cela afin de montrer dans quelle mesure l’un et/ou l’autre est mobilisé dans telle ou telle technique [2][2] Le fait de présenter l’affectif et le cognitif en opposition....

Les « évidents »

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Il est à remarquer que certaines corrélations entre une technique d’enquête et un type de données obtenues sont plus fortes. Il en va ainsi pour les affects (D1) qui, bien qu’ils se laissent appréhender par l’entretien semi-directif (T2) ou le parcours commenté (T4), deviennent plus « abordables » au cours de la réactivation d’entretien (T5), puisque l’interviewé se livre davantage, notamment grâce à l’objet transitionnel (ex. de la « doudoucarte », Bailleul et al., 2006).

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Les repères spatio-temporels (D2), considérés comme une part des traducteurs de la relation de l’individu à l’espace qui l’entoure, sont plus facilement décelables au moyen d’une carte mentale (T3), même si, là aussi, le discours (T2) ou encore les trajectoires observées (T1) par le chercheur ou réitérées lors d’un parcours commenté (T4) en laissent deviner un premier aperçu.

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Les représentations mentales (D3) que se crée une personne ne sont pas visibles ni même évidentes ; elles font appel aux valeurs et aux normes qu’elle a intériorisées et elles ne peuvent, de ce fait, être véritablement comprises et assimilées par l’intervieweur qu’au moyen du discours de cette personne sur elle-même, lors de l’entretien semi-directif (T2). Là encore, les autres techniques ne sont pas exclues puisque l’absence ou la présence de certains éléments sur la carte mentale (T3) traduisent, d’une certaine manière, les représentations (D3). Il en va de même avec le parcours commenté (T4), considéré comme un autre moyen d’obtenir des éléments d’explications sur les significations accordées au lieu traversé.

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Enfin, la dernière catégorie de données acquise, à savoir les comportements (D4), est réellement identifiable par l’observation du chercheur (T1), étant donné que la personne observée ne le sait pas ; par conséquent, on peut conclure à moins de réalisme lors d’un premier, voire d’un second entretien (T2 et T5), puisque l’enquêté y dit ce qu’il fait. Le parcours commenté (T4) propose à l’individu de faire ce qu’il dit et non plus de dire ce qu’il fait, ce qui induit moins de biais dans le résultat.

Un gradient du couple affectif/cognitif

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Ces techniques, préalablement choisies pour capter la dimension affective du rapport que les individus entretiennent avec des lieux urbains, l’ont été dans la mesure où elles pouvaient appréhender des informations appartenant à un registre sensible. Or, il s’avère que ces techniques ne révèlent que pour partie la dimension affective recherchée, car il y a toujours une dimension cognitive dans ce qui est dit ou fait (Lévy et Lussault, 2003, p. 170). Étant donné l’imbrication entre l’une et l’autre, il a semblé judicieux de constituer un gradient de ces deux dimensions.

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Au cours de l’entretien, l’individu construit un sens à ses propos par l’emploi de liens causals qui sont une manière de rendre son récit plus cohérent. Dans ce discours, la dimension affective occupe une part non négligeable, mais elle demeure implicite et ne se laisse appréhender qu’à travers la description par l’interviewé de ses habitudes, de ses motifs et de ses fréquences de fréquentation, de son avis sur la configuration des lieux, sur l’architecture ou encore sur l’ambiance du lieu. Toutes ces composantes relèvent davantage de la sphère cognitive quedelasphèreaffective.

Tableau 1 - L’affectif et le cognitif dans les techniques d’enquêtesTableau 1
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Il en est de même pour la carte mentale, laquelle, par la représentation qu’elle propose, met en avant la manière dont l’individu a appris à utiliser cet espace par l’intermédiaire des éléments physiques, qu’il représente ou non, et qui sont souvent assimilés à des points de repères. Des informations relatives aux relations spatiales apparaissent également ; ce sont les déplacements effectués par la personne. Pour obtenir des informations à dimension affective, il faut pratiquer le commentaire de la carte après sa réalisation.

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En revanche, les deux autres techniques mobilisent plus fortement l’affectif :

  • lors du parcours commenté, la personne dévoile des sensations lors du cheminement, même si le choix du parcours relève d’une dimension cognitive liée à la pratique des lieux ;

  • la réactivation d’entretiens, par l’utilisation de photographies du lieu ou d’autres objets, produit généralement sur l’interviewé un effet quasi similaire. La personne se projette dans l’espace qu’elle voit et elle laisse plus facilement libre cours aux sensations ou aux émotions que lui inspire le lieu. Néanmoins, il est à noter que tous les individus n’ont pas les mêmes capacités à s’exprimer sur leurs ressentis, impressions ou sentiments. Ce gradient affectif/cognitif peut être quelque peu différent d’une personne à une autre ; il a été élaboré pour exprimer une tendance (Tab. 1).

Le croisement des techniques : vers une esquisse de méthode

Les techniques de retranscription

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Les discours obtenus à la suite des entretiens semi-directifs ou des parcours commentés sont analysés de deux manières distinctes.

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La première, nommée la technique de la retranscription pré-interprétée, consiste à donner à lire la parole de l’interviewé comme une poésie, à l’image des écrits de Pierre Sansot sur la ville (1996). Il est question de rendre la lecture plus agréable en tentant d’introduire le lecteur au cœur des sensations éprouvées. Les objets perçus lors du parcours n’ont pas plus d’intérêt que la façon de dire, si révélatrice des valeurs pas toujours avouées. Cette façon de procéder va au-delà du constat et elle analyse d’emblée ce que signifient les paroles en s’attachant à percer le filtre des représentations. Ce procédé permet de mêler la parole de l’individu interrogé au point de vue du chercheur ; c’est une sorte de coconstruction. Le discours de l’interviewé sur sa manière de rationaliser son vécu apparaît clairement au centre des premières tentatives de formalisation élaborées par l’enquêteur. Cette technique, qualifiée de bottom up, part des apports de l’individu et produit une analyse à partir de l’interviewé et en fonction de lui, sans idée préconçue du chercheur.

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Néanmoins, la pratique d’une telle technique exige de nombreuses précautions pour rester le plus objectif possible. La seconde manière, la retranscription intégrale, mot pour mot, s’opère de façon certes plus mécanique, mais elle constitue une sorte de précaution pour ne pas risquer de « tomber » dans la subjectivité. Il ne peut être fait ensuite le reproche d’une interprétation préalable.

La technique de la déconstruction-reconstruction

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Déconstruction prend ici le sens de découpage. Les discours issus des entretiens sont alors coupés en morceaux de textes, à la recherche d’éventuelles redondances entre les interviews menées, tant au cœur du récit d’une seule et même personne qu’au travers de tous les récits à disposition. Les entretiens réactivés se plient aux mêmes exigences dans l’optique de retrouver des thématiques déjà abordées dans les premiers entretiens.

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Pour ce qui concerne les observations, une relecture de l’ensemble des notes est nécessaire pour repérer les différentes catégories de l’action identifiées par I. Joseph (1999). La carte mentale renferme diverses informations qui portent sur des éléments physiques, des représentations spatiales ou encore des déplacements. En les singularisant par des marquages différents, une interprétation sera possible. Les parcours commentés subissent le même procédé de déconstruction pour faire ressortir des qualificatifs de la perception, ainsi que des représentations communes à plusieurs participants, même si ceux-ci ont été interviewés individuellement.

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La reconstruction fait figure d’étape permettant d’identifier des catégories correspondant à des axes de recherche en rapport avec la problématique de départ. Ainsi, cinq catégories sont ressorties, approfondissant la recherche sur le processus de formation du rapport affectif : les ressentis, les usages du lieu, les perceptions dans le temps, les attitudes et les comportements.

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Pour les observations, la méthode d’I. Joseph (1999) conduit à discerner, dans le matériau à disposition, trois types d’action, lesquelles peuvent permettre de savoir comment l’usager pratique la gare. Pour une identification plus facile, la construction d’un tableau de synthèse est requise (Tab. 2).

Tableau 2 - Extrait d’un tableau d’observation activeTableau 2
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La « reconstruction » des cartes mentales se fait en parallèle des entretiens pour réussir à déterminer des types de cartes. Ainsi que nous l’avons évoqué plus haut, deux ont été mis en exergue : les cartes cognitives et les cartes cognitives-affectives. Les premières se réfèrent à une manière de représenter la gare par son aspect fonctionnel ou esthétique, tandis que les secondes renvoient à une traduction davantage personnelle de la relation de l’individu au lieu donné.

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De chaque parcours commenté sont extraits des « paquets de phrases », qui sont disposés les uns à la suite des autres et qui sont complétés par quelques photos. La « traversée idéale », conçue par l’articulation des paroles des interviewés avec les photos prises lors d’une modification de parcours, d’un temps d’arrêt, d’une variation du mouvement ou d’un changement émotionnel perceptible (Petiteau et Pasquier, 2008), ressemble, dans la forme, à un roman-photo et fait ressortir des perceptions « semblables » à tout ou partie des individus interrogés.

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Quant à la confrontation des premiers entretiens avec les propos émis lors de la réactivation, elle permet d’obtenir quelques éclaircissements et ainsi de mieux cerner la dimension affective des représentations mentales.

Conclusion

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Chaque méthode a ainsi pu être expérimentée pour dévoiler les principes à adopter et les limites de son utilisation. En reliant les quatre catégories de données récoltées (les affects, les repères spatio-temporels, les données représentationnelles et les données comportementales) aux diverses techniques utilisées pour les saisir, il a été clairement mis en évidence leur porosité. Une technique d’enquête délivre donc plusieurs types de données, même si certaines apparaissent prioritairement et d’autres secondairement.

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Ce comparatif de techniques ne s’est pas déroulé en ayant simplement à l’esprit une analyse sur un plan strictement méthodologique. Il y avait une finalité autre, relative à une problématique de recherche, résumée en une question : comment appréhender le rapport affectif d’un individu dans un lieu, en l’occurrence fonctionnel ? Grâce à la technique de la déconstruction-reconstruction, ont été mises en évidence cinq catégories de déterminants : les usages du lieu, la perception du temps, les ressentis en terme d’architecture et d’ambiance, les comportements et les attitudes. À partir de là, des figures ont été construites, révélatrices de la dimension affective accordée à la gare selon chacune de ces catégories.

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Certaines techniques ont permis d’aboutir à la formulation de nouvelles hypothèses. Les cartes mentales suggèrent un lien entre le motif de la présence en gare et le sentiment que la personne éprouve dans l’instant. Il existerait donc une corrélation entre un motif de présence non contrainte et une valeur affective positive envers le lieu ; inversement, un motif de présence contrainte induirait une valeur affective négative. La relation entre ces deux variables évolue comme suit : plus le degré de contraintes est faible et plus la valence affective est forte.

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Au cours des entretiens, l’importance de la fonctionnalité du lieu d’étude sur la nature du rapport affectif à ce lieu a été mise en exergue et a donné lieu à une hypothèse supplémentaire selon laquelle le niveau de fonctionnalité du lieu influe sur la valence du rapport affectif. Ainsi, plus la fonctionnalité tend vers une valeur positive, plus le rapport affectif développé par l’individu rejoint une valeur négative.

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En bref, il n’est pas possible d’affirmer qu’une méthode plus qu’une autre permet d’aboutir à un résultat meilleur en ce qui concerne la captation de la dimension affective. C’est le croisement des résultats obtenus par différentes techniques qui a permis de faire avancer l’objet de la recherche vers d’autres pistes à explorer.


Références

  • Audas, N., 2007. Le rapport affectif au lieu, Analyse comparée de méthodes de recueil d’information sur la dimension affective des représentations, mémoire de recherche master 2, École Polytechnique de l’Université de Tours, département Aménagement.
  • Augé, M., 1992. Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil.
  • Bailleul, H., Feildel, B., Martouzet, D., Rey, P.J., Thibault, S., 2006. Espaces habités, espaces anticipés : qualification, appropriation et analyse. Rapport de recherche intermédiaire, UMR CNRS 6173 Cités territoires environnement et sociétés – Agence nationale de la recherche, projet n° NT05-2 43722.
  • Bailly, A., 1977. La Perception de l’espace urbain, Paris, CRU.
  • Buttimer, A., 1980. Home, reach, and the sense of place, in Buttimer, A., Seamon, D. (Eds), The Human Experience of Space and Place, London, Croom Helm, 166-187.
  • Chalas, Y., 2000. L’Invention de la ville, Paris, Anthropos.
  • Hoyaux, A.F., 2006. Pragmatique phénoménologique des constructions territoriales et idéologiques dans les discours d’habitants, Espace géographique, 35, 3, 271-285.
  • Joseph, I., 1999. Villes en gares, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube.
  • Lévy, J., Lussault, M. (Eds), 2003. Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Paris, Belin.
  • Martouzet, D., 2007a. Le rapport affectif à la ville : premiers résultats, in Paquot, T., Lussault, M., Younès, C. (Eds), Habiter, le propre de l’humain : villes, territoires, philosophie, Paris, La Découverte, 171-191.
  • Martouzet, D., 2007b. Le rapport affectif à la ville : analyse temporelle ou les quatre « chances » pour la ville de se faire aimer ou détester. Communication au colloque Ville malaimée, Ville à aimer, Cerisy-la-Salle, 5-12 juin.
  • Pacherie, E., 2004. L’empathie et ses degrés, in Berthoz, A., Jorland, G. (Eds), L’Empathie, Paris, Odile Jacob, 149-181.
  • Pease, A., Pease, B., 2006. Pourquoi les hommes se grattent l’oreille… et les femmes tournent leur alliance ? Comment le langage du corps révèle vos émotions, Paris, First Éditions.
  • Petiteau, J.Y., Pasquier, E., 2008. La méthode des itinéraires : récits et parcours, in Grosjean, M., Thibaud, J.P. (Eds), L’Espace urbain en méthodes, Marseille, Parenthèses, 63-78.
  • Sansot, P., 1996. Poétique de la ville, Paris, Armand Colin.
  • Tuan, Y.-F., 1977. Space and Place: The Perspective of Experience, Minneapolis, University of Minnesota Press. Trad. fr. : Espaces et lieux : la perspective de l’expérience, Gollion, In-folio, 2006.

Notes

[*]

Cf. dans ce numéro l’article introductif de N. Mathieu et al. « Pour de nouvelles approches vers des villes durables. Introduction ».

[1]

Les individus ont été sollicités dans le cadre de l’enquête grâce à la distribution d’un questionnaire. Ayant accepté d’y inscrire leurs coordonnées, ils sont devenus décideurs de leur participation pour les techniques d’enquêtes.

[2]

Le fait de présenter l’affectif et le cognitif en opposition sous la forme d’un gradient n’indique pas que ce qui n’est pas de l’ordre du cognitif est nécessairement de l’ordre de l’affectif. L’un et l’autre ne sont pas à considérer comme les deux extrêmes d’une même échelle.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Analyse comparée de techniques de recueil de l’information
    1. Des hypothèses méthodologiques comme base de travail
    2. Ne pas chercher à voir pour mieux voir
    3. L’importance des mots pour expliciter la subjectivité
    4. L’utilisation de la carte mentale comme objet transitionnel et transactionnel
    5. La perception en contexte : une appréhension de la dimension sensible
    6. À la recherche du « discours d’existence »
  3. Une technique pour un type de données ?
    1. Les catégories du champ de l’affectif
    2. Les « évidents »
    3. Un gradient du couple affectif/cognitif
  4. Le croisement des techniques : vers une esquisse de méthode
    1. Les techniques de retranscription
    2. La technique de la déconstruction-reconstruction
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Audas Nathalie, « Dossier Approches urbaines insolites. La dimension affective du rapport au lieu des individus : techniques d'enquêtes comparées », Natures Sciences Sociétés, 2/2010 (Vol. 18), p. 195-201.

URL : http://www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2010-2-page-195.htm


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